Septembre 1999
Thierry Bokanowski
Le « processus analytique » :
une mise en perspective
Parler, dans un temps obligatoirement limité,
d'un sujet aussi vaste et complexe que
celui que nous nommons "processus
psychanalytique" est un projet pour
le moins ambitieux. Aussi vais-je me limiter
à avancer certaines propositions,
afin que celles-ci puissent servir de base
pour un large échange de vue et
une discussion que j'espère fructueuse.
Après avoir brièvement défini
ce que l'on entend le plus couramment par
processus psychanalytique et rappelé
les principaux jalons de la théorie
freudienne qui ont permis son établissement,
comme sa compréhension, je tenterai
de préciser ce qui habituellement,
dans la pratique au quotidien, spécifie
ce concept à partir des bases communes
qui nous autorisent une représentation
partageable dans ses implications théorico-pratiques.
Ceci me conduira à parler successivement
de l'espace analytique, du transfert, des
résistances, du contre-transfert
et de l'interprétation.
Après avoir établi les paramètres
de la cure psychanalytique et envisagé
le complexe d'dipe comme son référent
essentiel, je m'appuierai sur l'idée
que, dans celle-ci, c'est la conjonction
entre le travail psychique soumis à
la compulsion de répétition
et celui qui dépend du couple régression/progression
qui est la charnière des mouvements
et de leur transformation en changements.
Je prendrai appui sur une vignette clinique
afin d'illustrer cette proposition, et
je terminerai mon exposé en proposant
de préciser ce que nous pouvons
entendre par la notion de changement en
psychanalyse.
Quelle définition peut-on donner
du processus analytique, aujourd'hui ?
Le processus analytique peut être
conçu comme étant la résultante,
chez le patient en analyse, du travail
psychique effectué en commun avec
le psychanalyste. Ce travail, issu de la
rencontre entre les deux protagonistes
de la cure (l'analysant et l'analyste),
aboutit à un travail de transformation
à deux qui va constituer, à
la fois, le ferment et la visée
de la cure.
On peut dire, à la suite d'André
Green, que "la situation analytique
est l'ensemble des éléments
compris dans la relation analytique, au
sein duquel un processus est observable
dans le temps, dont les nuds sont
constitués par le transfert et le
contre-transfert, grâce à
l'établissement et à la délimitation
du cadre analytique" (Green, 1974).
Si le concept même de processus analytique
n'appartient pas à proprement parler
au vocabulaire de Freud, il apparaît,
néanmoins, que toute son uvre
tant clinique que technique y fait, à
l'évidence, implicitement référence.
Par ailleurs, ce serait, à mon avis,
prendre le risque d'un point de vue pour
le moins restrictif si l'on ne devait n'envisager
comme seuls écrits rendant compte
de sa conception du processus que ceux
qui sont en relation directe avec la conduite
de la cure. Il semble, en effet, que l'on
puisse considérer l'ensemble de
ses articles théoriques, tant dans
leur arborescence que dans leur réticulation,
comme le témoignage de ce processus
chez Freud lui-même, processus issu
de ses interrogations constantes concernant
ce qui est au cur de la psyché
: les processus psychiques et les capacités
de transformation de la psyché.
Assez tôt dans son uvre, Freud
établit que c'est la névrose
de transfert, pierre angulaire du traitement
de la névrose, qui rend compte du
modèle implicite du processus analytique
et qui permet le travail analytique au
regard des processus psychiques qui se
développent dans la cure. Le processus
analytique peut se définir à
partir de ce que Freud propose, plus tard,
dans Remémoration, répétition
et élaboration (1914) : "Dans
le cas où le patient se borne simplement
à respecter les règles de
l'analyse, nous réussissons sûrement
à conférer à tous
les symptômes morbides une signification
de transfert nouvelle et à remplacer
sa névrose ordinaire par une névrose
de transfert dont le travail thérapeutique
va le guérir".
Ainsi, dans un premier temps, pour Freud,
le travail analytique, centré sur
la levée du refoulement et des résistances
qu'il entraîne - dans l'espoir de
faire resurgir le traumatisme, le désir
et le passé oubliés -, devient,
pour l'essentiel, un moyen qui contribue
à la reviviscence du Complexe d'dipe,
ainsi qu'à la levée de l'amnésie
infantile, c'est-à-dire un travail
de remémoration et de reliaison
psychique autour d'un passé enfoui,
susceptible d'être reconstruit. C'est
ce modèle princeps qui est, et restera,
le paradigme du modèle de travail
de la cure. Notons que,
pour Freud, ce travail de remémoration
est un travail en "après-coup"
(Nachträglich, deffered action) :
le sujet remanie "après-coup"
les événements passés,
et c'est ce remaniement qui leur confère
un sens, une efficacité (voire même
un pouvoir pathogène).
Cependant, rapidement confronté
aux "limites" du concept de névrose
de transfert, Freud, après ce qu'il
est convenu d'appeler "le tournant
des années 1920", se verra
contraint de sensiblement modifier cette
conception de la cure psychanalytique.
Ainsi, confronté aux structures
où la répétition du
refoulé s'avère être
la plus forte (comme par exemple chez l'Homme
aux loups), rendant alors impossible la
confirmation, par le patient, de la (re)construction
de l'analyste, Freud est conduit à
devoir affirmer l'existence de processus
psychiques inconscients qui n'ont plus
aucune tendance spontanée à
l'inscription psychique et au retour du
refoulé : dès lors, à
la compulsion de répétition
- qui vise à un "au-delà
du principe de plaisir" et qui souligne
l'aspect "démoniaque"
de la pulsion (Freud, 1920) -, viennent
s'adjoindre les pulsions de destruction,
force principale qui fait obstacle au déploiement
de la libido.
À partir de ce moment, pour Freud,
la représentation que l'on peut
se faire du conflit intrapsychique se déplace.
Il ne s'agit plus du conflit topique entre
inconscient, préconscient et conscient,
mais du conflit intrapsychique installé
à l'intérieur du Moi lui-même.
Ce dernier, en grande partie inconscient,
est conduit à alimenter, lui aussi,
la compulsion de répétition
(Freud, 1923).
Ainsi, là où, dans la névrose
de transfert, régnaient seulement
le désir et l'interdit, qui sont
représentables, c'est désormais
l'entropie et l'irreprésentable
qui prennent une place centrale. Au déploiement
du "sens" et au recensement des
contenus infinis de l'inconscient, ce qui
était la visée initiale de
la cure (jusque là on "décryptait"
les formations de l'inconscient), s'ajoutent
à présent les enjeux liés
à la "force" (force des
instances : le Ça, le Moi, le Surmoi,
la Réalité ; force à
l'intérieur des instances et force
entre les instances elles-mêmes).
Dès lors, même si, le projet
de la cure a toujours comme perspective
la levée des refoulements et de
l'amnésie infantile, celui-ci, dès
lors, porte plutôt sur le travail
de transformation lui-même, travail
qui détermine les conditions de
réussite ou d'échec de la
cure. Désormais, Freud ouvre la
voie aux opérations psychiques telles
que le déni, le clivage, le désaveu,
la forclusion, l'idéalisation et
la projection, qui participent aux formes
extrêmes d'un "travail du négatif"
(Green, 1993) et conduisent aux effets
de l'entropie de la pensée (l'"anti-pensée").
Son texte testamentaire, L'analyse avec
fin et l'analyse sans fin (1937), témoigne
de ses interrogations concernant les difficultés,
voire les "limites", de la méthode
et de la pratique psychanalytique, difficultés
et limites liées aux apories du
processus psychanalytique, lui-même
soumis aux apories de la vie psychique.
Dans les années qui avaient précédé
(entre 1923 et 1933), Sándor Ferenczi
avait tenté, de son côté,
de mieux cerner certains enjeux essentiels
qui sont au cur du processus analytique,
en mettant notamment l'accent sur l'importance
du fonctionnement psychique de l'analyste
en séance et la prévalence
de son contre-transfert, tout en cherchant
à donner un sens nouveau à
la régression qui permettrait de
dépasser le modèle théorique
de la reconstruction. Ces apports ont entraîné,
par la suite, une modification radicale
de la conception du "cadre" analytique,
ainsi que du "rôle" de
l'analyste dans la cure.
Après Ferenczi, d'autres modèles
ont prolongé et considérablement
enrichi ceux que Freud nous a légués,
modèles qui ont permis que s'élargisse
la conception des processus en jeu dans
l'analyse :
- d'une part, l'abord la modélisation
de la relation d'objet, relation d'objet
qui, selon les auteurs, sera comprise
dans des sens très différents
(cf., M.Klein, Balint, Spitz, Bouvet,
etc.) ;
- d'autre part, l'intérêt
pour le processus psychanalytique qui
témoignerait alors, soit :
- d'une forme d'organisation, dans
le temps de la cure, du déroulement
interne du fonctionnement psychique
du patient ;
- de l'objet de travail commun au
patient et à l'analyste, au
travers de l'étude des échanges
entre eux, et comme résultant
de ceux-ci (l'espace analytique)
;
- des liens avec le fonctionnement
mental de l'analyste et de la façon
dont l'analyste "fonctionne"
avec le patient (D.W.Winnicott) ;
- des liens directs avec le fonctionnement
mental du patient (W.R.Bion) ;
- de l'importance du cadre et de
sa capacité facilitatrice
("environnement facilitateur"
; cf., D.W.Winnicott), etc.
Autrement dit, depuis ses origines plusieurs
mouvements concernant la pratique analytique
se sont dégagés :
- Un premier mouvement qui s'attache
aux développements auxquels conduisent
les "névroses de transfert"
(conflit, inconscient, fixation, étude
du moi, mécanismes de défense,
etc.) ;
- Un deuxième mouvement qui se
dessine à l'occasion de la nécessité
de prendre en compte les cas autres
que ceux qui développent une
"névrose de transfert"
; ceux-ci conduisent les analystes à
s'intéresser aux vicissitudes
de la relation d'objet ;
- Parallèlement se développe
un intérêt pour le processus
analytique comme forme d'organisation
dans le temps de la cure du déroulement
interne des processus psychiques du
patient, ou des échanges entre
le patient et l'analyste ;
- Un autre mouvement s'attache au fonctionnement
psychique du patient (et au fonctionnement
psychique de l'analyste au regard du
fonctionnement psychique du patient),
à la fois comme possibilité
de connaissance de l'objet analytique
et comme condition du changement visé.
- Aujourd'hui, l'intérêt
se déplace sur les "situations
limites", qs. (à développer)
Les bases communes
Envisageons, à présent, ce
qui, dans la pratique au quotidien, spécifie
habituellement le processus analytique
à partir des bases communes qui
nous autorisent une représentation
partageable dans ses implications théorico-pratiques.
Même si, dans ses objets et ses éléments,
la pratique analytique telle qu'elle nous
est donnée à voir, et à
penser, est riche en oppositions et en
contradictions, tout du moins apparentes,
on ne peut néanmoins ignorer entièrement
le choix qu'impose le souci d'une consistance
pratique et d'une théorisation psychanalytique
cohérente. Force est d'admettre
que, dans la mesure où il y a une
pratique analytique identifiée comme
telle, un commun postulat de valeurs préexiste
quelque part aux systèmes explicites
particuliers. Aussi est-il nécessaire
que les analystes aient une représentation
partageable du processus analytique et
de ses implications théorico-pratiques.
Ainsi, en dépit et au delà
de sa diversité, le travail analytique
s'organise et se déploie autour
d'un certain nombre de paramètres
spécifiques à sa définition.
C'est à partir des quatre points
cardinaux que sont la névrose (psychonévrose)
de transfert, les résistances, le
contre-transfert et l'interprétation,
que s'organise le travail analytique. Mais
parlons d'abord de l'espace analytique,
lieu spécifique du développement
du / des processus analytique(s).
A. L'espace analytique
L'espace analytique est le lieu privilégié,
saturé d'affects, qui permet le
déploiement du transfert, le développement
de la névrose de transfert, et l'analyse
de celle-ci. L'espace analytique (S.Viderman,
1977) s'inscrit ainsi comme un lieu dont
la dynamique du processus s'établit
autour de la rencontre de deux imaginaires
qui organisent, de part et d'autre, des
résistances : du côté
du patient, dans le déploiement
de son transfert et l'organisation de sa
névrose de transfert, et, du côté
de l'analyste, en retour, par le biais
de son contre-transfert. Les affects issus
de la névrose de transfert ainsi
que ceux qui sont dus au contre-transfert,
bien que différents dans leur structure,
dans leur dynamique et dans leur intensité,
vont contribuer à organiser l'espace
analytique, c'est-à-dire le champ
qui rend possible le développement
d'un processus analytique.
C'est dans la mesure où l'espace
analytique est étayé par
le cadre que le déroulement du processus
qui s'y déploie peut venir, grâce
à l'interprétation, prendre
sens. Comme l'a décrit J.Bleger,
le cadre constitue un fond silencieux muet,
une constante qui permet un certain jeu
aux variables du processus (Bleger, 1967).
Il est un non-moi qui ne révèle
son existence que par défaut. Elément
organisateur qui a fonction de contenant,
il opère indépendamment de
la volonté des deux protagonistes
de la situation analytique. Au regard du
processus analytique, il s'institue comme
un élément neutre ; dans
ce sens, il est un pare-excitant qui permet
la régression topique et de ce fait,
on peut voir en lui une boussole pour le
vertex que l'on est en train d'explorer
au sein de l'espace analytique.
B. Le transfert et la névrose
(psycho-névrose) de transfert
Parler de transfert, c'est avant tout,
à la suite de Freud, parler des
transferts, au pluriel, lesquels se qualifient
habituellement soit par leur modalités
(transfert narcissique, de base, ou transfert
objectal), soit par leur valence positive
ou négative, soit par les objets
qu'ils désignent (père, mère,
frère, sur, etc.), soit par
les motions psychiques qui les animent
(tendresse, passion, érotisme, agressivité,
haine, persécution, idéalisation,
narcissisme, ambivalence, culpabilité,
etc.). À la question "Que sont
ces transferts ?", Freud répond
: "Ce sont de nouvelles éditions,
des copies des tendances et des fantasmes
qui doivent être éveillés
et rendus conscients par les progrès
de l'analyse, et dont le trait caractéristique
est de remplacer une personne antérieurement
connue par la personne du médecin"
(Freud, 1905). Néanmoins, tout en
reconnaissant que les transferts ne sont
jamais univoques, on est le plus souvent
conduit, par commodité, à
parler du transfert au singulier.
Le transfert, indispensable outil de la
cure, est à la fois un obstacle
à l'analyse et son principal instrument.
En ce sens il est, comme l'écrivait
Freud à Pfister, une "croix",
mais en même temps il est, pour le
travail analytique, une "bénédiction"
du fait que sa seule présence permet
la découverte, ainsi que la compréhension,
des fantasmes inconscients du sujet, fantasmes
organisés pendant l'enfance de celui-ci
autour de ses liens affectifs refoulés
; à la faveur de la cure psychanalytique,
ces liens, tout en se déplaçant
(se transférant) sur l'analyste,
se réactualisent dans la relation
avec celui-ci. Comme l'écrit Freud,
"le transfert, destiné à
être le plus grand obstacle de la
psychanalyse, devient son plus puissant
auxiliaire, si l'on réussit à
le deviner chaque fois et à en traduire
le sens au malade" (Freud, 1905).
Dans la situation analytique, le transfert
se déploie et s'exprime en s'organisant
en névrose de transfert, laquelle
est une maladie artificielle provoquée
par l'analyse. Cette névrose artificielle,
qui condense toute la névrose clinique,
se recentre, et se focalise, dans la relation
du sujet avec l'analyste. Moteur de l'analyse,
elle est en tant que telle, attendue et
souhaitée par l'analyste. Nouvelle
édition de la névrose clinique,
elle se constitue autour de, et dans, son
élucidation. Elle réactive
les traces mnésiques liées
au développement de la sexualité
infantile (actualisation ou réactualisation
du passé, reviviscence du Complexe
d'dipe), elle fait revivre les blessures
d'origine, les pertes d'amour, ainsi que
les sentiments douloureux d'autrefois liés
aux préjudices, aux cicatrices et
aux pertes de l'estime de soi. Comme les
transferts qui la structurent et qui l'animent,
la névrose de transfert est à
la fois source de progrès et source
de certaines résistances. Sans névrose
de transfert, et sans le processus qui
aboutit à son développement
dans les multiples figures qu'elle peut
revêtir au regard des objets signifiants
de l'enfance, il ne pourrait y avoir de
point d'appui pour l'interprétation.
C. Les résistances
Les résistances à l'analyse
font partie intégrante du processus
analytique et signent la marque de l'espace
qui structure ce processus. L'analyse des
résistances du patient, liées
aux réactions transférentielles
les plus vives et les plus démonstratives
par leur caractère répétitif
dans son histoire, ainsi que l'analyse
des opérations défensives
(contre-transfert) provoquées par
la névrose de transfert du patient,
vont, pour l'analyste, être constamment
à l'uvre dans une analyse.
Autrement dit, ce sont tout autant les
effets de la résistance du patient
que de celle de l'analyste qui, dans leurs
effets de résistance en "contre",
organisent le processus analytique, en
lien avec leurs affects respectifs.
À l'évidence, tout analyste
fonctionne avec son cortège de résistances
tempérées, sinon tempérables
: elles sont un "mal nécessaire",
autrement dit un "bien nécessaire".
Envisager les résistances de l'analyste
de manière analogue à celle
dont on pouvait, dans les premiers temps
de l'analyse, envisager le contre-transfert,
à savoir sous l'angle d'un obstacle
et non d'un outil indispensable à
l'avancée de l'analyse, paraît
aujourd'hui procéder d'un contresens,
sinon d'une incompréhension, du
processus même de l'analyse.
D. Le contre-transfert au cur
du travail de l'analyste
Le travail analytique étant un travail
à deux, il implique qu'il ne peut
se réaliser de façon satisfaisante
qu'à la condition d'une mise en
action et d'une rencontre du fonctionnement
psychique des deux protagonistes, mise
en action et rencontre qui permettent,
dans une action conjointe, d'aboutir à
l'interprétation, à l'élaboration
interprétative et à la perlaboration.
D'où l'importance pour l'analyse,
du contre-transfert de l'analyste, opération
qui pour certains précède
le transfert (M.Neyraut, 1974), et qui
se définit classiquement par l'ensemble
des réactions inconscientes de l'analyste
à la personne, et plus particulièrement
au transfert de l'analysé.
Dans son écoute du patient, l'analyste,
pris dans le vif des mouvements transférentiels
dont il est l'objet, se soumet à
un travail interne, le "travail de
contre-transfert". Ce travail, qui
l'aide à percevoir certaines difficultés
qu'il rencontre en lui à l'occasion
de l'écoute de tel ou tel matériel
(matériel qui vient toucher ses
motions pulsionnelles refoulées),
peut, en même temps, l'aider à
entendre les nuds conflictuels inconscients
auxquels se heurte le patient dans le transfert.
En mesure alors de leur donner un sens,
il les interprète et, ce faisant,
les restitue au patient. L'instrument de
travail de l'analyste n'étant autre
que lui-même, ce sont ses propres
forces pulsionnelles qui uvrent inconsciemment
dans sa dynamique contre-transférentielle
qu'il aura à "gérer"
dans l'écoute de son patient. Ceci
pose la question du devenir des fantasmes
originaires (fantasme de séduction,
fantasme de castration, fantasme de scène
primitive), dont elles sont issues, ainsi
que des théories sexuelles infantiles
qu'elles véhiculent et qui les représentent.
Ainsi le contre-transfert, "résistance
en contre" (ou "contre-résistance"),
peut-il devenir le ressort des plus fécondes
intuitions de l'analyste ; obstacle, il
est aussi à considérer comme
l'un des outils les plus précieux
pour l'analyste au travail et en travail.
E. Le travail interprétatif
L'interprétation, indispensable
complément du cadre, est l'outil
essentiel, la véritable clef de
voûte qui seule permet l'action sur
la psyché de l'analysant. Qu'elle
s'établisse au moyen des différents
modes qui vont de l'intervention à
la reconstruction, en passant par l'interprétation
de transfert (interprétation du
transfert, négatif et / ou positif,
aussi bien qu'interprétation dans
le transfert), l'interprétation
permet l'établissement de liens
entre deux, ou plusieurs, éléments
latents restés jusque là
inconscients. Reflet des processus inter
et intrapsychiques en cours, le travail
interprétatif, comme la perlaboration
qui en résulte (la Durcharbeitung),
permet que se dévoilent et se précisent
les représentations psychiques inconscientes
(les fantasmes inconscients) qui animent
ce qui se joue sur la scène analytique.
Concernant la perlaboration (working-through),
rappelons ce que Freud écrit dans
Répétition, remémoration,
élaboration : "En donnant un
nom à la résistance, on ne
la fait pas immédiatement disparaître.
Il faut laisser au patient le temps de
bien connaître cette résistance
qu'il ignorait, de l'élaborer interprétativement
(durcharbeiten), de la vaincre et de poursuivre,
malgré elle et en obéissant
à la règle analytique fondamentale,
le travail commencé" (Freud,
1914) .
Le travail interprétatif, qui crée
un "espace de jeu" (Winnicott),
à la fois, intra et interpsychique,
permet, par le biais de l'interprétation,
la levée du refoulement, la remémoration,
avec libération de l'affect, et
la représentation. L'interprétation
demeure l'instrument psychanalytique par
excellence : elle est l'essence même
du processus psychanalytique, tant du côté
de l'analyste qui la conçoit et
la formule, que du patient qui la reçoit
et l'élabore. Perlaborée,
l'interprétation permet, à
celui qui s'y soumet, l'accession à
de nouveaux niveaux de transformation et
l'ouverture à de nouveaux espaces
psychiques. Ceci lui rend possible une
meilleure écoute de ses conflits,
ainsi qu'un autre regard sur le fonctionnement
de sa psyché.
Au plus près de l'épaisseur
du préconscient et de la relation
analytique, l'interprétation peut
donner lieu à une reconstruction
qui en elle-même n'est qu'un jalon,
ou un point d'appui temporaire, qui permettent
ultérieurement de nouvelles interprétations
et l'avènement de nouvelles élaborations.
Jamais close, fruit de la rencontre analytique,
l'interprétation est au cur
du dialogue qui se tisse entre les deux
protagonistes de la cure, dialogue qui,
internalisé, peut se poursuivre
plus ou moins indéfiniment, bien
au delà de celle-ci.
Les paramètres de la cure psychanalytique
Décalques, ainsi que reflets de
l'évolution de l'intrapsychique,
les paramètres de la cure psychanalytique
sont au nombre de trois : la castration,
qui est un organisateur "normatif"
et qui renvoie au complexe d'dipe
; le deuil de la mère, lequel renvoie
à la problématique du deuil
et de la séparation ; enfin, la
menace de morcellement, qui renvoie à
la position schizo-paranoïde et aux
relations d'objet partiels. Ces trois paramètres
sont, en permanence, en interaction les
uns avec les autres, et chacun des trois
renvoie aux deux autres ; tous trois, suivant
différents gradients, renvoient
aussi bien à la relation objectale
qu'au narcissisme : ainsi, la menace de
morcellement, de fragmentation, de désintégration
porte sur la constitution de l'individualité
à travers le narcissisme. L'unité
est extérieure au sujet, elle se
situe au niveau de la mère : c'est
la mère qui a un potentialité
d'unité. Comme l'a fait remarquer
Winnicott : "le miroir, c'est la mère".
Le deuil témoigne d'un objet en
voie de totalisation, sinon totalisé.
Le deuil doit toujours être compris
dans la perspective de la perte d'un "double"
narcissique. Une fois que le Moi est unifié,
il est nécessaire de renoncer à
la mère, de se séparer d'elle,
ceci, comme la castration plus tard, est
de l'ordre du "sacrifice" ; cette
séparation, prémisse et analogon
de la castration, apparaît pour la
première fois lorsque l'enfant prend
conscience de l'existence du père
comme tiers, comme Autre qui le sépare
de la mère. Autrement dit, il existe
une sorte de "stade primitif"
de "fusion indifférenciée"
et puis à partir cette fusion apparaissent
les figures de dualité et de renversement.
Le père, avant de devenir castrateur,
est en premier lieu, et avant tout, séparateur,
puisqu'il entraîne la coupure d'avec
la mère : c'est dire que le "sacrifice"
(castration) est alors la perte du rapport
continu.
Ainsi, ce sont les mouvements psychiques,
progrédients et régrédients
(via la régression), qui viennent
mettre alternativement en jeu l'un ou l'autre
de ces paramètres, et ceci selon
les différents moments liés
aux problématiques inconscientes
qui apparaissent sur la scène psychique
et dans le champ du transfert.
Certes, à priori, les structures
qui relèvent des "névroses
de transfert" sembleraient moins concernées
par la problématique du morcellement
que les structures qui engagent des transferts
"non névrotiques", néanmoins
lequel d'entre nous, aujourd'hui, viendrait
soutenir que certaines régressions
de patients, dont l'analyse s'est organisée
et se déroule sous un registre apparemment
des plus névrotique, ne renvoient
pas à des moments de violence, d'agressivité
ou de destructivité d'une intensité
telle qu'ils apparaissent bien comme liés
à des défenses identitaires
face à des angoisses momentanées
de néantisation ou de désintégration,
reflet de zones traumatiques protégées
par des défenses "comme-si"
?
Le Complexe d'dipe : référent,
axe central et moteur de la cure
Élément structurant princeps
de la psyché, c'est le complexe
nucléaire des névroses, c'est-à-dire
le complexe d'dipe, qui est le référent,
l'axe central et le moteur de la cure.
C'est lui qui organise la conflictualité
psychique liée, chez tout sujet,
à la pulsionnalité, aux désirs
et aux identifications. Source énergétique
qui alimente le processus d'individuation,
il est au coeur de l'organisation symbolique
du complexe de castration, tout en traduisant
la double conflictualité liée
à la différence des sexes
et des générations. Expression
de la circulation des désirs et
des angoisses, situé à des
niveaux divers et intriqués de l'organisation
psychique, il couvre l'ensemble des nombreuses
positions identificatoires liées
à l'élaboration de la bisexualité
psychique. Toujours double - positif et
inversé -, le complexe d'dipe
aboutit à la double identification
masculine et féminine (Freud, 1923).
Gouvernées par le complexe de castration,
ces deux identifications ne sont pas de
force égale : l'une d'elles dominant
l'autre et la masquant plus ou moins, elles
sont à la fois complémentaires
et contradictoires
Le complexe d'dipe, qui surgit tout
au long de la vie sous les différents
modes du fonctionnement psycho-sexuel,
ne cesse d'être interrogé
et réélaboré pendant
la cure psychanalytique. Du fait des identifications
précoces à ses objets (externes
et internes), ainsi que des conflits identificatoires
liés au développement de
l'dipe, dans sa double valence positive
et inversée, le transfert se constitue
donc nécessairement selon une double
polarisation psychique sexuelle dont la
cure permet le déploiement.
Dès lors, il est clair que l'dipe
est au centre du travail de la bisexualité
dans la cure pour les deux protagonistes
de la situation analytique : le patient
comme l'analyste, lequel, en séance,
est constamment sollicité au niveau
de ses identifications inconscientes profondes,
tant par le jeu de la double régression
formelle et topique, que par la mise en
tension permanente de son activité
fantasmatique. Celle-ci est au cur
de la constitution de son "infantile",
via l'organisation et l'élaboration
de ses théories sexuelles infantiles.
Ceci implique le rôle prépondérant
des théories sexuelles infantiles
dans la constitution de la représentation
intrapsychique de la sexualité et,
plus spécifiquement, de la bisexualité.
C'est aussi dans la mesure où l'analyste
dispose d'une certaine liberté au
regard de sa fantasmatique préconsciente,
tissée à l'aune de ses théories
sexuelles infantiles, qu'il peut être
à même de pouvoir utiliser
celles-ci avec une heureuse et relative
liberté interne. Si tel est le cas,
ceci lui permet alors d'être en mesure
de s'identifier aux autres dans leur différence,
c'est-à-dire, notamment, à
l'autre sexe ainsi qu'à une psychosexualité
différente de la sienne. Cette capacité
implique qu'il ait suffisamment intégré
sa propre bisexualité et qu'il puisse
en assumer le "plein" fonctionnement.
Parfois l'analyste bute sur l'impossibilité
interne d'une entière assomption
de sa bisexualité. Si tel est le
cas, ceci entraîne alors une tache
aveugle dans la relation contre-transférentielle,
ce qui peut infléchir et altérer
le processus analytique, quand il ne l'interrompt
pas.
La cure psychanalytique et les mouvements
psychiques
Étroitement liés au développement
du travail et de l'élaboration psychique,
les mouvements psychiques mis en uvre
par la cure, ainsi que les changements
qui en résultent, désignent
deux aspects articulés, mais différents,
du processus psychanalytique, qu'ils ne
qualifient pas de la même manière.
Parler de mouvement en psychanalyse, c'est
vouloir représenter l'activité
même du psychisme, dont la particularité
est qu'il ne cesse d'être mobile
et de se mobiliser. Du fait de la solidarité
entre les instances psychiques, le mouvement
en psychanalyse implique toutes les composantes
et toutes les caractéristiques psychiques
de la topique interne du sujet. Ainsi le
mouvement désigne tout à
la fois la combinaison d'une poussée
(c'est à dire, le système
pulsionnel), d'une tendance (c'est à
dire, la sexualité chez l'homme
dans sa dimension bisexuelle), d'une phase
(c'est à dire, le diphasisme de
la sexualité et la dimension de
l'après-coup, voire le développement
du système libidinal), et d'un développement
(c'est à dire, la temporalité
du développement de l'être
humain de la naissance à l'âge
adulte).
En fonction des différents conflits
intrapsychiques et inconscients du sujet
mis en uvre dès l'instauration,
et pendant le déroulement, du processus
psychanalytique, les mouvements psychiques
se voient liés aux investissements,
à la stéréotypie ainsi
qu'à la répétition
; on parle alors de déplacement
(en ce qui concerne l'investissement),
de retour du même (en ce qui concerne
la stéréotypie des représentations),
de répétition du même,
de l'identique, voire du semblable (en
ce qui concerne l'agir).
Narcissiques ou objectaux,
les mouvements sont liés aux identifications
(mimétiques, projectives, introjectives),
aux qualifications diverses de la relation
d'objet (objet partiel, ou total ; relation
de type oral, anal, phallique ou génital)
; ils témoignent du déploiement
du système pulsionnel à travers
les différentes modalités
de l'introjection (ou de l'incorporation,
quand il y a échec de l'introjection)
et de la projection. Ils donnent lieu à
deux types de fonctionnement psychique
de nature différente et hétérogène,
dont les lignes de force sont : d'une part,
l'introjection, la négation, le
refoulement et d'autre part, terme à
terme, la projection, le déni, le
clivage et l'idéalisation.
L'articulation qui semble s'opérer
à la charnière des mouvements
et de leur transformation en changements
(l'effet de mutation des mouvements en
changements, au regard du fonctionnement
psychique), intéresse à la
fois le travail psychique soumis à
la compulsion de répétition
et celui qui dépend du couple régression/progression.
À la fois progrédients et
régrédients, les mouvements
sont ainsi - du point de vue du fonctionnement
psychique - au centre de la problématique
de la régression : l'analyse de
celle-ci permet, grâce au travail
interprétatif, la levée du
refoulement, la remémoration avec
libération de l'affect, la représentation
et la prise de conscience.
Analyser la répétition ne
s'avère possible qu'en fonction
d'un travail qui passe par la régression.
Réciproquement, c'est la régression
(formelle, topique, temporelle et libidinale)
qui induit les conditions qui rendent possibles
l'analyse de la répétition.
Du fait des limitations des activités
perceptives et motrices, ainsi que de l'établissement
du cadre - règle fondamentale, fond
silencieux de l'analyste, fréquence
des séances -, la situation de la
cure, avec les manifestations transférentielles
qu'elle induit, favorise la régression,
notamment topique. Dès lors, l'analyste
devient la personne et le lieu destiné
à recevoir le transfert de la relation
aux objets internalisés du patient,
transfert qui traduit le lien de l'enfant
dans le patient avec l'adulte qu'il est
devenu, ainsi que le lien de l'enfant aux
adultes dont il a dépendu, et donc
de l'enfant dans le patient avec ses objets
internes.
Du côté du patient, cette
situation régressive est l'objet
de désirs et de craintes : désir
de retrouver une situation de dépendance,
mais aussi angoisse associée au
relâchement de la maîtrise
sur ce qui vient de l'intérieur
et menace de l'extérieur. Associée
à certaines représentations
des mouvements d'affects et des fantasmes
qui y sont liés, c'est l'angoisse
qui devient le signe de la résistance
à cette régression.
Patrick ou le destin de certaines cicatrices
Je vais à présent tenter
d'illustrer ces propos en m'appuyant sur
le court fragment d'une cure qui a permis,
chez un homme d'une trentaine d'années,
la resexualisation de certains mouvements
identificatoires anciens aux objets du
passé, notamment à ses objet
féminins et maternels, lesquels,
à l'époque, avaient été
arrêtés dans leur déploiement,
ce qui n'avait pas été, par
la suite, sans incidence sur le développement
de son narcissisme, comme sur celui de
ses relations d'objet .
Patrick avait eu une enfance qui s'est
déroulée sous le joug de
deux traumatismes : un traumatisme précoce,
méconnu de lui sur le plan conscient,
qui a pris sa pleine dimension et son plein
sens à partir de certaines avancées
de l'analyse ; un traumatisme plus tardif,
qui a failli lui coûter la vie et
qu'il mettait en avant pour tenter d'expliquer
certaines de ses difficultés. Fils
aîné de deux enfants, le premier
traumatisme de Patrick est survenu lors
de la naissance de sa sur cadette,
alors que Patrick n'avait que onze mois
; du fait, selon ses propres dires, qu'il
a été conduit par la suite
à traiter sa sur comme une
sur "jumelle" (soulignant
bien ainsi la création d'un contre-investissement
- voire, d'un déni - grâce
à l'absence de différence
qu'il établissait ainsi), j'ai pu,
par la suite, faire l'hypothèse
qu'à l'époque, pour Patrick,
cette naissance avait entraîné
un sentiment de perte cruelle concernant
sa mère (ceci pouvait par ailleurs
donner un certain éclairage aux
angoisses dépressives pour lesquelles
il était venu, entre autres, me
trouver). Le second traumatisme, plus tardif,
a eu lieu lorsqu'il avait quatre ans :
lors d'un jeu brutal avec un cousin, il
est tombé dans une bassine d'eau
bouillante. Brûlé au 3ème
degré sur une partie importante
du corps, il a été hospitalisé
pendant plus d'un mois en chambre stérile,
sa mère restant avec lui, nuit et
jour, pendant tout le temps de son hospitalisation.
Il s'est rétabli en quelques semaines,
ce qui, au regard de l'importance de ses
brûlures et du pronostic initialement
réservé des médecins,
a "stupéfié" l'équipe
médicale qui le soignait. Nous avons
pu reconstruire, lors de l'analyse, qu'une
des raisons de son prompt rétablissement
était vraisemblablement liée
au fait qu'il avait eu, alors, le sentiment
d'avoir pu, ainsi, récupérer
sa mère. En dehors de ce traumatisme,
son enfance et son adolescence semblent
s'être déroulées sans
histoire, dans une famille provinciale
qui avait connu une certaine forme de prospérité.
Dès son adolescence, Patrick avait
tenté d'organiser une existence
qui lui donnait l'illusion d'avoir une
certaine forme de maîtrise, voire
d'emprise, sur les êtres et les choses,
afin d'éviter de se sentir en lui
les vertiges de la passivité, passivité
qu'il redoutait par dessus tout (car le
renvoyant, alors, à craindre de
se sentir "comme une femme").
De ce fait, peu assuré de lui-même
et souvent inquiet de sentir surgir en
lui un certain nombre d'émotions,
dont il ne savait jamais, à l'avance,
s'il pourrait, ou non, les contenir et
en garder la maîtrise, Patrick avait
adopté l'image de quelqu'un de provoquant,
toujours à la limite de la violence
: comme il me l'a dit maintes fois, il
voulait se "faire craindre en faisant
peur". Ceci a pu être relié,
pendant l'analyse, à la nécessité
d'extrojecter, voire de projeter sur les
autres (identification projective), dans
ces moments où il avait "peur"
de ne pas se sentir lui-même plein
d'assurance, l'épouvantable "peur"
qu'il avait pu ressentir, comme son entourage,
lors de son accident.
Le caractère sadique (sadisme anal)
de certaines de ses défenses masquaient
l'existence d'un noyau hystérique
extrêmement actif. Son hystérie,
lorsqu'elle apparaissait, conduisait cet
"écorché vif" (pour
ne pas dire "brûlé vif")
à théâtraliser et à
dramatiser parfois à l'extrême
ses relations, voire certains événements
lorsque ceux-ci le sortaient de son quotidien.
Dans ces moments, surgissait en pleine
lumière la fragilité de son
narcissisme et de ses identifications.
Le moment de la cure que je vais à
présent rapporter a été
précédé par l'analyse
d'un fantasme sexuel très actif,
auquel il faisait appel quand il se retrouvait
dans la situation d'être en train
de faire l'amour avec une partenaire (craignant
d'être "aspiré",
dans ces moments, par les sentiments passifs
liés à ses identifications
à celle-ci). Dans ces moments, Patrick
donnait libre cours à l'idée
d'assister, plein de rage et de colère,
aux relations sexuelles entre deux femmes.
Un jour, vers la fin d'une séance
toute entière consacrée aux
interrogations que soulevaient en lui son
scénario fantasmatique, lequel,
par ailleurs, le culpabilisait beaucoup,
entendant entrer la personne qui venait
pour la séance suivante, il s'exclama
: "Ah, qu'il est agréable de
savoir que c'est une fille qui me suit
!". "Une fille ?", ai-je
interrogé. La suite de ses associations
nous fit comprendre qu'il réalisait
par le biais de cette expression fantasmatique
("une fille qui le suit") un
scénario qui prolongeait celui qu'il
venait d'évoquer et qui le renvoyait
à l'évidence, comme pendant
sa petite enfance, à se retrouver
à trois : sa mère - représentée
par moi pendant la séance -, sa
sur - la "fille" qui venait
de rentrer - et lui. Je lui ai alors proposé
une interprétation concernant ce
qu'il semblait répéter dans
son scénario quand il se retrouvait
seul avec une femme : la nécessité
de maîtriser ce qu'il semblait avoir
vécu, autrefois, comme une véritable
blessure narcissique, à savoir,
assister impuissant et fasciné,
après la naissance de sa sur,
aux soins que sa mère prodiguait
à celle-ci, en s'en sentant exclu,
moments d'exclusion qui provoquaient alors
chez lui rage et violence.
Lors de la première séance
du moment de cure que je souhaite à
présent rapporter, parlant de sa
compagne, il se plaint : elle est "lourde",
dit-il ; elle est "chaude" et
cela l'inquiète. Avec elle, il se
sent devenir passif et craint d'être
alors "comme un enfant". Elle
lui évoque trop les "matrones"
de son enfance : sa mère, femme
solide, ainsi que sa grand-mère
maternelle : "c'est d'ailleurs mon
amie, me dit-il, qui prend les initiatives
pendant l'amour". Il associe alors
sur le fait qu'il est fasciné par
son ventre, ce qui l'attire et le repousse
à la fois. À ce moment, il
rapporte un rêve fait le matin même
de la séance : "Un des doigts
de sa main lui apparaît boursouflé
: il y avait une protubérance, comme
une ampoule. De celle-ci il voyait, avec
un sentiment de profond dégoût,
sortir un ver".
Il évoque alors son nouveau patron
et les sentiments admiratifs, mais très
ambivalents, qu'il éprouve, le concernant.
Cet homme, qui lui semble ambitieux, exigeant,
efficace et peu sentimental, renvoie à
Patrick l'image idéale qu'il souhaiterait
pouvoir donner de lui-même. Patrick
est récemment devenu le bras droit
de ce patron, lequel par certains aspects
lui évoque ma personne. Si, d'un
côté, il est très satisfait
de rencontrer chez celui-ci ses propres
idées concernant le travail, de
l'autre, il craint de perdre avec celui-ci,
dans son travail, une partie de son autonomie
qu'il avait acquise avec son précédent
patron.
À ce point de ses associations,
il revient sur son rêve et, notamment,
sur deux des éléments de
celui-ci, éléments qui l'intriguent
le plus : d'une part, l'ampoule- boursouflure
qui apparaît sur doigt, d'autre part
le ver qu'il en voit sortir avec répulsion
et dégoût. Il pense alors
au dégoût que provoque chez
lui les règles des femmes, ainsi
qu'au malaise dans lequel il se trouve
plongé quand il est conduit à
en rencontrer une enceinte. Les associations
qui apparaissant dès lors pendant
la séance - la boursouflure, l'ampoule,
la brûlure, le ventre, la cloque,
la grossesse ("être en cloque"),
l'"enfant-ver", les règles
- deviennent dès lors les différents
signifiants évocateurs d'un fantasme
de grossesse (à tonalité
anale), illustrant, comme autant de panneaux
indicateurs au carrefour des différents
courants pulsionnels de Patrick, ses craintes
et ses désirs, tout autant contradictoires
que complémentaires.
À la séance suivante, à
peine allongé, Patrick, très
anxieux, prononce un "merde !"
retentissant en donnant en même temps
un coup de poing dans le coussin latéral
du divan. Après un long moment de
silence, quelque peu sidéré
du fait du surgissement de sa violence
qu'il ne "prévoyait pas",
il ressort de ses associations qu'il souhaitait
pouvoir donner un coup de poing au nouveau
patron pour se libérer du sentiment
d'avoir des sentiments contradictoires
le concernant, et, au travers de lui, pouvoir
m'en donner un, pour les mêmes raisons,
à mon tour. Au regard du matériel
qui était apparu lors de la précédente
séance, j'avais eu, pour ma part,
le fantasme qu'il donnait peut être
aussi un coup de poing dans le ventre d'une
femme enceinte afin de la faire avorter.
Ceci fut partiellement confirmé
par le fait qu'il me dit, par la suite,
avoir été fort anxieux toute
la journée à l'idée
que son amie et lui avaient, la veille,
fait l'amour sans précautions.
Dès lors, il m'est apparu que l'ensemble
du matériel, dont le rêve
formait le centre, prenait alors ses véritables
dimensions transférentielles :
- le doigt boursouflé-brûlé,
ampoule-cloque, pouvait évoquer
la brûlure de ses motions transférentielles
qu'il vivait à chaque fois comme
un "écorché-vif"
;
- le ver dégoûtant qui
sort de ce doigt, véritable "ver
dans le fruit", figurait l'enfant
qu'il craint que sa compagne - et au
travers d'elle, sa propre mère
- ne désire et n'attende d'un
père ;
- le ver exprimait aussi son dégoût
et sa crainte que n'apparaissent, en
identification aux désirs de
sa mère pour son père,
ses propres désirs inavouables
de recevoir un enfant de son patron
(le nouveau, comme l'ancien), c'est
à dire, au travers d'eux, de
moi ;
- enfin, le ver représentait
la condensation de son désir
de faire un enfant à sa mère
et de ses angoisses de castration qui
en découlaient ;
- l'interjection "merde !",
qui surgit dans la séance suivante
avec le coup de poing violent sur le
coussin, pouvait dès lors être
comprise comme une défense inopérante
contre la résurgence de la représentation
du ver dégoûtant dans le
rêve (grossesse anale), mais aussi
aux sentiments dépressifs et
aux sentiments d'impuissance (rage et
colère) qui l'avaient autrefois
envahi lorsqu'il fut confronté
à la naissance de sa sur
;
- cette interjection pouvait être
aussi le rappel de sa frayeur et de
son angoisse au moment ou il s'est vu
glisser dans la bassine, lors de son
accident à quatre ans, frayeur
et angoisse qu'il ne pouvait plus désormais
évacuer, à la faveur de
l'analyse, comme autrefois.
Quelques séances plus tard, il arrive
bouleversé à sa séance
: le jour même, à l'occasion
d'un conflit dans son travail, il a réussi
à faire pleurer une secrétaire,
ceci venant s'ajouter au fait que le matin
même, il s'était querellé
avec son amie : il n'avait pas supporté
que celle-ci lui reproche son manque de
tendresse et d'affection la concernant.
Evoquant ce climat affectif conflictuel,
Patrick est alors conduit à aborder,
pour la première fois depuis le
début de son analyse, le fait qu'il
ne supportait pas, enfant, que sa mère
puisse lui manifester sa tendresse et son
attachement, allant même jusqu'à
lui en interdire, avec violence, toute
démonstration. De même, ajoute-t-il,
qu'il ne supporte pas de voir une femme
pleurer, car il craint, dans ces moments,
de s'identifier à elle, de perdre
son contrôle et de sentir surgir
en lui certains sentiments de détresse
éprouvés autrefois, et plus
particulièrement lorsqu'il a surpris
certaines femmes de son entourage, notamment
une fois sa mère, en train de pleurer.
C'est alors que Patrick m'apprendra qu'il
s'est très récemment souvenu
(levée de l'amnésie infantile)
qu'il avait entendu dire autrefois, rapporté
par sa grand-mère, que sa mère
avait pleuré pendant plusieurs jours
à l'annonce de sa seconde grossesse...
il avait à peine deux mois !
Ainsi, ce moment analytique, qui a permis
que se manifeste la crainte de ses désirs
de passivité, s'est révélé
être, par la suite, un véritable
moment mutatif dans la cure de Patrick.
La voie régressive qu'il emprunta,
à partir du rêve, fut à
l'origine d'un changement dans son fonctionnement
psychique. Ce changement lui permit la
prise de conscience de sa conflictualité
liée à la condensation entre
certains de ses fantasmes sexuels et ses
identifications inavouables à une
sexualité féminine (notamment
aux désirs sexuels de sa mère,
désirs qu'il confondait, par ailleurs,
avec les désirs de maternité
de celle-ci).
Lorsque l'enfance a été marquée,
comme pour Patrick, par une souffrance,
voire une détresse (trauma) ayant
débordé les mécanismes
défensifs, la névrose de
transfert, manifestation des effets de
la régression, peut être longtemps
retardée du fait de l'angoisse :
l'expression des mouvements pulsionnels
dans les relations extérieures et
les transferts latéraux, permettent
alors une confrontation plus rassurante
à la réalité. Une
telle défense vitale contre les
reviviscences transférentielles
peut utiliser le retournement de la violence
contre soi, mais aussi son expression sous
des formes agies, caractérielles
ou persécutoires.
La cure psychanalytique et les changements
Intimement dépendants des mouvements
de la psyché, tout en organisant
ceux-ci, les processus psychiques déterminent
les changements tout au long du déroulement
de la cure psychanalytique : ils sont au
cur du processus psychanalytique,
de sa temporalité et de sa finalité.
Comme je l'avançais plus haut, analyser
est un travail de "transformation"
à deux. Etabli à partir de
la rencontre, et de la mise en jeu, du
fonctionnement psychique des deux protagonistes
de la situation analytique, ce travail
se déploie en boucles infinies,
de manière à la fois synchronique,
et diachronique. Grâce au double
mouvement identificatoire et contre-identificatoire
de l'analyste et de l'analysant, et du
fait de l'incessant travail de reprise
et de correction des hypothèses
interprétatives formulées,
ainsi que du processus d'élaboration
et de subjectivation qu'il implique, le
travail analytique permet certains niveaux
de transformations, dont l'achèvement
demeurera à jamais asymptotique.
On peut attendre de ces changements qu'ils
permettent au patient d'étendre
sa créativité psychique,
de diminuer les effets de l'automatisme
de répétition, de donner
un ou des sens nouveau(x) à son
histoire, tout en faisant que son passé
se transforme en souvenirs.
Parler de changement en psychanalyse, peut
tout autant vouloir indiquer le changement
de sens (par exemple, la modification du
sens d'un souvenir écran), qu'indiquer
le changement de paramètre (par
exemple, l'élaboration du mythe
personnel du sujet en fonction de références
qui pourraient désigner tantôt
le père, tantôt la mère,
tantôt l'archaïque ou le primaire),
voire, encore, indiquer le changement de
mode d'investissement (par exemple, de
l'auto à l'homo et l'hétéro,
du narcissisme à la relation d'objet).
Si l'on se situe du point de vue du fonctionnement
psychique, on parle, pour l'essentiel,
de changement lorsque apparaissent - comme
effet secondaire du travail de la cure
-, des modifications au sein des différents
registres métapsychologiques (topiques,
dynamiques et économiques), modifications
qui permettent aux mouvements de liaison-déliaison-reliaison
de n'être plus soumis, de manière
identique et par trop importante, à
la compulsion de répétition.
Parler de changement, c'est donc indiquer
l'état d'aboutissement de la combinatoire
des différents mouvements complexes
de liaison-déliaison-reliaison au
sein de la cure, lesquels sont facteurs
de remaniements du sujet. Ces remaniements
sont l'aboutissement d'un travail sur l'économie
psychique du sujet lié aux modifications
d'équilibre et de répartition
des petites quantités d'énergie
mises en jeu lors des mouvements d'investissement
et de désinvestissement. Parler
de changement, c'est, enfin, envisager
la dynamique liée à la conjonction
de trois facteurs : le caractère
intemporel de l'inconscient, la temporalité
liée à la remémoration
et à l'élaboration des souvenirs,
ainsi que la temporalité propre
à l'établissement du cadre
et au déroulement de la cure.
Pour conclure
Ainsi, liés à une transformation
de la relation entre représentation
de mots et représentation de choses,
à une souplesse accrue des investissements
et des contre-investissements des différentes
instances topiques ("là où
est le ça, le moi doit advenir"),
à une modification de l'économie
du système préconscient/conscient,
à une meilleure qualification pulsionnelle
et libidinale, les changements, lorsqu'ils
s'opèrent, entraînent, chez
le sujet, un certain nombre de modifications
subjectives.
Le travail (processus) analytique donne
l'occasion au sujet de pouvoir parvenir
à un certain nombre de changements
qui lui permettent d'atteindre de nouvelles
modalités de fonctionnement psychique.
Outre le fait qu'ils contribuent à
une plus grande aptitude de celui-ci à
pouvoir "jouer" avec son espace
psychique (héritage du "trouvé/créé"
utilisé dans le jeu interrelationnel
avec l'analyste), ils viennent accroître
la liberté à la fantasmatisation
(élargissement du champ du fantasme),
et permettre une plus grande faculté
à la prise de conscience, en temps
voulu, des mouvements qui entraînent
la répétition et l'organisation
des refoulements ou des clivages (clivage
du moi, clivage de l'objet). En lui permettant
d'avoir accès à sa propre
position subjective, ces changements concerneront,
pour l'essentiel, la modification de ses
relations avec lui-même (modifier
sa capacité à pouvoir se
réapproprier son histoire, en fonction
de l'histoire psychique de ses objets internes
et de ses liens avec ceux-ci), maintenant
ainsi "en travail" la richesse
de sa vie psychique). Ce mouvement de subjectivation,
qui l'aidera à prendre conscience,
et à dépasser, certains automatismes
de répétition à l'uvre
depuis son enfance, modifiera sensiblement
le destin de ses affects et de ses représentations,
liés aux désirs qui concernent
tout à la fois ses objets primaires
et ceux de son histoire infantile. Du fait
des modifications de son rapport avec ses
pulsions, en relation avec son corps propre,
ceci permettra un assouplissement de ses
relations avec son surmoi, son idéal-du-moi,
ainsi que son moi-idéal, au regard
des exigences de ceux-ci. Cela le conduira
à accepter la différence
des sexes et des générations,
c'est à dire, à reconnaître
les limites du sexe qu'il a et l'existence
du sexe qu'il n'a pas. Conjointement il
sera conduit à accepter l'irréversibilité
du temps qui s'écoule, la réalité
de la mort, la blessure narcissique liée
à l'existence de l'inconscient,
ainsi que l'humiliation que provoque l'aspect
indomptable du Ça... C'est à
dire à accepter la castration sous
toutes ses formes, y compris celles qui
s'expriment ou se traduisent par la séparation,
et ainsi acquérir une plus grande
liberté dans sa vie pulsionnelle,
voire érotique, une plus grande
capacité à aimer, et de plus
grandes ouvertures vers la sublimation.
Il lui faudra pour cela supporter ses mouvements
dépressifs qui l'aideront à
accomplir les deuils passés et à
venir.
Ainsi, ce qui est espéré
du travail analytique c'est qu'il aboutisse
un jour à ce que la fonction analysante
de l'analyste puisse être introjectée
par le sujet en analyse, et que la fin
de l'analyse soit marquée par sa
capacité à pouvoir prendre
un certain recul vis-à-vis de lui-même,
autrement dit à pouvoir suffisamment
percevoir ses mouvements inconscients.
Thierry Bokanowski, tbokanow@aol.com
48, rue des Francs-Bourgeois, 75003 Paris,
France