Janvier 2000
B. Penot
Latence, sublimation, adolescence
Le phénomène adolescence prend son
départ manifeste de la crise pubertaire
- c'est à dire de quelque chose au niveau
de l'organisme que je propose de désigner
comme un changement de régime pulsionnel.
[1] Ici en effet le concept de pulsion
- inventé par Freud pour désigner chez
l'être humain ces forces intermédiaires
entre les énergies du corps et celles de
la psyché - est le mieux à même de rendre
compte de ce qui se passe lorsqu'un jeune
doit intégrer une énergétique pulsionnelle
nouvelle (et sexuelle) afin de devenir
lui-même ce que Freud désigne comme « un
sujet nouveau ». [2]
Or la poussée pubertaire est classiquement
précédée - disons entre sept et onze ans
- de ce que les psychanalystes ont choisi
d'appeler après Freud une période de
latence. Cette notion de mise en
latence est censée avant tout désigner
un renoncement temporaire à satisfaire
les pulsions sexuelles sur le mode direct,
c'est à dire sur le mode de la décharge.
On sait que Freud, dans une perspective
génétique du développement de l'appareil
psychique, a désigné comme période de
latence les années de la deuxième enfance
situées entre la période odipienne chaude
(vers 4-5 ans) et le réveil pubertaire
- périodes qui tendent l'une et l'autre
à la recherche d'une satisfaction-décharge
au moyen de la masturbation. La dite période
de latence intermédiaire s'avère
généralement un temps décisif pour ce qui
concerne l'acquisition de capacités sublimatoires ;
et cette conjonction - mise en latence-sublimation
- n'est guère pour nous surprendre si l'on
considère avec Freud que la sublimation
réalise justement un mode de satisfaction
pulsionnelle sans décharge, nous allons
y revenir.
Au delà de la clinique particulière à l'adolescence,
j'ai eu particulièrement l'occasion de
remarquer l'importance de ce phénomène
de latence dans des cures psychanalytiques
de patients homosexuels, hommes ou femmes ;
tant il est vrai qu'une cure psychanalytique
démarre souvent au point où s'était arrêté
pour le patient le processus transformateur
de son adolescence. Ainsi la cure de Nicole
[3] s'est soldée pour elle par une
aptitude croissante à soutenir quelque
chose de l'ordre de la tension du désir,
au travers de destins pulsionnels nouveaux
d'ordre sublimatoire ; et cette mutation
s'est longtemps effectuée au travers d'une
mise en latence
[4] de son activité sexuelle.
Chez deux autres de mes analysantes homosexuelles,
j'ai pu constater l'instauration prolongée
de ce même phénomène de latence. L'une
a pu développer ainsi une créativité artistique
importante et reconnue, tandis que son
analyse lui faisait remâcher longuement
un rapport pénible et toujours retrouvé,
du côté des hommes, avec une figure paternelle
abusive (comme chez Nicole) et peu différentiable
d'une imago de mère non-castrée. Une autre
est enfin parvenue à délaisser ses compulsions
don Juanesques (avec ses brèves décharges
orgasmiques) pour en arriver à saisir dans
la relation amoureuse ce qu'elle appelle
les couleurs différentes de l'absence,
dont elle se mit à savourer savamment et
mettre en écriture différentes qualités.
Dans la même perspective, notre pratique
d'adolescents en crise nous amène à évaluer
pour chaque cas dans quelle mesure les
investissements de la période de latence
auront tenu le coup de manière à
pouvoir se transformer au lieu d'être balayés
par le réchauffement sexuel pubertaire.
Je dirai plus précisément qu'au travers
de la tourmente de ce changement de régime
pulsionnel
[5] qui caractérise le passage pubertaire,
il va s'agir d'observer après coup dans
quelle mesure la mise en latence
de la deuxième enfance aura permis l'instauration
de sublimations vraies (pulsionnelles),
ou bien seulement la mise en place défensive
de formations réactionnelles, de contre-investissements
à caractère principalement répressif -
lesquels relèvent de la fameuse force
du moi et peuvent être comme tels facilement
balayées par la déstabilisation pubertaire.
J'en reviens maintenant à envisager ce
destin pulsionnel fondamental qu'est la
sublimation. J'annoncerai qu'elle
contribue de façon majeure à assurer aux
sujets des deux sexes une capacité accrue
de jouissance et d'accomplissement libidinal.
Elle permet aussi d'apporter quelque lumière
à la difficile question de l'objet de la
pulsion.
Freud n'a pas rédigé le quatrième volet
de sa Métapsychologie (1915) qui aurait
du - après Destins des pulsions, Le refoulement,
et L'Inconscient - traiter de cet autre
destin pulsionnel qu'est la sublimation..
Or celle-ci apporte un éclairage essentiel
pour mieux concevoir la fonction sujet.
D'abord en ce qu'elle se distingue du processus
imaginaire d'idéalisation -
de l'objet comme du moi(-idéal) ;
d'autre part (et cela Freud n'était pas
à même de l'écrire en 1915) parce que la
satisfaction pulsionnelle sans décharge
qui spécifie la réalisation sublimatoire
la situe dans l'au-delà du principe
de plaisir (1920) par lequel la fonction
sujet (sujet pulsionnel) se distingue au
mieux des fonctions défensives du moi qui
sont d'avantage au service de la réduction
des tensions et du principe de plaisir.
Concernant l'idéalisation, la clinique
adolescente permet de mesurer combien ce
mécanisme imaginaire constitue à la fois
un recours défensif et un écueil redoutable
- d'où ressort la pertinence de ne pas
confondre les registres du Moi idéal et
de l'Idéal du moi. A partir du fameux rapport
de Daniel Lagache, au milieu des années
cinquante, J. Lacan a effectué un travail
critique aujourd'hui incontournable - et
je suis toujours étonné de voir comment,
par souci d'anti-lacanisme, nombre
de collègues pourtant familiers de l'adolescence
maintiennent opiniâtrement une conceptualisation
en deçà du frayage opéré par Lacan qui
différencie formations imaginaires et opérateurs
symboliques.
Le culte des idoles dont on sait
la place qu'il occupe dans les dévotions
adolescentes, illustre bien comment ces
figures narcissiques de moi corporel idéalisé(-projeté)
s'avèrent inaptes à compenser fonctionnellement
la carence de l'opérateur symbolique interne
qu'est l'Idéal du moi. Cette question de
l'efficience interne des instances psychiques,
on peut la mesurer tout particulièrement
au symptôme de la violence produite.
Là-dessus, l'histoire de l'espèce humaine
ne montre que trop comment les pires déchaînements
de destructivité ont été précisément engendrés
par le culte des figures de l'idéal narcissique
- la Psychologie de masses de Freud
et son Malaise dans la civilisation
fournissent là-dessus des analyses
décisives.
Déjà dans Pour introduire le narcissisme
(1914), Freud pose catégoriquement que
« L'idéalisation est un processus
qui concerne l'objet et par lequel celui-ci
est agrandi et exalté psychiquement sans
que sa nature soit changée. » Il poursuit
: «Ainsi, pour autant que sublimation
désigne un processus qui concerne la pulsion
et idéalisation un processus qui concerne
l'objet, on doit maintenir les deux concepts
séparés l'un de l'autre. » Et
de conclure : « La formation d'idéal
augmente, comme nous l'avons vu, les exigences
du moi, et c'est elle qui agit le plus
fortement en faveur du refoulement ; la
sublimation représente l'issue qui permet
de satisfaire à ces exigences sans amener
le refoulement. » (p. 99)
Il nous faut maintenant considérer ce que
Freud appelle des pulsions sexuelles
inhibées quant au but, c'est à dire
quant au mode de satisfaction. Il pose
clairement que la satisfaction peut y être
effectivement atteinte, mais autrement
que par la décharge. Ce fait est essentiel
pour mieux dégager les caractéristiques
spécifiques de la solution sublimatoire.
On constate généralement que la subjectivation
gagne à s'étoffer vers la réalisation sublimatoire
où la jouissance du sujet désirant
entretient un rapport paradoxal avec ce
qu'il en est du plaisir décharge, lequel
apparaît bien plutôt marquer la limite
d'interruption, la finitude de la jouissance
en tension du sujet [6]
Cette jouissance hautement subjectivée
et sans décharge apparaît de ce fait connotée
d'un certain masochisme - comme
une forme de pâtir en même temps
que de jouir. Benno Rosenberg
[7] a bien souligné parmi nous le
rôle clé du masochisme dans le processus
même de subjectivation.
Lacan a contribué à dégager la spécificité
de cette notion de sublimation, reprenant
cette indication de Freud qu'il s'agit
d'un mode de satisfaction direct et effectif
de la pulsion ; et donc un destin
autre que les modalités de compromis engendrées
par le refoulement des représentants
pulsionnels : le retour du refoulé
producteur de symptômes névrotiques.
La sublimation n'implique pas le refoulement
mais réalise bel et bien un changement
de but de l'activité pulsionnelle en
tant que telle ; c'est en fait une
voie possible de satisfaction qu'il est
évidemment précieuse de découvrir le plus
tôt possible. Pour cela, je ne crois pas
que l'enfant soit tellement sollicité par
la répression de sa sexualité directe,
mais bien plutôt par l'immaturité nécessairement
décevante de celle-ci ; l'exemple
incitatif par l'adulte s'avèrent sans doute
plus déterminant dans ce sens que la contrainte
et les interdits. C'est ici que peut au
mieux s'éclairer la différence à établir
entre surmoi parental et idéal
du moi transmis à l'enfant et à l'adolescent :
un savoir jouir pulsionnel rendu accessible.
Il reste que ce mode de satisfaction pulsionnel
est à première vue paradoxal puisqu'il
s'effectue par d'autres voies que le but
« normal » de décharge sexuelle
de la pulsion. La question qui surgit alors
est : peut-on pour autant prétendre que
cette nouvelle satisfaction sublimatoire
n'est plus sexuelle ? Freud n'est pas sans
prêter parfois à une telle interprétation,
et nombre d'auteurs ont été séduits par
cette bonne nouvelle d'une libido qui,
de sexuelle à l'origine, serait enfin devenue
désexualisée (ouf!).
Contestable aussi apparaît la vision promue
par Mélanie Klein d'une finalité réparatrice
(imaginaire donc) de la sublimation ;
elle a toutefois le mérite de souligner
comment le sujet vise par cette activité
sublimatoire quelque chose de l'ordre d'un
objet premier perdu, dans un rapport tout
à fait archaïque au départ.
Lacan a cherché à montrer comment ce qu'il
appelle l'objet (a) visé
par l'accroche pulsionnelle doit en quelque
sorte avoir été détaché de l'autre-parent
primordial, et cela dans l'opération
même par laquelle l'enfant parvient à prendre
la mesure symbolique de son autre maternel
- ce qui rejoint en un sens la fameuse
position dépressive de Mélanie Klein.
Les objets partiels ainsi psychiquement
« détachables » représenteraient
en somme quelque chose comme un résidu
du processus de symbolisation des partenaires
premiers des frayages pulsionnels.
Mais cette origine corporelle des objets
de la satisfaction pulsionnelle va non
seulement se maintenir dans un statut d'inconscience
mais dans une quête toujours renouvelée
de représentation - c'est sans
doute cela qui fait croire à un « refoulement ».
En fait, ces obscurs objets du désir relèvent
intrinsèquement de la catégorie psychique
du réel car ils sont les inévitables
résidus du processus même de la symbolisation.
Cette qualité foncière les fait échapper
au processus imaginaire du rapport en miroir :
objets non spécularisables, ils
ne peuvent servir à la structuration imaginaire
du moi.
Ces considérations rendent compte de l'essence
du procédé qu'est l'art, en tant
que celui-ci réalise précisément l'approche
sublimatoire d'un quelque chose dont il
travaille à fabriquer un habillage imaginaire
au travers de la réalité manifeste
de l'objet produit. Dans la vie psychique,
la représentation de chose est déjà en
elle-même une métaphore imaginaire de tels
objets-chose, autre ment dit une mise en
représentation. D'où le fameux « ceci
n'est pas une pipe » !.
La production de tels objets cause (J.
Laplanche) de la vie pulsionnelle tend
à les faire entrer dans la constitution
du fantasme inconscient, sauf que dans
celui-ci, l'objet en tant que tel ne peut
jamais que tendre à coïncider avec la re-présentation
de chose mise en scène. De ce décalage,
la satisfaction sublimatoire nous donne
précisément une autre idée ; et c'est
dans ce sens que Lacan propose de la sublimation
cette définition surprenante qu'«elle
élève un objet à la dignité de la Chose.»
L'objet support de l'activité sublimatoire
est toutefois inséparable d'élaborations
imaginaires revêtant une valeur culturelle
reconnue - quoique souvent peu utilitaire.
Mais de cela, Lacan tient à souligner la
fonction de leurre par rapport à
ce qui se joue de plus fondamental, pour
le sujet, de son rapport à un objet primordial
- appelé par Freud das Ding (la
Chose) dont la pulsion poursuit inlassablement
la quête. Il faut bien remarquer ici que
c'est une difficulté de l'usage du terme
« objet » en psychanalyse
que de servir aussi à désigner le partenaire
investi dans le rapport amour-haine
- l'autre semblable lequel n'est
pourtant pas l'objet de la pulsion mais
lui sert seulement, disons, d'habitacle
pour l'incarner. Freud insiste bien dans
la deuxième partie de Pulsions et destins
(1915) sur le fait que le couple amour-haine
relève essentiellement à ses yeux d'un
investissement libidinal du registre narcissique
- l'image du corps global - assez éloigné
de l'investissement pulsionnel direct.
L'expérience clinique de ce qu'il est convenu
d'appeler les comportements psychopathiques
contribue à éclairer cette question
de l'objet obscur de la pulsion. Nous sommes
amenés en effet dans la pratique à voir
de plus en plus d'enfants et adolescents
destructeurs et même dangereux, qui donnent
l'impression de se livrer à une activité
pulsionnelle irrépressible (on sait l'effort
actuel du législateur pour s'adapter à
cette pathologie des mineurs). Je suggèrerai
que l'objet dont ces agissements réitérés
poursuivent désespérément la quête pourrait
bien être surtout la prise en mains
et le regard, voire l'écoute
de l'autre parental, bien d'avantage que
l'objet manifeste, dérisoirement contingent,
de leur cruauté. Le fait que ces jeunes
reproduisent compulsivement leurs actes
délictueux dès que l'adulte référent cesse
de les regarder ou de les tenir est évocateur
dans ce sens - comme l'est chez leurs aînés
le rôle cadre recherché de la prison (Claude
Balier). En fait, ces comportements violents
de jeunes rendent manifeste les lignes
de force médiatiques d'expression d'une
sorte de grand Autre social ; dans ce sens,
il y aurait sans doute lieu de les comprendre
comme une sorte d'interprétation sauvage
des complaisances non avouées de la génération
adulte.
C'est précisément ici que les possibilités
de réalisation sublimatoires viennent constituer
pour chacun un facteur clé. C'est l'idée
directrice de tous les professionnels intervenant
en milieu dit ouvert, pour tenter de modifier
le devenir de nombreux jeunes en danger -
travailler à leur ouvrir autant que possible
l'accès à des satisfactions pulsionnelles
constructives, créatives, et non de pure
décharge.
Il me faut revenir ici sur le fait que
pour le psychanalyste, cet enjeu des solutions
sublimatoires ne saurait être conceptualisé
qu'à partir de la prise en compte du tournant
de la pensée freudienne - de ce que
René Roussillon appelle la seconde métapsychologie,
impliquant l'Au-delà du principe de plaisir
(1920). On voit en effet que l'activité
sublimatoire tend à s'inscrire dans le
paradoxe économique qui a tant questionné
Freud à propos du masochisme(1924). Le
problème en effet est bien que le seul
principe de plaisir ne saurait en rendre
compte, pas plus que la libido - qu'on
l'appelle objectale ou narcissique. C'est
pourquoi Freud en est venu à désigner comme
pulsion de mort (terme peut-être
impropre) la pulsion de dissociation
qu'il oppose dialectiquement à éros,
principe de liaison libidinale. [8]
Concernant ce rôle nécessaire de la pulsion
de mort dans la subjectivation, Jean Laplanche
vient d'apporter une relance pour un débat
fondamental.
[9] Il situe d'avantage, en effet,
la pulsion de vie (Eros) du côté
du narcissisme, puisqu'elle tend foncièrement,
remarque-t-il, à faire de l'un ;
tandis qu'il considère la pulsion de déliaison
comme une donnée constitutive du sexuel
pulsionnel, et donc du sublimatoire. On
conçoit dans cette optique qu'une pure
culture d'éros-liaison ferait obstacle
a toute vie érotique possible (pas seulement
génitale). J'ajouterai : à toute ex-sistence
d'un sujet de désir.
Il faut mentionner enfin que Lacan en est
venu quant à lui à faire coïncider cette
pulsion de dissociation avec le fait que
l'être humain parle. Il la considère comme
spécifique de ce qu'il appelle le parlêtre,
donc inhérente au sujet humain -
ce en quoi il se positionne en rupture
avec les hypothèses biologisantes de Freud
dans son Au-delà du principe de plaisir.
On peut rapprocher cela du fait que l'enjeu
du passage latence-adolescence n'existe
guère pour les êtres sans langage.
Toujours est-il que l'aptitude à des solutions
sublimatoires s'avère un facteur décisif
dans le dépassement des enjeux mortifères
à l'adolescence. Je terminerai en illustrant
ce dernier point au travers du cas d'une
adolescente gravement menacée et que je
suis actuellement en hôpital de jour. [10]
L'enjeu décisif des capacités sublimatoires
dans le devenir de problématiques adolescentes
dramatiquement difficiles s'illustre dans
le cas de cette jeune fille, Anna, que
j'ai reçue à treize ans en hôpital de jour,
en raison de l'impossibilité où elle se
trouvait désormais de se rendre dans quelque
établissement scolaire que ce soit. Elle
s'y trouvait immédiatement saisie d'un
malaise syncopal avec vertiges ne lui laissant
d'autre possibilité que de battre en retraite
- c'est à dire, en bonne phobie scolaire,
de revenir se terrer à la maison.
L'allure hystéro-phobique de ses symptômes
ne parvenait pourtant guère à rassurer ;
car aucune stratégie contra phobique ne
permettait à cette jeune fille de contourner
son terrible handicap depuis deux ans -
période qui coïncidait, bien entendu, avec
son passage pubertaire.
Nous fumes vite confrontés à la pathologie
de son noyau familial, avec un père bel
et bien délirant, sur un mode persécutoire
très actif. Les conséquences désastreuses
sur son entourage familial des convictions
de cet homme se trouvaient certes en partie
atténuées par ses excellentes aptitudes
humoristiques et intellectuelles. Il ne
pouvait toutefois pas négocier de manière
vivable le rapport avec ses beaux parents
qu'il accusait avec véhémence d'être des
« trafiquants d'âme » et
aussi d'organes...
Sa femme, la mère d'Anna, se montrait envers
et contre tout une épouse soumise, et manifestement
séduite - réglant sans doute au travers
du délire de son mari des comptes assez
lourds avec ses parents qui l'auraient
mal traitée. Ces derniers conservaient
l'avantage d'une puissance financière,
leur donnant du poids dans l'éducation
des enfants - surtout du fait de la déchéance
professionnelle complète du père, pourtant
brillamment diplômé mais réduit à l'indigence
et recourant de plus en plus aux consolations
du vin rouge. Rien pourtant ne pouvait
entamer les pouvoirs domestiques de ce
père qui régnait littéralement sur sa femme
subjuguée et ses quatre filles.
Anna était la seconde et jouissait d'un
rapport privilégié avec son père qui disait
souvent se reconnaître d'avantage dans
les qualités intellectuelles et la force
d'âme de cette fille. L'aînée semblait
plutôt quant à elle vouloir suivre l'exemple
du grand père maternel vers des études
de chimie. Les deux petites, jumelles,
souffraient visiblement dans leur adaptation
en début d'études primaires.
Pendant deux années, une sorte d'équilibre
amiable fonctionna, avec des visites régulières
et folkloriques du père. Anna put alors
profiter remarquablement bien des activités
de l'hôpital de jour, notamment des cours
et des groupes pédagogiques qui la rendirent
bientôt à même de préparer le Brevet des
collèges. Elle inquiétait cependant l'équipe
par sa maigreur et ses tendances anorexiques.
Dans ce même sens, hystéro-anorexique,
s'inscrivait son comportement apparemment
sociable et ouvert aux autres jeunes, mais
toujours comme distancié, sans implication
affective ; ainsi participait-elle
ingénieusement en tiers (un peu
comme une duègne) aux affaires sentimentales
des autres. Avec son aspect austère et
longiligne, son zèle à s'occuper diligemment
des affaires des autres, elle faisait penser
à cette travailleuse sociale infatigable
que devint la première patiente de Freud,
Melle Bertha Pappenheim, dite Anna O. Elle
poussa la ressemblance au point d'avoir,
après sa première sortie avec un garçon,
à l'âge de quinze ans, une grossesse
nerveuse qu'elle entretint secrètement
plusieurs mois.
Cependant la tyrannie du père tendait à
s'appesantir au foyer qu'il ne quittait
plus guère, faute d'activité extérieure ;
il y exigeait une présence indéfectible
de ses filles, coupées ainsi de toute réalisation
sociale, et le moment ne put être indéfiniment
différé d'un affrontement avec lui. Nous
songions de plus en plus à déclencher une
enquête sociale sur cette famille, tout
en craignant que cela compromette la prise
en charge d'Anna. En fait, lorsqu'on proposa
une solution de foyer pour elle, le père
se leva dignement, intimant l'ordre à sa
femme et à sa fille de sortir avec lui ;
la rupture thérapeutique était consommée.
Anna avait alors seize ans, et venait de
réussir brillamment son Brevet à partir
de l'hôpital de jour ; elle avait
aussi écrit et réalisé, avec d'autres adolescents
et l'aide de l'atelier théâtre, une pièce
meurtrière - auprès de laquelle la Carmen
de Bizet semble rose.
Durant les deux années suivantes, je pus
voir Anna une seule fois en consultation.
Elle se tenait en permanence à la maison
et s'était inscrite aux cours par correspondance
pour préparer le Bac. Elle semblait capable
de s'isoler suffisamment du « cirque »
paternel pour fournir un travail régulier
et efficace. Elle ne semblait pas trop
pâtir de sa situation recluse et ses bonnes
notes la rendaient assez optimiste quant
à ses chances d'avoir le Bac. Sa sour aînée
venait par contre d'échouer dans sa tentative
de faire Pharmacie et avait dû renoncer
à sa chambre en résidence universitaire.
Mais voici qu'apparaissait sur ce point
comme une lueur dans le tunnel : il
était clair, selon Anna, que son père -
très attaché aux formes de la légalité
- allait bientôt respecter son accès à
la majorité légale (comme il l'avait fait
effectivement pour son aînée).
Dans ce qu'on peut considérer comme une
sorte d'acte manqué, étant donné ses dons,
Anna eut de mauvaises notes à son Bac Français
qu'elle présentait en candidate libre.
A l'automne qui suivit, et alors qu'elle
avait atteint la fameuse majorité, elle
nous écrivit une lettre d'appel où elle
parlait de se résigner à un CAP de la petite
enfance pour au moins gagner quelque argent
dont sa famille est dépourvue. Le contact
fut ainsi rétabli avec elle, mais elle
eut besoin de recourir à une tentative
de suicide médicamenteuse, avec hospitalisation
à la clé, ensuite de quoi, elle réintégra
sans problème notre hôpital de jour, grâce
à la sécurité sociale de sa mère (sans
doute impressionnée par le geste suicidaire),
et cette fois sans opposition de la part
du père qui semblait effectivement estimer
que son autorisation n'était plus nécessaire.
Depuis quelques mois donc, Anna a repris
intensivement ses activités avec nous et
effectue une première L. Elle semble assez
heureuse mais toujours « détachée »,
et vient d'engager à sa demande une thérapie
avec un psychanalyste - convaincue d'avoir
à assumer bientôt l'effondrement physique
et mental de son père, et sans illusion
sur le caractère puérilement immature de
sa mère.
Au travers de cette évocation succincte,
j'espère avoir fait ressortir l'impression
d'une sorte de « miracle » quant
à la remarquable qualité des investissements
sublimatoires de cette jeune fille. Ils
l'ont véritablement raccrochée à la vie,
en dépit du désastre quotidien familial.
Le paradoxe central de cette affaire est
qu'Anna montre tous les indices d'une imago
paternelle de bonne qualité ! Il semble
bien que quelque chose ait pu s'opérer
de l'introjection par cette fille de médiateurs
internes efficaces - cela précisément qu'il
y a lieu de désigner comme Idéal du moi.
En dépit des manifestations caricaturales
d'un surmoi abusif, quelque chose se serait
transmis d'une incitation sublimatoire
et d'une capacité d'investissement libidinal
permettant de bien « traiter »
certains outils culturels et créatifs.
Contrairement aux adolescents évoqués plus
haut, elle a très peu besoin de recourir
aux comblements substitutifs, idolâtriques
ou addictifs - ni non plus aux décharges
violentes mortifères. On peut certes aujourd'hui
encore être inquiets de ses aptitudes futures
à mener sa vie amoureuse ; il n'apparaît
guère qu'Anna dispose dans l'état actuel
de « solutions » lui permettant
d'accéder à des satisfactions sur le mode
génital.
Par contre, elle fait preuve au plus haut
point de ce que Winnicott appelle « la
capacité d'être seul » - capacité
pour laquelle l'aptitude aux réalisations
sublimatoires s'avère bien évidemment déterminante.
Tout à l'opposé de ce qui se passe dans
les nombreux cas de pathologies de comportement
plus ou moins destructives que nous avons
à traiter dans le même hôpital de jour.
Le contraste tient alors essentiellement
à la différence des solutions pulsionnelles
que le jeune est à même de mettre en
ouvre pour trouver des solutions personnelles
à son drame existentiel. Encore faut-il
qu'il s'agisse de solutions à même d'intégrer
la composante de pulsion dissociative dite
de mort - c'est précisément le cas de certaines
activités sublimatoires.
___________
[1] Voir Penot B.. « Invention du sujet freudien
à l'adolescence », in Adolescence,
n°26, 1995.
[2] Freud S. (1915), « Pulsions
et destins de pulsions », in Oeuvres
complètes, Puf Paris, vol. XIII, p.
173.
[3] Voir Penot B. « La passion du sujet - entre
pulsionnalité et signifiance », Rapport
au LIXème Congrès des Psychanalystes de
Langue Française, in Revue Française
de Psychanalyse, n°5, 1999, spécial
congrès.
[4] Avec Michel de M'Uzan, nous avons débatu au Séminaire de Perfectionnement
de Janvier 1998 pour déterminer si une
fin de cure ressemblait plutôt à une
adolescence ou à une latence.
[5] Au sens là encore où l'on dit
d'un moteur qu'il change de régime.
[6] Laznik-Penot M.C., « La mise
en place du concept de jouissance chez
Lacan », in RFP n°1, 1990.
[7] Rosemberg B., « Masochisme
mortifère et masochisme gardien de la vie »,
Monographie de la R..F.P. P.U.F.
Paris, 1991.
[8] Dans son rapport au congrès de 1998, Claude Smadja
parle en ces termes de la pulsion de mort
: «Il ne s'agit donc pas d'une pulsion
pour mourir, mais d'une force négative
qui ne peut être conçue qu'en dualité avec
la pulsion de vie. Il s'agit d'une paire
positif-négatif (+ / -), comme en physique. »
[9] Laplanche J., «La soi-disant pulsion
de mort : une pulsion sexuelle »,
in Adolescence n°30, p.205-225,
édit. Bayard, Paris, 1998.
[10] Il s'agit de l'hôpital de jour pour adolescents
du Cerep Montsouris, Paris XIVe.