Conférence Vulpian,
mai, 2002
Claude Balier
La psychanalyse confrontée à
la violence criminelle
Au-delà de l'articulation Soins-Justice, nous avons
constamment cherché, au cours de cette soirée, l'identité
des agresseurs sexuels, leur capacité à se constituer
comme sujets responsables. Il nous a fallu plonger
au niveau des racines mêmes de ce qui fait l'Etre
humain, avec ses pulsions et ses défenses les plus
archaïques, bien en deçà ou au delà du refoulement
qui nous est familier. Je veux parler bien sûr du
clivage.
Il me vient maintenant le désir de porter un regard
d'ensemble sur la compréhension de ces comportements
singuliers, dont certains pourtant issus d'une "disposition
perverse polymorphe" qui est celle de l'enfant que
nous avons tous été. A cette période de la vie, il
s'agit de pulsions partielles, en attente d'organisation
sous le primat génital. En démystifiant l'idée de
monstres, comme l'on fait J.M. Elchardus(Emprise,mimetisme
et travail soignant.Adolescence vol. 7n°2 1989) et
D. Zagury(La psychiatrie face aux violences.Perspectives
psychiatriques 2001 vol.40 n°2), que vaut notre effort
de compréhension ? Peut-il aider ces sujets à trouver
une autre voie ? Quelles sont les fonctions respectives
du juge et du thérapeute au cours d'une collaboration
contrôlée que je crois indispensable et précieuse
?
Les comportements sexuels violents représentent
une forme particulière de la violence destructrice
en général. C'est donc la violence et la destructivité
qui nous importent, même si elles revêtent une singularité
selon le développement de la personne et l'environnement
familial, et du fait de la place de la sexualité dans
l'économie humaine.
C'est pourquoi j'ai été amené à établir, au-delà
des classiques perversions réparties en fonction de
la source, du but et de l'objet de la pulsion, une
distinction entre les "perversions sexuelles" comportant
des procédés défensifs assez élaborés, et ce que j'ai
appelé la "perversité sexuelle", plus proche de la
psychose, où domine la violence et la destructivité.
Cette distinction se recoupe avec celle que j'ai faite
entre "recours à l'acte" et "passage à l'acte".
Il est en effet courant d'utiliser le terme "passage
à l'acte" pour désigner toutes les formes d'acting
qui se substituent à un travail psychique, au cours
de la cure psychanalytique ou tout à fait en dehors,
auquel cas, on parle "d'acting out" comme nous l'ont
appris les écrits anglo-saxons. Or le terme "passage
à l'acte", qui se réfère implicitement à la psychopathie,
diagnostic dont on se sert souvent un peu vite pour
parler des sujets remplaçant la pensée par l'action,
implique en fait des imagos latentes, des représentations
conscientes ou surtout inconscientes, qui ne peuvent
être contenues et appellent une décharge immédiate.
C'est dire qu'il existe bien une mentalisation malgré
le vide apparent caractéristique de cette pathologie.
Le recours à l'acte est d'une autre qualité, marquée
du sceau de l'irreprésentable. Si l'angoisse sous-jacente
est bien là, elle n'est pas perçue. L'acte paraît
si absurde, si inattendu, que l'observateur est enclin
à l'attribuer à une pulsion d'effondrement réactivée
dans une situation donnée, mais toujours présente
à l'arrière plan d'un fonctionnement apparemment normal.
Si on peut percevoir chez le psychopathe une hyperesthésie
de surface expliquant le sentiment de voir des ennemis
partout ou de se sentir facilement en situation d'infériorité
appelant une réaction brutale, il n'est est rien lors
du recours à l'acte dont l'auteur ne donne aucune
explication si ce n'est "ça m'a pris comme ça, comme
une pulsion". L'angoisse sous-jacente a été totalement
annulée.
C'est par une reconstruction patiente au cours d'une
psychothérapie que l'on peut comprendre la nature
de cette angoisse d'effondrement ou d'anéantissement,
en relation avec des expériences traumatiques précoces.
Il existe donc un déni radical d'une angoisse extrême.
C'est bien un clivage du Moi substantiel, dont G.
Bayle est le mieux placé pour en définir les caractéristiques,
qui permet le recours à l'acte dans des conditions
explosives chez un sujet de mener par ailleurs une
vie ordinaire.
Les actes en question sont destinés à combler un
sentiment de toute-puissance qui fasse échec à la
menace d'effondrement, c'est pourquoi ce sont les
plus terribles, viols d'enfants, parfois meurtres,
agressions sexuelles d'enfants jeunes sans approches
séductrices, pénétrations anales, inceste dit "dictatorial",
etc...
Parler de "défaut de mentalisation", pour caractériser
ces états de "recours à l'acte" et de "passages à
l'acte" présente un risque, celui d'évoquer une origine
constitutionnelle comme on l'a fait depuis si longtemps
pour la psychopathie. IL convient mieux de s'attacher
à comprendre les origines les plus profondes de telles
situations afin de voir si l'on peut y remédier.
C'est définir la capacité primordiale de l'être humain
à accepter les nécessités de la réalité, c'est-à-dire
l'existence de l'autre, au prix d'une souffrance due
à l'abandon de ses propres exigences personnelles
et d'une satisfaction totale de ses désirs. Il faut
aussi qu'il y ait en même temps du plaisir accompagnant
cette souffrance, plaisir à communiquer son individualité
et son autonomie, dès le plus jeune âge. J'ai nommé
ainsi le "masochisme érogène primaire", auquel D.
Rose( L'endurance primaire P.UF, Le fil rouge 1997)
a donné le nom moins rébarbatif d' "endurance primaire .
Cette analyse peut paraître éloignée de nos préoccupations
dans notre travail quotidien.
Qu'on pense cependant à tous ces délinquants et
criminels qui, dans l'intimité de leurs réflexions
derrière une façade de révolté, poussent un "ouf"
de soulagement en arrivant en prison. Freud a parlé
des criminels par sentiment de culpabilité inconscient,
cherchant la punition. Recherche de contenance en
tout cas, au cours d'une escalade affolante dans la
répétition des délits.
La contenance, voilà bien un rôle majeur de la loi
dans l'esprit d'une articulation entre justice et
soins. Au thérapeute alors d'amener celui qui devient
un patient à une effort de réflexion sur sa manière
de fonctionner. Prise de conscience douloureuse apportant
en même temps la satisfaction de se découvrir comme
sujet responsable ; c'est une manière de retrouver
le socle de l'endurance primaire où se joignent plaisir
et déplaisir, où se réalisent donc l'intrication des
pulsions, la confrontation à la réalité et l'enjambement
du clivage.
Observons les fonctions respectives du juge, de la
prison et du thérapeute.
Le premier ordonne la sanction et la contention,
avec le but de responsabiliser le sujet. Mais à son
insu, il est complice du clivage, ce que nous montrent
bien les détenus. "J'ai fait une faute, je paye c'est
normal, et maintenant c'est fini, c'est du passé".
Ce que vient corriger l'incitation aux soins, obligeant
au moins à un premier entretien de nature thérapeutique.
La seconde, la prison, par son rôle de contenance,
avec ses règles strictes, cadre le débordement de
l'excitation, qui peut d'ailleurs être réveillé sous
forme d'angoisse par l'effort thérapeutique.
Le thérapeute, ainsi placé hors du souci du risque
de débordement de l'excitation, ce qui n'est pas le
cas rappelons-le dans les conditions offertes par
un environnement exclusivement médical, fût-ce un
hôpital, peut alors se consacrer en priorité à sa
fonction la plus importante : accéder, par la compréhension
des processus intra-psychiques, à la détresse initiale
camouflée par le clivage.
Cette détresse-là n'est même pas perçue, identifiée,
par le sujet. Nous sommes en deçà des possibilités
courantes de la psychanalyse qui travaille avec des
représentations, des contenus psychiques. Ici c'est
l'indiscrimination affect-représentation, telle qu'en
a parlé A. Green au congrès mondial de psychanalyse,
il y a quelques mois en évoquant les maladies psychosomatiques
et la délinquance, proches parentes par leur mode
d'organisation psychique. Ici il n'y a que des affects
qui ne peuvent même pas être nommés. C'est la fameuse
phrase de nos patients : "ça m'a pris comme ça, je
sais pas pourquoi".
Le travail thrapeutique passe par la reconnaissance
par le thérapeute, le soignant, à travers ses propres
affects, de ce qu'a pu vivre l'agresseur au moment
de son acte, en tant que réveil de traces de traumatismes
autrefois subis. C'est le «partage affectif" dont
parle C. Parat(L'affect partagé P.U.F.1995). À travers
ce partage, par des approches successives et nuancées,
les émotions vont pouvoir peu à peu être reconnues,
non sans souffrance, On retrouve endurance primaire
et avec elle la résiliation du déni.
Ainsi une obligation de soins se transforme-t-elle
pour le sujet en une confrontation à lui-même, douloureuse,
réveillant angoisses et cauchemars, mais allant dans
un sens reconstructif grâce à un "plaisir de fonctionnement"
que j'ai souvent évoqué, à la suite de Jean et Evelyne
Kestemberg(Contribution à la perspective. Génétique
en psychanalyse,RFP 1966 N°5-6) Pour parvenir à des
résultats, il faut généralement plusieurs intervenants
et pouvoir bénéficier, dans les cas difficiles, de
techniques de soins, dites de «médiation symbolique"
réalisées par des soignants ou des psychologues :
approche corporel, art thérapie, thérapies de groupe
ou familiaux, psychodrames.
La recherche réalisée par A.Ciavaldini et M. Girard-Khayat
et les collaborateurs(Psychopathologie des agresseurs
sexuels.Masson1999), médecins, psychologues, infirmiers
de 18 sites en milieu carcéral a montré, entre autres
résultats, la pertinence d'une attitude thérapeutique
confrontant avec partage affectif, en déterminant
la moitié des sujets à s'engager dans un traitement
alors qu'il s'agit d'une pathologie réputée inaccessible
à tout soin. Mais que l'on ne se méprenne pas : ce
n'est pas le partage affectif en soi qui est important.
Il ne s'agit pas de jouer «les bonnes âmes» . Mais
à partir d'une symbiose comme l'appelle R. Angelergues,
permettre la reconstruction de processus psychiques
pour accéder à un sentiment d'identité et à des représentations.
Conclusion
La pathologie des agresseurs sexuels est variée.
À la suite de traumatismes précoces, il peut s'agir
de la mise en place de défenses élaborées, réduisant
l'autre par exemple à un support fétichique. C'est
le tableau classique des perversions sexuelles.
En ce qui concerne les actes les plus violents, on
peut parler d'effondrement narcissique. L'acte représente
alors une preuve d'existence et n'est pas le résultat
d'une construction psychique. D'où son aspect pulsionnel
brutal
L'action thérapeutique peut aller de l'aide au Moi,
l'étayage, à la restauration des processus donnant
accès à la représentation, grâce à une compréhension
des phénomènes les plus archaïques.
En toute occasion, le but visé est de restaurer la
subjectivation en aidant le patient à affronter la
réalité, l'existence des autres, au prix d'une certaine
souffrance
Accompagné du plaisir à «travailler" sur soi-même.
La démarche exige une participation affective du thérapeute,
sans renier pour autant les principes psychanalytiques.
Elle est semblable à celle utilisée par les psychosomaticiens.
Le cadre joue un rôle fondamental. Un cadre thérapeutique
bien sûr, qui ne peut valablement être actif sans
l'aide du cadre judiciaire.