Florence Guignard
Résurgences de l'infantile traumatique dans la cure
psychanalytique
Introduction
Ma participation à ce cycle « réalité, trauma,
fantasme » proposé par François Sacco va se centrer
sur la complexité des liens qui se tissent
dans le champ transféro-contretransférentiel entre
l'infantile et le traumatique, lorsque
ces deux éléments sont mobilisés par la régression
inhérente au processus analytique. Je vais
donc commencer par rappeler, ou re-préciser, les termes
de ma proposition.
1. L'infantile
L'infantile est convoqué sous divers angles dans
l'ensemble de l'ouvre freudienne :
- Dans le polymorphisme aux allures de perversion
de la sexualité infantile ;
- Dans les aléas de l'installation d'une économie
entre le principe de plaisir-déplaisir et le principe
de réalité à partir de la mise sous tension
d'un champ mobilisant aussi bien l'hallucinatoire
que le perceptif.
- Dans la découverte de la précocité du fonctionnement
psychique inconscient produisant d'une part,
des contenus psychiques, et d'autre part,
une instance refoulante qui fonctionnera
simultanément et la vie durant sur deux modes :
primaire et secondaire.
- Dans l'organisation du psychisme, dès les premières
relations sensorielles et les premières actions
motrices sur le corps propre et les objets
de la réalité extérieure avec, au niveau
du système PCS, la constitution de la double
spirale des processus primaires et secondaires
comme matrice de la vie fantasmatique d'une
part et des processus de symbolisation d'autre
part.
- Dans l'organisation odipienne spécifique
à l'espèce humaine, avec les différents niveaux
de sa complexification, tant relationnelle et
objectalisante que narcissique et identificatoire.
- Dans la conceptualisation de l'Infantile en
tant qu'espace psychique, cadre-contenant
de cette organisation odipienne, pour le libre échange
des conflictualités intrapsychiques entre les trois
instances : çà, Moi et Surmoi.
- Dans la conceptualisation de la névrose infantile
comme modèle axial, tant de la psychopathologie
que de la situation thérapeutique, sous sa
forme homologique de névrose de transfert,
les points de fixation et le mécanisme défensif
de régression donnant l'impulsion à l'incessant
parcours entre le passé et le présent, entre les
formes infantiles et les formes adultes d'investissement
et de pensée.
La révolution apportée par la découverte freudienne
de la sexualité infantile [1] n'a rien à voir avec le fait que les enfants
puissent trouver un plaisir pulsionnel dans la tétée
et dans les fonctions excrétoires, ni même dans le
fait que ces plaisirs demeurent inscrits dans l'organisation
sexuelle de l'adulte. Le véritable scandale de cette
découverte réside dans la signification génitale
de ces plaisirs d'organes et de ces premiers investissements
du corps propre et du corps d'autrui.
Il importe donc de rappeler avant tout que, dans
la découverte freudienne de la sexualité infantile,
le sexuel est à la fois premier et
génital.
En 1996, rassemblant, dans Au Vif de l'Infantile [2] les paramètres qui me semblaient incontournables
pour tenter une figuration de l'Infantile, j'écrivais
(p. 16-17) :
« Étrange conglomérat historico-anhistorique,
creuset des fantasmes originaires et des expériences
sensori-motrices mémorisables sous forme de traces
mnésiques, l'Infantile peut être considéré comme le
lieu psychique des émergences pulsionnelles premières
et irreprésentables. De cet « avant-coup »,
nous ne connaîtrons que les rejetons représentables,
sous la forme des théories sexuelles infantiles
d'une part, et des traces mnésiques d'autre
part.
Structure de base aux franges de notre animalité,
dépositaire et conteneur de nos pulsions, tant libidinales
ou haineuses qu'épistémophiliques, l'Infantile est
cet alliage de pulsionnel et de structural « souple »,
qui fait que l'on est soi et pas un(e) autre. Irréductible,
unique et par là même universel, l'Infantile est donc
bien ce par quoi notre psychisme va advenir, dans
tous les développements de sa bisexualité psychique
organisée par l'Œdipe.
Aux limites de l'ICS et du système PCS, l'Infantile
est le point le plus aigu de nos affects, le lieu
de l'espérance et de la cruauté, du courage et de
l'insouciance ; il fonctionne la vie durant,
selon une double spirale processuelle et signifiante,
et l'on peut le retrouver même dans les pathologies
les plus lourdes, à condition de ne pas confondre
celles-ci avec le mode d'organisation normal de cet
Infantile.
Et si, jusqu'à notre mort, il continue à agir simultanément
au niveau des processus odipiens secondaires et au
niveau des mécanismes primitifs, c'est bien parce
que cet Infantile humain a en partage la force pulsionnelle
inouïe dont on peut constater le fantastique déploiement
dans le rythme de développement psychique des premiers
temps de la vie humaine.
Pourtant, l'aspect pulsionnel n'est pas seul en jeu
dans cette tentative de définition de l'Infantile.
Dans sa forme métaphorique, le concept vaut aussi
pour ce qu'il entraîne avec lui de l'hallucinatoire
et du proto-symbolique, préformes en devenir permanent
dans toutes nos activités mentales. Une fois dénoués,
grâce à la cure analytique, les points de fixation
qui figent nos modes d'être et d'avoir dans une stérile
répétition, ces préformes vont redonner leur vigueur
et leur efficacité pulsionnelle sous-jacente aux organisations
plus matures, « donnant le ton » à notre
personnalité de sujet, dans notre fonctionnement adulte
habituel. »
2. L'infantile traumatique
T. Bokanowski a développé ici même il y a quelques
semaines l'histoire du concept de traumatisme dans
l'ouvre freudienne, ainsi que les apports essentiels
qu'y a ajoutés Ferenczi. Je vous renvoie donc à sa
conférence pour cet historique. Se basant, pour ses
développements, sur les élaborations cliniques et
métapsychologiques de Ferenczi, il opère une distinction,
intéressante pour notre sujet de ce soir, entre trois
termes : « traumatisme », « traumatique »
et « trauma », au regard de la cure
psychanalytique :
- Le traumatisme désigne la représentation
de l'événement et son impact sexuel sur l'organisation
fantasmatique du sujet (fantasmes originaires).
- Le traumatique désigne le principe
économique qui régit le traumatisme (le défaut
de pare-excitant, etc.) ; le traumatique n'est
jamais totalement symbolisable.
- Le trauma désigne l'action, tant
positive que négative, du traumatisme sur l'organisation
psychique : troubles identitaires, zones psychiques
mortes, etc. La conséquence la plus directe et la
plus importante du trauma est un clivage
qui s'opère dans la personnalité naissante du jeune
enfant. Il est très important de comprendre que
ce clivage ne suit pas les lignes des clivages normaux
et fondateurs propres à l'organisation psychique
personnelle de tout sujet, mais il est imposé
par la pathologie de la personne, ou de la situation,
traumatogène.
Je rappelle que c'est Ferenczi qui a articulé la
théorie de la séduction avec celle du traumatisme :
confronté au caractère inévitablement séducteur
de l'adulte, l'enfant peut éprouver tant les démarches
que l'absence de démarches de communication de l'adulte
à son endroit comme une sollicitation de son excitation
sexuelle. Cette sollicitation est éprouvée comme un
viol psychique en raison du caractère violent
et excessivement effracteur, pour le Moi de l'enfant,
de ses propres pulsions et de celles de l'adulte.
Cette effraction a pour conséquences, d'une part,
une excitation sexuelle prématurée - on dirait aujourd'hui
qu'elle est « non-contenue » par l'objet
- et, d'autre part, un traumatisme narcissique par
sidération du Moi naissant. Il en découle une asphyxie,
voire une agonie de la vie psychique.
Ainsi, pour Ferenczi, le trauma doit être considéré
comme résultant d'une absence de réponse de l'adulte
face à une situation de détresse de l'enfant.
C'est à lui que l'on doit les descriptions du clivage
auto-narcissique - ou clivage somato-psychique
- qui se produit chez l'infans dont les besoins
corporels ont été plus ou moins bien satisfaits, mais
dans des conditions de cécité ou de surdité psychique
de la part de l'entourage. Dans la même perspective,
D. Meltzer a parlé de clivage passif.
Ferenczi a su qualifier de traumatiques des
attitudes d'absence psychique de la mère ou
de son substitut ou, à l'opposé, d'exigence démesurée
et d'insensibilité aux affects de l'infans.
Il y a vu la cause d'un vécu de disqualification,
voire de déni de ses affects, ce qui est éprouvé
par l'infans comme un véritable « viol
de la pensée ». Défendant sa conception de
la confusion des langues - langage de la passion
chez l'adulte, langage de la tendresse chez l'enfant
-, Ferenczi a donc décrit une modalité du traumatisme
qui était demeurée inaperçue jusqu'alors, puisqu'il
met en cause les qualités de la personne objet d'amour
et, par voie de conséquence, celle de l'analyste,
en particulier, « l'hypocrisie professionnelle »
de ce dernier.
3. Temporalité, trauma et régression dans la situation
analytique
La question des liens existant entre la temporalité
réelle et la temporalité psychique est évidemment
bien trop vaste pour que je l'aborde ici autrement
que sous les deux angles extrêmement précis qui concernent
notre sujet. Pour de plus amples recherches, Je vous
renvoie notamment aux deux ouvrages suivants
[3]
[4] : MATTE BLANCO I, (1975) The Unconscious
as Infinite Sets. An Essay in Bi-logic. Duckworth.
London. GREEN A., (2000) Le temps éclaté, Les
Éditions de Minuit, Paris.
J'évoquerai ici la situation de la temporalité au
regard du trauma d'une part, et de la régression liée
à la situation analytique d'autre part.
a) Destruction de la temporalité par l'action du
trauma
Si l'on suit les avancées que je viens de rappeler,
on voit que l'action du trauma suscitée par
le traumatisme a été de surimposer un clivage
passif aux mécanismes psychiques qui constituent
la base de l'organisation de la personnalité du sujet,
c'est-à-dire : clivage actif, déni, idéalisation,
omnipotence et identification projective [5] . Le régime économique du traumatique
surimpose répétitivement et inexorablement
le traumatisme du passé jusqu'à l'inclure
comme un morceau de réalité dans le présent. Contrairement
aux personnages d'un monde conventionnellement désigné
comme fantastique, cette inclusion a, du point
de vue de la croyance inconsciente, une valeur
hallucinatoire, voire délirante par moments. Pour
prendre une métaphore dans la littérature du théâtre,
c'est l'apparition de Banquo à Macbeth après que celui-ci
l'a tué, par opposition à l'apparition des trois sorcières.
b) Destruction de la temporalité par la régression
expérimentale dans la situation analytique
Que se passe-t-il lorsque la conjoncture psychopathologique
du traumatisme rencontre, chez un patient, la situation
expérimentale de la cure analytique qui on le sait,
favorise expérimentalement la régression en séance ?
Notons, tout d'abord, que ceci n'est pas seulement
valable pour la cure type, mais également pour ses
variantes, et en particulier pour la situation analytique
avec l'enfant. Tous les psychothérapeutes d'enfants
ici présents pourraient sans doute en témoigner :
en raison de l'angoisse qu'elle entraîne, tant chez
l'enfant que chez le soignant, la régression de
l'enfant en séance prend des formes souvent difficiles
à supporter, tel le chahut, la destruction du matériel,
la survenue d'un contact corporel, parfois érotique,
souvent agressif, avec la personne du thérapeute,
ou encore, la fuite phobique hors du cabinet de consultation.
Deux possibilités se présentent alors à l'analyste :
- soit, il demeure fasciné par le traumatisme
en tant qu'événement, qu'il va considérer comme
le « point O » dont parle Bion
[6] et utiliser de façon tautologique comme
la cause initiale et la conséquence ultime de tout
ce qui se passe dans la relation analytique ;
il y a, alors, de fortes chances qu'il ne s'y passe
rien de signifiant ;
- soit, il n'investit pas tant le traumatisme que
la personne vivante avec laquelle il est appelé
à entrer en contact, et son attention se portera
alors spontanément vers les sources vives de cet
autre être humain, c'est-à-dire, vers son Infantile.
Du coup, l'analyste retrouvera le contact avec son
propre Infantile, et les clivages passifs liés au
trauma chez le patient seront dès lors liés
par la relation analytique aux clivages normaux
et aux mécanismes de défense secondarisés (refoulement)
développés par le sujet dans les parties les plus
saines de sa personnalité. Les énergies pulsionnelles
mobilisées dans le trauma pourront alors
être libérées et redeviendront donc utilisables
pour le développement de la personne. Du même coup,
le traumatisme pourra reprendre sa place en tant
qu'événement du passé et la temporalité vectorisée
du temps de la vie se remettra progressivement en
place, avec ce qu'elle comporte d'acceptation de
la finitude de la vie humaine.
4. Répétition dans le traumatisme et répétition
dans la cure
Mais un autre facteur vient s'entretisser avec ce
qui précède, dans le quotidien de la cure analytique.
Il s'agit de la répétition.
Il s'est dit et écrit beaucoup de choses à partir
du texte princeps de 1914 de Freud [7] , à commencer par les diverses élaborations ultérieures, dans
l'ouvre freudienne, de la répétition, versus
la compulsion de répétition
[8] . En faire ici la recension sortirait de mon
propos.
Je centrerai donc mon investigation sur ce qui constitue
l'une des apories majeures de toute cure analytique,
quel que soit l'âge du patient : comment éviter
l'enlisement de la relation analytique dans la compulsion
de répétition ?
Ou, si l'on veut poser la même question sous un angle
positif : comment rendre l'énergie pulsionnelle,
enfermée dans les scénarios de répétition du patient,
réutilisable pour une reprise du développement psychique ?
Trois paramètres doivent, selon moi, être pris en
compte :
- La répétition fait partie intégrante du traumatique.
Dans cette configuration, on en observera souvent
- mais pas seulement - les aspects les plus négatifs.
- Mais la répétition fait également partie intégrante
de l'Infantile. Dans cette configuration,
on en observera souvent - mais pas seulement - les
aspects les plus positifs.
- Ces deux paramètres sont valables et opérants,
non seulement chez l'analysant, mais également chez
l'analyste.
Tant que l'on a pensé que le problème se situait
chez l'analysant et uniquement chez celui-ci, la répétition
du matériel analytique a entraîné, en toute bonne
foi, une répétition des interprétations dont les analystes
ne pouvaient que s'étonner qu'elles ne fussent pas
« entendues » par l'analysant.
Mais on s'est rapidement aperçu que le problème touchait
également le mode de fonctionnement psychique de l'analyste.
Sur l'étude du « contretransfert », je vous
renvoie notamment aux Controverses Anna Freud
- Mélanie Klein [9] , également à l'ensemble de la littérature britannique des années
cinquante, ainsi qu'à l'ouvre de L. Grinberg [10].
Actuellement, les concepts psychanalytiques s'organisent
de plus en plus dans la perspective de ce que j'ai
appelé « les concepts de troisième type »
[11] , c'est-à-dire, d'une part, des concepts
bipolaires comme, par exemple, ceux de PSP<->PD
de Klein [12] , ceux de « contenant<->contenu »
de Bion
[13] ; d'autre part, le concept de « champ
analytique » des Baranger
[14] , celui d'« interprétation non-saturée »
de Ferro
[15] , etc.
Cette dynamisation de nos représentations correspond
mieux à l'objet qu'elles représentent, c'est-à-dire,
la vie psychique, toujours en mouvement et dont les
« états d'équilibre économique » ne peuvent
être que cinétiques (métaphore du trajet à bicyclette).
Dynamique de la « tache aveugle » et de
l'Infantile chez le psychanalyste
En 1994
[16] , examinant les pièges de la représentation
dans l'interprétation psychanalytique, je critiquais
entre autres ce que j'ai appelé les « interprétations-bouchons ».
Cherchant à analyser les circonstances affectives
- et donc, transféro-contretransférentielles - dans
lesquelles le psychanalyste formule ces interprétations
« prêtes-à-porter », j'ai émis l'hypothèse
suivante, que j'ai développée en 1996 dans le premier
chapitre du « Vif de l'Infantile » [17] :
Dans le décours normal d'une cure, il s'installe
un mode et un rythme de base, propre à chaque relation
analytique, et dont l'analyste apprend à observer
la tonalité processuelle.
Lorsqu'il se produit des ruptures dans cette rythmique
originale et spécifique à la relation, celles-ci peuvent
passer inaperçues si elles sont minimes ; lorsqu'elles
sont plus importantes, il peut être tentant de les
rapporter entièrement au seul transfert. Cependant,
l'on peut aussi considérer celles-ci comme une tache
aveugle dans le champ analytique, ce qui implique
que la tache aveugle se trouve également dans le
contre-transfert.
Il s'agit, en tout état de cause, d'une rupture
de communication qui survient dans une configuration
conflictuelle « bien tempérée ». Mon observation
clinique m'a montré que cette rupture se traduit par
un manque à représenter, et que ce manque est
vécu, au niveau inconscient, chez l'analyste tout
comme chez l'analysant, comme la perte d'un objet
interne signifiant - bon ou mauvais, peu importe.
Dans les bons cas, ce manque à représenter va mettre
en mouvement, au niveau inconscient, un processus
de figuration apparenté au rêve, et qui en suivra
les mêmes lignes de destin. Comme le rêve, il sera,
le plus souvent, englouti instantanément par le refoulement.
Parfois, il se présentera, chez l'un ou l'autre des
protagonistes de la cure, comme un surgissement confus
d'images avec perte des limites entre soi et l'autre,
l'externe et l'interne, la perception et l'hallucination.
Encore plus rarement, une représentation va se proposer
au travail analytique d'associativité et de décondensation,
dans le double registre des mots et des choses.
J'étais partie de l'hypothèse selon laquelle cette
tache aveugle, ce manque à représenter,
concerne toujours l'Infantile. Aujourd'hui,
je peux confirmer cette hypothèse, tout en la précisant
de la manière suivante :
Je pense que la tache aveugle signe un manque
à représenter le point de rencontre des deux Infantiles :
celui de l'analysant et celui de l'analyste. Ce
manque à représenter concerne l'état de la relation
inconsciente entre une partie de la personnalité
de l'analysant et une partie de ses objets internes,
projetés dans l'analyste.
Cet état, qui se présente comme une répétition, dans
le transfert, d'une résistance à l'analyse et au dénouement
de sa conflictualité par l'activité interprétative
de l'analyste, devrait être un état temporaire. Cependant,
deux remarques s'imposent à ce propos :
- Nous savons depuis Freud que les voies de la
répétition sont innombrables et tortueuses.
Nous savons aussi que tout patient demande à changer,
mais qu'il est, en même temps, terrifié par les
implications du moindre changement.
- Nous savons aussi qu'il est dans la nature même
du traumatisme de se répéter indéfiniment, sur un
mode que je qualifierai de « désymbolisé »,
en ce que le sujet traumatisé répète longtemps
sa tendance à vivre le présent comme si c'était
le passé, et le symbole comme si c'était la chose
symbolisée. On rejoint ici la conceptualisation
d'H. Segal sur l'équation symbolique
[18] .
La conséquence directe de ces deux états de choses
pour le psychanalyste réside dans le risque de collusion
entre :
- la fascination qu'exerce l'action du trauma
sur l'Infantile du psychanalyste et sur celui de
son patient ;
- la répétition liée au setting analytique
et la compulsion de répétition liée
au traumatisme.
J'ai donc continué à réfléchir à partir de ces propositions
formulées en 1996, notamment au regard de la question
cruciale de la compulsion de répétition, c'est-à-dire,
au regard des paramètres du négatif dans la
cure analytique et de leurs potentialités « lasérisantes »
pour opérer des changements catastrophiques [19] en bien ou en mal.
J'ai ainsi pu effectuer une observation importante :
S'il est vrai que l'analysant répète la même situation
conflictuelle tant que l'analyste n'a pu trouver par
quel biais il peut entrer pour la dénouer, il est
également vrai que son coutretransfert place l'analyste
dans la situation dans laquelle se trouvait l'objet
interne de l'analysant qui a conduit ce dernier dans
l'impasse de cette situation conflictuelle. C'est-à-dire
que, du fait même de son attention flottante,
de sa capacité de rêverie, de son identification
projective normale aux émotions exprimées
par son analysant, l'analyste est plongé dans une
tache aveugle dont il est, par définition,
totalement inconscient. Il est donc dans l'ordre des
choses que l'analyste soit ainsi réduit à l'impuissance
et, logiquement, tout analyste devrait donc déplorer
ce genre de situation qui, de plus, se trame à son
insu.
Pourtant, si l'analyste n'entre pas dans cette
identification aux objets internes de son patient,
rien ne se passe dans le champ transféro-contretransférentiel,
l'analyse n'a tout simplement pas lieu. Confronté
à ses diverses angoisses - d'abandon, de morcellement,
de meurtre ou de suicide - l'analysant n'a qu'une
ressource : ses défenses se durcissent, se transforment,
prennent souvent un tour psychopathique, psychosomatique
ou pervers.
Tout cela est bel et bon, me direz-vous, mais si
l'analyste demeure indéfiniment dans la tache
aveugle, l'analyse n'a pas lieu non plus, puisque
la situation analytique ne constituera, dès lors,
qu'une répétition à l'identique, une copie conforme
du passé, et notamment du passé traumatique. Et vous
aurez totalement raison.
Alors, comment sort-on d'une tache aveugle et, surtout,
comment sait-on qu'on en sort ?
Pour ce qui concerne les moyens, le travail
clinique en groupe et l'écoute assistée constituent,
à mon avis, des situations extrêmement fécondes, quels
que soient l'âge et le degré d'expérience des analystes
concernés.
Mais l'analyste doit souvent s'en sortir tout seul,
et les seuls repères dont il dispose alors sont les
émotions, positives ou négatives qui le traversent,
la joie, la douleur, l'enthousiasme, l'excitation,
mais aussi l'impatience, l'irritation, le sentiment
d'impuissance, l'angoisse, voire « la haine dans
le contretransfert » dont parle Winnicott.
Autant dire que ce sont des émotions intenses, souvent
désagréables, pénibles, voire extrêmement douloureuses,
toujours inquiétantes en ce qu'elles perturbent le
sentiment d'identité de l'analyste. Il va sans
dire que ces situations émotionnelles sont délicates,
et qu'il n'est pas recommandé de les agir trop directement
dans le contretransfert !
Il est donc important de comprendre que c'est précisément
un mouvement de protestation identitaire chez l'analyste
qui signe sa sortie de la tache aveugle. Or,
le « sentiment d'identité » se fonde sur
le sentiment d'appartenance à sa propre scène primitive
- je rappelle que le terme de « scène primitive »
désigne spécifiquement et uniquement le fantasme concernant
la relation sexuelle parentale dont le sujet est issu.
Il s'agit donc là de la restauration d'une triangulation
fondatrice qui avait été perdue et qui se retrouve
au moment où l'analyste éprouve ses propres limites
émotionnelles, voire physiques, de façon très intense,
même violente.
On pourra m'objecter qu'il n'y a rien de bien étonnant
à cela, si l'on se souvient que l'identification projective
est considérée comme l'outil par excellence de l'attention
flottante du psychanalyste [20] . J'en suis totalement d'accord. Le concept de « tache
aveugle » vise simplement à cerner cette petite
portion supplémentaire d'espace-temps au cours de
laquelle le psychanalyste demeure « plongé »,
voire « enfermé » dans l'identification
projective à celui des objets internes du patient
qui est opérant dans le hic et nunc de la répétition
transféro-contretransférentielle. Je rejoins ainsi
certaines des propositions de L. Grinberg (op. cit.)
tout en m'en distançant du fait que je ne considère
pas qu'il s'agit là d'une « maladie » du
contre-transfert, mais seulement, pour pousser l'analogie
à la matière médicale, d'une dose de « vaccin ».
Conclusion
« JE est un autre », écrivait Arthur Rimbaud
au sujet du processus de création.
Je considère que la tache aveugle est le creuset
même d'une création extrêmement modeste et éphémère,
la seule à laquelle nous, psychanalystes, pouvons
prétendre dans l'exercice de nos fonctions :
une « trouvaille », commune aux deux protagonistes
de la cure - il faut un couple pour toute création
-, qui consiste en une nouvelle « édition »
du fonctionnement psychique, édition mieux intégrée,
plus souple, plus vivante, non seulement chez l'analysant,
mais aussi chez l'analyste. La seule différence qui
existe entre eux deux réside, je le rappelle, dans
le fait que l'analyste a une petite « longueur
d'avance » sur son analysant : celle de
son propre travail analytique personnel, prolongé
par la poursuite d'une auto-analyse quotidienne.
Cette petite « longueur d'avance » est
l'espace-temps dans lequel l'analyste peut observer
les relations qu'entretient son propre Infantile avec
ses parties adultes d'une part, et d'autre part, l'intensité
et le mode d'impact qu'opère, sur son Infantile, l'Infantile
de son analysant.
L'analyse d'enfants nous en donne un exemple éloquent,
dans sa complexité transféro-contretransférentielle,
magistralement cernée par Esther Bick en 1961 déjà
[21] . Pour donner un rapide panorama de la situation,
je dirai que l'analyste de l'enfant ne représente
pas seulement, d'entrée de jeu, le tiers odipien tant
de la mère que du père de l'enfant qui consulte. Il
doit encore considérer, dans son contretransfert,
ses propres désirs odipiens pour chacun des deux parents
de l'enfant, sa jalousie fraternelle à l'égard de
celui-ci ou de celle-ci, et son fantasme de voler
les bébés de la mère en s'occupant de l'enfant à soigner.
Ajoutons à cela les éventuels traumatismes de l'enfant
qui ont été communiqués à l'analyste par un tiers,
et nous voyons combien d'occasions se présentent à
l'analyste d'enfants, pour plonger dans des taches
aveugles, mais aussi pour s'en dégager de façon fructueuse !
Je terminerai donc cet exposé en vous proposant quelques
situations cliniques de la vie quotidienne comme terrain
d'application des propositions théoriques qui précèdent.
Exemples cliniques
Michèle van L. : son impatience quand le patient
lui dit qu'il ne peut pas vivre avec de tels handicaps.
Nicole M. : sa sortie de l'agacement quand la
patiente parvient à la toucher malgré son arrogance
et qu'elle dit : « c'est moi qui ai tort ».
A.Chr. T. : quand elle sent à la fois sa limite
à supporter le « bazar » mis par un enfant
en grande souffrance mais qui se défend avec une omnipotence
arrogante contre tout affect dépressif en jetant tout
dehors, et sa très grande culpabilité à « sortir »
l'enfant en raison des traumatismes infantiles très
importants qu'il avait subis. Résultat de sa « sortie
de l'enfant » du cabinet : à la séance suivante,
l'enfant place à l'intérieur de son dessin
les éléments qu'il avait jusqu'à présent placés à
l'extérieur et le tiers apparaît dans son discours.
Dans les trois cas, les patients se sont réapproprié
leur monde psychique interne, « décollé »
en quelque sorte de la situation traumatique dont
l'analyste avait supporté de contenir la répétition
émotionnelle jusqu'à ce qu'il/elle rencontre ses propres
limites psychiques.
A contrario, j'ai écouté bien des situations
où la séance était raccourcie parce que l'analyste
avait des principes - scansion avec les patients adultes,
interdiction de chahut ou d'agirs divers avec les
enfants - et où le couple analytique demeurait, parfois
durant des années, au seuil d'un quelconque processus,
sans jamais y entrer.
Sylviane
Clément
Hans à Gmunden
Rita (« femme morte »)
La sortie d'une tache aveugle constitue la sortie
de la fascination par le traumatisme.
__________
[1] FREUD S., (1905) Trois essais sur la théorie de
la sexualité, Gallimard Paris 1962.
[2] GUIGNARD F., (1996) Au Vif de l'Infantile.
Réflexions sur la situation analytique, Coll.
« Champs psychanalytiques », Delachaux &
Niestlé Lausanne.
[3] MATTE BLANCO I, (1975) The Unconscious as Infinite
Sets. An Essay in Bi-logic. Duckworth. London.
[4] GREEN A., (2000) Le temps éclaté, Les Éditions
de Minuit, Paris.
[5] Guignard F., (1996) Un trouble de pensée sur la Métapsychologie,
Rev. franç. Psychanal. vol. 60, n° spécial
Congrès, Les Clivages, Paris, P.U.F., p.1551-1565.
[6] BION W. R., (1963) Eléments de psychanalyse, P.U.F.
Paris, 1974.
[7] FREUD S., (1914), Remémoration, répétition
et élaboration, La Technique psychanalytique,
Paris, PUF, 1970, 4e éd. 1972.
[8] Citons notamment :
a) FREUD S., (1919)
L'inquiétant, O.C.F. XV P.U.F. Paris 1996.
b) FREUD S., (1920)
Au-delà du principe de plaisir, O.C.F. XV,
P.U.F. Paris 1996.
c) FREUD S., (1926)
Inhibition, symptôme et angoisse, O.C.F.
XVII P.U.F. Paris 1992.
d) FREUD S., (1933)
Nouvelle suite des leçons d'introduction à la psychanalyse,
O.C.F. XIX, Paris, P.U.F. 1995.
e) FREUD S., (1939)
Moïse et le monothéisme, Gallimard Coll. Idées
Paris 1980.
[9] FREUD A. KLEIN M. (1941-1945) Controverses,
Ed. 1991 par Pearl King & R. Steiner, P.U.F. Paris,
1996.
[10] GRINBERG L., (1985), Projective counteridentification,
The goals of psychoanalysis, Londres, Karnac
Books 1990.
[11] Guignard F., (2002) Les concepts métapsychologiques
de troisième type, Inventer en psychanalyse. Construire
et interpréter, Édité par : J.-J. BARANÈS,
F. SACCO et al., Paris, Dunod, pp. 99-113.
[12] KLEIN M., (1935), Contribution à l'étude de
la psychogenèse des états maniaco-dépressifs, Essais
de psychanalyse, Payot, Paris, 1967, pp.311-340.
[13] BION W. R., (1963) Eléments de psychanalyse,
P.U.F. Paris, 1974.
[14] BARANGER M. & BARANGER W., (1969) Problemas
del campo psicoanalitico, Kargieman, Buenos Aires.
[15] FERRO A., (1992) L'enfant et le psychanalyste.
La question de la technique dans la psychanalyse des
enfants, Érès, Paris, 1997.
[16] Guignard F., (1994) Les pièges de la représentation
dans l'interprétation psychanalytique, Journ. Psychanal.
de l'Enfant 15, Paris, Bayard.
[17] Guignard F., (1996) L'Infantile dans la relation
analytique, Au vif de l'Infantile, Coll. Champs
psychanalytiques, Delachaux & Niestlé, Lausanne,
p. 11-31.
[18] SEGAL H., (1957) Notes on symbol formation,
Int. J. Psycho-Anal., 38, 391-397. Tr. fr.
F. Guignard, Notes sur la formation du symbole, Rev.
franç. Psychanal., XXXIV 4, pp. 685-696, P.U.F.
Paris, 1970.
[19] BION W. R., (1966) Catastrophic Change,
in Scient. Bull. of the Brit. Psycho-Anal.Soc., 5.
[20] BION W. R., (1970) L'attention et l'interprétation,
Payot Paris 1974.
[21] BICK E., (1961) La psychanalyse infantile aujourd'hui,
Rev. franç. Psychanal. XXVIII 1, Paris, P.U.F. 1964.