Gérard Bayle
Traumatisme et clivage fonctionnel
Pas de clivage sans collage
La clinique nous confronte à tous les clivages qui
existent entre la vivacité des symbolisations, de
jeux, des recherches et la lourdeur des activités
de désorganisation, de déstructuration, de désymbolisation.
Ces clivages sont autant de protections d'urgence
contre ces dernières activités qui tendent à paralyser
la croissance de la vie psychique. Ces clivages sont
les résultas cliniques de la mise en ouvre de dénis
et d'idéalisations à des fins protectrices. On pourrait
dire qu'ils résultent d'une opération de reprise des
processus contre lesquels ils luttent : déni contre
déni, idéalisation contre idéalisation. C'est tout
l'inverse des processus de refoulement qui jouent
du conflit contre le conflit et ménagent un jeu psychique
vivant fait de refoulé originaire, de refoulé secondaire,
de retours du refoulé et de levées de refoulement.
Pourtant les clivages ont besoin d'énergie psychique
pour se mettre en place et c'est par un détournement
de celle des refoulements qu'ils arrivent à organiser
des barricades de décombres psychiques contre l'envahissement
par les décombres psychiques eux-mêmes. Ils utilisent
la vie pour agencer des objets morts afin de lutter
contre la mort. Ainsi se construisent les fétiches.
J'ai proposé depuis 1987 un schéma théorique de constitution
transgénérationnelle des clivages. Pour en évoquer
brièvement les articulations, je m'appuierai sur un
aphorisme : Pas de clivage sans collage. Cela
sous-entend que certains clivages des enfants se font
par identification aux clivages des parents. Ces identifications
sont sur le mode de l'incorporation, de la consubstantialité,
de l'indifférenciation identitaire. Identifications
juxtaposées mais clivées d'autres processus identificatoires
qui se réalisent par introjection, appropriations
modificatrices et dépassements propres à une différenciation
identitaire. Autrement dit, il y a deux positions
: d'un côté mes objets et moi ne faisons qu'un, et
de l'autre, il y a de quelque chose de mes objets
en moi mais eux c'est eux, et moi c'est moi. Le clivage
passe entre les deux positions.
À l'origine d'états de psychose, ou de situations
border line, on pourrait dire que les enfants
s'identifient par collage, par incorporation aux parents.
Comme eux ils construisent des barricades mais en
ce qui les concerne, c'est pour s'isoler, mais de
quoi ? Ils ne le savent pas. Là où les parents se
sont isolés d'une souffrance traumatique inélaborable
ou ressentie comme telle, il leur faudra constituer
un délire ou un faux-self comme bouche-trou.
Clivage fonctionnel des parents
Face à une tâche douloureuse, trop difficile, trop
fatigante, il est toujours possible d'en faire un
déni temporaire. C'est une caractéristique des pertes
impossibles à supporter sur-le-champ ou dans l'immédiat
après-coup. Sur un mode aussi bien inconscient que
conscient, on ne veut pas le savoir. Un barrage
psychique extrêmement coûteux en énergie psychique
se met en place pour en faire le déni. Cela n'est
pas considéré comme pathologique autrement que dans
une durée excessive. Dans ce dernier cas, l'aspect
anormal du déni est voilé par des idéalisations religieuses,
politiques, ésotériques ou par des hyperactivités
diverses. Le déni et l'idéalisation qui le recouvre
isolent une partie de la vie psychique. Une lacune
se constitue dans laquelle l'objet de la souffrance
est comme mis en conserve, toujours actif mais englobé.
Le clivage entre une partie de la vie psychique alimentant
le déni et l'idéalisation et le reste de la vie plus
ou moins bien adapté aux nécessités de l'existence
est un clivage fonctionnel, fatigant mais protecteur,
labile et donc maintenu ou ultérieurement relâché,
comme on l'a vu pour la mère d'Ariel lorsqu'elle s'est
mise en quête des conséquences de son passé lié à
la déportation de son père.
Clivage structurel des enfants
La confiance de base des enfants les fait adhérer
aux valeurs et aux traits de caractère des parents.
C'est seulement par la réorganisation post odipienne
qu'ils les redéfiniront pour eux-mêmes dans leur différenciation
de sujet. L'identification à des activités défensives
dont le contenu est inconnu engendre l'impossibilité
d'une telle redéfinition personnelle. Pour peu que
le secret et le mystère, enfants du déni et de l'idéalisation
conjugués, portent sur les évènements à l'origine
du clivage des parents, les descendants ne pourront
contre investir qu'un chaos, vide de sens mais riche
d'attitudes incohérentes, quoique d'aspect logique.
Les clivages se transmettent alors sur du rien de
sens et font partie de la structure des enfants. On
pourrait dire que la vie psychique de ceux-ci contient
un ensemble de défenses contre ce rien de sens qui,
telle une partie folle, est fait d'un agglomérat d'affects
et de représentations sans différences quant à leurs
origines, une sorte de chaudron ou se mêlent incestueusement
les chairs psychiques de plusieurs générations.
L'action réorganisatrice des espaces psychiques ayant
échappé à cet engluement peut en limiter les effets
vampiriques pour l'économie de la psyché, voire les
réduire. Dans l'histoire d'Ariel, la réorganisation
peut-être à l'origine des recherches et des démarches
délirantes. Il n'en reste pas moins que c'est un travail
psychique exigeant, travail de survie et de restauration
d'un statut de sujet sans lequel le problème de la
vérité ou du mensonge ne se pose pas. En deçà, cerné
de bruit et de fureur, tout n'est que chaos et silence.