Rencontre APA-SPP
Contribution des collègues membres de l'Association Psychanalytique d'Argentine
Dr. Julio Woscoboinik
Harcèlement social et moral du cadre
Le cadre analytique se trouve aujourd'hui bouleversé pour diverses raisons. Aux " pathologies actuelles " -à l'origine des nouveaux questionnements à l'intérieur même de la technique psychanalytique- s'ajoutent les " pathologies culturelles " conséquence d'une culture exigeant vitesse, performance et " zapping ", et les " pathologies socio-économiques " de la mondialisation contemporaine lesquelles, dans l'Argentine actuelle, sont arrivées à la limite de la " catastrophe sociale ". Cette " catastrophe sociale " affecte particulièrement la partie de la population qui s'est intéressée à la psychanalyse comme connaissance de l'âme humaine et qui l'a adoptée comme traitement psychothérapeutique.
Actuellement, plus de la moitié de la population se trouve au dessous du seuil de pauvreté, le taux très élevé du chômage ainsi que la rupture du réseau des contrats sociaux de base, entraînent une sévère fracture dans le cadre socio-professionnel.
Est-il possible de sauvegarder le cadre psychanalytique dans de telles conditions ?
Les situations socio-économiques agressent et désorganisent le psychisme. Freud, en 1930 -époque de crise sévère- évoquait " l'anesthésie affective, l'abandon de toute expectative et l'éloignement des autres comme conséquence du traumatisme social ". Il partait de sa conviction que le travail possède une grande valeur du point de vue de l'économie de la libido. " Aucune autre technique de conduite vitale n'attache l'individu plus solidement à la réalité que le travail
La possibilité de transférer les composants narcissiques, agressifs, voire érotiques de la libido dans le travail professionnel et les relations sociales qu'il implique, donne à ce dernier une valeur qui ne le cède en rien à celle qui lui confère le fait d'être indispensable à l'individu pour maintenir et justifier son existence au sein de la société ".
Nous allons nous centrer sur ce dernier point : les différents types de harcèlement que subissent le patient et le thérapeute et, par conséquent, la relation analytique dans ces circonstances d'une gravité extrême.
" Selon une étude de l'Université d'Alcala de Hanares, un million et demi d'espagnols sont victimes de harcèlement moral dans leur lieu de travail. Cet harcèlement moral produit un dommage qui tue silencieusement. De la même façon que le tortionnaire maltraite sa victime sans laisser aucune blessure apparente, celui qui harcèle moralement est capable de maltraiter sans laisser aucune trace ", écrit Juan José Millas dans le journal " El Pais " d'Espagne.
Mais pour invisibles qu'elles soient, ces traces n'en ont pas moins des conséquences d'une gravité extrême.
Ce type de harcèlement envahit l'espace thérapeutique. L'aliénation des employés exigée actuellement par les entreprises, persécutés qu'ils sont par la crainte du licenciement, modifie les niveaux possibles de disponibilité de temps et d'un espace propres. Et il y a aussi l'espace psychique pour la réflexion. On constate un transfert répété et fréquent des difficultés professionnelles dans le cadre de la cure : d'être présent les jours indiqués, aux heures établies, de pouvoir payer les honoraires convenus
avec toute l'inquiétude que ceci représente.
L'analyste, tout à la fois solidaire de son patient et dépendant de son travail, est contraint à une souplesse forcée : il doit accepter que les règles de base du cadre soient transgressées tout en partageant contre-transferentiellement la situation extrêmement difficile que vit le patient.
Voici une vignette clinique dans laquelle vont sûrement se reconnaître nombre de mes collègues : Maria José est employée à un poste important au sein d'une compagnie d'assurances " prestigieuse " dans notre milieu. Le cadre tel qu'il avait été établi (deux séances hebdomadaires et des horaires compatibles avec le travail) a pu être respecté pendant deux ans. Les vicissitudes du cadre ont pu être travailles à l'intérieur même du cadre d'un point de vue psychanalytique. Mais depuis deux ans tout a été bouleversé : la pression qu'elle subit face aux menaces cachées et manifestes de licenciement ont transformé sa journée de travail en un véritable pandémonium sans limite ni horaire établis. Et avec une baisse considérable de son salaire. Toute sa vie s'en est trouvée transformée. Le traitement et le cadre aussi.
Comment neutraliser des circonstances aussi maltraitantes du cadre analytique ? Comment protéger la relation analytique -le cadre- de la manipulation psychologique du pouvoir ? Comment protéger l'espace d'investigation psychanalytique et, surtout, d'aide à la personne qui souffre ? Comment protéger nos patients ?
Tel est le grand défi d'aujourd'hui.
Deux personnalités de la psychanalyse, très précieuses de par leur théorie et de leur éthique, se présentent à notre esprit :
- Tout d'abord Donald Winnicott, dont la pratique s'est développée avec une liberté créatrice quant à l'établissement du cadre s'adaptant aux différentes situations de chaque patient, ce qui lui a valu des critiques et des oppositions dans les milieux psychanalytiques.
- Ensuite, Didier Anzieu qui proposait dans certaines circonstances, non pas à cause du milieu social mais pour des raisons intrinsèques au traitement lui-même, la nécessité d'une " méta-communication " avec le patient face-à-face pour mieux préparer la communication thérapeutique.
Il s'agit donc de rendre consciente cette vérité pour nous et pour le patient et en même temps s'adapter sans pour autant cesser de se battre pour que ça change.
Comme toute réalité cruelle, celle-ci doit réveiller la créativité. Pour cela il est nécessaire d'étudier librement, de réfléchir en groupe et de créer des réseaux de contention institutionnels.
Voilà notre grand défi en Argentine aujourd'hui.