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Rencontre APA-SPP
Contribution des collègues membres de l'Association Psychanalytique d'Argentine

Alcira Mariam Alizade (Septembre 2002)
La frontière, métaphore géographique pour penser la psychanalyse

La psychanalyse a choisi une métaphore géographique - les frontières - pour penser à certains aspects de sa praxis actuelle. Le mot ¨frontière¨fait allusion au travail de la psychanalyse dans une zone considerée comme confin, bord, ligne divisoire. Si la limite définit ce qui est fini (Abbagnano 1996,p. 569), la frontière définit un espace entre deux ou entre plusieurs territoires psychiques.

Les deux éléments constituants d´une métaphore sont: le transfert de sens et la substitution analogique(1). Les frontières introduisent un sens spatial, géographique, topologique. Elles marquent le déplacement du travail analytique vers des endroits limitrophes, adjacents.

Des frontières privés ont toujours existé, bâties par l´ensemble des résistances de l´analyste, ses points aveugles et les incompatibilités entre l´analyste et son patient. Les frontières qui tiennent aujourd´hui en éveil la psychanalyse sont les frontières psychopathologiques en interdépendance avec les frontières de l´efficacité. Elles occupent des régions parfois aux confins de l´inconscient (zones inaccesibles), dans des espaces irrépresentables, limites de la cure, limites à l´analysabilité, limites de la pathologie.

La psychanalyse considère également les frontières du cadre où s´organisent divers ré-encadrements et ruptures du cadre. La psychanalyse groupale ou familiale, les traitements combinés, le psychodrame, la non- acceptation de la part du patient du cadre proposé par l´analyste, produisent des situations cliniques qui conduisent à l´analyste a des frontières différentes. Elles exigent de lui souvent une créativité en état d´urgence clinique

Il faut aussi considerer les frontières de l´histoire où s´inscrivent les événements temporels et ses conséquences psychiques..

Les frontières ne sont pas fixes, elles changent fréquemment grâce aux progrès scientifiques et aux conquêtes des territoires voisins. Il s´agit souvent d´une zone mixte où des élements appartenant à deux ou plusieurs régions s´influencent et subissent un travail d´interaction réciproque.

La psychanalyse explore actuellement les zones de frontières, tantôt celles voisines à autres disciplines comme celles où ont lieu différentes formes de psychothérapie et différents systèmes de guérison psychique.
Son intêret - mu par la pulsion de savoir et le besoin de répondre aux formes actuelles de présentation des patients- la conduit à explorer la portée de l´instrument psychanalytique.

La frontière institue un espace d´essai, un laboratoire de recherche où se déroulent des operatoires inédites, non conventionnelles. Le psychanalyste, muni de son instrument et soutenu par le cadre interne (Alizade 2002), parcourt cette frange qui est régie par deux fonctions principales: l´artistique (créative) et l´artisanale. L´art propre à chaque professionnel dirige le parcours aventurier du traitement en zone de fontière.

La fonction artisanale implique une oeuvre thérapeutique conjointe, unique, qui pourrait même ne pas avoir besoin de la création de nouveaux paradigmes mais qui devrait reformuler avec rigueur certains élements de la théorie de la technique à la lumière de la nouvelle praxis.(2)

Engagés dans un travail artisanal, les psychanalystes afrontent des cas atypiques dans le but de faire de la recherche, de travailler, de trouver la forme de guérir -ou du moins de soulager- les patients.

Le travail de frontière impose de nouvelles réalités à la psychanalyse et met à l´oeuvre des essais divers pour aborder ces réalités et des experimentations interpretatives. Cet artisanat demande un deuxième temps de formalisation et théorisation dans le but de pouvoir les instituer en tant qu´extensions, neocréations ou pseudopodes de la psychoanalyse.

La dimension plurielle de la psychanalyse diversifiée (Wainrib 2002) mène à construire de nouveaux modèles qui, sans ébranler le corps central de notre discipline, lui imposent de nouveaux chemins, en grande partie encore inconnus.

En tant que langue vivante, la Psychoanalyse incorpore nouvelles formes et expressions et laisse tomber d´autres au fur et à mesure qu´elles perdent actualité.

Souvent travailler aux frontières de la psychoanalyse veut dire travailler là où la psychanalyse perd presque son nom . Le mot presque soutient le projet d´expansion de la psychanalyse sans porter atteinte à sa rigueur. A la manière de la pulsion - limite entre le psychique et le somatique- la frontière marque une limite - entre la psychanalyse traditionelle et une psychanalyse qui, même en se posant sous des formes nouvelles, se mantient fidèle à elle-même.

Le psychanalyste devra construire, à mesure qu´il approfondit son travail, des notions de métapsychologie de frontière. Il pourra même en certains cas jouer un rôle actif, non pas comme récepteur de patients mais comme émiseur en acte. Ceci veut dire qu´il se dirigera vers des personnes atteintes de diverses pathologies ou problématiques dans un but d´écoute et de recherche (transexuels, transvestis, prostitués, enfants de la rue, abus sexuel, délinquants, etc.)

La psychanalyse circule entre le Scylla d´un ancrage rigide aux origines, où de nos jours dans notre milieu on trouve peu de patients, et le Carybde d´un ¨n´importe quoi¨ sous le nom d´une soi-disante psychoanalyse frauduleuse.

Il devient prioritaire de formaliser des contrats de travail analytiques qui, malgré les modifications qui puissent y avoir été introduites, puissent démontrer leur appartenance au champ de la psychoanalyse. Ce procédé permettra la construction d´un système de symboles régis par des règles operatoires et des axiomes qui transformeront sans déformer les postulats de base de la praxis analytique.
La psychanalyse élargira ainsi son spectre d´intervention clinique sans perdre la souveraineté de son champ.

Le futur de la psychanalyse exige cette tâche.
La frontière devient une métaphore prospective. En même temps qu´elle invite à faire de la recherche, elle installe un défi.


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Bibliographie

Abbagnano (1996) Dictionnaire de Philosophie. Mexique. Fondo de Cultura Económica.

Alizade,A.M. (2002) ¨ Le cadre interne¨. Presenté á la rencontre APA-SPP, Paris, février 2002.

Bleichmar,H. (1976) Introduction à l´Etude des Perversions. Buenos Aires, Helguero Editores.

Ferrater Mora (1999) Dictionnaire de Philosophie. Barcelone. Editorial Ariel, T I.

Wainrib, S.(2002) Commentaire on-line au papier ¨Le cadre interne¨.


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Notes

(1) Voir le développement de l´idée de métaphore dans le texte de H. Bleichmar (1976) ¨Introduction à l´Ëtude des Perversions¨. Buenos Aires, Helguero Editores, p. 69 et suivantes.

(2) J´ai trouvé des échos de ces idées chez le philosophe espagnol Gustavo Bueno, cité para Ferrater Mora (1999, p.557). Il écrit à ce propos:¨Bueno indique que la science, ou n´importe quelle branche de la science, ne surgit pas de la découverte d´un contexte complétement nouveau, mais est en continuité avec une situation antérieure. Cette situation n´est pas, cependant, celle d´une structure théorique qui se lie à une autre moyennant une dérivation des concepts mais une situation concrète, qui inclut en premier lieu des opérations artisanales.