Conférence d'introduction
à la psychanalyse de l'adulte, 10 octobre 2002
Jean-François Rabain
Le maternel et la construction psychique chez
Winnicott
Pourquoi avoir choisi de parler de Winnicott, et
de son ouvre, au début de ce cycle d'enseignement
qui a pour thème « Masculin/Féminin » ?
Est-ce parce que cet auteur est maintenant bien connu,
et que la plupart de ses ouvres sont aujourd'hui traduites
en français ? Est-ce à cause de son succès auprès
d'un large public qui regroupe autant les spécialistes
de la psychopathologie que les diverses catégories
de soignants de la petite enfance ?
Winnicott, assez curieusement, en effet, semble faire
l'unanimité parmi les psychanalystes des différentes
écoles, parmi les différents courants qui existent
aujourd'hui. Les lacaniens et les freudiens, pour
une fois, s'accordent pour reconnaître, tous ensemble,
l'importance de son oeuvre tant sur le plan théorique,
que dans le champ clinique.
Cependant, cette entente apparente est peut-être
un peu suspecte.
Winnicott est, certes, connu et reconnu, mais il
n'est pas sûr, comme l'a fait remarquer René
Roussillon, « que sa pensée, dans ce qu'elle
représente de radicalement neuf dans la théorie contemporaine,
ait été totalement dégagée et que son apport effectif,
potentiel, ait été clarifié ».
Winnicott, en effet, a souvent été lu comme un auteur
qui venait ajouter quelques notions supplémentaires
au corpus analytique, quelques concepts fondamentaux
comme celui d'« espace transitionnel » ou
« d'objet transitionnel », mais sans
que l'on saisisse véritablement toute l'ampleur
des changements profonds qu'il apporte aussi bien
dans la théorie que dans la pratique de la cure.
À l'époque de la parution, en langue française,
de « Jeu et réalité », en 1975, J.B.Pontalis
écrivait, dans sa préface, que, même si Winnicott
avait bien souligné, dans son premier article sur
les « objets transitionnels », paru en 1951,
que cet objet transitionnel « n'était
que le signe tangible d'un champ d'expérience beaucoup
plus vaste », que même s'il avait pris le
soin de parler également de « phénomènes transitionnels »,
d'une « troisième aire », d'une « aire
intermédiaire » qui assurait la transition entre
le moi et le non-moi, l'enfant et la mère, sa découverte,
en fait, s'était trouvée assez vite limitée à ce seul
« objet transitionnel ».
On voyait, en effet, à l'époque, apparaître un
objet de plus dans la théorie psychanalytique !
On avait déjà l'objet de la pulsion de Freud, l'objet
interne de M.Klein, l'objet « petit a »
de Lacan, et voilà maintenant qu'apparaissait donc
l'objet transitionnel !
En fait, ce qui intéresse avant tout Winnicott et
ce qui fait le prix de sa découverte, comme vous le
savez, ce n'est pas seulement l'objet, c'est l'« espace
transitionnel », ce qu'il va appeler « l'aire
intermédiaire ».
Cet espace transitionnel est une « troisième
aire », nous dit Winnicott. C'est un espace
paradoxal, parce qu'il se situe entre
la réalité extérieure et la réalité interne, entre
le dedans et le dehors.
Mais s'il n'est ni dedans ni dehors, où est-il ?
Nous allons essayer de répondre à cette question.
Disons pour l'instant, qu'il s'agit d'un espace qui
nous oblige à repenser la division traditionnelle,
entre la réalité matérielle et la réalité psychique,
entre le dehors et le dedans.
C'est, en partie, pour éviter ce type de malentendu
que Winnicott rédigera, vingt ans plus tard, en 1970,
une nouvelle version de ce premier texte, une nouvelle
version qui figure, donc, au début de « Jeu et
réalité ».
Dans l'avant-propos de son livre, DW insiste sur
le point important de sa découverte : l'« espace
transitionnel », un espace qui va jouer un
rôle essentiel dans les processus de représentation
et de symbolisation et qui va permettre un premier
décollement avec l'objet maternel, un premier
mouvement de l'enfant vers l'indépendance.
L'objet transitionnel n'est donc que la forme
visible des processus transitionnels qui
organisent la psyché.
DW écrira en 1970, « Ce n'est pas l'objet
qui est transitionnel », écrira DW, « l'objet
représente la transition du petit enfant qui passe
de l'état d'union avec sa mère à l'état où il est
en relation avec elle, en tant que quelque chose d'extérieur
et de séparé ».(« Jeu et Réalité »,
p.26)
*
René Roussillon, dont je vais reprendre, ici, un
certain nombre de perspectives, perspectives qu'il
a développées dans deux ouvrages qui nous ont permis
de mieux saisir toute la portée de l'ouvre de DW :
« Paradoxes et situations limites de la psychanalyse »
et « Agonie, clivage et symbolisation »,
n'hésite pas à écrire, donc, que l'apport de Winnicott
va « bien au-delà d'un simple raffinement
de notre compréhension du psychisme, mais qu'il révolutionne
celle-ci ».
Bien des enjeux de la pensée de Winnicott, en effet,
restent encore méconnus, y compris par ceux
qui s'y réfèrent.
L'impact véritable de la pensée de DW reste donc
encore à découvrir et à déployer. Aussi
est-il parfois nécessaire de remettre en perspective
certains de ses apports théoriques les plus connus,
les plus souvent cités, pour mieux les découvrir.
I
Avant d'avancer sur cette voie, je voudrais
rappeler, surtout pour les plus jeunes d'entre vous,
pour ceux qui ne sont pas encore très familiers avec
l'oeuvre de Winnicott, quels sont les jalons
essentiels de son parcours.
Donald Wood Winnicott, comme vous le savez,
a d'abord été pédiatre, avant de devenir psychanalyste
et théoricien de la psychanalyse.
Après une formation médicale, il devient, en 1923,
chef de service de l'hôpital d'enfants de « Paddington
Green », à Londres, où il exercera pendant quarante
ans.
Il fût d'abord pédiatre mais devient bientôt pédopsychiatre,
les progrès de la médecine et particulièrement la
découverte des antibiotiques, ayant ouvert le champ
de la psychiatrie de l'enfant, écrit-il dans une de
ses « Lettres Vives » (Lettre 127).
En 1940, il participa au grand plan d'évacuation
des enfants de Londres, durant les bombardements,
et, avec Bowlby, il mis en garde les pouvoirs publics
contre les dangers qu'encouraient les enfants à être
trop longtemps séparés de leur mère et de leur famille.
C'est alors que DW va élaborer sa théorie de la tendance
anti-sociale.
La délinquance, pour DW, est liée à une « déprivation »
des soins aportés par l'environnement. La déprivation
est une perte brutale des soins que l'on a tout d'abord
reçu et qui ont été ensuite retirés.
Cette tendance anti-sociale exprime pour DW un
espoir, elle est l'expression d'une demande adressée
à l'environnement qui a été défaillant et auquel on
s'adresse. Pour DW, le délinquant, lorsqu'il vole,
ne désire pas seulement l'objet volé, il réclame à
son père et à sa mère (ou à la société) des dommages
et intérêts parce qu'il s'est senti privé de leur
présence, de leur rôle et de leur amour.
A l'époque, donc, où il était devenu pédiatre-consultant,
Winnicott entreprit, la même année, en 1923, une longue
analyse personnelle, qui dura 10 ans, avec
James Strachey, le traducteur anglais de Freud.
D'après sa femme, Clare Winnicott, il aurait aimé
faire une « tranche », une nouvelle période
d'analyse, avec Mélanie Klein. Il fit, en fait,
cette tranche d'analyse avec Joan Rivière, qui était
une élève et amie de Mélanie Klein, pendant 5 ans,
de 1933 à 1938.
DW fit ensuite des supervisions, de 1935 à 1941,
avec Mélanie Klein.
On sait que celle-ci demanda à DW de prendre son
fils Eric Klein en analyse, à la condition que
cette analyse soit supervisée par elle. Winnicott,
qui manifestait bien là son esprit d'indépendance,
refusa. Il prit le fils de Mélanie Klein en analyse,
mais, bien entendu, sans rapporter les séances à sa
mère.
Par la suite, DW devint membre de la Société psychanalytique
britannique en 1927, mais il ne rallia ni le groupe
des kleiniens ni celui des freudiens orthodoxes réunis
autour d'Anna Freud.
DW rejoindra le « Middle Group », un « troisième
groupe » caractérisé par son éclectisme, sa tradition
très britannique, plus empirique que dogmatique, un
groupe qui refusa de s'inféoder aux deux groupes opposés
des Kleiniens et des Anna Freudiens. À ce « Middle
Group », appartenaient également, Michel et Alice
Balint, Fairbairn, Marion Milner, Ella Sharpe et Masud
Khan.
**
* Dans un texte autobiographique rédigé en 1967,
DW raconte qu'au début de son activité de pédiatre
il avait « la plus grande difficulté à considérer
le bébé comme un être humain » .« Ce
fût seulement grâce à l'analyse que j'ai pu,
très progressivement, voir un bébé comme un être humain »,
écrit-il. « Avant j'en avais été absolument incapable. Ce
fût le principal résultat de mes cinq premières années
d'analyse ». (« Sur DWW par DWW » 1967).
Ainsi, cette longue analyse personnelle que suivit
Winnicott lui apporta, non seulement ce bénéfice essentiel,
mais aussi la capacité « de voir l'enfant avec
les yeux de l'adulte analysé, de l'adulte qui a retrouvé
l'enfant en lui, avec sa vulnérabilité et sa créativité »,
comme l'a écrit André Green.
** Par ailleurs, en découvrant la théorie freudienne,
telle qu'elle était, alors, enseignée, DW s'aperçut
que l'on se référait essentiellement au complexe
d'Œdipe et que l'on méconnaissait le développement
précoce de l'enfant.
« Pendant vingt ou trente ans, je fus un
phénomène isolé, écrit-il. Il n'y avait alors
aucun analyste qui fût également pédiatre. A cette
époque, dans les années vingt, tout était centré sur
le complexe d'Œdipe. L'analyse des psychonévroses
conduisait l'analyste à revenir sans cesse sur les
angoisses relevant du domaine de la vie pulsionnelle,
dans la relation de l'enfant avec ses deux parents,
vers l'âge de 4-5 ans. Pourtant, d'innombrables
histoires de cas me montraient que le enfants
qui avaient des troubles névrotiques, psychotiques,
psychosomatiques ou antisociaux, avaient manifestés
des difficultés dans leur développement affectif au
cours de la toute première enfance et même au stade
du nourrisson. Il y avait, quelque part, quelque chose
qui n'allait pas. », écrit Winnicott.
Quelque chose n'allait donc pas dans la théorie et,
pragmatique, DW décida que si la théorie ne collait
pas avec la clinique, et bien, il fallait changer
la théorie !
DW écrit, en 1967, ceci: « J'ai pensé
en moi-même : je vais montrer que les enfants
sont malades très précocement, et si la théorie ne
colle pas avec ça, elle n'aura qu'à s'adapter et c'est
tout. Et ça s'est passé comme ça ! » ( « Sur
DWW par DWW »)
*** Cette double expérience du corps et de la
psyché de l'enfant et aussi de l'enfant inscrit
dans son environnement familial, apparaît clairement
dans le titre d'un de ses ouvrages les plus connu :
« De la pédiatrie à la psychanalyse » (« Through
Paediatrics to Psycho-analysis », le titre est
le même en anglais).
Cependant, comme l'a remarqué J.B. Pontalis, le titre
de cet ouvrage est trompeur. Le parcours en effet
se fait dans les deux sens.
Le mouvement est d'aller et retour.
Les textes de Winnicott sont autant issu d'une
pratique de la psychanalyse de l'adulte que de son
expérience de consultant et de thérapeute d'enfant.
La double source de cette inspiration apparaît en
effet dans de nombreuses remarques qui peuvent apparaître
comme contradictoires, parce qu'elles semblent
opposer l'enfant observé à l'enfant reconstruit de
la psychanalyse.
DW écrit par exemple, en 1970, dans les premières
pages de « Jeu et Réalité »: « Ma
propre conception est issue de l'étude des
bébés et des enfants. ». Cependant,
en 1960, il écrivait : « Mon expérience
m'a conduit à reconnaître que les patients dépendants
ou profondément régressés peuvent en apprendre
plus à l'analyste sur la première enfance, que ce
qu'il peut tirer de l'observation directe du
nourrisson. » ( « Le processus de maturation
de l'enfant », p116)
Egalement en 1960, dans « La théorie de la relation
parents-nourrissons » : « Ce n'est
pas tant de l'observation directe des enfants que
de l'étude du transfert dans la relation analytique,
que l'on peut obtenir une idée claire sur ce qui se
passe dans la petite enfance. Ce travail sur la dépendance
infantile découle de l'étude des phénomènes de transfert
et de contre-transfert propres à l'engagement du psychanalyste
lorsqu'il s'occupe des cas limites ».
« En étendant le travail de Freud au traitement
des cas psychotiques limites, il nous est possible
de reconstruire la dynamique de la petite enfance
et de la dépendance infantile, et des soins maternels
qui répondent à cette dépendance. » (« De
la Pédiatrie à la Psychanalyse », p.255/256).
Et en 1955, « Il ne faut pas oublier que
je décris des situations réelles de la petite enfance
aussi bien que des situations analytiques »
( « La position dépressive dans le développement
affectif normal ». in « De la Pédiatrie
à la Psychanalyse ». p. 155 note.1)
Il s'agit donc bien d'un parcours dans les deux
sens.
Winnicott se réfère, ainsi, constamment à cette double
expérience, celle de l'enfant réel observé
dans les bras de sa mère et celle de l'enfant reconstruit
dans la cure.
Par delà la polémique entre l'enfant observé
et l'enfant reconstruit par le psychanalyste, Winnicott
propose, comme le fera également Serge Lebovici
en France, une perspective synthétique et intégrative
qui vise à articuler la temporalité du développement
et la temporalité de l'après-coup, c'est à dire la
temporalité de l'élaboration psychique où se construit
le souvenir.
Bernard Golse, dans une préface récente, fait remarquer
que « théoria », pour les Grecs, signifiait
« contempler », ce qui noue de façon
étroite l'acte d'observation et l'activité de théorisation.
(« Le bébé, le psychanalyste, et la métaphore ».Serge
Lébovici. Présentation par Bernard Golse. Odile Jacob.2002.)
II
Qu'apportent de nouveau les points de vue développés
par Winnicott, par rapport aux conceptions freudiennes ?
Winnicott s'est toujours considéré comme un analyste
freudien.
« Mes apports théoriques n'ont de valeur que
comme prolongement de la théorie psychanalytique freudienne
ordinaire », écrit DW dans une lettre
à Harry Guntrip. ( « Lettres vives » p.
118)
Cependant, s'il est resté fidèle aux grands concepts
fondamentaux que sont l'inconscient, le transfert,
le refoulement, l'Œdipe, il s'en reste pas moins
que Winnicott, en élaborant une théorie personnelle
fondée sur son expérience des consultations mères/bébés
et en s'occupant des états limites, a été amené à
s'éloigner de Freud sur de nombreux points.
Avec l'élaboration de sa propre théorisation, Winnicott
n'aura plus pour seule référence la théorie des
pulsions, telle que Freud l'a conçu et élaboré,
depuis les « Trois Essais sur la théorie de la
sexualité », jusqu'à « L'Abrégé de psychanalyse ».
En schématisant à l'extrême on peut considérer
deux points de vue opposés, selon que l'on privilégie,
avec Freud, la théorie des pulsions et le développement
de la sexualité infantile ou bien la relation d'objet.
1/ D'un côté, avec Freud, la pulsion sexuelle
est considérée comme primaire, elle tire son origine
de l'excitation des zones érogènes. C'est à la puberté
que « le processus de la découverte de l'objet
est achevé », écrit Freud dans « Les trois
Essais », même si le processus avait été préparé
depuis la première enfance.
Les pulsions sont donc conçues comme endogènes et
primaires.
Le sein, objet partiel prépare la découverte
ultérieure de l'objet total , la mère.
Il n'y a pas de place, dans cette perspective, pour
un amour d'objet primaire, indépendant des
besoins d'auto-conservation. (Daniel Widlöcher)
2/ De l'autre côté, avec Winnicott, mais avant
lui, avec Balint, Fairbairn, et Bowlby, l'amour
de l'objet est considéré comme primaire.
Michel et AliceBalint, les premiers, montrent qu'il
existe, dès le début de la vie, une relation primaire
mère/bébé, un premier amour d'objet, qui pour eux
n'est lié à aucune zone érogène. La base biologique
de cette relation d'objet primaire est l'interdépendance
de la mère et l'enfant, c'est à dire l'unité
duelle mère/bébé.
3/ Par ailleurs, DW a été profondément influencé,
comme tous ses collègues britanniques, par Mélanie
Klein. Il n'appartiendra cependant jamais au groupe
de ses élèves et il élaborera une interprétation personnelle
de ses théories, en particulier en ce qui concerne
la position dépressive.
DW appellera cette « position dépressive »,
« stade de la sollicitude »( stade
du « concern ») ou de « l'inquiétude »
vis à vis de l'objet.
* Le terme « sollicitude » utilisé ici
par DW décrit d'une façon positive un phénomène qui
négativement se traduisait chez Mélanie Klein par
« culpabilité ».
La sollicitude résulte de la rencontre et de la fusion,
dans l'esprit de l'enfant, de la mère-objet de la
cruauté pulsionnelle primitive sans pitié du nourrisson
et de la mère réelle qui donne les soins, de la mère-environnement.
Lorsque la « position dépressive » ou de
« sollicitude » est atteinte, il y a transformation
de l'amour prédateur et sans compassion du nourrisson
( la période « préruth » du départ de la
vie ), en un mouvement de compassion (« ruth »),
c'est à dire d'inquiétude ou de sollicitude (« concern »)
pour l'objet maternel.
On est « concerné » par l'autre et l'acquisition
de cette position permet la reconnaissance et le respect
d'autrui.
Certaines personnes n'ont jamais pu constituer en
eux cette position, ou bien cette position peut momentanément
disparaître, remarque DW.
** D'autre part, la possibilité d'offrir un
objet à la mère, de lui faire un cadeau, une offrande,
apaise le sentiment de culpabilité de l'enfant
et libère sa vie pulsionnelle.
Cette conception est bien différente de celle de
Freud. Pour Freud, l'accès à la tendresse résulte
de l'inhibition du but de la pulsion, (« l'inhibition
quant au but »).
Pour Winnicott, le mouvement de don, le désir d'offrande
est accompagné, de façon simultanée, par un mouvement
de libération pulsionnelle, ce qui évite l'inhibition.
« Les occasions de donner et de réparer la mère
permettent, (donc), à l'enfant de vivre les pulsions
du ça avec de plus en plus de hardiesse et
libère sa vie pulsionnelle ». ( Denys Ribas « DWW »
p. 57).
*
« L'impact véritable de la pensée de DW reste
encore à découvrir, et à déployer », remarque
donc René Roussillon.
Prenons, par exemple, l'article fondamental
que Winnicott a consacré aux « objets transitionnels ».
Ce travail a été présenté par DW à la « Société
Psychanalytique Britannique » en 1951.
Il a été traduit en français un peu plus tard, en
1959, dans le No 5 de « La Psychanalyse »,
la revue de la « Société Française de Psychanalyse »,
fondée par Lacan et Daniel Lagache.
Une lettre de DW, publiée dans les « Lettres
vives », précise à Victor Smirnoff la signification
de certains termes, pour la traduction française.
Une autre remercie Lacan d'avoir fait publier son
article dans « La Psychanalyse ».
Cet article, « Objets transitionnels et phénomènes
transitionnels », publié en 1951,
rend DW immédiatement célèbre.
Il y décrit un type d'objet qui, même s'il n'avait
pas échappé à l'attention des mères, n'avait reçu
ni désignation, ni statut, dans la littérature analytique.
DW invente le terme d' « objet transitionnel »
pour décrire le petit bout de chiffon ,
le petit bout de laine, le petit bout de couverture
auquel le bébé et le petit enfant s'attache passionnément,
dès le début de la vie, en même temps qu'il découvre
la zone érogène orale et qu'il stimule cette zone
avec son pouce ou une tétine.
DW remarque que l'enfant s'attache avec passion
à cet objet. Il éprouve pour lui une véritable addiction,
il est « addicted », comme vis à
vis d'une drogue.
Cet attachement, pour DW, n'a rien à voir avec l'excitation
orale et sa satisfaction.
1/ Winnicott introduit les termes d' « objets
transitionnels » et de « phénomènes transitionnels »
pour désigner cette « aire intermédiaire »
qui se situe entre le pouce et le futur ours
en peluche, entre l'érotisme oral et la véritable
relation d'objet.
L'espace transitionnel est une « troisième aire »,
c'est un espace qui se situe entre la réalité
extérieure et la réalité interne, un espace paradoxal
parce qu'il n'est ni dehors ni dedans.
Mais, s'il n'est ni dehors, ni dedans, où est-il ?
C'est précisément cela l'hypothèse de DW. Il s'agit
de décrire un espace d'illusion, un espace paradoxal,
intermédiaire, qui se situe entre la mère
et le bébé, entre la réalité externe et interne,
entre le subjectif et l'objectif.
Winnicott dira entre le subjectivement conçu
et l'objectivement perçu.
Il s'agit donc là d'un paradoxe, d'un paradoxe
qu'il faut accepter comme tel.
« Il faut accepter qu'un paradoxe soit toléré
et qu'on admette qu'il ne soit pas résolu, écrit DW.
On peut résoudre le paradoxe si on fuit dans un fonctionnement
intellectuel qui clive les choses, mais le
prix payé est alors la perte de la valeur du paradoxe ».
( "Jeu et Réalité" p.4)
2/ D'autre part, DW va décrire un deuxième paradoxe
fondamental, celui de l'objet trouvé/créé.
Si le sein est placé par la mère, au lieu même, au
temps même, où le bébé peut le créer, celui-ci vit
une expérience d'illusion féconde, celle de
se croire lui-même créateur du sein. Pour être créé,
l'objet doit être aussi trouvé, c'est à dire
placé là par la mère/environnement.
« Au départ de la vie, écrit DW, la mère, par
une adaptation qui est presque totale, permet à son
bébé d'avoir l'illusion que son sein, à elle,
est une partie l'enfant lui-même. Le sein est pour
ainsi dire sous le contrôle magique du bébé.
Celui-ci fonde ses sentiment d'omnipotence sur cette
expérience. » (J/R p.21)
["Un phénomène subjectif se développe chez le bébé,
phénomène que nous appelons le sein de la mère. La
mère place le sein juste là où l'enfant est prêt à
le créer au bon moment »].
Pour DW le mot « sein » inclut toute la
technique du maternage, il n'est pas fait seulement
de chair.
Tout se passe donc comme si le sein était la création
de l'enfant.
* D'autre part, il n'y a jamais parfaite adéquation
entre la présentation du sein par la mère et la recherche
du sein par le bébé, car une adaptation parfaite,
écrit DW, ressort de la magie, et « un
objet dont le comportement serait parfait ne vaudrait
pas plus qu'une hallucination ».
** Néanmoins, au début, l'adaptation doit être presque
totale pour que cette capacité à vivre l'illusion
soit possible.
Grâce à cette illusion première l'enfant a le sentiment
d'être le créateur de l'objet. DW écrit : « Les
phénomènes transitionnels représentent les premiers
stades de l'utilisation de l'illusion sans laquelle
l'être humain n'accorde aucun sens à l'idée d'une
relation avec l'objet ».
Pour DW l'objet est donc d'abord subjectivement conçu
avant d'être objectivement perçu.
Le subjectif, l'affect est donc premier.
Serge Lebovici, dans une perspective assez
proche écrira, en 1954, que « l'objet est
investi avant d'être perçu. Cette formule qui
fera fortune annonce tout le courant ultérieur des
travaux sur les interactions précoces, qui
vont être alors considérées comme des préformes de
la relation objectale.
C'est, donc, grâce à la capacité particulière
de la mère de donner à son bébé des capacités suffisantes
d'illusion, puis de le désillusionner progressivement,
que le bébé se retirera de cet état d'illusion,
à son rythme et selon ses capacités, afin de reconnaître
l'existence de l'objet.
L'objet transitionnel, le bout de laine ou
le chiffon que le bébé porte à sa bouche ou avec lequel
il se caresse, prend donc racine dans une certaine
qualité de cette expérience avec le sein, dont il
est la reprise déplacée.
3/ A l'époque de la parution de « Objets
transitionnels et phénomènes transitionnels »,
Lacan avait, donc, perçu toute l'importance de
cet article pour une théorie du symbole et de la symbolisation.
Cependant, la perspective déployée par Winnicott
se situe dans un tout autre champ épistémologique.
La théorie de la symbolisation, contenue dans cet
article de DW, ne renvoie pas à un ordre symbolique
préétabli ou à l'ordre du langage.
La théorie de la symbolisation inhérente aux processus
transitionnels n'est pas une théorie d'un ordre
ou d'un état, c'est plutôt la théorie d'un processus,
d'un mouvement, et non la théorisation d'une
structure préétablie.
( René Roussillon, « Introduction » au
livre d'Anne Clancier et de Jacqueline Kalmanovitch
,« Le paradoxe de Winnicott »).
Un processus, donc.
Dans « Jeu et Réalité », Winnicott parle
d'un « voyage » qui conduit le petit
enfant de la subjectivité à l'objectivité. (J/R p.14).
« Le petit bout de couverture est ce que nous
percevons de ce voyage qui marque la progression de
l'enfant vers l'expérience vécue ».
Winnicott cherche, en effet, à cerner les espaces
psychiques à l'état naissant, il cherche à construire
les expériences historiques qui permettent (ou au
contraire entravent) la constitution des espaces internes,
il cherche à construire les lieux psychiques où peuvent
se localiser les phénomènes psychiques.
Winnicott cherche, en effet, à définir une théorisation
du monde psychique qui rende compte de l'émergence
de la vie psychique, du psychisme en tant qu'il
est vivant, processus, espace, création et créativité.
4/ L'un des thèmes majeurs de DW, en effet, est
celui de l'être, de l'être aux prises avec la question
de son identité.
Winnicott introduit la question de l'être dans
la psychanalyse.
Pour Winnicott, cet être est conçu, autant dans ses
liens avec le passé (ce que Freud avait souligné),
que défini par un advenir, un potentiel à accomplir,
un « non-encore vécu à rendre présent à soi »,
écrit RR.
La question de l'identité de l'être ou du sujet,
va être celle de son extraction et de son appropriation
subjective.
Le sujet, pour DW, est caractérisé par « ce
potentiel de relation avec l'inconnu de soi, avec
le non-advenu de soi ».
Cette question d'un non-advenu de soi et de l'appropriation
subjective, rejoint d'une certaine façon la fameuse
formule freudienne des « Nouvelles Conférences »,
reprise par Lacan, celle du « Wo es War, soll
Ich Werden », « Là où était le ça,
le moi, le moi-sujet, doit advenir », formule
qui renvoie à la conquête de nouvelles partie du ça
par le moi, au cours de la cure et à la théorie des
pulsions.
Cette notion d'un « non-advenu de soi »,
sera, par ailleurs, développée dans un texte publié
après la mort de DW, « La crainte de l'effondrement »,
un texte qui propose un profond renouvellement de
la compréhension des états-limites, des états de souffrance
identitaire-narcissique.
5/ Introduire la question de l'être en psychanalyse,
c'est poser la question des fondements de la psyché
et aussi bien de la psychanalyse elle-même.
- La psyché suppose un monde interne représenté
ou représentable, un monde inconscient régi par
le fantasme. Elle suppose une conscience du sujet
qui s'approprie ce qui se produit inconsciemment
en lui. L'accent porte donc sur le devenir conscient
et sur la secondarisation des processus primaires
qui sont considérés, quant à eux, comme un mode
de conservation des représentations infantiles.
- Ce que la clinique des états de souffrance narcissique
révèle et ce que la clinique d'aujourd'hui met en
évidence, « c'est que cette conception du fonctionnement
psychique ne correspond qu'à des états particulièrement
heureux et réussis de ce fonctionnement ».
(RR)
L'activité représentative inconsciente, en effet,
ne va pas de soi.
Elle est une production de la psyché qui ne peut
se dérouler que si certaines conditions internes
et externes sont réunies.
La psyché n'est pas toute-puissante dans son
processus représentatif, elle n'est pas d'emblée autonome.
Elle dépend des conditions de l'environnement.
Le modèle de l'activité représentative, avec Freud,
s'appuyait sur le rêve qui pouvait soutenir
l'illusion d'une capacité représentative auto-engendrée.
Aujourd'hui, l'exploration de zones non représentées
de la psyché suppose un modèle différent, inventé
par Winnicott, celui du jeu, qui est complémentaire
du premier, et qui laisse apparaître ce que la symbolisation
doit aux objets.
Le jeu, le « playing », suppose
un minimum d'objets animés. Il est lié à la présence
d'un environnement facilitateur, d'un environnement
qui « soutient », qui « maintient »
le jeu.
Le jeu implique la transitionnalité, il se
déroule entre un dehors et un dedans, il mêle le « créé »
intérieur et le « trouvé » extérieur.
Le « squiggle » de Winnicott ,
le jeu du tracé construit à deux, dans les séances
de psychothérapies, en est une application.
Il existe, donc, une forme de symbolisation primaire
qui ne se conçoit que grâce à l'activité transitionnelle,
à cette « aire intermédiaire » qui se situe
entre le dedans et le dehors.
Ceci veut dire que cette première forme de symbolisation
peut échouer, soit du fait du sujet lui-même,
soit du fait des objets. L'activité de représentation
et de symbolisation primaire est une activité intersubjective
qui est subordonnée à certaines conditions de l'intersubjectivité.
(RR)
6/ Cet être, qui va constituer plus tard le sujet,
l'individu, Winnicott le conçoit donc, comme une
émergence, une émergence qui tient compte de l'environnement.
- « Au commencement, il est impossible de parler
de l'individu sans parler de la mère, écrit
DW, parce que, selon moi, la mère, ou la personne
qui en tient lieu, est un objet subjectif
- autrement dit elle n'a pas été objectivement
perçue - et donc la manière dont elle
se comporte fait partie intégrante du tout petit.
»
- L'environnement, au début de la vie, fait donc
partie intégrante de l'enfant et la notion
d'identification primaire permet de cerner
cette première expérience de l'être humain qui au
départ de la vie a le sentiment de ne faire qu'un
avec la mère. (« Jeu et Réalité », p.111/112).
Pour Winnicott « aucun sentiment du soi ne
peut s'édifier sans s'appuyer sur le sentiment d'être,
sur le « sense of being ».
« Ce sentiment d'être, écrit DW, est quelque
chose d'antérieur à être-un-avec, parce qu'il
n'y a encore rien eu d'autre que l'identité ».
Dans un texte autobiographique, rédigé à la
fin de sa vie, Winnicott explique qu'il est
difficile pour un homme de mourir quand il n'a pas
eu de fils pour lui survivre, (c'était son
cas), lui fournissant donc, ainsi, la seule continuité
que les hommes connaissent. Les femmes, elles,
sont la continuité, de par les soins qu'elles
donnent aux bébés.
Cette discontinuité des hommes opposée à la continuité
des femmes fait ici référence à la notion de « féminin
pur », développée dans « Clivage des
éléments masculins et féminins chez l'homme et chez
la femme », notion d'une identification primaire
féminine transmise par la mère aux enfants des
deux sexes. (« Jeu et Réalité » p.118).
Cette identification primaire permet d'accéder à
la capacité d'être, qui est définie comme féminine,
et qui est opposée à la capacité de faire qui
relève du masculin.
DW a cette formule :« After being, doing,
and being done to. But first, being ». « Après
être, faire et accepter qu'on agisse sur vous.
Mais d'abord, être », écrit DW.
La motion pulsionnelle est pour DW associée à l'élément
masculin.
La caractéristique de l'élément féminin, écrit
DW, est l'identité, base sur laquelle s'édifie
le sentiment du soi. ( op.c. p.118)
7/ Cet être, donc, Winnicott le conçoit comme
un sujet qui se construit qui se déploie progressivement,
selon une vectorisation qui le conduit de
l'état de dépendance absolue, puis relative, vers
une indépendance progressive.
Ce cheminement vers l'indépendance comporte plusieurs
étapes.
De ce cheminement, j'évoquerai rapidement:
- La préoccupation maternelle primaire.
- Le rôle de miroir du visage de la mère.
- L'objet transitionnel, comme objet permettant
un premier décollement de l'enfant et de sa mère.
- La capacité d'être seul, d'être seul en présence
de quelqu'un.
- Le jeu de la spatule et l'utilisation de l'objet.
- La localisation de l'espace culturel et l'espace
psychique du jeu.
- Je terminerai en évoquant, avec « la
crainte de l'effondrement », les formes
pathologiques des souffrances identitaires et narcissiques
qui sont caractéristiques des états limites.
*
L'hypothèse fondamentale de Winnicott est donc
la suivante : Un environnement suffisamment
bon et adapté aux soins du bébé est nécessaire au
développement de l'enfant.
Tout le monde connaît le paradoxe de DW, affirmé
devant ses collègues britanniques en 1943: « Un
bébé, ça n'existe pas ! ». Un bébé ça
n'existe pas, en effet, sans une mère qui lui donne
des soins.
Avec cette affirmation, l'individu a cessé, pour
Winnicott, d'être une unité pour être un ensemble
environnement-individu : le couple nourricier.
« Le centre de gravité de l'individu ne naît
pas à partir de l'individu. Il se trouve dans l'ensemble
environnement-individu », écrit DW (« L'angoisse
liée à l'insécurité » 1952).
Autrement dit l'individu n'existe pas. Il n'existe
qu'un individu en relation avec le monde extérieur.
1/ Dès la naissance, l'enfant se trouve dans un environnement
humain spécifique, marqué par l'état psychique très
particulier de la mère, un état que DW appèle la
préoccupation maternelle primaire.
Cet état particulier, DW le décrit comme une « maladie
normale », « un repli, une dissociation,
presque un état schizoïde ». C'est en tout cas
un état d'hypersensibilité qui permet à la mère
d'utiliser toutes les ressources de son empathie pour
s'adapter, pour s'ajuster aux tous premiers besoins
de son bébé.
[Par la suite pourront se développer les processus
interactifs, l'harmonisation des affects et l'accordage
affectif, modal ou transmodal, décrit par Daniel
Stern.
Pour les spécialistes des interactions mère/bébés,
les mécanismes d'information réciproques de la mère
et du bébé sur l'état émotionnel de l'autre deviennent
surtout opérationnels à partir du deuxième semestre
de la vie, soit au moment où l'infans, qui est en
deçà du langage, donc, accède à l'intersubjectivité
, c'est à dire au vécu, à l'éprouvé de lui et de l'autre.
(B.Golse 2002)]
Pour Winnicott, si la mère fournit, au tout début
de la vie, une assez bonne adaptation aux besoins
de son bébé, si elle est suffisamment bonne, la ligne
de vie de l'enfant est très peu perturbée par les
réactions aux immixions, (« impingments »),
aux heurts de l'environnement.
« Les carences maternelles provoquent des réactions
aux heurts et ces réactions interrompent le « continuum »
de l'enfant. Un excès de réaction n'engendre pas la
frustration mais représente une « menace d'annihilation ».
Ce vécu d'annihilation est selon DW, une angoisse
primitive bien antérieure à toute angoisse, qui inclut
le mot mort dans sa description ». (PP
p.172)
Nous reprendrons cette perspective en évoquant les
derniers travaux de DW sur « La crainte de
l'effondrement ».
Dans cette perspective, « la première organisation
du moi provient du vécu des menaces d'annihilation
qui n'entraînent pas d'annihilation véritable et dont
on se remet chaque fois. Grâce à ces expériences
la confiance dans la guérison conduit petit à petit
le moi à faire face à la frustration. », écrit
DW. (PP. p.173)
2/ Dans « Le rôle de miroir de la mère et
de la famille », DW décrira le bain d'affect
et le dialogue d'oeil à oeil qui unissent la mère
et l'enfant.
La visage de la mère est le premier miroir.
Que voit l'enfant dans le visage de se mère ?
Il se voit. Mais la mère également se voit en regardant
son bébé, qui la constitue comme mère. Le processus
est en abîme. (S.Lebovici)
Lors des défaillances maternelles, certains bébés,
regardent anxieusement le visage de leur mère, comme
l'adulte regarde le ciel pour savoir quel temps il
fera. Ce sont des bébés-méteo qui étudient
anxieusement, sur le visage de leur mère, la carte
de ses troubles de l'humeur.
Cette description est à la base des travaux contemporains
sur les effets des dépressions maternelles sur
l'enfant, et de la description du « complexe
de la mère morte » par André Green.
(La mère morte, ce n'est pas la mère absente qui
va faire son marché trop longtemps ! C'est une
mère qui est abîmée dans un deuil et qui, de ce fait,
a désinvesti son bébé. La mère source de vitalité
pour l'enfant devient, de ce fait, une figure atone,
quasi inanimée).
DW donne un exemple de la pathologie de ces bébés
en évoquant les tableaux de Francis Bacon qui
n'a cessé de peindre des visages humains déformés.
DW écrit que Francis Bacon « se voit lui-même
dans le visage de sa mère, mais avec une torsion,
en lui ou en elle, qui nous rend fous, et lui, et
nous ».
3/ Dans son article sur « Les objets et les
phénomènes transitionnels », que j'ai déjà
longuement évoqué, DW décrira le premier décollement
de l'enfant par rapport à sa mère grâce aux activités
transitionnelles.
« Ce n'est pas l'objet qui est transitionnel »,
écrira DW en 1970. « L'objet représente la
transition du petit enfant qui passe de l'état
d'union avec sa mère, à l'état où il est en relation
avec elle ».
4/ Enfin, DW décrira la capacité d'être seul,
cette capacité étant une acquisition , une aptitude
synonyme de maturité affective.
Il existe un temps où l'individu intériorise la mère,
support du moi, et devient ainsi capable d'être seul,
sans recourir à tout moment à la mère ou à son substitut.
Avec le « Je suis », écrit DW, l'individu
acquiert non seulement une forme mais aussi une vie.
L'individu vulnérable ne peut atteindre ce stade que
grâce à l'environnement protecteur qui le protège.
Le « je suis seul » est une amplification
du « je suis » qui dépend de la conscience
qu'a le petit enfant de l'existence ininterrompue
de la mère à laquelle on peut se fier. (PP p.209) ;
Le paradoxe de DW est que la capacité d'être seul
est basée sur l'expérience d'être seul en présence
de quelqu'un.
Si cette première expérience, d'avoir pu bénéficier
d'un bon environnement maternel au départ de la vie,
est insuffisante, la capacité d'être seul, de pouvoir
donc vivre séparé, ne parviendra pas à se développer.
( PP. p. 210)
5/ Le Jeu de la spatule
Winnicott s'est beaucoup intéressé aux bébés qui
jouaient avec une spatule, un abaisse-langue
brillant, qu'il posait devant eux, lorsqu'ils
étaient sur les genoux de leur mère lors de ses consultations.
Il s'est bientôt servi de cette « situation
établie », de ce cadre (« a set situation »),
pour observer le comportement des bébés et en tirer,
dès 1941, certaines conséquences concernant leur fonctionnement
mental.
En observant cette situation DW distingue trois temps.
L'enfant, d'abord hésite en regardant sa mère, puis
il met la spatule dans sa bouche en la mordillant,
il salive, enfin il jette la spatule à terre,
autant de fois que la mère ou l'observateur la lui
remet dans la main.
L'enfant qui jette à terre la spatule est, pour DW,
comme l'enfant à la bobine de Freud, un enfant
qui « se débarrasse de sa mère extérieure et
intérieure parce qu'elle a suscité son agressivité.
Elle est expulsée comme la bobine et cependant elle
peut être ramenée ».
Cependant, DW ajoute quelque chose en plus.
Par son geste, « l'enfant extériorise aussi
une mère intérieure, dont il craint la perte, afin
de se démontrer à lui-même que cette mère intérieure,
représentée maintenant par le jouet sur le sol,
n'a pas disparu de son monde intérieur et donc n'a
pas été détruite par l'acte d'incorporation ,
qu'elle est encore bienveillante et veut bien que
l'on joue avec elle ». (PP p. 287)
En décrivant ce comportement, DW souligne, un
premier temps de retournement passif/actif, analogue
à celui que Freud avait décrit avec l'enfant à
la bobine.
C'est dans l'expérience vécue de ce premier retournement
que se matérialise le processus de fondement de
l'espace psychique, de l'espace psychique du
jeu qui se trouve ainsi trouvé/créé.
C'est grâce à la capacité qu'a la mère de contenir
l'enfant, d'être présente en s'abstenant de toute
attitude rétorsive ou de retrait, que va se
constituer l'espace du jeu et l'utilisation
que l'enfant va pouvoir faire de l'objet.
La non-rétorsion de la mère à l'amour prédateur de
son bébé et à sa destructivité constitue, ainsi, un
premier écran pare-excitation. L'absence de rétorsion
de la mère ou de l'objet constitue un écran sur lequel
vient buter la pulsion et se réfléchir.
Ce thème sera plus tard repris dans le chapitre sur
« L'utilisation de l'objet » dans
« Jeu et Réalité ».
6/ L'espace culturel
Pour mieux définir l'aire de jeu qui s'étend à toute
la vie créatrice et à toute la vie culturelle de l'homme,
DW s'est appuyé sur un vers du poète indien Rabindranah
Tagore :
« On the seashore of endless worlds, children
play »
« Sur le rivage de mondes sans fin, des enfants
jouent »
Quelle signification Winnicott donne-t-il à ce cours
passage ?
En bon freudien, DW interprète, d'abord, cette formule
de façon classique.
La mer et le rivage représentent un coït sans fin
entre l'homme et la femme et l'enfant émerge de cette
union.
Les enfants sortent de la mer(e), avec et sans « e »,
comme Jonas de la baleine. L'enfant étant né, le rivage
devient, il « est », le symbole du corps
de la mère.
La mère et le bébé vont apprendre à se connaître
l'un l'autre.
C'est en réfléchissant sur ce vers que DW comprit,
écrit-il, que le jeu de l'enfant ne relevait
ni de la réalité psychique intérieure, ni de la réalité
extérieure.
Mais si le jeu n'est ni dedans, ni dehors où est-il ?
DW va le localiser dans un terrain commun
qui existe au sein de la relation qui se crée entre
l'enfant et sa mère.
Lorsque l'enfant fait usage d'un objet transitionnel,
nous assistons, écrit DW, à la fois au premier usage
du symbole par l'enfant et à la première expérience
de jeu. ( « Jeu et Réalité » p. 134)
1/ L'objet est un symbole de l'union du bébé et de
la mère.
Mais voilà aussitôt le paradoxe :
2/ L'utilisation d'un objet symbolise l'union
de deux choses désormais séparées, le bébé et
la mère, en un point, dans l'espace et dans
le temps, où s'inaugure leur état de séparation.
Vous connaissez l'utilisation que DW a pu faire de
cette perspective en l'appliquant au champ thérapeutique,
avec le « squiggle », le jeu du tracé
avec l'enfant.
Vous connaissez, également, cette définition de la
psychothérapie et de la psychanalyse, qui est pour
DW « une forme très sophistiquée du jeu ».
« La psychothérapie se situe en ce lieu où deux
aires se chevauchent, celle du patient et celle du
thérapeute.
En psychothérapie à quoi a-t-on à faire ?
À deux personnes en train de jouer ensemble.
Le corollaire sera, donc, que là où le jeu
n'est pas possible, le travail du thérapeute vise
à amener le patient d'un état où il n'est pas capable
de jouer à un état où il est capable de le faire. »
Le jeu apparaît, donc, comme l'élément central de
la thérapeutique analytique, il permet la mise en
route des processus de symbolisation et de représentation.
III
Cette dimension de la subjectivité humaine,
que nous avons évoquée, DW va la cerner au cour des
souffrances identitaires et narcissiques qui caractérisent
le états-limites.
Ces états de souffrance narcissiques mettent en place
des modalités de défense, le clivage notamment, pour
juguler le retour catastrophique des expériences
agonistiques qui leur sont sous-jacentes.
1/ Dans « La crainte de l'effondrement »,
Winnicott a décrit les « agonies primitives », les
expériences de mort psychique, les expériences d'anéantissement
de la subjectivité, qui sont à l'origine d'un traumatisme
primaire affectant les processus de symbolisation.
Certains pans de la vie psychique ne sont pas,
alors, représentés ou intégrés dans la subjectivité.
Il faudra disposer d'un autre terme, le clivage,
pour décrire leur situation topique dans le moi.
- « Ces agonies primitives sont sous-jacentes
aux formes cliniques de la négativité et du négativisme »
(RR). Elles alimentent d'une source inépuisable
la destructivité, les formes d'anti-socialité
et la culpabilité primaire qui leur est associée.
« Les agonies hantent la vie du sujet
quand elles cherchent à faire reconnaître leurs
traces, quand elles cherchent à se rendre présentes
au moi pour se faire représenter ».
- Cependant, ce « potentiel non-advenu d'être »
possède aussi des potentialités créatives,
s'il existe un environnement qui peut le
prendre en compte. C'est ce qu' André Green appèle
« la réserve de l'incréable ».
- Mais s'il ne se passe rien, ces potentialités
d'être non-advenues restent « en souffrance »
dans la psyché, comme l'on dit d'une lettre « en
souffrance » qui n'a pas atteint son destinataire.
Un exemple saisissant, dans la littérature, est celui
de « Bartleby », le héros d'Herman
Melville. Bartleby est un modeste employé qui s'enfonce
de plus en plus dans la négativité et le refus de
vivre, ne répondant aux questions qu'on lui pose,
que par une seule formule : « I would
préfer not to », « J'aimerais mieux pas ! »,
littéralement "Je préférerais ne pas ».
Bartleby termine sa vie au Bureau des lettres mortes
de Wasghington, des lettres restées en souffrance.
« Messagères de vie, ces lettres courent à
la mort », écrit Melville à la fin de sa
nouvelle.
2/ Je reprendrai ici une mise en perspective développée
par René Roussillon dans son livre récent « Agonie,
Clivage et Symbolisation ».
* Selon le modèle de la névrose inventé par
Freud, le conflit actuel entre en résonance avec un
conflit historique, lié à la sexualité infantile,
conflit qui n'a pu être réglé à l'époque qu'à l'aide
du refoulement.
Cependant, « l'hystérique souffre de réminiscence ».
Le refoulé reste actif et menace la subjectivité d'un
retour des motions pulsionnelles refoulées et des
représentations réminiscentes.
Le moi menacé organise des défenses et des satisfactions
substitutives que sont les symptômes. Le traumatisme
historique a été refoulé et avec lui les représentations
de désir qui s'y trouvaient impliquées. C'est pourquoi,
ici, ce traumatisme peut-être dit « secondaire ».
En effet la situation subjective a été vécue, représentée
puis « secondairement » refoulée.
** Un tel traumatisme s'oppose à ce que l'on peut
décrire comme un « traumatisme primaire »
qui, lui, affecte le processus de symbolisation.
En effet, le modèle de la névrose ne peut rendre
compte de l'intégralité des souffrances narcissiques
identitaires. Certains pans de la vie psychique ne
sont pas refoulables parce qu'ils ne sont pas représentés
ou intégrés dans la subjectivité. Il faudra donc disposer
d'un autre terme, le clivage, pour décrire
leur situation topique par rapport au moi.
Lorsque domine la dialectique refoulement/retour
du refoulé, retour représentatif du refoulé, l'analysant
exprime par le langage ce qu'il n'arrive pas à accepter
de lui et dont il sent la présence interne.
En revanche, dans les états de souffrance narcissique,
l'analysant vient faire reconnaître un pan de lui-même « qu'il
ne sent pas ou qu'il ne voit pas ».
Il demande, en quelque sorte , à l'analyste, d'être
« le miroir du négatif de soi, le miroir de
ce qui n'a pas été senti ni perçu de soi » (RR).
Au transfert par déplacement qui caractérise
les formes habituelles de la névrose de transfert,
se substitue, donc, ici, une forme de transfert
par retournement dans lequel le sujet vient faire
vivre à l'analyste ce qu'il n'a pu vivre de son histoire
et qui est resté clivé de ses possibilités d'intégration.
La question qui apparaît, donc, ici est celle du
non advenu de soi, plutôt que celle de la perte
ou du deuil de l'objet. L'univers transférentiel est
davantage sous la domination des questions liées à
la négativité que face à celles de l'intégration et
du lien.
R. Roussillon, à la suite de Winnicott, place au
centre du vécu subjectif de ces états de souffrance
identitaires et narcissique, une expérience de
« terreur agonistique » inélaborée et
contre laquelle l'ensemble de l'appareil psychique
s'est construit.
Winnicott parle d' « agonies primitives »,
d'angoisses « impensables ». Wilfred Bion
de « terreur sans nom ». René Roussillon
« d'expériences agonistiques », dans son
livre « Agonie, clivage et symbolisation ».
« Agonie » est la traduction du mot anglais
« agony » qui signifie une angoisse extrême,
il y a le mot « mort » dans « agony »,
dit Winnicott.
« Primitive Agonies », ou « agonies
primitives » est traduit par « angoisses
disséquantes », par Michel Gribinski dans la
nouvelle traduction de « La crainte de l'effondrement ».
Ces « expériences agonistiques » correspondent
aux vécus catastrophiques du nourrisson au départ
de la vie, lorsqu'il existe une faillite importante
de l'environnement primaire.
Cette description correspond au modèle de la construction
d'une psyché sensible au facteur temps. Si la
mère de l'enfant s'absente un temps X, l'enfant l'attendra
sans trop de difficultés, pour un temps X+Y, l'angoisse
va surgir, pour un temps X+Y+Z, l'angoisse agonistique,
désorganisante, va le submerger.
Quel est le devenir intrasubjectif de ces expériences
agonistiques ?
La caractéristique essentielle est que le sujet s'est
trouvé dans l'impossibilité de donner sens ou même
de s'approprier une telle expérience, à laquelle il
n'a pu « survivre » qu'à condition de se
retirer de celle-ci, c'est à dire en se coupant de
sa subjectivité.
Se trouve ainsi formulé le paradoxe central de l'identité
ainsi produit : pour continuer à se sentir être,
le sujet a du se retirer de lui-même et de son expérience
vitale. D'un côté l'expérience a été vécue et donc
elle a laissé des traces mnésiques de son éprouvé
et en même temps, d'un autre coté, elle n'a pas été
vécue et appropriée car elle n'a pas été représentée.
[À la différence du clivage évoqué par Freud
qui décrit la déchirure d'un moi écartelé entre deux
chaînes représentatives incompatibles entre elles,
ce clivage-là, déchire la subjectivité entre une partie
représentée et une partie non représentable.]
Seule issue à cette situation en impasse, donc, première
mesure de « survie » psychique, le sujet
se retire de l'expérience traumatique primaire, il
se retire et se coupe de sa subjectivité. Le moi se
clive d'un expérience à la fois éprouvée et en même
temps non représentée.
C'est dans « La crainte de l'effondrement »,
article paru après sa mort, en 1974, que Winnicott
développe cette perspective. Dans cet article, DW :
« soutient que la crainte clinique de l'effondrement
est la crainte d'un effondrement qui a déjà été
éprouvé. » (p.209). « Les patients
qui souffrent d'une peur perpétuelle d'effondrement
ont besoin qu'on leur dise que cet effondrement
a déjà eu lieu. »
[« Il s'agit d'un fait que le patient
porte lointainement caché dans l'inconscient. Mais
l'inconscient, écrit DW, n'est pas ici l'inconscient
refoulé de la névrose. Dans ce contexte singulier,
l'inconscient veut dire que le moi est incapable d'intégrer
quelque chose, de l'enclore. Le moi était trop immature. ».« Cela
veut dire que l'épreuve initiale de l'agonie primitive
ne peut se mettre au passé que si le moi a pu d'abord
la recueillir dans l'expérience temporelle de son
propre présent ». « Autrement dit, le patient
doit continuer à chercher le détail du passé qui n'a
pas encore été éprouvé. Il le cherche dans le futur
, telle est l'allure que prend sa quête ». (
"La crainte de l'effondrement". Gallimard. p.210)]
« L'effondrement, écrit DW, a pu avoir lieu
vers les débuts de la vie. Le patient doit s'en
souvenir, mais il n'est pas possible de se souvenir
de quelque chose qui n'a pas encore eu lieu, et cette
chose du passé n'a pas encore eu lieu, parce que
le patient n'était pas là, pour que ça ait
lieu en lui.
Dans ce cas la seule façon de se souvenir est que
le patient fasse pour la première fois, dans
le présent, c'est à dire dans le transfert,
l'expérience de cette chose passée. Cette chose passée
et à venir devient alors une question d'ici et de
maintenant, éprouvée pour la première fois. C'est
l'équivalent de la remémoration et ce dénouement est
l'équivalent de la levée du refoulement qui
survient dans l'analyse freudienne classique des patients
névrosés », écrit Winnicott. (op. cité. p. 212).
Quel est le destin des traces mnésiques restées
ainsi non symbolisées ? Les traces de ces
expériences traumatiques primaires sont soumises à
la contrainte de répétition. Elles vont régulièrement
être réactivées et être hallucinatoirement réinvesties.
Dans la mesure où le clivé n'est pas représenté,
le clivé tendra à faire retour en acte, en
employant diverses stratégies défensives, différentes
modalités de liaison primaire non symboliques, qui
spécifient les divers tableaux cliniques de ces pathologies
identitaires-narcissiques.
L'expérience agonistique se répète dans les agirs,
les pathologies destructrices comme les toxicomanies,
les anorexies, les perversions, les somatoses et jusqu'aux
délires.
Cette expérience d'une agonie primitive est
une expérience qui peut être vécue au cours
des cures par les patients limites, du fait
de la régression et du transfert.
Pour cela, l'analyste doit être capable d'analyser
son contre-transfert et, grâce aux diverses
faillites du cadre qui ne manquent pas de se produire
( retard le l'analyste, absences diverses, vacances
vécues comme des abandons etc.), il peut reconnaître
qu'il a laissé se reproduire l'environnement défaillant
dont le patient a antérieurement souffert.
L'expérience agonistique est alors éprouvée dans
le transfert, en réaction aux faillites et aux
erreurs de l'analyste. Voici un exemple d'une
cure au cours de laquelle, une patiente a pu retrouver
et élaborer ces terreurs agonistiques.
[La vignette clinique rapportée ici a été supprimée
du texte diffusé sur Internet pour des raisons déontologiques.]
Ce tableau évoque, dans une certaine mesure,
celui que décrit DW dans « La crainte de l'effondrement ».
Les symptômes évoquent, ici, les menaces d'anihilation
et les agonies décrites par DW, comme le « sentiment
de tomber à jamais » et l'utilisation du « self-holding »
comme défense. « C'est une erreur de considérer
la psychose comme un effondrement, écrit DW, c'est
une organisation défensive dirigée contre l'angoisse
agonistique éprouvée au début de la vie ».
Pour DW, l'angoisse d'anéantissement est primaire.
Ce qu'observe la clinique ce sont les défenses organisées
pour lutter contre l'angoisse de débordement et le
vécu d'anéantissement.
- Dans ce type de pathologie, les traces clivées
d'expériences traumatiques qui n'ont pas eu de lieu
pour s'inscrire se retrouvent dans l'altération
de la vie psychique et dans les symptômes de crainte
d'effondrement.
- En même temps, ces traces clivées qui font retour
portent l'espoir que la catastrophe puisse
un jour être vécue. La cure va donner corps à cet
espoir, en permettant au désespoir de s'éprouver.
- Les patients limites ont souvent besoin de retrouver
ce désespoir en le faisant vivre par les deux protagonistes
de la cure.
C'est le cas des transferts par retournement.
Ces patients font alors vivre intensément leur désespoir
à l'analyste et l'élaboration de la cure n'est possible
que grâce à l'élaboration du transfert, et du contre-transfert.
DW a donné quelque exemples éloquents de ces situations
dans « La haine dans le contre-transfert ».(
Exemple du « healing dream », du rêve
d'élaboration contre-transférentielle de DW, qui survient
au cours de la cure, dans lequel celui-ci ne ressent
plus la partie droite de son corps, celle précisément
qui faisait face à une patiente, « qui n'avait
pas de corps » et qui déniait tout affect.)
*
Winnicott a proposé une théorie du cadre, conçu comme
un lieu de symbolisation, non seulement du fait du
travail de déconstruction-re construction qui est
propre à l'analyse, mais du fait du lien étroit et
intime qui se noue entre deux psychismes, celui de
l'analyste et du patient. Cette « intimité
psychique partagée », analogue à celle que la
mère et l'enfant vivent en commun, permet de retrouver,
au cours du travail analytique, le cadre maternel
du holding.
Le contre-transfert de l'analyste , son empathie,
ses capacités à ressentir les éprouvés du patients,
sa capacité à fantasmer et à rêver en séance, ou à
régresser sur le plan topique avec son patient, (la
« chimère » de De M'Uzan), l'amènent à vivre
des états proches de ceux qui sont vécus par la mère,
lors de sa « capacité de rêverie ».
Dans les situations de régression propres aux cures
de patients limites, ou d'états accrus de dépendance,
Winnicott proposait certains aménagements du cadre :
des séances parfois plus longues, une présence de
l'analyste marquée par l'absence d'interprétations
intrusives qui pourraient reproduire ici les empiètements
de l'environnement primaire.
Un plaid et de l'eau étaient chez Winnicott
à la disposition du patient.
Cet aménagement de la cure était donc conçu, pour
DW, comme une nouvelle adaptation de l'environnement,
la faillite de l'environnement primaire étant considérée
comme responsable des distorsions survenues dans le
développement du patient.
« Si un malade régressé a besoin de quiétude,
écrit Winnicott, on ne peut rien faire hormis la lui
donner. Si on ne répond pas à ce besoin, on reproduit
simplement la carence de l'environnement qui a arrêté
le processus de croissance du self.
La capacité de l'individu à désirer s'est trouvée
alors entravée et nous assistons à la réapparition
du sentiment de futilité.( propre au faux-self ) ».
(PP p.142).
Pour Winnicott, « le divan et les coussins sont
là pour que le patient s'en serve. Ils apparaissent
dans les associations et les rêves. Ils représentent
le corps de l'analyste, ses seins, ses bras, ses mains.
Dans la mesure où le patient a régressé, écrit DW,
le divan c'est l'analyste, les coussins sont
les seins, l'analyste est la mère à une certaine
période du passé ». (PP p. 141)
« Pour le névrosé, le divan et le confort
peuvent être le symbole de l'amour maternel.
Pour le psychotique il serait plus exact de
dire que les choses sont l'expression
physique de l'amour de l'analyste. Le divan est
le giron de l'analyste ou son ventre, et la chaleur
est la chaleur vivante du corps de l'analyste. »
Seule la régression, au cours du processus permet,
en effet, pour Winnicott, d'atteindre le noyau du
self et de promouvoir un véritable changement dans
la cure.
Ainsi, pour DW, le cadre de la cure s'apparente
à la scène des soins maternels. Le cadre thérapeutique
permet la construction de l'originaire au cours
du processus analytique. Cette perspective implique
un profond renouvellement de la fonction analytique
elle-même. DW avait une profonde confiance en la
nature humaine et dans le processus de développement.
Pour lui la psychanalyse était un art, un art
qu'il comparait à l'art du musicien. Il comparait
sa position à celle d'un violoncelliste qui
travaille sa technique avec acharnement, puis, qui,
étant parvenu à la maîtriser, serait enfin capable
de faire de la musique.
*
Pour conclure, je voudrais vous lire quelques
vers d'un poème que Winnicott a adressé à son beau-frère,
à l'âge de 67 ans, en faisant référence à l'arbre
de la maison de son enfance dans lequel il aimait
faire ses devoirs. Ce poème s'appelle « The Tree »,
« L'arbre » :
Ma mère sous l'arbre pleure, pleure, pleure
C'est ainsi que je l'ai connue
Un jour étendu sur ses genoux
Comme aujourd'hui dans l'arbre mort
J'ai appris à la faire sourire
À arrêter ses larmes
À abolir sa cupabilité
À guérir sa mort intérieure
La ranimer me faisait vivre.
Ceux qui connaissent le célèbre article de Harry
Guntrip, qui évoque son analyse avec Winnicott, reconnaîtrons
quelques analogies entre ce qui est mis en scène par
ce poème et la représentation du traumatisme qui avait
poursuivi Guntrip durant toute sa vie.
On peut, également évoquer ici le « complexe
de la mère morte » qu'a développé André Green.
Quoiqu'il en soit, Winnicott, dans ce poème, semble
retrouver en lui les traces précoces d'une dépression
maternelle.
Il n'est pas indifférent de rapprocher le deuxième
prénom de Winnicott , Donald WOODS Winnicott,
Woods étant le nom de jeune fille de sa
mère, du titre du poème « The Tree », « L'arbre ».
Le patronyme du grand père maternel, donc,
surdétermine l'image de l'arbre mort.
Ainsi ce poème, qui vint tardivement à l'esprit de
Winnicott, semble traduire les préoccupations
centrales de son ouvre. Pour un développement
sain , il n'est pas seulement nécessaire d'être
entouré par une mère suffisamment bonne et par un
holding satisfaisant, il est également nécessaire
d'avoir pu intégrer l'absence de la mère.
__________
Bibliographie
René Roussillon, « Paradoxes
et états limites de la psychanalyse » Puf 1991
René Roussillon, « Agonie,
Clivage et Symbolisation » Puf 1999
René Roussillon, « Introduction »
au livre d'Anne Clancier et de Jacqueline Kalmanovitch
, « Le paradoxe de Winnicott » 1999.
Serge Lebovici, « Le Nourrisson,
la mère et le psychanalyste Le Centurion 1983
Denys Ribas, "Donald Wood Winnicott"
Puf 2000
Jean-François Rabain, « La
mère et l'enfant dans la cure ». « Revue
Française de Psychanalyse ». No 3/1994. (p. 839-854).
« L'ARC ». "D.W.
Winnicott". No 69. 1977.