François Duparc
Des traumatismes invisibles
ou
Par manque de réalité
Je pense que vous n'aurez pas manqué de remarquer
que mon titre était un peu obscur. C'est en partie
volontaire. Il faut dire qu'en tant qu'analyste, je
suis souvent un peu attristé par la façon dont on
sert le traumatisme à toutes les sauces dans les médias,
les journaux et les informations. Un traumatisme,
c'est quelque chose qui se voit, qui se montre, et
qui s'exploite. Les scientifiques, eux, ne connaissent
que le stress : simple, évident, mesurable. Mais pour
le psychanalyste le traumatisme est une chose des
plus mystérieuses qui soient.
Le traumatisme, c'est un peu comme la réalité, qui
ne se laisse pas saisir si aisément. Des scientifiques,
des physiciens tels que Bernard d'Espagnat ont même
parlé de "réalité voilée" . Et en effet, quelle est
la réalité d'un photon, d'un quark ou d'un trou noir
? Eh bien, le psychanalyste lui aussi revendique l'idée
que la réalité, ce n'est pas si simple, cela ne tombe
pas sous le sens. L'inconscient, l'habitude, l'idéologie,
le consensus social, tout se ligue pour nous imposer
des réalités évidentes, mais qui masquent des phénomènes
plus complexes que ce que la raison ou la perception
réaliste veulent nous faire croire.
Je vais tout de suite vous donner un exemple-type
de traumatisme, pour vous faire entrevoir ce dont
je veux parler sans tomber dans l'abstraction théorique.
Passe encore que mon titre soit obscur, mais je ne
veux pas vous traumatiser davantage.
Imaginons un homme de la quarantaine, client peu
probable pour la psychanalyse, car réaliste, ayant
peu l'habitude de se remettre en question, mais qui
accepterait tout de même de rencontrer un psychanalyste.
Ce serait par exemple un cadre consacrant sa vie à
son entreprise, et au fait de bien gagner sa vie.
Parmi ses réticences à venir, il y aurait d'abord
le fait que l'analyse, ça coûte cher, et qu'on ne
sait pas très bien à quoi ça sert. L'analyste n'est
pas très à l'aise avec ce genre de sujets, qui sont
souvent des handicapés de l'imagination, comme me
disait l'un d'entre eux. Il s'agit en général d'un
type de personnalité assez affirmée, hyperadapté à
la réalité, donnant une impression de force et de
normalité.
Face aux questions précises qu'on lui réclame (de
préférence à toute forme de rêverie) en poussant un
peu l'interrogatoire, l'analyste découvre parfois
des faiblesses inattendues : ainsi, un patient que
j'ai connu avait tout d'un coup déclenché une névrose
d'angoisse impressionnante, après avoir échappé de
peu à l'incendie du tunnel du Mont-Blanc. Un autre,
appartenant au même profil psychologique, avait eu
une frayeur intense lors du tremblement de terre qu'il
y a eu il y a quelques années dans la région qu'il
habitait. Pas de morts, mais beaucoup de dégâts légers.
La région n'avait jamais connu de tremblements de
terre, et de nombreux habitants avaient eu assez peur.
Mais cet homme, qui semblait toujours solide comme
un roc à son entourage, à sa femme en particulier
qui se plaignait de son manque d'expression affective,
avait passé toute la nuit terrorisé, voyant sa mort
prochaine, la fin du monde, etc.
Voilà de beaux exemples de traumatismes, n'est-ce
pas ? Pourtant. il y a tout de même deux remarques
à faire. D'abord, les réactions que j'ai évoquées
sont disproportionnées par rapport à l'événement lui-même
(un incendie auquel on n'a pas réellement assisté
dans le premier cas, un tremblement de degré cinq
sur l'échelle de Richter, sans réels dégâts matériels
chez le second patient). Ensuite, il s'agit bien de
ce que j'appelle des traumatismes invisibles. car,
dans tous les cas auxquels je pense, personne n'avait
accordé vraiment d'importance à ces anomalies qui
avaient rapidement disparu. Quelques jours plus tard,
la vie reprenait son cours, et les sujets ne consultaient
pas du tout pour cela.
Il est d'ailleurs fréquent, voire quasiment la règle
qu'on ne soit pas consulté pour ces sujets eux-même,
mais pour un proche qui souffre à leur place, à l'occasion
d'une menace de divorce, par exemple, par une épouse
qui se sent délaissée par un mari qui travaille à
l'excès, ou encore parce que j'insiste pour rencontrer
le père d'un enfant en difficulté scolaire (ce que
je fais habituellement). C'est de cette façon, à l'occasion
d'une de ces consultations et tout à fait incidemment,
qu'on peut découvrir ces incidents, révélateurs d'une
dépression masquée ou d'un traumatisme dormant depuis
de longues années.
Ainsi, j'ai appris l'incident du tremblement de terre
lors d'une consultation avec les parents d'un petit
garçon déprimé. Parmi d'autres remarques, j'avançai
l'hypothèse que cela traduisait peut-être une dépression
latente chez son père, un homme en pleine forme apparente.
Cela pouvait aussi expliquer aussi la baisse de son
chiffre d'affaire, qu'il invoquait comme raison de
ses préoccupations financières. Quant à l'enfant,
il s'était identifié au malaise de ses deux parents,
en se faisant surtout le révélateur de la dépression
masquée de son père. Mon intervention sur le tremblement
de terre avait touché un point très symbolique qui
frappa cet homme, et le fit réfléchir. Il s'était
en effet toujours considéré, et avait été considéré
par son entourage comme un pilier, un soutien d'une
grande dureté, certes, mais d'une très grande solidité.
Mais un jour, le pilier avait tremblé sur ses bases.
Sa faiblesse était apparue d'abord à son fils, qui
se déprimait, et à sa femme qui, depuis, envisageait
de le quitter.
Lorsque qu'on parvient à faire réfléchir ce genre
de consultants occasionnels, il arrive qu'ayant touché
un point sensible, ceux-ci se révèlent désireux d'entreprendre
une analyse. On en apprend alors davantage sur le
vrai traumatisme qui se cache derrière l'incident
traumatique manifeste. Chez l'un, on peut découvrir
une enfance confinée dans un milieu de femmes, avec
une absence d'homme réellement investi - il s'agissait
d'un patient qui avait déclenché une névrose d'angoisse
après l'ascension d'un volcan en éruption, mais sans
réel danger-, chez un autre, c'est une enfance dans
une maison isolée par de hauts murs, avec interdiction
de fréquenter les enfants du voisinage - comme dans
l'exemple du père dont je viens de parler ; le tremblement
de terre était donc symboliquement pour lui ce qui
menaçait les murs qu'il avait reconstruits peu à peu
autour de sa famille, l'isolant comme il l'avait été
enfant.
Dans tous les cas, on voit la complexité du vrai
traumatisme, invisible, et qui n'est "déniché" par
le psychanalyste que comme un noyau de réalité psychique
du sujet, bien au-delà de l'aspect matériel, simple
facteur révélateur, au sens photographique du terme.
Mais, me direz-vous, cette notion ne s'applique qu'aux
traumatismes dont l'aspect "réel" ou matériel est
assez léger. Ceci n'est pas exact; chez les sujets
pour qui le traumatisme évident est un traumatisme
majeur, le problème n'est pas fondamentalement différent
- du moins si on veut aller au-delà du simple soutien
à l'état traumatique du début, et aider le sujet à
dépasser le statut psychique d'un traumatisé à vie,
ce qui est davantage un mode de survie qu'une vie
véritable.
Je pourrais donner pour exemple le cas d'un homme
fait prisonnier pour son action politique, torturé,
et qui n'a dû son salut qu'à la chance et à l'émigration.
Chez lui, le traumatisme avait été plus sérieux, et
plus visible : il en gardait des séquelles physiques.
Lorsqu'il vint faire une analyse, c'était certes pour
évoquer cette période de sa vie, dont il avait cependant
déjà parlé dans une thérapie, mais il voulait surtout
comprendre en quoi son histoire infantile l'avait
entravé, et peut-être prédestiné à se sacrifier pour
une cause politique, quelle que soit la noblesse de
ses motivations. Il en vint peu à peu à considérer
que le véritable traumatisme, celui dont il n'avait
jamais pu parler à personne, contrairement au premier,
c'était celui de son éducation, de sa famille rigide
qu'il n'avait jamais pu contester, car chez lui on
ne disait jamais rien de sérieux. C'était une prison
invisible, dans laquelle il souffrait une torture
mentale sans motif apparent : ses parents l'avaient
élevé convenablement sur le plan matériel, mais l'atmosphère
familiale était étouffante, et on avait toujours rejeté
ses espoirs d'enfant, ses initiatives, ses idées et
ses sentiments, au nom d'un pessimisme gris et désespérant.
Tous ces exemples font bien ressortir la complexité
du traumatisme, pour qui ne veut pas s'arrêter à la
surface médiatique de l'événement - comme de penser
que les intégristes islamiques seraient les seuls
responsables de l'effondrement des tours de New York
et de la guerre déclenchée par les américains le 11
septembre dernier. Pour l'analyste, en particulier,
le traumatisme est un phénomène complexe, dont la
plus grande part est invisible comme l'inconscient.
Cela est dû à plusieurs raisons théoriques, confirmées
par la clinique quotidienne du psychanalyste.
Première de ces raisons : le traumatisme n'est pathogène
que dans l'après-coup. Il faut donc un second traumatisme
pour révéler le premier, souvent resté invisible jusque-là.
Il ne faut pas oublier non plus que la longueur du
développement du psychisme humain rend possible un
grand nombre de micro-traumatismes, de traumatismes
cumulatifs, dont la somme est plus pathogène qu'un
seul traumatisme évident.
Seconde raison : l'effraction des filtres psychiques
que Freud appelait le pare-excitations, le débordement
économique au moment du trauma, créent une lacune
dans le psychisme. Cela se traduit par des phénomènes
d'hallucination négative, de clivage défensif ou de
déni, lesquels masquent souvent le véritable contenu
du trauma, dont seule la compulsion de répétition
peut faire entrevoir l'origine. Comme si les seules
traces du trauma étaient le trou qu'il a laissé dans
la psyché.
Mais comme si cela ne suffisait pas, il faut ajouter
que le trauma peut aussi venir de l'intérieur, lorsque
le sujet attend une expérience que son entourage ne
peut lui fournir. Ce peut être une carence criante
de l'environnement ; mais ce peut être aussi une défaillance
relative à la constitution particulière du sujet,
qui exige des rencontres qui ne sont pas possibles
dans son contexte familial, par ailleurs pas forcément
si pathologique. Ce sont ces traumas-là qui ont été
évoqués dans mon titre sous le terme de traumatismes
"par manque de réalité".
Développons un peu ces thèmes :
1) selon la première conception de Freud, qui date
de ses premières découvertes sur l'hystérie, le traumatisme
ne manifeste ses effets pathologiques que dans l'après-coup
de la puberté, par un nouvel événement qui donne sens
à un vécu traumatique plus ancien situé dans l'enfance.
C'est la sexualisation secondaire de l'événement traumatique
qui le rend visiblement pathogène : avant cette révélation
(au sens photographique) le premier trauma et ses
effets sur la psyché sont quasi invisibles. Cette
sexualisation est une tentative de lier la rencontre
traumatique au moyen de la libido disponible.
Comme on le sait, Freud a cependant dû assez rapidement
abandonner sa première théorie traumatique, car il
s'est aperçu que beaucoup de patients invoquaient
des événements qui n'étaient que des fantasmes projetées
dans le passé. Il découvrit que les fantasmes de séduction,
de scène primitive ou de castration étaient universels,
et ne manquaient pas de se matérialiser dans l'histoire
infantile du sujet, sans qu'aucun indice sûr permette
de distinguer un événement réel d'un fantasme.
L'événement traumatique en lui-même, du fait de ses
conditions d'inscription dans la mémoire, est mal
représenté. Les traces mnésiques font l'objet d'un
effacement, et lorsqu'elles font retour, elles se
situent dans un no-man's-land, une réalité dont on
ne sait si elle est intérieure, de l'ordre de la réalité
psychique, ou extérieure, de l'ordre de la réalité
historique (réalité qu'on a coutume d'appeler réalité
extérieure, mais il n'est pas toujours aisé de déceler
ce qui appartient au matériel, à la vision de l'événement
par l'entourage, ou aux normes éducatives en cours).
Ainsi, lorsqu'un patient schizophrène me dit que
son père le battait tous les jours, dans son enfance,
il m'est très difficile de savoir ce qu'il en est.
S'agit-il d'une réalité psychique délirante, d'une
exagération d'une attitude éducative un peu rigide,
mais dans les limites de la normale, ou bien d'un
fait matériel indiquant la folie du père ? La mère
du patient ayant passé sa vie à s'aveugler sur les
défauts de son mari, sa dénégation à ce sujet ne peut
pas plus être prise en compte que lorsque la mère
d'un enfant incesté prétend n'en avoir jamais rien
su.
Un indice de la réalité des faits peut être fourni
par la force de la répétition (tous les jours), mais
la seule réalité vraiment certaine, c'est celle de
la mauvaise rencontre psychique. Et encore, le vrai
traumatisme est toujours comme la forêt cachée par
l'arbre invoqué par le patient : l'aveuglement
de la mère aux souffrances de son enfant n'est-il
pas tout aussi traumatique, voire davantage, que la
folie éducative du père ?
2) Dans la suite de son ouvre, Freud a donc été plus
prudent quant à la réalité du traumatisme. Il s'est
intéressé aux conditions qui font qu'un traumatisme
est vécu comme tel, ses modalités économiques (en
terme d'économie psychique). C'est surtout à partir
de la seconde guerre mondiale, en réfléchissant avec
Ferenczi sur les névroses de guerre, qu'il va développer
sa théorie du trauma comme débordement du moi par
l'excitation. L'absence de préparation, de représentation
concernant la situation traumatique, confronte le
sujet à une perte de son emprise narcissique sur le
monde extérieur, sur le monde des objets. La compulsion
de répétition est une façon de tenter, comme dans
le jeu répétitif de l'enfant à la bobine (dans l'Au-delà
du principe de plaisir, en 1920), de rétablir
cette emprise par la mise en scène du trauma, d'où
les rêves répétitifs des névroses traumatiques.
Dans Inhibition, symptôme et angoisse, en
1926, il suggère que le prototype de la détresse traumatique
est le vécu de la naissance, avec une angoisse qui
traduit l'Hilflösigkeit, l'impuissance originelle
de l'enfant privé de toute emprise sur le monde en
l'absence d'un objet secourable. Chaque fois que le
sujet, même adulte, est confronté aux limites de sa
capacité de défense face à une situation qui le déborde,
il va revivre ce traumatisme originaire, et mettre
en jeu des défenses primitives, plus archaïques que
le refoulement et plus coûteuses en énergie. Ces défenses
primaires, Freud les avait évoquées dès 1895, dans
ses premières ébauches sur le traumatisme, et sur
la mélancolie. Il les reprendra dans les années 30
à propos du clivage du Moi et du déni, face à la perception
traumatique de la différence des sexes ou du deuil.
La défense primaire est un mécanisme qui date des
débuts de la vie, et qui persiste au-delà dans des
conditions exceptionnelles, face à de grandes quantités
d'excitations. Elle se traduit par le fait que le
sujet, qui a mobilisé toute son énergie pour contre-investir
l'afflux d'excitations, refuse de réinvestir la trace
de cette expérience de souffrance traumatique. La défense
primaire est ainsi une inhibition, soit par pur contre-investissement
(comme il le dit à propos du refoulement originaire),
soit avec le soutien d'un investissement latéral
inhibant. Deux voies sont possibles : celle de
l'hallucination négative d'une part, et celle du déni,
de l'investissement fétichique de la perception, de
la fixation à des traces mnésiques latérales
d'autre part. Ce latéral encadre l'événement
traumatique : ainsi dans le fétichisme, le sujet investit
de préférence les à-côtés de la vision du sexe féminin,
les sous-vêtements ou les jambes qui ont précédé sa
vision de l'insupportable différence du sexe féminin.
Dans le deuil pathologique, le sujet se raccroche
à des objets qui lui donnent l'impression que le disparu
est toujours vivant. Mais par là le sujet se clive,
niant la réalité traumatique, ce que Ferenczi étudiera
en parlant de la capacité autotomique du Moi - en
médecine, on parle aujourd'hui d'aptoptose - soit
sa capacité à se fragmenter pour survivre, quitte
à anesthésier et à détacher la partie de lui-même
qui a vécu le trauma, et à s'identifier à l'agresseur.
Mais tôt où tard, le besoin du Moi de rétablir son
emprise sur la partie clivée va se manifester, par
la compulsion de répétition, et la tentative de représentation
qu'elle traduit. Le sujet tente de reconstruire son
histoire traumatique et de se représenter le "mauvais",
l'objet qui l'a abandonné face à l'excitation. Ce
n'est pas chose facile, car deux tendances luttent
en lui : une tendance positive qui cherche à lier
le trauma par la fonction liante de la sexualité,
au prix d'une érotisation masochiste de la douleur
et de la répétition ; et une tendance négative, qui
se contente de décharger à répétition le trauma sans
se le représenter, maintenant l'hallucination négative,
le déni et le clivage. Dans son Moïse (1938),
Freud a parlé d'un double aspect, positif et négatif,
du traumatisme : l'un contribuant à la représentation
de la pulsion, à son élaboration psychique, l'autre
au contraire, allié à la pulsion de mort, tendant
à vider son énergie.
Certains auteurs, après Freud et Ferenczi, ont évoqué
le double aspect, positif et négatif, du traumatisme.
Parmi les plus récents, Claude Janin a parlé du traumatisme
froid qui se dissimule derrière le traumatisme chaud,
sexualisé. Jacques Press a évoqué un traumatisme négatif,
dont l'effet se réduit à une non-inscription dans
le psychisme. Ces auteurs rejoignent l'ancienne conception
de Freud de l'hystérie d'effroi, du traumatisme comme
causant un "trou dans le psychisme". Cette expression
Freud l'emploie également à propos de la mélancolie,
dans les manuscrits qu'il envoie à son correspondant
et ami, Fliess.
3) Il y a là un intéressant lien entre
traumatisme et mélancolie. Dans la mélancolie
aussi, l'objet perdu (dont la perte constitue un trauma)
est irreprésentable. Le sujet ne sait pas ce qu'il
perd en l'objet, et le deuil ne peut pas être fait
parce qu'il est mal représenté, dit Freud dans Deuil
et mélancolie. Par cette lacune, se produit une
hémorragie de la libido. L'ombre de l'objet qui retombe
sur le moi, libérant la pulsion de mort, est une trace
mal élaborée d'un objet narcissique mal distingué
du Moi, dont le deuil est par conséquent impossible.
Surtout, comme dans le trauma, cette perte et sa cause
sont souvent invisibles au sujet lui-même, ou bien
il invoque des causes visibles qui masquent les plus
profondes, laissant place à la psychologie simpliste
du stress et de la causalité strictement génétique.
Je m'intéresse depuis un certain temps à l'analyse
des patients cyclothymiques. Ces sujets investissent
leurs objets (leurs proches, leur travail, leur famille
ou les groupes, les institutions) comme des soutiens
narcissiques, mais ils sont inconscients d'en être
dépendants. Cela les rend vulnérables aux déceptions
traumatiques : toute modification de l'environnement,
même légère, même un événement heureux, prend une
valeur traumatique. Ainsi peut-on comprendre les accès
déclenchés par un changement de travail, une modification
de conjoncture dans les idéaux sociaux ou professionnels,
une promotion, un déménagement ou un changement du
partenaire, des enfants, etc.
Plus la modification déclenchante est légère, et
son origine occultée ou déniée par le patient, plus
la crise dépressive ou maniaque paraît mystérieuse
à l'observateur, et le défaut biologique est
facilement incriminé par le sujet, par son entourage
ou par le psychiatre. En fait l'objet qui a le plus
traumatisé le sujet est invisible, comme le trauma.
Aucun questionnaire, aussi perfectionné soit-il, ne
saurait le déceler : il faut parfois des années de
cure pour qu'il se révèle à l'analyste.
En effet, derrière la perte d'un objet actuel, souvent
assez inconsistant car choisi pour sa valeur de soutien
narcissique plutôt que pour lui-même, se cache l'ombre
d'un objet primitif qui a entravé sa représentation,
et dont le procès retombe sur le Moi dans la mélancolie.
Cet objet primitif est un de ceux qui sont significatifs
de l'histoire du sujet, de ceux qui sont nécessaires
pour que le sujet, enfant, puisse parvenir à une représentation
de son roman familial, de son identité, et de ces
liens fondamentaux que forment la mère et l'enfant,
le désir et le couple parental, ou l'identification
au tiers paternel.
Mais ce traumatisme primaire est difficile à retrouver,
car il est pris dans l'hallucination négative, le
déni et le blanc de l'irreprésentable. L'agitation
maniaque fait partie de cette stratégie d'effacement,
et j'ai découvert qu'on peut presque toujours retrouver,
à l'origine d'un accès mélancolique, une période d'hyperactivité,
d'excitation plus ou moins brève et discrète, qui
vise à dénier l'imminence du trauma ou du deuil. Tout
peut se résumer à une phase d'hyperactivité professionnelle,
sexuelle ou autre, qui peut paraître motivée. D'où
l'importance conférée au stress dans les dépressions
: un sujet est d'autant plus vulnérable au stress
qu'il ne peut évaluer ses risques d'échecs, et s'emploie
à un déni hyperactif des obstacles : agir pour
ne pas réfléchir. Les phases maniaques sont ainsi
riches en déceptions ; et comme le sujet dépense de
l'énergie pour dénier la réalité, il n'aura que l'effondrement
dépressif, réparateur par le ralentissement de l'activité
qu'il impose, pour honorer sa dette.
Reprenons l'histoire de l'homme traumatisé par le
tremblement de terre. Les murs de sa maison sont "l'objet"
apparent de sa perte, dans le contexte d'un homme
qui doute de ses capacités à entretenir son train
de vie. On pourrait mettre sa crise d'angoisse ou
sa dépression sur le compte d'un stress professionnel.
Mais il n'est pas venu consulter ni pour sa crise
d'angoisse qu'il a oubliée, ni pour une dépression
: c'est le malaise de ses proches (sa femme, son fils)
qui sera le révélateur de sa dépression larvée.
Cette situation aurait pu déboucher sur une vraie
dépression mélancolique : lorsque de tels sujets entreprennent
une analyse, ils avouent souvent des envies suicidaires
anciennes dont ils n'ont jamais parlé. Comme ils ne
sont en rien conscients de leur souffrance psychique,
ils seraient passé, en cas de suicide, pour des victimes
du stress ou de la biologie. Mais au-delà du trauma,
de la maison menacée par le séisme, les vrais murs
en danger sont ceux du pare-excitations, soumis à
un tremblement venu des profondeurs de l'inconscient
infantile.
Dans le cas de mon patient, j'appris que lorsqu'il
était enfant, ses parents lui interdisaient de jouer
avec les enfants du voisinage. Il ne devait pas franchir
les murs de la propriété, car le quartier était mal
famé. Plus que son père, souvent absent, c'est sa
mère, toujours anxieuse, qui le maintenait dans les
murs de sa propre dépression. La séduction était donc
hors-les-murs, pour lui, et ne pouvait faire retour
que par effraction traumatique. Une partie de la réalité
lui était dérobée par les murs de la dépression maternelle,
par l'objet narcissique sur le modèle duquel il s'était
construit. Il souffrait d'un manque de réalité, auquel
sa femme avait un temps suppléé (en tant qu'objet
d'étayage narcissique), avant de se lasser.
4) Avec cette idée d'une partie de la réalité psychique
du sujet qui lui manque, et ne peut être expérimentée
par lui dans les années où elle lui serait nécessaire
pour son développement psychique, nous en arrivons
à la notion énigmatique que j'avais annoncée dans
mon titre : les traumatismes par manque de réalité.
Évidemment, la réalité dont il est question n'est
pas celle que l'on entend habituellement. Il ne s'agit
pas de la réalité banale qui vous stresse par ses
exigences répétitives : des factures à payer
ou de l'argent qui ne rentre pas, du travail et de
ses contraintes, des enfants qui s'agitent, d'un conjoint
qui ne joue pas son rôle, etc. Il ne s'agit pas non
plus de la réalité inhabituelle, imprévue, qui vous
traumatise ; choc, deuil, agression, etc.
Il s'agit d'une réalité psychique qui n'a pu se construire,
à cause d'un manque dans la réalité extérieure, dans
l'environnement du sujet. De ce fait, le sujet ne
peut affronter certaines situations, ni développer
des capacités qu'il a potentiellement en lui. La théorie
du développement de l'enfant de Winnicott nous permet
de le comprendre : l'objet doit être présent dans
la réalité, et présenté à l'enfant au moment où celui-ci
en a besoin. Mais, bien que ce soit un objet réel,
il n'est dans un premier temps pour l'enfant que l'illusion
de l'avoir créé lui-même : l'équivalent de sa propre
réalité psychique, et son support.
Cet objet, dans l'aire de l'illusion, est donc à
la fois de l'ordre de la réalité matérielle et de
la réalité psychique : il fait partie de l'aire intermédiaire,
où le jeu permet d'accéder à l'emprise sur la représentation,
et par là sur l'objet pulsionnel. Un objet-jeu, un
objet-fantasme. On comprend qu'en l'absence de certaines
expériences objectales, l'enfant ne puisse parvenir
à la représentation de fantasmes fondamentaux, ce
qui, pour les fantasmes originaires structurants,
constitue un traumatisme grave bien qu'en négatif,
totalement invisible.
Chez les patients que j'ai évoqués (l'histoire du
volcan, du tremblement de terre), le fantasme originaire
de séduction n'avait pu se constituer correctement.
Leur hyperactivité professionnelle, d'allure maniaque,
en était peut-être une forme atypique, comme le fait
de se voir attribuer par leurs femmes des relations
extra-conjugales, en fait sans importance, ou même
totalement absente - l'un d'entre eux m'a avoué
que s'il n'avait pas été marié, sa seule autre forme
de vie possible aurait été de vivre comme un ermite.
A la place de la séduction, c'était donc le fantasme
de castration qui s'était manifesté.
Dans le cas de L'Homme aux loups, on voit
Freud se livrer à une traque acharnée pour découvrir
la réalité de la scène primitive, sa vérité historique
dans l'enfance du patient. A-t-il pu réellement observer
un coït par derrière entre son père et sa mère ? Mais
il finit par dire qu'au fond, peu importe (ce que
S.Viderman a traduit un peu rapidement par le fait
que seule compte la construction du fantasme par l'analyste).
Ce qui est important, c'est que tout enfant doit en
passer par un certain nombre de ces fantasmes originaires
pour constituer son Œdipe : pour Freud, la réalité
de ces fantasmes est soit purement interne, comme
une nécessité biologique ou phylogénétique, soit rencontrée
dans l'expérience vécue de l'histoire individuelle.
Et ce sont les contradictions entre les deux courants,
ou la trop grande fixation d'un seul fantasme originaire,
qui sont à l'origine de toute la pathologie, semble-t-il
nous dire.
"J'aimerais certes savoir si la scène primitive,
dans le cas de mon patient, était un fantasme ou un
événement réel, mais eu égard à d'autres cas semblables,
il faut convenir qu'il n'est au fond pas très important
que cette question soit tranchée. Les scènes d'observation
du coït des parents, de séduction dans l'enfance et
de menace de castration sont incontestablement un
patrimoine atavique, un héritage phylogénétique, mais
elles peuvent aussi constituer une acquisition de
la vie individuelle. . L'enfant a recours à cette
expérience phylogénétique là où son expérience personnelle
ne suffit plus" (1917, p.399).
Les fantasmes originaires sont classiquement au nombre
de quatre, séduction, castration, scène primitive
du coït parental, et retour dans le ventre maternel.
J'y ajoute personnellement le meurtre cannibalique
du rival (père, amant de la mère ou tiers fraternel).
Ils constituent des catégories structurelles de la
pensée, des "schémas philosophiques qui ont pour rôle
de classer les impressions qu'apporte ensuite la vie",
nous dit Freud (1917). Ils ne sont peut-être pas une
réalité biologique, bien que jamais Freud n'ait prétendu
qu'ils puissent être hérités tels quels - en ce qui
me concerne, j'ai évoqué l'idée qu'ils pouvaient être
transmis par la motricité primaire, la mimique et
la gestuelle de la "danse interactive" entre l'enfant
et ses objets primaires - mais ils sont probablement
une réalité préhistorique, liée aux organisateurs
du groupe familial que sont la relation mère-bébé,
la censure de l'amante et le lien du couple, les modalités
du nourrissage et de l'héritage parental, les types
d'interdits fondateurs, etc. La plupart des conflits
ethniques, des idéologies familiales ou des pathologies
individuelles dépendent de ces opérateurs fondamentaux.
Si un groupe familial donné, du fait d'une idéologie
qui lui est propre, ne "présente" pas un de ces opérateurs
de façon suffisante à la représentation de l'enfant,
il va en résulter pour lui un traumatisme "en négatif",
par manque d'une des formes possibles de sa réalité
psychique. Le cas inverse étant évidemment la fixation
d'un fantasme prévalent par une idéologie ou une pathologie
familiale évidente, qui bloque l'articulation, voire
la constitution même des autres fantasmes.
Pour ne pas rester trop longtemps dans la théorie,
je vais relater mon expérience avec d'autres patients,
qui nous permettront d'aborder un autre type de traumatisme,
central à notre époque comme à l'époque de Freud :
celui causé par une agression sexuelle.
J'ai rencontré à plusieurs reprises des jeunes femmes
ayant vécu des viols, et qui venaient consulter un
certain temps après ce traumatisme pour des échecs
sentimentaux à répétition. Chez plusieurs d'entre
elles, j'ai été surpris de découvrir des antécédents
bien plus anciens, au bout d'un certain temps d'analyse.
L'une d'elles me racontait ainsi que le viol qu'elle
avait vécu lui était apparu comme une sorte de punition
pour un inceste qui avait duré des années avec son
frère, et dont elle s'était sentie très coupable,
même si celui-ci, plus âgé qu'elle, l'avait forcé.
Jamais ses parents n'avaient voulu savoir ce qui s'était
passé entre eux. Il avait fallu le viol pour qu'elle
ose le leur dire, mais ils l'avaient traité de folle
: ayant depuis toujours idéalisé leur fils, ils ne
voulaient pas accepter une telle horreur. De plus
la patiente avait été considéré très tôt par ses parents
comme une enfant difficile et source d'ennuis, pleurant
sans cesse lorsqu'elle était petite, et racontant
des histoires depuis son adolescence. Une autre patiente
s'était toujours sentie responsable de la dépression
de sa mère, survenue à la suite de la mort de sa sour
plus jeune, alors qu'elle ressentait une forte jalousie
à son égard. De surcroît, elle avait été la favorite
de son père, et avait eu l'impression d'avoir volé
la place de sa mère auprès de lui, surtout étant donné
la liaison de son père avec une de ses amies.
Le traumatisme de ces patientes, au-delà du viol,
semblait souvent venir du manque d'investissement
parental, et surtout du défaut de pare-excitations
maternel à leur égard. Tandis que le début de leurs
analyses se passait souvent à me parler de leur méfiance
vis-à-vis des hommes, et à invoquer leur traumatisme
sexuel, par la suite il semblait que le vrai trauma
était plutôt la disqualification de leur féminité,
et l'absence de tendresse et de protection de leur
mère à leur égard. Ces mères avaient d'ailleurs souvent
tendance à minimiser les traumas sexuels, incestueux
ou autres, vécus par leurs filles. Bien que révoltées
contre elles, les patientes reconnaissaient parfois
avoir été imprudentes, se demandant si elles avaient
réellement provoqué leur viol, et pourquoi elle l'auraient
fait. Elle posaient donc clairement la question de
la provocation traumatique à laquelle se livrent effectivement
certains sujets, comme s'ils cherchaient inconsciemment
à répéter un trauma invisible, ou à donner forme à
un manque ayant pris une valeur traumatique.
Dans plusieurs cas également, la sexualité parentale
était gravement perturbée, dans le sens d'une absence
de rapports sexuels ou de relations tendres entre
les parents. Ceux-ci ne faisaient par exemple que
travailler ensemble, ou s'occuper des tâches quotidiennes,
toujours en se plaignant, sans jamais de signe d'amour
l'un envers l'autre, ou vis-à-vis de leurs enfants.
L'amour et la sexualité n'avaient pas de place dans
la vie familiale, dans laquelle tout tournait autour
de l'argent, du travail ou de plaintes masochistes.
On pouvait ainsi dire que ces patientes avaient souffert
d'une carence de "scène primitive". Dans certain cas,
par exemple, les parents ne partageaient pas les mêmes
horaires et ne se retrouvaient que pour se plaindre
devant leurs enfants ou pour faire les comptes, et
faisaient chambre à part. Tout ceci donnait l'impression
que la répétition des traumas sexuels survenus à partir
de l'adolescence était la trace d'un traumatisme précoce,
invisible, en négatif, qui avait nécessité des années
pour se se révéler.
Par certains côtés, ces patientes me rappelaient
une petite fille que ses parents m'ont amené un jour
en consultation parce qu'elle se masturbait en classe
: apparemment innocente et naïve, elle mettait par
là le doigt (si j'ose dire) sur l'absence de relations
sexuelles entre ses parents depuis un an, qui lui
faisait craindre inconsciemment un divorce, ce qu'elle
mit en scène dans des dessins.
Dans le cas des patientes dont je parle, la séduction
traumatique était venue en place du fantasme originaire
structurant qui faisait défaut, celui de la scène
primitive, absente de la vie familiale. L'inceste
fraternel, par exemple, était une forme de séduction
pathologique, mais aussi une tentative de créer un
minimum de couple sexué au sein de la famille. Souvent
également un inceste père-fille survient dans le cadre
d'un désinvestissement massif de la fille par sa mère,
qui crée chez celle-ci une carence de séduction précoce,
et au milieu d'un couple dont le lien sexué est distendu,
la mère préférant inconsciemment déléguer sa sexualité
à sa fille et fermer les yeux sur une relation qu'elle-même
ne peut assumer qu'en recherchant sa propre mère dans
son enfant. L'investissement maternel tendre, cette
forme du fantasme de retour au ventre maternel, métaphore
du pare-excitations, fait alors cruellement défaut,
et le fantasme originaire qui manque est suppléé par
la castration masochique ou le comportement addictif.
J'ai également rencontré plusieurs cas d'incestes,
qui ont toujours constitué un traumatisme grave. Mais
presque toujours, le traumatisme évident de l'inceste
survient dans un contexte familial perturbé depuis
de nombreuses années, et n'est que le révélateur d'une
carence d'investissement parental, souvent maternelle
précoce - ce qui ne veut pas dire que le couple parental
et donc le père n'y soient pas déjà pour quelque chose
: mais la responsabilité semble souvent plus partagée
qu'on ne l'aurait imaginé dans un premier temps. Le
dérapage du père lui-même vient souvent de son désir
de combler le manque maternel, et au-delà, celui de
sa propre mère et de sa fonction pare-excitante, mais
la projection sur sa fille sert alors sa propre compulsion
de répétition traumatique et son clivage pervers.
Le retour du trauma se fait souvent au moment où
une relation de couple relativement satisfaisante
peut être entrevue, notamment au cours de l'analyse.
Ce retour prend parfois une forme hallucinatoire,
voire délirante. Le vécu d'inceste est par exemple
halluciné au moment des rapports sexuels. Il peut
prendre aussi la forme de maladies psychosomatiques
: on peut ainsi rencontrer des somatisations impressionnantes,
qui traduisent l'incapacité d'élaboration symbolique
des traces traumatiques effacées par l'hallucination
négative, et maintenues clivées par la suite. Enfin,
pendant tout le temps où le traumatisme est dormant,
différentes formes d'addiction traumatique (compulsion
de répétition de décharge sans valeur d'élaboration),
d'épisodes de dépersonnalisation ou d'oscillations
thymiques (toxicomanie, cyclothymie) peuvent témoigner
indirectement de l'effet de la défense primaire contre
le retour du trauma, du mécanisme d'effacement ou
du déni qui a besoin d'être soutenu.
Avant de conclure, je voudrais revenir un
instant sur les traumatismes invisibles, sur la compulsion
de répétition et l'appétence traumatique. La particularité
du trauma, c'est qu'il inscrit une trace mnésique
qui ne fait pas l'objet d'une liaison psychique suffisante
pour être représentée correctement. La compulsion
de répétition vient alors, comme le jeu de l'enfant
avec la bobine décrit par Freud, tenter d'assurer
une emprise sur l'expérience traumatique par le biais
de la représentation, de la mise en scène du trauma.
Ainsi, par son jeu avec la bobine qu'il lance au
loin et retrouve, l'enfant tente de maîtriser l'expérience
désagréable que constitue le départ de sa mère, "quand
celle-ci l'abandonnait durant des heures", nous dit
Freud (dans Au-delà du principe de plaisir,
en 1920). Le jeu complet, poursuit-il, comprend la
disparition et le retour, grâce à la ficelle qui permet
de ramener le jouet lancé au loin. Nous voyons que
ce qui est en jeu, c'est la représentation du trauma,
et la discrimination entre la douleur et le plaisir.
Le but de la représentation n'est atteint que lorsque
le sujet conquiert, grâce à la représentation, le
moyen de faire disparaître l'expérience traumatique.
C'est le but de ce qu'on a appelé "pulsion d'emprise",
mais sans le sens péjoratif souvent accolé au terme,
une pulsion qui n'est pas sans rapport avec la pulsion
de voir, ou avec la pulsion de savoir (la curiosité).
Cette emprise nécessaire peut se rattacher aussi à
ce que Winnicott appelait la "voracité primaire" ou
la cruauté primitive de l'enfant vis à vis de sa mère,
qui s'exerce avant tout comme une activité de jeu,
permettant à l'enfant de créer l'objet - c'est à dire
d'en constituer la représentation, grâce à la coïncidence
entre hallucination et réalité, dans l'aire de l'illusion.
Dans La crainte de l'effondrement, Winnicott
a des formules saisissantes pour parler du traumatisme
qui n'a pas pu être intégré, car il s'est produit
à une époque ou dans un état où le sujet n'existait
pas, où l'expérience ne pouvait pas être recueillie
dans un présent identifiable comme tel. Il parle aussi
du traumatisme négatif par carence d'une expérience
qui aurait dû se réaliser. L'effondrement, la crainte
de la mort, le vide, nous dit-il "remontent au temps
qui précédait l'avènement de la maturité nécessaire
pour en faire l'épreuve. Pour le comprendre, ce n'est
pas au traumatisme qu'il faut penser, mais au fait
que là où quelque chose aurait pu être bénéfique,
rien ne s'est produit. Il est plus facile pour un
patient de se souvenir d'un traumatisme que de se
souvenir que rien ne s'est produit à la place de quelque
chose."
On comprend pourquoi certains sujets, tant qu'ils
n'ont pas réussi à se représenter le moyen de faire
disparaître et réapparaître l'expérience traumatique
dans leur propre psyché, sont la proie d'une compulsion
de répétition qui ressemble à une appétence traumatique,
à une toxicomanie vis-à-vis du trauma. Ainsi cette
patiente qui avait subi plusieurs traumatismes sexuels
et un viol, cherchait à se représenter ce qui n'avait
pas semblé sur le moment un trauma - l'inceste fraternel
- mais dont la pression traumatique avait été renforcée
par l'après-coup pubertaire. Surtout, elle masquait
le traumatisme invisible de l'absence de séduction
maternelle et de scène primitive entre les parents.
Souvent, ces traumatismes précoces, irreprésentables
autrement que par l'agir, ou l'hallucination psychotique
qui vient combler le trou dans le psychisme - comme
l'énonce Winnicott dans L'hallucination qui nie
l'hallucination - sont eux-mêmes des moyens de
donner forme à une carence de représentation de l'originaire,
d'une des dimensions essentielles de l'Œdipe, comme
je le proposais avec la théorie des fantasmes originaires
: l'appétence traumatique née de l'absence de représentation
d'un de ces fantasmes est aussi attractive pour la
rencontre avec le réel qu'un trauma imposé de l'extérieur.
Mais je ne voudrais pas terminer sans indiquer quelques
conséquences techniques qui procèdent de la
notion de traumatismes invisibles ou par manque de
réalité.
Face à l'invocation d'un traumatisme visible, l'analyste,
sans nier la réalité du trauma invoqué, se doit aussi
de rester prudent et s'attendre à ce qu'un jour ou
l'autre un autre trauma, de nature différente, apparaisse.
Il ne doit pas se laisser enfermer dans le réalisme
du trauma, si massif et évident soit-il; celui-ci
n'est souvent qu'un traumatisme-écran, comme les souvenirs-écrans
du même nom. Il ne doit par conséquent jamais faire
oublier l'histoire du patient, histoire parfois inaccessible
pendant un long temps de la prise en charge, entièrement
axée sur le traumatisme évident. Cette histoire implique
le plus souvent de nombreux traumas sur plusieurs
générations, ce qui relativise encore la notion de
traumatisme unique.
Le revécu du trauma est le moment où, comme le dit
Winnicott, l'expérience de ce qui n'a jamais pu être
représenté comme tel va pouvoir l'être pour la première
fois. Le sujet, pour y parvenir, doit avoir accepté
une dépendance absolue envers l'analyste, ce qui ne
va pas sans résistance ni sans craintes. Winnicott
a parlé pour cela de la crainte de l'effondrement,
ou de la crainte de devenir fou. Ce revécu est souvent
catalysé, mis en scène par une défaillance minime
de l'analyste, qui va faire l'objet d'un procès en
bonne et due forme, ce qui n'est pas toujours facile
à supporter pour le contre-transfert. La levée des
clivages ne va pas sans angoisses chez les deux partenaires.
Mais c'est par le contre-transfert que le trauma peut
seulement prendre forme, et être élaboré, avant d'être
réintrojecté sous une forme tolérable par le patient.
Les traumatismes par manque de réalité sont encore
plus difficiles à mettre en évidence. Ils nécessitent
que l'analyste se soit relativement engagé par des
constructions, à faire vivre au patient une réalité
dont il a été tenu à l'écart, et ait pu introduire
un matériel fantasmatique absent de la cure. Cela
donne à l'analyse un caractère assez peu "neutre",
mais la vraie neutralité consiste à ne pas répéter
une carence qui a eu lieu dans l'environnement familial
primitif du patient. Pour parler en termes winnicottiens,
il faut d'abord que la réalité soit présentée au sujet
pour qu'il puisse ensuite en accepter le manque.
__________
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