Rencontre APA-SPP
Le cadre en psychanalyse
Judith Goldschmidt,
secrétaire actuelle du Département de
Psychosomatique de l'APA
L'apport de S. et C. Botella se place dans la perspective
d'une psychanalyse de vision nécessairement
élargie à cause des caractéristiques
de l'actualité contemporaine et les nouvelles
situations (ou l'objet de nouveaux regards) qu'elle
convoque. Les auteurs soulignent cette perspective
lorsqu'ils font allusion à l'insuffisance d'
"une conception psychanalytique linéaire
réversible régression - progression
au sein des systèmes de représentations
reliés..." , conception qui ne suffit
plus lorsqu'il s'agit de patients auxquels on ne peut
pas toujours supposer l'existence du "mécanisme
du refoulement et le retour du refoulé."
A partir de là ils s'ouvrent vers une perception
plus subtile des communications qui procèdent
1) de l'analysant, 2) de l'information qui provient
de l'analyste en connexion avec sa propre capacité
de régrédience et 3) du lieu où
les points antérieurs se joignent pour permettre
une meilleure compréhension de ce qui se déroule
à l'intérieur du champ analytique. Du
côté de l'analysant ils observent parfois,
comme résultat d'une hausse de la tension intolérable
, une tendance régrédiente qui pousse
vers une solution hallucinatoire. Ils la considèrent
comme une situation proche de celle de la névrose
actuelle, mais elle ne prend de celle-ci que sa caractéristique
de décharge de tension à travers une
voie plus immédiate puisque, loin de produire
un court-circuit avec le psychisme, comme c'est le
cas pour les névroses actuelles (Freud : "Sur
le sens de séparer de la neurasthénie
un certain syndrome au titre de névrose d'angoisse"
), elle opère à l'intérieur de
celui-ci. C'est en quoi réside son originalité.
Le prix à payer est la confusion momentanée
entre perception et représentation. La conception
d'un processus régrédient qui conduit
vers une issue perceptive hallucinatoire semblerait
renvoyer directement aux développements de
A. Green dans sa théorie de la représentation
généralisée. Une telle théorie
est, quant à elle, le résultat des efforts
de Green pour comprendre certains aspects de la seconde
topique freudienne. En 1923 Freud remplace l'inconscient
par le ça habité par les pulsions. Il
ne fait plus allusion aux représentations qui
jusqu'alors avaient fait incontestablement partie
du traitement psychanalytique. Comment se représenter
cet état de chose au niveau théorique
et clinique? A. Green apporte pour cela son explication
au sujet de comment il comprend, lui, le concept de
représentant psychique de la pulsion. Il s'agirait
d'un premier stade de l'excitation endosomatique qui
a traversé la barrière somato-psychique,
stade originaire de la pulsion dans lequel il n'y
a pas encore eu d'union à une image liée
à l'histoire de la satisfaction du besoin afin
de créer , comme fruit de cette union, la représentation
de chose qui, en poursuivant son trajet progrédient
, donnera lieu à la représentation de
mot, à la communication verbale avec l'objet
et avec le monde. Ce que proposent S. et C. Botella,
c'est un court-circuit de ce processus (qu'ils appellent
la voie courte ) dans lequel le représentant
psychique de la pulsion trouve une voie de décharge
immédiate en s'unissant, non pas à une
représentation imaginaire, mais à un
élément de l'environnement relationnel
( stimulé par le transfert), en débouchant
sur une perception fortement chargée d'éléments
hallucinatoires. Les résultats du processus
régrédient apparaîtraient à
l'intérieur de la séance analytique
à travers des "accidents dans le courant
de la pensée" ou comme des pensées
exprimées à travers une figurabilité
hallucinatoire. Voilà une première difficulté.
Comment pourrait-on reconnaître un produit de
la voie régrédiente perceptive sans
risquer de le confondre avec un élément
inconscient de la résistance transférentielle?
Freud nous dit, dans son article "Sur la dynamique
du transfert" : "Les motions inconscientes
ne veulent pas être éveillées,
comme le souhaite la cure, elles aspirent plutôt
à se reproduire en consonance avec l'atemporalité
et la capacité hallucinatoire de l'inconscient.
Comme dans le rêve, le malade attribue une condition
de présent et une réalité objective
aux résultats de l'éveil de ses motions
inconscientes." Le grand mérite de S.
et C. Botella consiste à avoir souligné
un processus qui est présent dans toute les
cures analytiques. Un processus qui se défile
facilement de par sa nature même et du fait
qu'il tend à être rapidement ignoré
par les mêmes forces qui impulsent la cure.
Les mêmes étapes qui tendent à
inclure ces événements dans le réseau
représentationnel en favorisant leur liaison
et leur cohérence , conspireraient contre une
connaissance plus approfondie du psychisme de l'analysant
si une telle inclusion est encouragée d'une
manière trop rapide. Dans ce sens, la tendance
vers le processus progrédient s'élèverait
comme une défense face à la disruption
qui envahit son terrain. Les auteurs incluent dans
le système défensif anti-régrédient
le contre-transfert de l'analyste comme un instrument
en faveur de la tranquillité fournie par des
schèmes préexistants. Une nouvelle question
se pose ici : ces expériences "en double"
seraient-elles possibles sans "l'obstacle du
contre-transfert"? Il est donc indispensable
de se demander de quelle conception du contre-transfert
partent les auteurs. Ils sembleraient être d'accord
avec la définition de L. Urtubey, pour qui
le contre-transfert est un travail progrédient
, qui va dans la direction contraire à la direction
du rêve : le rêve produit des condensations,
des déplacements , etc., que le contre-transfert
essaie de démonter. De ce point de vue, le
contre-transfert ne pourrait jamais saisir le perceptif-hallucinatoire
à travers un travail du même ordre. Si
l'on part, par contre, d'une définition plus
large, comme celle de J. Guillaumin qui considère
l'ensemble transfert-contretransfert comme une amalgame
qui naît dans le vif du cadre psychanalytique
qui ne pourra se différencier que dans le déroulement
de la cure, nous obtenons une perspective différente.
Guillaumin considère que l' objectif de la
tâche est celui de transformer en psychique
(seelich machen) ce qui provient du corps et de la
perception extérieure. Tâche qui aura
tendance à demeurer incomplète puisque,
de par ses caractéristiques intrinsèques
, elle produira des "contrebandes" en provenance
de l'un et de l'autre, dont la tendance sera celle
d'être méconnue par tous les deux en
contribuant, cependant, à la provision de l'énergie
du processus. Le contre-transfert ainsi considéré
, avec son partenaire inséparable , le transfert,
deviendrait le cadre naturel à l'intérieur
duquel se déroulerait le "travail en double"
décrit par les auteurs, description qui permettrait
de donner une nouvelle perspective aux "contrebandiers"
de Guillaumin. De telles propositions sont très
attrayantes car elles élargissent la vision
psychanalytique et la dirigent vers des terrains non
explorés. Comme n'importe quelle proposition
innovatrice, elles ouvrent la porte à de multiples
questions dont la réponse est encore difficile.
Dr. Norberto
Marucco (APA)
Je voudrais d'abord spécifier mes points d'accord
avec ce travail profond et intéressant , et
ensuite, si les conditions de brièveté
le permettent, j'essaierai de signaler quelques positions
un peu divergentes. Mais je dois dire, qu'en lignes
générales , je suis d'accord avec les
idées exprimées dans cet article, ce
qui d'ailleurs n'est pas étonnant étant
donnée l'affinité de pensée qui
m'unit à ses auteurs depuis longtemps. Le premier
point d'accord porte sur l'importance du divan et
l'exclusion du regard avec l'analyste dans la clinique
psychanalytique. Il ne s'agit en aucun cas de faire
une critique du face à face, mais ce que je
tiens absolument à dire c'est que, pour moi,
la psychanalyse ne se définit pas tant par
le nombre de séances comme par la position
allongée et par le fait de ne pas voir l'analyste,
ce qui génère deux champs dans le même
champ analytique: celui du patient, avec son processus
regrédient et progrédiant exprimé
par l'association libre, et celui de l'analyste, avec
son état d'attention flottante. Le thème
de la fréquence des séances fait allusion
plus directement au problème de la temporalité
en psychanalyse, et je crois qu'il mériterais
un chapitre à part pour la discussion. L'autre
aspect qu'il m'intéresse de souligner c'est
l'emphase de César et Sara Botella sur leur
position; emphase qui glisse inévitablement
de la position illuminant le champ de l'analysé
à la position illuminant le champ de l'analyste.
Il n'est plus question ici d'un analyste miroir, qui
dévoile à partir de sa position de neutralité
absolue ce qui arrive dans le champ de l'analysant,
mais d'un analyste qui, à partir d'une position
d'engagement avec lui-même , et avec les phénomènes
qui ont lieu à l'intérieur de lui, tente
aussi de dévoiler chez le patient, ce qui n'est
pas représenté. À cet égard
, je me sens obligé de signaler mon accord
avec le plus haut degré de "responsabilité"
que cette attitude de l'analyste implique comparée
avec une position plus neutre et abstinente de l'analyste
seulement comme miroir. L'autre point d'accord réside
dans le fait que la position allongée et la
non perception de l'analyste nourrissent dans ce chemin
regrédient , deux formes de fonctionnement
psychique. Celui lié à la représentation
, à ce qui est représenté mais
clivé par le refoulement et qui fait retour
dans les souvenirs oubliés , ou bien dans la
névrose de transfert qui sera déployé
dans le domaine de l'analyse; et cet autre, que vous
appelez diurne et nocturne, qui mène à
la voie hallucinatoire, et qui se trouve au-delà
de la représentation en paroles. Bien que le
modèle de la première topique représente
, comme vous le dites très bien, le modèle
du rêve , et que le travail clinique se développe
, grâce au divan et à l'inhibition motrice,
dans l'analyse des signifiants apportés par
l'association libre, "Constructions en Psychanalyse"
(sur lequel je coïncide , avec les auteurs, qu'il
s'agit d'un texte fondamental) ouvre un autre champ,
qui est celui du champ hallucinatoire, de ce qu'il
n'est pas possible de remémorer et qui réapparaît
dans ce que Freud a appelé névrose de
destin. Et à ce point que se présente
un éventail de points particuliers qui me manquent
dans le texte. Il me manque, par exemple, de savoir
quelle est l'importance que vous accordez à
l' agieren à l'intérieur de la théorie
psychanalytique, à ce fait décrit par
Freud en 1914 et repris plus tard en 1920 dans "Au
delà du principe du plaisir" , qui est
la transformation en acte de ce dont il n'est pas
possible de se souvenir. Cet acte, qui se produit
aussi dans le champ analytique, cette compulsion à
la répétition qui se trouve au delà
du principe de plaisir, ces traces mnésiques
que j'ai nommées "ingouvernables",
requièrent un analyste dans une position contre
transférentielle particulièrement importante
et consistante qui aille au delà de l'attention
flottante. La possibilité de donner de la figurabilité
, pour employer vos mots, et à laquelle j'ajouterais
comme la possibilité d'employer la vía
de porre, de construire, et non pas seulement d'interpréter
, ce qui n'est pas représenté , constitue
une exigence de plus pour l'analyste. Il s'agirait
d'un type de contre-transfert défini par Green
comme plus imaginatif et, d'autre part, proche du
concept de champ des Baranger, et très proche
également du concept de chimère de Michel
de M'Uzan. Mais la construction a besoin d'une confirmation
de la part du patient, exprimée quelques fois
dans des fragments de rêve , ou par des souvenirs
ou des expressions dans le transfert. Je pense qu'il
apparaît ici une caractéristique particulière
qui marquera dorénavant un nouveau chemin pour
la psychanalyse freudienne: le thème de la
conviction. Freud attribue la même valeur du
souvenir à la conviction du patient concernant
la vérité de l'énoncé
de l'analyste, et la figuration que l'analyste lui
donne. Ainsi, il inclut un autre chemin pour le souvenir
et la remémoration qui est donné par
la conviction, et qui devient, pour le patient, la
seule explication possible de ce qui se passe dans
sa vie. Mais le thème de la conviction nous
rapproche, malheureusement, à la "fin",
d' un problème des débuts. Dans quelle
mesure cette conviction ne serait-elle pas le produit
du pouvoir de suggestion de l'analyste? D'où
la nécessité de formuler et de développer
une métapsychologie de la conviction; thème
auquel j'assigne une grande importance et que j'ai
posé à plusieurs reprises avec l'idée
de pouvoir trouver un moyen qui nous exempte du pouvoir
de la suggestion, et qui permette au patient d'ouvrir
une plus grande possibilité de "s'approprier"
son histoire, ses représentations; en dernier
lieu, décider sur certains chemins dans sa
vie. Ce travail de César et Sara Botella mériterait
un commentaire beaucoup plus long et profond, nos
limites d'espace ne le permettent pas. J'espère
que nous pourrons reprendre notre dialogue dans une
autre occasion. De toutes façons , je voudrais
dire à mes collègues et amis que, malgré
la brièveté de cet échange ,
c'est un plaisir et un honneur pour moi de pouvoir
y participer par ce moyen, ce qui m'a permis de même
de m'inclure, en quelque sorte, dans la rencontre
réalisée entre la SPP et la APA, pour
laquelle nous avons travaillé avec tant d'intensité
et d'affection. À très bientôt
et merci beaucoup.