Mars 2000
Dominique J. Arnoux
Transfert et contretransfert en
psychanalyse à ladolescence
« La relation avec
l'environnement, l'intégration et l'équilibre
des pulsions et des défenses d'origine
orale et anale, la dominance persistante
des processus primaires représentés par
la faim, le besoin, la peur, la forme même
et la direction de l'agressivité semblent
amener, chez l'adolescent, le retour de
formes expressives qui ont été très anciennement
constituées et que nous aurons à envisager. »
Pierre Mâle1.
Du contre-transfert
Le contre-transfert, c'est à dire tout
le fonctionnement mental de l'analyste
est évidemment fortement sollicité comme
nous le savons dans les cures mais particulièrement
à l'adolescence où la question de l'identité,
en particulier, est au centre du travail
psychique nécessaire à cet âge et donc
automatiquement au sein même de la situation
analysante. La présence et le secours du
fonctionnement mental de l'analyste (A.
Green) interviennent alors en tant qu'objet
intégrateur (M. Klein et W. Bion) et en
tant qu'environnement facilitateur (D.
W. Winnicott).
Le contretransfert est l'ensemble des réactions
inconscientes de l'analyste à la personne,
et plus particulièrement au transfert de
l'analysant. La perception inconsciente
chez l'analyste de l'inconscient du patient
est, selon Paula Heimann, beaucoup plus
fine et devance sa conception consciente
de la situation. Il s'agit pour l'analyste
de supporter les rôles que font jouer le
moi, le surmoi du patient et les objets
extérieurs que le patient lui attribue
ou projette sur lui quand il met en scène
ses conflits dans la relation analytique.
Disons que la question de l'identité se
perlabore souvent chez l'adulte quand leurs
enfants deviennent clairement génitalement
sexués et l'affichent vivement sous l'influence
de la pulsion. La tendance au rejet réciproque
est ce qu'il y a de plus courant entre
adolescents et adultes. La séparation aménagée
lors du temps de la latence peut être de
part et d'autre annulée et récusée.
Il nous faut, à nous analystes, des qualités
particulières perlaboratives face aux vécus
pulsionnels et objectaux vifs et souvent
confus, propres à nos patients adolescents
et face aux réponses familiales et sociales
qu'ils reçoivent.
Le psychanalyste ne peut poursuivre sa
tâche que s'il s'interroge avec d'autres.
En particulier pour éviter les aveuglements,
le déni et l'omnipotence.
Je postulerai ici que l'objet extérieur
qu'il représente peut réinstaller des capacités
auto-érotiques, eviter l'expulsion de la
réalité psychique, saturée de part et d'autre,
adolescent et environnement, d'un trop
de sexualisation endogène, anti-identitaire.
Ladolescence
Rappelons que Freud, en particulier dans
les Trois essais sur la théorie de la
sexualité, considèrera la puberté
comme la phase organisatrice qui, sous
le primat de la génitalité, tourne la pulsion
sexuelle autoérotique vers l'objet sexuel.
E. Jones envisagera l'adolescence comme
une période de transformation qui récapitule
l'évolution psychosexuelle des premières
années. A l'adolescence, l'émergence pulsionnelle
érotique et agressive éloigne des premiers
liens et ces séparations peuvent être vécus
comme perte d'objet et perte narcissique.
Perte de la mère refuge à la puberté ou
perte de l'investissement odipien et de
la dépendance aux parents à la seconde
phase de l'adolescence.
Du point de vue intrapsychique, l'adolescence
peut se concevoir comme une situation déterminée
d'instante pression sous l'influence de
la puissante revendication pulsionnelle,
libidinale et agressive, en quête d'un
objet exogamique dans un climat interne
de perte ou même de meurtre des objets
parentaux. Elle est un après-coup. C'est
ce que l'on sait le moins ou à quoi l'on
résiste. La tendance adultomorphe dans
la conception de l'adolescence chez les
adultes est générale.
Or cette quête de l'objet nécessite pour
advenir une appropriation corporelle et
psychique qui s'origine dans la toute première
année du développement où perception, image
du corps et sentiment d'identité se construisent
à partir des objets parentaux. C'est à
dire que c'est vraisemblablement grâce
à une régression que la sexuation génitale
s'opère, reprenant les identifications
maintenant génitalisées sur un mode ambivalent
où l'oralité primaire et l'analité font
resurgir les angoisses, la culpabilité
et la dépression.
L'adolescent et son corps : la puberté
et sa valeur de traumatisme
Le rêve d'une jeune patiente situera mieux
la profondeur du traumatisme pubertaire
lorsque l'archaïsme est au premier plan.
Cette jeune fille de quinze ans ne pouvait
plus sortir de chez elle et toute scolarité
menée au lycée lui était maintenant interdite
du fait des angoisses et de la dépression.
- «Je suis seule et je regarde, effrayée,
depuis la balustrade dans une tour noire
et haute. Je me sens petite et pourtant
j'ai bien ma taille actuelle. J'attends
et vois revenir de la ville nocturne et
éclairée ma petite chienne qui court. Ce
qui est effrayant, c'est son ventre qui
n'a plus de peau. Seulement une fine membrane
translucide qui donne le sentiment d'une
fragilité extrême et enveloppe les organes
internes. J'aurais pu croire qu'elle était
enceinte mais je devais me résoudre au
fait qu'elle était écorchée vive.»
Chez cette jeune fille l'éclatement pubertaire
est donc une véritable menace pour le moi
corporel. Son sentiment d'intégrité narcissique
est directement bouleversé au détriment
de tout plaisir de fonctionnement. La valeur
érogène des activités de maîtrise et des
activités cognitives du moi se trouvent
effacées. La membrane de délimitation entre
le moi et le non moi se trouvent fragilisée
à l'extrême devant les dangers d'intrusion.
Sa situation d'isolement dans la tour noire
soulignait pour moi la tentative de surmonter
des sentiments de panique mais en même
temps cela représentait comme une carence
de l'environnement dans la recherche d'un
refuge représenté comme inhabité. On pourrait
dire mieux : devant le bouleversement
de la puberté les objets internes ne sont
d'aucun secours chez cette jeune fille.
À l'adolescence, l'image du corps est au
service de la représentation d'une limite
protectrice. Les doutes concernant le corps
et son image se traduisent par les sentiments
d'étrangeté, les troubles de la perception
du corps telles les dysmorphophobies et
les bouffées hypocondriaques.
L'émergence soudaine de la pulsion sexuelle
réactive la crainte de menace de castration
et le sentiment de culpabilité.
Les crises d'angoisse et leurs incidents
transitoires de déréalisation ou de dépersonnalisation
sont les pertes temporaires des limites
internes et externes dues à l'irruption
traumatique des pulsions ressenties comme
étrangères.
L'utilisation prévalante des mécanismes
projectifs se laisse entrevoir grâce à
l'association fréquente avec des positions
persécutrices de type paranoïde.
L'hypocondrie par exemple, fréquente à
cet âge, apparaît comme un symptôme charnière
où «l'angoisse et les mécanismes de
défenses mis en oeuvre pour l'endiguer
trouvent à se localiser dans une lutte
contre la dépersonnalisation» comme
l'écrivent Ebtinger et Sichel en
1971.
Ce sont les données transfero-contre transférentielles
qui nous permettent de comprendre les difficultés
identitaire d'une appropriation du corps
monosexué à l'adolescence.
La possibilité d'une réappropriation psychique
du corps se fait grâce à la médiation d'un
objet transférentiel reconnu dans sa finitude.
Ce sont, particulièrement à l'adolescence,
les pulsions libidinales et agressives
elles-mêmes qui poussent à un travail de
désappropriation et d'expulsion parce que
celles-ci ne sont pas prêtes à pouvoir
être intégrées par le moi.
À partir de là, les affects et les sensations
qui envahissent la psyché semblent à l'origine
d'actes plutôt que de représentations.
Il s'agit pour les adolescents de trouver
des stratégies qui répondent à leurs préoccupations
qui prennent alors, en masse et comme automatiquement,
le corps, comme cible des projections et
des actes de maitrise.
Il peut y avoir une migration de l'énergie
pulsionnelle vers le pôle corporel. L'activité
musculaire est de contention et de fuite.
Les zones sphinctériennes sont utilisées
comme lieux de rétention plus que d'expulsion.
L'estomac même, retourné dans sa fonction
même digestive, est sphinctérisé et expulsif.
Dans le miroir le corps devient objet extérieur
scruté. Le miroir ne répond plus que selon
les logiques primitives. Dans le miroir,
le corps est objet partiel.
Quant aux représentations, il semble qu'elles
soient l'occasion d'un travail qui évoque
le clivage au sein du moi. Elles paraissent
d'aucun secours parce qu'inconscientes,
le corps s'y substituant, tant que l'analyse
ne permette son travail de liaison/déliaison/reliaison.
Le traitement est utilisé d'une manière
où l'objet dynamise tout à la fois le désir
et les défenses au sein d'une utilisation
des mouvements identifiants et projectifs,
en même temps que s'établit l'investissement
des traces mnésiques. Cette utilisation
de l'objet éloigne alors du manque dépressif
répétitif à l'origine du désespoir et des
actes compulsifs clivés des émois sous-jacents
et de la conscience du conflit lui-même
qui en sont pourtant l'origine.
Il est notable par exemple qu'après une
lutte initiale vis à vis du non-moi, ce
qui installera l'espace d'échange entre
une jeune patiente et moi furent les objets
esthétiques investis par mon regard et
offerts à son regard. Cette patiente remarqua
un jour une statuette humaine et zoomorphe
d'origine Hopi, son étrangeté lui fit exprimer
une inquiétude magique. Elle y projeta,
sur l'objet, ses propres pensées projetées
sur son corps mais là en révélant l'atmosphère
interne paranoïde particulièrement envahissante.
Le travail qui est ici travail sur les
représentations et les affects restaure
l'investissement libidinal de la pensée
et éloigne de la fuite vers le corps. Il
semble que nous sommes là relativement
proches, au sein même de l'utilisation
des séances dans leur économie des mouvements
de projection et de silence, de l'expérience
de la découverte par les patients des variations
de l'Auto-érotisme entre dynamique hypocondriaque
et procédés auto-calmants.
En 1926, dans Inhibition, symptôme,
angoisse, Freud en introduisant sa
conception de la détresse du Moi relie
la névrose actuelle et la névrose traumatique.
L'importance que va prendre à partir de
cette date la libido narcissique permet
d'envisager la libido du Moi sur son versant
négatif associé aux effets de la destructivité
interne et à ceux de la désintrication
pulsionnelle. L'économie pulsionnelle donne
une valeur reconnaissable à l'objet.
Selon A. Green2 , l'objet est à la fois contenu dans la pulsion et la
révèle et à la fois intricateur et vecteur
d'une défense contre les forces de déliaison
de la pulsion de mort. Il semble alors
que la narcissisme négatif révèle l'altération
de la valeur fonctionnelle de l'objet.
La clinique que j'envisage à l'adolescence
est vraisemblablement si bruyante du fait
de la misère d'objet à cet âge conjugué
à une fragilité du préconscient. Celui-ci
devient plus perméable des deux côtés sur
ses deux faces: conscient préconscient
et inconcient préconscient.
Freud3 en 1912, discutant la
conception de Stekel du conflit psychique
au cours d'une réunion du mercredi soir,
observe que si l'on trouve dans les névroses
des adultes des éléments combinés de troubles
psychiques et des troubles toxiques, chez
les individus juvéniles, les éléments
toxiques peuvent être rencontrés seuls,
c'est à dire n'ayant pas encore organisés
une névrose ou une psychose, par exemple
; en fait une psychisation de l'évènement.
La «toxicité», je veux dire cette notion
chez Freud, apparaît alors sous la double
influence du pubertaire et de ses remaniements
mais aussi de l'expression du négatif et
de la pulsion de mort opposée aux pulsions
d'auto-conservation.
Je propose d'avoir à l'esprit la question
du remaniement de la relation à l'objet
tel que le transfert, (mais dirions-nous
transfert ou investissement?), le révèle
dans la cure des adolescents.
Il faut considérer que, si cette misère
d'objet peut parfois se référer à des carences
réelles, elle est en rapport étroit avec
la fonction autodestructrice.
Chez les adolescents, il y a souvent une
grande capacité à la perception endopsychique
du refoulé ainsi que des formations compulsionnelles
de la pensée. Progressivement, il est souhaitable
que nous avancions grâce au lieu de l'analyse
vers une compréhension qui permet de distinguer
et d'établir le dedans et le dehors, l'intrapsychique
et l'intersubjectif.
Ainsi les abîmes de certains affects poussent
à l'autodestruction et à la desobjectalisation.
Il faut considérer de plus que le changement
que subit l'objet extérieur, dans sa perception
et une anticipation anxieuse du sujet adolescent,
révèle, parfois violemment, les pulsions
de manière inacceptable pour le moi de
l'adolescent.
Lorsqu'ils viennent nous voir, les adolescents
sont souvent en carence de projection et
la menace qui pèse sur eux est la perte
de la réalité externe et interne.
La place progressivement centrale du rêve,
dans chaque cure, se déploie à partir d'un
certain moment au cours du traitement avec
ces adolescents. C'est particulièrement
important,ici - bien que nullement spécifique
- soulignant un fait. Ce fait révéle la
qualité contenante de l'objet et de la
situation analytique et la transformation
de l'économie du fonctionnement psychique.
James Gammil4
a justement montré comment toute situation,
importante émotionnellement, doit passer
par une internalisation, y compris par
sa représentation dans la vie onirique,
pour qu'elle devienne significative pour
le Moi.
Au cours du travail psychanalytique avec
les adolescents de nombreuses figures de
substitution du Moi viennent à se découvrir.
De même, dans le cours de la cure, se tente
la reconquête du Moi au sein d'une éclosion
progressive de l'identité. Ceci est caractéristique
à l'adolescence. L'identité peut être conçue
dès lors comme placée entre substitution
et accomplissement, attribution et existence.
Peut-être, est-ce là ce que recouvre la
notion de vulnérabilité à l'adolescence.
Je parviens aujourd'hui à l'idée que l'éveil
au «processus adolescent» peut parfois
comporter en lui-même un potentiel destructeur
pour les racines mêmes de la psyché, surtout
quand l'évènement, alors traumatique, est
vécu par le Moi comme venant de l'extérieur.
C'est dire qu'il existe une force anti-narcissique
dans l'évènement pubertaire lui-même ouvrant,
comme sur un gouffre, sur une carence du
monde et nécessitant le besoin urgent d'une
latence, à moins de rencontrer la décharge,
l'automatisme, la robotisation, tous moyens
anesthésiants.
La panique d'une régression sans appui
peut bien surgir du fait de rejoindre un
état, là où conscience et perception sont
identiques, comme en équation. Sentiments
et langage peuvent revenir au pré-symbolique.
L'importance de l'appui est, ici, à souligner.
Il prend toute sa signification au sein
même des fonctions du cadre analytique.
Il y a plus investissement de la personne
de l'analyste que transfert, en tous les
cas au début des traitements. S'il y
a transfert c'est sur le processus analytique
lui-même et les capacités de liaison qu'il
implique.
J. Grotstein5 insiste, par exemple, sur l'importance de l'arrière-plan
qui est une qualité de l'objet contenant.
L'expérience du back-ground object,
objet sur lequel l'enfant peut appuyer
son dos, lui permet d'acquérir la sensation
d'un squelette et d'une solidité interne.
Nous pouvons rencontrer, à l'adolescence,
certains investissement du corps propre,
en particulier de l'arbre musculaire et
de la peau, qui évoquent une recherche
avide et excessive d'un «contenant-auto»,
une carapace, par défaut d'intégration
du contenant interne.
Ce sera, dans ces cas, seulement à mesure
que le langage de pensée (du rêve) se développera
grâce aux liaisons entre restes des représentations
internes avec les processus internes que,
peu à peu, ces processus internes seront
susceptibles de devenir perçus, reconnaissables.
Perçus, reconnus, ils pourront devenir
parexcitants. «C'est ainsi que, déjà, la
conscience s'était émancipée de sa seule
fonction d'organe du sens des perceptions
pour devenir organe des sens d'une partie
des processus de pensée», nous dit Freud6.
Le traumatisme, chez certains de ces patients,
peut avoir ravi le corps et fait chuter
dans le risque d'une atemporalité narcissique.
Ce que l'on peut alors comprendre comme
des «procédés auto-calmants», décrits par
l'école psychosomatique de Paris, recouvre
en fait une répression émotionnelle et
pulsionnelle tyrannique pour une partie
primordiale de la vie psychique: celle
de la sexuation et de l'identité.
Dans ce cas le transfert répète la nécessité
d'abandonner l'objet, ici l'analyste. La
dissociation émotionnelle, quant à elle,
vis à vis du traumatisme se travaille dans
l'éclosion d'une «folie à deux», maladie
normale, admise, encadrée et partagée.
Le psychananalyste qui s'occupe des adolescents
se trouve ainsi confronté aux cryptes narcissiques
de survie des patients de cet âge. Ceux-ci
dévoilent, peu à peu en s'en dégageant,
la contrainte identitaire plus qu'identificatoire,
sournoisement à l'ouvre, à laquelle s'ajoute
immanquablement une introjection de la
culpabilité d'un visiteur du Moi excessif,
tyrannique, le Surmoi primaire.
L'inadéquation, du fait de la restriction
des émotions et des pulsions, est à l'ouvre
dans l'expression des défenses de bien
des patients à l'adolescence. Nous pourrions,
à partir de là, être tentés de considérer
que l'environnement facilitateur a manqué
précocément à ces patients. Ceci s'exprime
transférentiellement en terme de messages
indigents et indigestes d'un passé transgénérationnel
opaque.
Nous pouvons plutôt penser que la puberté,
par exemple, met le narcissisme «à découvert»
du fait d'un vécu particulier. Celui d'un
désinvestissement par l'objet primaire
avec lequel il s'agirait de rester en liaison.
Ce qui devient un facteur d'angoisse actuelle
comparable à la position schizo-paranoïde.
La dépression et la dépressivité à l'adolescence
Les diverses symptomatologies dépressives
si courantes à l'adolescence renvoient
à un «moins» de l'énergie d'investissement.
Que cet investissement soit objectal ou
narcissique. Cette énergie peut être considérée
comme perdue. Pour l'adolescent, c'est
en revenir au sentiment d'impuissance de
l'enfant, à sa détresse qui vient du monde
psychique interne, de lui-même. Ce fait
psychique colore le monde externe d'inquiétude,
d'étrangeté, de panique et de persécution.
L'impuissance à s'aimer et à aimer abandonne
un reste aux relations: une dépouille traduite
par des comportements hetero et auto-agressifs
mal appropriés. Cela en rajoute à la blessure
d'estime du moi.
Il faut souligner ici que le déprimé interprète
et est sensible aux signes (surinvestissement
du réel). Cela explique bien des méconnaissances
voire des occultations et même des tendances
interprétatives en surface et rationnalisantes
chez ceux qui cotoient ou rencontrent des
adolescents déprimés.
Ces tendances interprétatives sur les deux
faces de la relation sont une source de
paradoxe. F. Pasche7 insistait sur le fait par exemple que «les satisfactions
d'ordre libidinal et objectal venant d'un
parent ou d'un substitut ne peuvent améliorer
l'état du déprimé, elles ne peuvent que
l'aggraver». Cela est en relation étroite
avec la fragilité de l'équilibre narcissique
du sujet déprimé et particulièrement devant
ce qui s'anticipe comme régression à l'objet.
Cet élément compte, a fortiori, quand il
s'agit d'adolescents qui, tout en pouvant
être atteint par un état dépressif, n'en
sont pas moins concernés par le travail
de la perte propre au processus inauguré
par la puberté. Cela, rajoutons-le, en
même temps que les pairs restent un point
d'ancrage et de référence au processus
lui même et un pôle identificatoire par
l'intermédiaire du groupe. Au travail de
la perte et de la séparation, chez l'adolescent
se surajoute, lorsqu'il est déprimé, la
haine pour l'objet qui peut l'entrainer,
moyennant la tendance au clivage des objets,
aux plus proches frontières de la dépersonnalisation.
Cette situation psychique en cascade va
influencer évidemment les relations avec
l'entourage familial mais aussi les tentatives
de liens amoureux.
Toutes ces considérations préliminaires
influencent le traitement.
Un traitement est toujours une relation
amorçant le transfert.
C'est encore plus le cas à l'adolescence
du fait de la résonance des effets de l'objet
sur le moi. Les relations d'objet à cet
âge sont le lit du fleuve qu'est l'adolescent
lui-même. L'adolescence, c'est la réalité
des relations et des liens réinterprétés.
La réflexion que nous menons pour comprendre
le point de vue intrapsychique de l'adolescent
et de ses relations objectales et narcissiques
a pour conséquence d'influencer techniquement
les indications de traitement et de repérer
les embûches et les leurres qui existent
au sein de la mise en place d'une relation
thérapeutique avec un adolescent plus ou
moins gravement malade.
La capacité du psychanalyste à être présent,
à se prescrire comme représentation de
soi pensant et écoutant est décisive pour
l'installation d'une relation transférentielle
pour qu'un adolescent sorte de la dépression
et devienne créatif. Il lui faut aussi
survivre à la haine d'objet présente en
l'adolescent déprimé.
La dépression sans objet fait craindre
l'acte suicidaire tandis que la dépression
gardant des représentations objectales
permet des déplacements utilisables dans
la thérapie. Le travail interprétatif en
est facilité. La reprise dans le transfert
des positions identificatoires est davantage
rendu possible.
L'indication du traitement s'appuiera sur
l'évaluation de la situation psychopathologique
de l'adolescent et sur la tolérance de
l'environnement. La visée, outre la cédation
d'une souffrance trop vive, est celle de
permettre l'établissement, le maintien
ou la reprise de la dynamique du travail
psychique dans le sens du processus adolescent.
Les psychothérapies à l'adolescence sont
réalisables. Que ce soit sous forme du
face à face individuel, de la cure psychanalytique
ou par l'intermédiaire du psychodrame analytique
qui est particulièrement indiqué à cet
âge.
Leurs indications sont nombreuses et le
plus souvent acceptées avec intérêt par
les adolescents dans mon expérience. Les
psychothérapies psychanalytiques sont
particulièrement indiquées dans les situations
qui viennent traduire des névroses et des
états-limites.
L'adolescence en analyse dès lors pourrait
être considérée comme un après coup, comme
une construction de la névrose infantile
sur fond traumatique mais aussi souvent
une transition narcissique, où l'impact
des objets est au premier plan, vers la
névrose de transfert.
La misère d'objet, dans les situations
où l'objet perdu se présente ou se perçoit
du côté de la dépression ou de la persécution,
rend en fait le sujet incapable de prévenir
l'angoisse due à l'exigence pulsionnelle.
La désertification de la pensée secourable
est du coup une conséquence considérable
des excès de la douleur. L'identification
projective, fortement sollicitée, cherchera
à «expulser» les accrétions de stimuli.
Sous l'influence de l'excès de l'identification
projective pathologique et de l'idéalisation,
le Moi peut se désintègrer du fait de la
réactualisation des clivages morcellants.
Les interactions familiales pathologiques
sont, nous pouvons le constater, fortement
réactivées à ce moment de «naissance à
soi-même» qu'est la puberté: poussée de
la réalité somatique. Si le corps, par
exemple, est attaqué via l'oralité c'est
qu'il est considéré par le Surmoi tyrannique
comme le fauteur de trouble (séparation
pathologique) et la source de l'échec à
soulager et à être soulagé (réparation
pathologique).
La cure, dans ces cas, révèle des mouvements
d'investissement qui prouvent la place
primordiale et particulière du perceptif
dans ce nouvel espace, potentiellement
intégrateur et donc inconnu jusque là.
Pourquoi? En fait, l'intégration de la
bisexualité psychique est nécessaire pour
l'expérience complète de la toute première
position odipienne à prédominance orale.
Cette intégration vient d'une élaboration
réussie de la «position dépressive8»
autour de la perte du sein. Or la communication
intérieure en rapport avec l'internalisation
du sein crée un espace intérieur qui est
le lieu des projections dans un langage
régressif. Celui des images visuelles,
des désirs et des conflits en attente d'apaisement.
C'est un tel mouvement qui est suscité
par la rencontre avec le travail analytique.
Ces perturbations adolescentes qui sont
des troubles de la génitalité renvoient
donc à des insuffisances du holding, terme
cher à D. W. Winnicott9,
c'est à dire le portage du tout-petit et
sa fonction psychique. Comment en effet
devenir soi si l'on a pas intégré, soi
et l'objet, une relation passant du même
au semblable? Et comment intégrer l'exogamie,
contemporaine de l'adolescence, si cette
dernière est annonciatrice d'un arrachement
narcissique plutôt que d'une séparation?
Ne pas pouvoir accéder aux ressources adolescentes
et donc à l'âge adulte survient par méconnaissance,
non par ruse. Au coeur de certains sujets,
ne s'est pas construit l'arrière plan d'absence
que requiert la capacité à reconnaître.
C'est alors au prix de la «répétition dans
l'investissement transférentiel» que se
développeront de nouvelles ressources se
désagrégeant du «même». Encore faut-il
toute la patience réciproque à l'éclosion
in situ de ce qui révèlera finalement l'avant-coup
d'une telle place-forte!
Il faut, par exemple, être en mesure de
supporter le désespoir impliqué par la
reconnaissance douloureuse du faux et de
la vanité des mouvements réparateurs maniaques.
Un «trop tard» ou un «à quoi bon», peut
être prononcé. Ce mouvement de désespoir
est distinct de la déception liée à l'altérité.
Le désenchantement dont il s'agit, ici
- qui est l'annonce du désenchaînement
- est bien en deçà de la déception qui,
elle, consent au disponible.
Melanie Klein10 avait compris la particularité du sens (vectorisation)
de la dépression au sein d'un clivage morcellant.
Si l'effort réparateur vise à rétablir
un «objet parfait-entier», le désir cherche
dans ce cas le contrôle sadique de l'objet
et son humiliation. La réparation peut
donc bien à son tour engager un mouvement
schizoïde et tout puissant. La lutte contre
le morcellement combinée à l'impuissance
de la réparation est de surcroît une source
d'états de mort psychique. Cette lutte,
elle-même, renforce le pôle schizoïde des
défenses.
Au sein de cette térébrante et vertigineuse
tourmente des doutes, venue du clivage
morcellant, de la méfiance et de la confusion,
surgit un discours dont l'émanation est
difficilement repérable. Ce discours est
directement prononcé par le Surmoi précoce
et omnipotent qui est le véritable épieur
d'une position aliénante. La cure s'achemine
entre idéalisation, fascination et terreur
de la perte.
Qu'est-ce qui permet l'intégration des
émotions primitives dans le sens de ce
que le processus d'adolescence requiert
pour l'acceptation d'une identité monosexuée
séparée et liant les parties infantiles
et adultes? La confusion de langues11
et l'identification à l'agresseur12,
comme nous l'apprenons avec ces jeunes
patients, substituent au contenant psychique,
des aménagements pseudo ou «comme si.».
Ceux-ci, à leur tour, poussent à l'intolérance
vis à vis des différences des sexes et
des générations.
La spoliation des capacités d'apprendre
par l'expérience émotionnelle est le miroir
d'un groupe interne aliénant. Ce groupe,
auquel parfois adhère les parents réels,
semble hanté pour chacun de ses membres
- qui sont des prolongements solidaires,
annexés et narcissiques - par le spectre
de la dépression primaire, omniprésente
en même temps que méconnue, infigurable13.
L'impasse, ainsi constituée, clôt l'univers
du sujet. Son expression en cercle se révèle
alors en économie de survie et épié.
Comment en effet un groupe, hanté par la
dépression primaire, peut-il accueillir
l'expression nécessaire de l'agressivité
primaire permettant l'intégration d'un
vrai self et de l'autonomie?
La place progressivement centrale du rêve,
dans chaque cure, se déploie à partir d'un
certain moment au cours du traitement avec
ces adolescents. C'est particulièrement
important,ici - bien que nullement spécifique
- soulignant un fait. Ce fait révéle la
qualité contenante de l'objet et de la
situation analytique et la transformation
de l'économie du fonctionnement psychique.
James Gammil14 a justement montré comment toute situation,
importante émotionnellement, doit passer
par une internalisation, y compris par
sa représentation dans la vie onirique,
pour qu'elle devienne significative pour
le Moi.
Ajoutons que l'aptitude à une riche élaboration
dans la vie onirique, comme l'écrivent
M. Fain et C. David15, « témoigne d'un contact intime
avec un objet qui s'est mis à portée du
sujet, qui s'est laissé introduire dans
son monde conceptuel ».
__________
1. P. Male, Psychothérapie du premier
âge, Paris, Puf, 1975.
2. A. Green, Le travail du négatif, Les
éditions de Minuit, 1993.
3. S. Freud, Les premiers psychanalystes,
Minutes (IV) de la Société psychanalytique
de Vienne, (24-4-1912), Gallimard 1983.
4.
Gammil J., Réflexions sur l'écoute psychanalytique
et l'écran du rêve in À partir de Melanie
Klein, Césura, Lyon, 1998.
5.
Grotstein J., Splitting and projective
identification, New York, Jason Aronson,
1981.
6.
Freud S., Les premiers psychanalystes,
Minutes (II) de la Société psychanalytique
de Vienne, Paris, Gallimard, 1978.
Freud poursuit: «Les
représentations de mot doivent avoir des
restes de qualités qui sont caractéristiques
des représentations optiques, accoustiques,
etc. sur lesquelles notre conscience est
originellement réglée.»
7. Pasche F., De la dépression, in
A partir de Freud, Payot Paris, 1969.
8.
Klein M., L'importance de la formation
du symbole dans le développement du Moi
in Essais de Psychanalyse, Paris, Payot,
1984. mais aussi Notes sur quelques
mécanismes schizoïdes in Développements
de la psychanalyse, Paris, Puf, 1966.
9.
Winnicott D. W., De la pédiatrie à la
psychanalyse, Paris, Payot, 1969.
10.
Klein M, La dépression chez lz schizophrène
in Le transfert et autres textes, Paris,
Puf, 1995.
11.
Ferenczi S., Confusion de langues entre
les adultes et l'enfant in Ouvres complètes,
IV, Paris, Payot, 1982, pp. 125-135.
12.
Freud A., Le moi et les mécanismes de
défense, Paris, Puf, 1970.
13.
Cette idée est proche de celle de «contrat
narcissique» dont parle Piera Aulagnier
dans ses travaux sur la psychose, en particulier
dans La violence de l'interprétation,
Paris, Puf, 1979.
14.
Gammil J., Réflexions sur l'écoute psychanalytique
et l'écran du rêve in À partir de Melanie
Klein, Césura, Lyon, 1998.
15.
Fain M. et David C., Aspects fonctionnels
de la vie onirique in Revue Française
de Psychanalyse, 27, Paris, Puf pp. 241-243.