Jeudi 3 mai 2001,
Paul Israël
La place du psychodrame dans les pratiques psychanalytiques
contemporaine
Mon propos est de rappeler l'ancrage de cette technique
dans le champ des pratiques psychanalytiques, à l'heure
ou la psychanalyse est sommée de se déterminer, socialement
et épistémologiquement par rapport aux psychothérapies
en tout genre qui cherchent un droit de cité.
Cela implique d'abord de prendre position par
rapport à la question si controversée de la guérison
en psychanalyse, avant même que de questionner la
spécificité éventuelle de la place du psychodrame
au sein des diverses techniques utilisée actuellement
par les psychanalystes...
Je proposerai donc une introduction resituant les
variations de la technique par rapport aux buts et
au processus psychanalytiques.
Je m'attarderai ensuite davantage pour questionner
le bien-fondé et la spécificité éventuelle du psychodrame
analytique.
Je terminerai enfin en prenant ma place, par une
anecdote illustrant ce que serait ,pour moi, le statut
métapsychologique de l'interprétation dans le psychodrame.
Je précise que ces réflexions ne concernent que le
psychodrame individuel, le seul dont j'ai une longue
expérience pratique.
Rappelons pour commencer que Freud a toujours soutenu
une polarité à la fois double et complémentaire, entre
l'analyse comme traitement et l'analyse comme méthode
d'investigation. Dans son livre
[1] Nathalie Zaltzman rappelle que la démarche
analytique aurait pour but un mode spécifique de guérison
qui serait un nouveau mode de rapport à l'autre et
à soi-même. Le principe d'action en est la levée des
résistances par interprétation du transfert. Le ressort
métapsychologique de la guérison psychanalytique serait
donc caractérisé par le caractère résolutoire indirect
du processus d'investigation in vivo.
Pour Nathalie Zaltzman soigné consisterait à « arranger »,
aménager le conflit, la souffrance, tandis qu'analyser
viserait à guérir, selon la définition donnée plus
haut. Si je souscris à la rigueur théorique de cette
distinction, je ne peux m'empêcher de penser que les
choses sont moins claires et qu'il n'est pas si simple,
dans la clinique « moderne », de balayer
si facilement le souci thérapeutique : je dirai
volontiers que si nous visons bien à guérir, nous
ne sommes tout de même pas mécontents, en passant,
de soigner.
Voilà donc pour l'essentiel, les principes qui président
à toute démarche qui se veut psychanalytique. Ils
impliquent une cohérence interne entre la théorie
la méthode pratique et ses effets. Le modèle de cette
cohérence nous a été transmis par Freud. Il s'agit
bien sur de la cure dite « type », caractérisée
par un dispositif spécifique (le divan et le fauteuil),
comme moyen de production d'un certain processus.
Ce dernier est défini comme étant issu d'un travail
psychique effectué en commun par le patient et l'analyste
de sorte que le processus névrotique est modifié et
remplacé par le processus analytique. On voit
qu'à l'origine, le processus analytique est clairement
situé comme à la fois complémentaire et antagoniste
du processus névrotique. Si l'on ajoute que le déroulement
d'un tel processus implique, comme principe d'action
la levée des résistances par et dans le transfert,
on trouve bien tous les éléments de cette cohérence
qui spécifie la démarche psychanalytique.
Au regard de la clientèle actuelle, on pourrait dire
de ce modèle qu'il est désuet, historiquement daté.
Je dirais de lui que c'est un modèle originaire, référence
incontournable pour qui veut prendre la mesure des
points de vue économique topique et dynamique qui
régissent le fonctionnement général de l'appareil
psychique, modèle étayé sur une conception métapsychologique
capable de rendre compte de l'ensemble organisations
psychopathologiques, quelles qu'elles soient.
Cette notion d'un processus analytique complémentaire
et antagoniste d'un fonctionnement névrotique a fonctionné
et fonctionne encore comme référence identificatoire
du psychanalyste et de sa pratique. Au point que les
variations techniques ont pu être considérées comme
de possibles déviations.
Freud nous a laissé sur une ambiguïté :il a, d'une
part, affirmé qu'en dehors des psycho-névroses
de transfert, il n'y avait pas de psychanalyse possible,
en particulier pour ce qu'il appelait les névroses
narcissiques (nous parlerions aujourd'hui des organisations
non-névrotiques). Dans le même temps, il s'est acharné
à laisser des pistes pour rendre intelligible l'au-delà,
ou l'en-deça du fonctionnement non-névrotique, avec
ses travaux sur le narcissisme, la compulsion de répétition
et la dualité pulsionnelle.
Contrepoint technique de la question des limites
de l'analysabilité, les variations ont été inventées
puis théorisées au titre de l'élaboration des difficultés-en
général inattendues survenues dans le déroulement
d'une cure type. On peut dire qu'elles ont d'abord
été subies. C'est ensuite seulement qu'elles seront
choisies.
L'introduction d'une variante signe une rupture,
un échec du cadre théorico-technique dans lequel l'action
thérapeutique a été engagée. Toute la question sera
ensuite de savoir si la maîtrise active de cette variation
va suffire à réinstaller le processus perdu, ou si,
devant un processus analytique impossible à rétablir
ou établir, l'aménagement technique va se transformer
en technique originale. C'est dans le mode de réponse
à cette question que se situe l'essentiel du problème
de la différenciation entre psychanalyse et psychothérapies.
La différence résidera dans la question de savoir
si le « mode d'action » venu se substituer
au dispositif inopérant continue ou non d'obéir aux
principes que j'ai énoncés plus haut ;
C'est ainsi que les difficultés qui surgissaient
au sein du dipositif « originaire » ont
enrichi le savoir relatif aux organisations psychopathologiques
dont le fonctionnement diffère de celui qui caractérise
celui des névroses. Et que, parallèlement, à partir
de ce que l'on a longtemps appelé les variantes de
la cure type, se sont identifiées des techniques individualisées
comme pouvant répondre plus spécifiquement aux indications
regroupées dans la vaste enveloppe des organisations
non névrotiques.( Le widening-scope de nos collègues
anglo-saxons).
Individualisé est bien le terme qui convient, tellement
le choix de ces nouveaux dispositifs a à voir avec
ce que l'on pourrait appeler le contre-transfert de
base de chaque analyste. Il n'est évidemment pas question
de faire ici l'histoire de la théorie et des techniques
psychanalytiques. Il est tout de même intéressant
à signaler que de cette histoire ont émergé deux différentes
approches du processus. L'un traditionnelle et que
j'ai rappelé plus haut se cantonne à la définition
en termes de conflits intra-psychiques. L'autre privilégie
les expériences vécues au sein de la relation thérapeutique.
Il est également intéressant à noter que l'extension
des indications a peu modifié la philosophie générale
et le cadre formel de prise en charge des patients
« non-névrotiques » dans les courants analytiques
qui se réclament de la deuxième approche. Ainsi, les
Anglais ont maintenu l'usage du divan et le rythme
des 5 séances hebdomadaires pour des patients étiquetés
« borderline » . Par contre, là où,
comme en France, prévalait la définition classique
du processus, les prises en charge de patients qui
ne répondent pas au profil de la névrose ont mis sérieusement
en question et le cadre, et l'activité interprétative
des psychanalystes.
Il faut pourtant rappeler que le dispositif"divan
fauteuil", si évocateur en termes d'image de
l'identité du psychanalyste, n'a d'intérêt que pour
autant qu'il s'est avéré inégalable pour encadre la
mise en ouvre des deux règles fondamentales :
la première est celle de la libre association que
Freud a édictée. Elle offre au déploiement des associations
du patient la combinaison optimum de contraintes et
de liberté : optimum en tout cas pour évaluer
les dispositions du patient à établir un transfert
à la fois souple, mobile et diffractable : ce
que seraient les qualités d'un transfert analysable.
La deuxième règle, ainsi que Ferenczi a appelé la
nécessaire analyse de l'analyste, devrait permettre
à l'analyste de trouver, dans le respect du cadre
formel, la garantie d'une activité contre transférentielle
à la fois créative et contrôlable.
Je ne fais que rappeler ici que c'est la clinique
des carences narcissiques qui a mis en échec le dispositif
« originaire » et obligé les psychanalystes-Freud
le premier, qu'il l'ait perçu où pas- à trouver des
solutions pour échapper aux impasses de ces traitements
avec leur cortège de mal-être contre-tranférentiel
.
Au fond, on pourrait résumer cette introduction sous
la forme d'une question ?
Que cherche un analyste lorsqu'il a acquis la conviction
que le travail analytique (durcharbeit) ne pourra
se dérouler dans le, et grâce au, dispositif qui lui
est familier.
Il tentera d'abord d'évaluer, dans son appréciation
de cette impossibilité à poursuivre où entreprendre
un travail analytique, ce qui appartient au fonctionnement
psychique de son patient, et ce qui appartient à son
contre-transfert.
Une fois sa conviction établie que c'est bien le
fonctionnement psychique du patient qui rend inopérant
le dispositif d'écoute traditionnel, il va alors n'avoir
d'autre alternative que de renoncer-c'est une option-ou
d'opter pour un dispositif autre . Je dirai de
ce mouvement, qu'il soit intuitif ou réfléchi, que
c'est un dispositif d'attente, au sens ou Freud parlait
de représentation d'attente à propos de certaines
des interprétations que l'on fait : à charge
pour le patient de la faire sienne ou pas.
Le cadre formel (qui est affaire souvent d'opportunité
ou de bon sens) devra devenir celui qui sera jugé
le plus apte à permettre l'élaboration (toujours le
durch-arbeit), de la configuration transféro-contre-transférentielle
spécifique aux deux protagonistes de la situation.
C'est là tout l'enjeu d'un dispositif technique,
quel qu'il soit.
La multiplication dans l'histoire de ces variations
techniques donne la mesure de l'inventivité des analystes
qui de Ferenczi à Winnicott en passant par Mélanie
Klein, Searles et j'en passe, ont enrichi la compréhension
théorique et le maniement de ces situations psychanalytiques
« atypiques ».
Malgré leur apparente diversité, je persiste à dire
que toutes ces variations se situent dans un champ
borné, d'une part, par le face à face, et d'autre
part, par le psychodrame. Au point que je dirais volontiers
que le psychodrame est aux traitements en face à face,
ce que les variantes sont à la cure type.
Dans le genre" variation de base », on
n'a pas fait mieux que le face à face .
Car comment accueillir, autrement, avec ces deux
outils formels que sont le cadre et la parole, ces
configurations transférentielles si réfractaires au
dispositif « originaire » ? .À
des patients que la position allongée déréalise, que
le silence de l'analyste plonge dans une angoisse
insupportable et incontrôlable, il est naturel de
proposer la forme de communication la plus banalement
socialisée : les asseoir en face de soi et leur
parler. On s'est beaucoup interrogé sur les changements
des conditions métapsychologiques qui s'inscrivent
dans l'espace thérapeutique lorsqu'on change de cadre.
(Passage de la parole couchée, des associations libres,
de l'analyste dérobé à la vue et peu loquace) à la
parole assise, associations rares ou inexistantes,
analyste présent visible et relativement disert-)
Longtemps, ces changements de cadre sont apparues
comme exclusivement défensives, sorte de repli devant
les inconnues angoissantes vécues dans le contre-transfert.
Actuellement par contre, poser l'indication d'un cadre
donné différent doit trouver sa justification dans
la prise en compte de la particularité structurelle
et fonctionnelle des cas dont il est question. Pour
ne parler que du fonctionnement des états limites,
on sait qu'il privilégie l'action sous toutes ses
formes, y compris verbale, au détriment de l'activité
de représentation. C'est ainsi que pourrait se justifier
la mise en place d'un « site analytique »
qui pourrait satisfaire jusqu'à la saturation le besoin
de ces patients d'alimenter leur activité de pensée
à des sources perceptives qui ne se dérobent pas.
Est-ce que cela n'est pas un peu facile de penser
que le psychodrame serait là un cadre exemplaire,
tout trouvé ?
Il ne faut pas négliger que le psychodrame est une
pratique relativement confidentielle au regard de
ce qui se pratique dans l'ensemble de la communauté
psychanalytique mondiale.
En France, il s'est d'abord imposé comme une réponse
à la fois évidente et originale aux questions posées
par le prise en charge psychanalytique des enfants.
Évidente, du fait du lien naturel et privilégié entre
l'enfance et le jeu. Originale, au regard de ce qui
se pratiquait déjà en psychanalyse des enfants, en
tant qu'apport singulier, à la fois théorique et technique,
au débat entre Anna Freudiens et kleiniens. L'extension
aux adolescents et aux adultes s'est faite dans la
foulée, de façon que l'on pourrait dire analogique.
Les indications se posaient à partir d'une phénoménologie
de la verbalisation, et la différence n'était pas
bien claire au début entre les inhibitions névrotiques
situées du côté du contre-investissement, et les troubles
plus ou moins importants e la symbolisation et leurs
effets sur l'usage même du langage. À lire ce
qui s'écrivait sur le psychodrame individuel à ses
débuts (1964 : J.Kestemberg et S.Decobert),
on s'aperçoit que pratiquement rien n'a changé quant
aux procédés (double, chour, inversion des rôles
etc...), peu de choses sur les indications dont l'éventail
reste encore à la fois extensible et mal délimité.
Par contre, l'écart s'est creusé entre les références
théoriques et métapsychologiques utilisées alors,
et celles communément élaborées aujourd'hui.
J'ai dit avoir souvent cité le psychodrame comme
le paradigme de toutes les pratiques analytiques différentes
de la cure type. Ce disant je pensais rendre compte
de ce que l'expérience m'a montré, à savoir que cette
technique contient tous les ingrédients techniques
qui s'opposent point par point au protocole de la
cure type. Mais cela ne me rend pas plus facile la
prescription des indications du psychodrame. Pour
reprendre ce que j'ai déjà écrit ailleurs [2] : « au colloque singulier et
discret qui met en situation un patient allongé dans
un état de relative déprivation sensorielle, et qui
inclut un analyste invisible et pour le moins peu
loquace, s'oppose une situation pleine de bruit et
de fureur dans laquelle se font face un patient et
plusieurs psychanalystes qui parlent et bougent ! » Les
ressorts que l'on espère voir jouer, ont été largement
théorisés : en lieu et place d'une parole maigre,
répétitive, factuelle jusqu'à en être opératoire,
comme disent nos collègues psychosomaticiens, on introduit
une médiation par le corps, le geste. Chassée par
le divan, la motricité revient sur l'aire de jeu psychodramatique.
Face à la pauvreté du système préconscient, à l'absence
ou la précarité de la vie fantasmatique, la mise en
scène dramatisée offre aux thérapeutes la possibilité
d'office au patient une combinatoire de figurations
dans lesquelles il pourrait puiser. Enfin la dimension
ludique représente une prime de plaisir régressif
non négligeable pour satisfaire le narcissisme et
étayer le lien transférentiel. Que devient dans tout
cela la place que nous donnons au langage dans la
théorie et la pratique psychanalytiques. Place à laquelle
j'accorde tant d'importance que je me plais à qualifier
le psychodrame comme une mise en scène du langage.
Pourtant, forgé comme le disait Anzieu entre corps
et code, le langage aura, dans les états limites,
la même fragilité vis-à-vis de sa source pulsionnelle
que l'objet par rapport au moi. L'ampleur de sa capacité
de symbolisation en sera réduite d'autant. En allant
plus loin, il n'y a pas de raison de ne pas penser
que l'hypothèque qui pèse sur le langage parlé pèsera
également sur la compréhension du langage entendu. C'est
pourquoi la formulation de nos interventions est tellement
délicate, car on ne s'adresse pas à un espace langagier
monosémique comme on s'adresse à un champ polysémique.
Dans le premier, la distance entre Représentation
de chose et Représentation de mots est réduite à sa
plus simple expression, tandis que dans le second
existe entre représentation de chose et Représentation
de mots, une infinie combinaison de sens qui permet
le jeu des déplacements et de la condensation qui
caractérisent le registre métaphorique du langage.
C'est le terrain d'élection du witt, du double sens,
de l'humour. C'est aussi le terrain d'élection du
travail analytique dans les cures de névrosés. La
force pulsionnelle s'est entièrement mise au service
du sens. Lorsque les patients névrosés nous disent
qu'ils n'ont pas entendu ou compris ce que nous leur
avons dit, nous avons toujours la ressource de penser
qu'il s'agit d'une surdité servant la résistance,
et qu'il suffit d'attendre pour que l'on puisse s'entendre.
Dans le travail avec les états limites, le mal entendu
(en deux mots distincts) n'est pas de l'ordre de la
dénégation ; il est précisément ce non-accés
au double sens, qui peut avoir des effets dévastateurs
lorsque l'on se risque à une interprétation de sens
latent. C'est comme lorsque l'on fait de l'humour
avec quelqu'un qui en est dépourvu. C'est ressenti
comme une blessure narcissique intolérable et rend
nécessaire de réhabiliter le texte manifeste dans
sa platitude. C'est difficulté de l'échange langagier
et de l'usage de l'interprétation est un autre des
éléments entrant en jeu pour poser l'indication de
psychodrame. On s'appuie sur l'hypothèse d'une diffraction
du travail interprétatif entre ce qui s'interprète
dans le jeu et ce qui est repris par le directeur.
Tout cela joint à la convention du jeu atténue considérablement
la dimension persécutrice de l'interprétation.
À ce point de mon exposé, je suis à la croisée de
mes convictions et de mon embarras. Cet embarras est
double : d'une part, si j'emprunte au déroulement
du psychodrame les éléments significatifs nécessaires
à cette activité pour les transférer dans les traitements
en face à face, je vide le psychodrame lui-même de
son utilité en tant que technique répondant spécifiquement
à un besoin thérapeutique singulier. C'est vrai
que la pratique du psychodrame m'a permis d'aborder
les prises en charge de patients difficiles, qu'elles
sont sur le divan, ou en face à face, avec une liberté
et une souplesse telles qu'il est devenu exceptionnel
que je songe à poser une indication de psychodrame.
D'autre part, je perçois bien que les difficultés
que nous éprouvons à engager et maintenir une relation
psychanalytique interindividuelle fut-elle en en modifiant
le cadre ne se limitent pas aux réactions contre transférentielles
ordinaires qui sont le lot commun des psychanalystes.
Ces difficultés nous sont certes imposées par ce type
de patients : et il n'y a pas de honte à chercher
à retrouver le plaisir de fonctionner pour continuer
d'affronter des situations trop stressantes :
j'ai assez partagé ce plaisir dans la pratique du
psychodrame pour en témoigner. Mais cela ne constitue
pas une justification théorique suffisante pour donner
la préférence à cette technique. Nos difficultés
contre transférentielles dans le face à face sont
aussi à mettre en rapport avec les limites que nous
imposent notre formation et notre transfert sur le
courant théorique dominant. L'accent mis dans la
psychanalyse dite à la française sur les théories
de la représentation nous laisse assez démunis face
à des charges d'affect qui ne sont pas inscrites dans
un contexte représentatif lisible ou "devinable".
Nous dénonçons volontiers la prééminence donnée par
nos collègues anglo-saxons à l'expérience émotionnelle
dans leurs théories et leurs techniques : il
y a lieu de se rappeler qu'ils nous ont largement
précédés dans le prise en charge de ces patients difficiles,
et que cela leur permet de préserver le cadre interindividuel.
Dés le début de la psychanalyse ont été décrits ces
deux facteurs distincts de transformation thérapeutique
attribuée à la psychanalyse. Un facteur dit "herméneutique",
qui insiste sur l'insight et articule grâce au transfert,
la structure et l'histoire. Et le facteur dit d'expérience
émotionnelle correctrice sur lequel s'appuient nos
collègues anglais et américains, et qui justifie leur
insistance à interpréter dans le hic et nunc. La
mise en évidence, le partage et enfin la perlaboration,
dans le continuum des séances,( d'où l'importance
de leur nombre) des émotions activées par la situation
sont mises au premier plan ; l'élucidation des
fantasmes Inconscients est secondaire et contingente.
Entre analysis et catharsis, pour reprendre le dilemme
relevé par P.Sullivan
[3] , la culture psychanalytique Française a clairement
choisi la première, estimant qu'elle était le mieux
à même de nous protéger du risque toujours présent
des effets de suggestion. Les anglo-saxons ont, eux,
estimé que leur option théorico-technique leur permet
de profiter de la catharsis en en contrôlant les effets
trop directs grâce les interprétations de transfert
ici et maintenant.
Comme je l'ai dit plus haut, les différences de conceptualisation
se situent essentiellement autour du statut de l'objet,
entre intra-psychique. et extérieur réel . Les Américains
surtout n'ont jamais tout à fait cautionné l'abandon
par Freud de sa Neurotica. À défaut de la séduction
sexuelle réelle, ils sont restés très convaincus de
l'influence permanente primordiale, éventuellement
traumatique, de la réalité extérieure sur l'organisation
le développement et le fonctionnement de l'individu.
On comprend pourquoi l'influence du culturalisme et
du comportementalisme est toujours sensible dans certaines
théories psychanalytiques. La dérive inter subjectiviste
actuelle en est une caricature encore minoritaire
quoique influente, mais cette tendance se retrouve
dans toutes les théories du fait, je l'ai dit du décrochage
général du socle métapsychologie.
Nous avons, nous, suivi l'évolution inverse, négligeant
jusqu'à la caricature le monde extérieur, centrant
tout sur le fantasme Inconscient et la contingence
de l'objet. Cela marche pour et dans la névrose. Par
contre les cures aux limites nous ont obligé à revoir
la place et l'impact du monde extérieur, donc la présence
réelle du thérapeute, dans le travail analytique.
. A tort ou à raison, dès que l'analyste se montre
au-delà du minimum requis par les conditions de la
cure divan fauteuil, sa neutralité est questionnée
et l'ombre de la suggestion revient planer sur nos
pratiques.
J'ai cité P.Sulivan qui a consacré une monographie
originale au psychodrame. Si je m'arrête plus particulièrement
sur la contribution de cet auteur, c'est qu'elle s'écarte
assez nettement du courant théorique majoritaire...
C'est aussi que, tout en restant fidèle à l'essentiel
de la métapsychologie, un certain nombre des réponses
qu'il donne par rapport au mode d'action du psychodrame
me semblent établir un pont avec les présupposés théoriques
de ceux qui n'ont pas éprouvé le besoin de reprendre
à leur compte cette pratique. Enfin, c'est sans doute
parce ce que je partage sa préoccupation quant au
risque de suggestion/séduction que feraient courir
aux patients des propositions intempestives de jeu.
(exemples). Je ne peux et ne veux pas tenter de résumer
ici la démarche de P.Sulivan. J'en retiens de façon
forcément arbitraire et partielle des pans à la fois
originaux et très évocateurs. Fidèle à la "philosophie»
de la psychanalyse que défend J.Gillibert, P.Sullivan
critique la référence trop exclusive aux théories
de la représentation et surtout leur application trop
stricte à la pratique du psychodrame.
Il juge qu'elles ne répondent pas à la question que
soulève la nature, les modes d'expression et le traitement
des affects. Il faut convenir que si, dans les organisations
névrotiques, c'est le refoulement qui gère les liens
entre représentations et affects, dans les organisations
limites, la disjonction de ces deux termes pose des
problèmes théorico-pratiques bien différents ;
Pour la plupart d'entre nous ici, le but du jeu psychodramatique
serait de retrouver l'équivalence de régulation névrotique
entre R. de Choses et R. de mots. Et nous comptons
beaucoup sur les possibilités presque illimitées de
figuration qu'offre le psychodrame comme médiation
pour ouvrir un champ de liaison ou de reliaison entre
ces éléments hétérogènes du psychisme. Sullivan
estime lui que les consignes limitatives (nous ne
sommes pas des acteurs, on fait comme si, on ne touche
pas vraiment), qui visent à figurer l'action plutôt
que de la simuler ou la représenter (au sens théâtral
s'entend), rabattent le jeu et la gestuelle sur le
langage. En maintenant par ces consignes limitatives
un certain degré de frustration sur la perception
et le geste, le psychodrame ne se différencierait
pas assez de la cure type et se priverait de leur
apport spécifique. En le contenant, il ne serait que
métaphore, analogon du langage. réduit à un simple
processus de décharge. On lui enlèverait ainsi sa
valeur de signe, de création que lui autorise la dramatisation
théâtrale. Et par là même l'indice de satisfaction
qui lui est lié. Suivant J.Gillibert, P.Sullivan
va encore plus loin en rapprochant le plaisir du geste
à la satisfaction hallucinatoire. J'ai retrouvé
dans ces propos un éclairage de ma difficulté à articuler
de façon satisfaisante ma pratique du psychodrame
avec mes convictions théoriques. Tout en étant persuadé
que le salut psychanalytique passe par l'accès à une
richesse associative, donc langagière, trouvée ou
retrouvée, j'ai en même temps eu le sentiment, en
tout cas dans les psychodrames que j'ai fréquentés"
que l'on faisait trop de place à la parole au détriment
des gestes. L'approche de Gillibert et de Sullivan
tend, en la théorisant, à donner plus d'importance
à la dimension mimodramatique de cette pratique. Je
suis sensible-je crois que nous le serions tous, à
l'idée qu'il propose, à savoir que dans le jeu, les
postures et les attitudes éveillent une mémoire du
corps, faisant ainsi allusion aux traces mnésiques
sensori-motrices qui ont échappé au travail de représentation.
Il est frappant de constater que leur lecture des
effets du psychodrame ne récuse pas le cousinage avec
l'expérience cathartique. Celle-ci n'est pas non plus
absente dans l'"experiencing" cher aux auteurs
anglo-saxons. Un autre rapprochement m'a aussi alerté :
c'est lorsqu'il est écrit que le jeu met sur un pied
d'égalité patiente et thérapeutes qui seraient engagés
dans la même partie. C'est exactement le principe
sur lequel les inter subjectivistes fondent leur théorie
et leur technique de la "Self-disclosure".
Tout cela montre que le psychodrame puise sans doute
ses effets à des sources théoriques, explicites ou
implicites, pour le moins disparates.
Sullivan rappelle la définition de la catharsis
aristotélicienne : C'est la purgation des affects
par la vision de l'émotion jouée sur scène et ressentie
par (introduite dans) le moi spectateur. Il y aurait
là-- c'est moi qui parle, - un effet d' "outsight",
par opposition à la définition que l'on donne classiquement
de l'insight.
Ceci étant, si l'on peut être sensible aux critiques
qu'il fait aux contraintes imposées à expression dramatique
des émotions, je suis par contre réticent à suivre
Sullivan lorsqu'il défend le pouvoir de révélation
du geste, ou qu'il évoque, je cite, :" l'"immédiateté
du sentiment de présence à soi". Je veux bien
reconnaître dans les gestes et la dramatisation des
émotions et sentiments des éléments créatifs autres
que le langage. J'admets aussi volontiers que leur
reconnaissance est un apport certain à la revendication
identitaire. Tout cela ne fait que confirmer que le
psychodrame nous permet d'aborder de façon privilégiée
les troubles des Identités (primaire et secondaires)
et que la référence au soi renvoie en priorité à la
problématique narcissique. .
Je ne pense évidemment pas que P.Sullivan confonde
catharsis et psychodrame. Je sais que le rapprochement
ne lui sert qu'à magnifier le vécu émotionnel et gestuel
dans son actualité, le jeu comme expression de la
maîtrise d'un soi-plaisir. Mais je me méfie du risque
de dérive idéologique de la psychanalyse.
La clinique actuelle se situe dans une zone comprise
entre ce que j'appellerai un conflit d'individuation(
difficulté de reconnaissance de l'autre dans son altérité)
et le processus matriciel du transfert qu'est le déplacement
sur des objets"identifiés" des investissements
jusque-là réservés à l'objet primordial. Autrement
dit, c'est une clinique des difficultés de passage
de l'identité primaire aux identifications secondaires.
Le travail analytique qui cherche à produire cette
transition suspendue est aléatoire, et ses mécanismes
encore énigmatiques. Ce qui est certain c'est qu'ils
nécessitent une modification substantielle des processus
de transfert, témoin de la mobilisation des relations
intra-psychiques entre moi et objet (s). Il est
également vrai que le psychodrame offre, justement
dans le domaine du travail sur le transfert, des possibilités
sans doute plus riches que dans le colloque individuel.
Est-il vraiment le mieux et le seul à pouvoir traiter
ces organisations désespérées et souvent désespérantes
? Et s'il n'existe pas, pourrions-nous l'inventer
à partir des contraintes cliniques et de l'éclairage
théorique que nous leur donnons actuellement ?
J'ai cherché à mettre en perspective quelques-unes
des théories psychanalytiques qui cherchent à rendre
compte des effets souvent aléatoires, il faut bien
le dire, des traitements entrepris et montrer que
toute théorie présente ses avantages et ses risques
idéologiques Les processus à l'ouvre dans le traitement
psychodramatique sont multiples et difficiles à enfermer
dans un cadre théorique unique. On a vu comment se
retrouvent, à partir d'approches très différentes,
des dénominateurs communs. On ne peut qu'être troublés,
même si on ne croit pas à la possibilité d'un syncrétisme
théorique.
Les résultats restent encore, pour moi du moins,
assez énigmatiques.
Une anecdote relativement récente me donne la possibilité
de formuler une hypothèse en prenant part plus directement
au thème de la journée : l'interprétation. Le
psychodrame ou le coup d'état permanent !!
Dans une rencontre qui date de quelques années et
qui portait sur la formulation des interprétations
une des participantes, Italienne, il est peut-être
utile de le préciser, cherchant une formule exprimant
bien son sentiment après une interprétation de Michel
de M'Uzan, la qualifia de COUP D'ETAT. Cette formule
qui impliquait évidemment une critique très radicale
d'un certain type de formulation m'est apparue paradoxalement
à la fois pertinente et heuristique.
Michel de M'Uzan défendait en effet-je résume et
réduis- sa théorie de la régression formelle du Psychanalyste,
et les caractéristiques de la formulation des interprétations
qui en découlent: entre autre la dimension poétique
liée à la condensation, et l'effet de dramatisation.
Le tout sur fond de défense et illustration du point
de vue économique... Je pense que Michel de M'Uzan
aura récusé très vigoureusement ce qui se voulait
une attaque. Son point de vue s'inscrit en effet dans
une perspective codifiée et somme toute harmonieuse
selon laquelle les déplacements d'énergies et de représentations
se font le long de lignes de force et de sens préétablis.
Si l'on reste dans la métaphore politique qu'évoque
le coup d'état, elle s'oppose en effet à la visée
des psychanalystes de s'appuyer-démocratiquement-
sur les forces intérieures existantes du territoire
psychique de leurs patients. De toute façon, nous
aurons beau faire, nous serons toujours accusés, de
façon ou d'autre, d'ingérence extérieure !! Mais
pour en revenir à celles de nos interprétations que
beaucoup d'entre nous sont d'accord pour qualifier
de dramatisées, j'ai quant à moi défendu l'idée qu'elles
s'apparentaient, nolens-volens, à ce que j'appellerais
aujourd'hui un coup de force économique, jouant sur
le double registre « désorganisateur organisateur »
de l'effraction traumatique. Coups de force ou coup
d'état, leur effet mutatif( au sens de Strachey) est
lié pour moi à une mutation préalable du registre
économique qui gère le fonctionnement de l'appareil
psychique.
Pour revenir au psychodrame, je disais que le mystère
est encore entier pour moi de ce qui engage un nombre
non négligeable de psychanalystes à soutenir ce qui,
dans le registre de l'écart théorico-pratique, semble
à la limite de la déchirure. En particulier en mettant
en place un dispositif qui pourrait être décrit comme
l'opposé point par point du cadre analytique prototypique :
l'anti-cadre en somme ! Dans" Contre-transfert,
crise et métaphore,( in R.F.P.1991), P.Fédida écrit :»
L'incapacité de certains cas limites à accepter un
cadre stable contraignent l'analyste de développer
avec eux des modes d'échanges d'allure communicationnelle
, tandis qu'ils (ces cas limites) en viennent
à exiger de l'analyste qu'il ré-instaure constamment,
à partir de lieux organisateurs de sa propre présence,
une situation analytique où les mots trouvent plus
de capacité sensorielle.. ». Et encore: « le
Playing Winnicottien" est très proche de cet
engendrement poly scénique créant autant de foyers
virtuels qui deviennent entre l'analyste et le patient
des lieux d'imagination (et de dés imagination) de
soi.
S'il ne s'agissait que de reconstituer un espace
"communicationnel" acceptable, cette approche
de Fedida suffirait à éclairer de façon intéressante
la démarche intuitive d'analystes déstabilisés par
l'impossibilité de compter sur le confort et l'efficacité
du cadre"orthodoxe» ! Mais elle ne suffit
certes pas à expliquer comment cet espace peut se
transformer en un champ transféro-contre-transférenciel
utilisable.
Là, un autre auteur a attiré mon attention. Assez
classiquement, mais de façon très claire, J.M.Dupeu
[4] reprend l'idée que le psychodrame répond
très spécifiquement à la clinique du clivage. Sans
se perdre dans le maquis des différentes acceptions
freudiennes et post-freudiennes de la notion , que
J.M.Dupeu explore par ailleurs consciencieusement,
nous sommes ramenés à l'importance de la dynamique
et de l'économie de l'organisation pulsionnelle pour
comprendre les différents aménagements transférentiels
selon qu'ils se déploient à l'intérieur ou en deçà
du refoulement secondaire. La coexistence suggérée
par la notion de clivage, de systèmes de représentation
à la fois de nature différente, et posés côte à côte,
sans réseau de liaison entre elles, m'a fait insister
sur l'hypothèse connexe de registres de fonctionnement
économiques également différents et coexistants.
Que faire pour lever le clivage, demande, avec tant
d'autres, J.M.Dupeu? Je n'en sais rien. Mais je pense
toutefois que cette opération nécessite des changements
de régime économique qui ne peuvent se faire sans
une certaine forme de coup de force interprétatif.
En privilégiant la mise en jeu de représentations
dramatisées pour pallier l'absence-en tout cas manifeste-
de représentations figurées, le psychodrame privilégie
également l'acte (y compris celui de parole) au détriment
de la pensée. Les anglo-saxons ont un mot pour désigner
une mise en acte qui ne serait pas un acting, ni in
ni out. C'est l'Enactment. J'appellerai volontiers
INTERPRETACTION, l'activité déployée par les psychanalystes
au sein d'un psychodrame Il est une crainte souvent
exprimée, et dont Dupeu se fait l'écho, à savoir que
la réduction du clivage fait courir le risque de la
réminiscence traumatique. Je pense quant à moi que
non seulement on ne peut en faire l'économie (dans
les cas dont il est ici question s'entend), mais je
la crois nécessaire à ce saut économique qualitatif
qui seul marquerait le caractère réellement mutatif
d'un changement de fonctionnement mental. C'est ce
qui me fait qualifier le psychodrame de coup d'état
permanent, en ce qu'il fonde l'essence même de sa
technique sur un mode d'activité interprétative très
occasionnel dans les cures.
__________
[1] Nathalie Zaltzman. « De la guérison psychanalytique ».
Coll. « Epîtres » Puf
[2] P.Israël. « A la recherche du processus analytique »
dans « psychothérapies psychanalytiques ».
Coll. Débats de psychanalyse. RFP
[3] P.Sullivan. « L'Epoque du Psychodrame ».
Monographie No 6. Centre Evelyne et Jean Kestemberg.
[4] J.M. Dupeu. « Faire avec le clivage »,
pp.131-153 « Quand des psychanalystes jouent
ensemble » Ouvr collectif. Coll « Arcanes »