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Rencontre APA-SPP
Le cadre en psychanalyse

André Green
Réflexions sur le cadre

Bien que Freud n'ait jamais pris la peine de définir le cadre autrement qu'allusivement (le terrain du jeu), il est possible de montrer que l'ensemble des dispositions pratiques qui le caractérisent se rattachent, en fait, à un modèle implicite, celui du chapitre VII de L'interprétation des rêves [i] . On comprend alors que Freud conçoit les rapports inconscient-conscient selon une triade rêve-récit du rêve avec associations-interprétation. Il existe, entre rêve, névrose et transfert analysable une étroite solidarité. L'essentiel est de mettre en évidence le type de régression (topique) qui rapproche le rêve du fonctionnement en séance. Mais il faudra attendre les années 50 pour entendre parler, de façon précise, du cadre analytique sous les plumes différentes de Bleger et de Winnicott. Au fil des années, la conception de Winnicott s'est mieux diffusée que celle de Bleger. Winnicott était surtout préoccupé par certaines formes de régression qui dépassaient les limites de la régression topique et mettaient en jeu des régressions dynamiques et temporelles par la façon dont certains patients modifiaient le cadre, voire, dans certains cas, semblaient incapables de l'utiliser. On constate donc que la naissance du concept de cadre est quasi contemporaine de sa mise en question. L'acceptation et l'utilisation du cadre sont corollaires de la capacité de jeu de l'analysant avec l'analyste. Le jeu a remplacé le rêve comme paradigme de l'analyse. Un certain nombre de caractéristiques en découle concernant le fonctionnement mental, dont la transitionnalité. Il est important de faire remarquer que le transitionnel définit un espace intermédiaire, champ de phénomènes spécifiques, domaine du trouver-créer, développé par Winnicott pour sortir des impasses de la division entre espace interne et espace externe. Il y a là une critique implicite de la division du champ psychique en objets internes, chers à la pensée de Melanie Klein, et objets externes auxquels se référait volontiers Anna Freud. Le cadre psychanalytique était supposé favoriser le jeu, afin que puisse se développer l'aire intermédiaire des phénomènes transitionnels. Un certain niveau d'intégration était nécessaire pour atteindre la capacité de jeu, tout comme Freud considérait que le domaine d'élection de la psychanalyse restait, avant tout, les psychonévroses de transfert, même s'il leur adjoignait nombre d'autres structures cliniques susceptibles d'être influencées par la psychanalyse, comme l'indiquent les deux articles d'Encyclopédie de 1922 et de 1926.

Par la suite, le développement des conceptions de Melanie Klein, qui n'était guère sensible au concept de cadre dans la formulation des innovations qu'elle avait proposées, n'empêcha pas le mouvement kleinien de rencontrer des notions qui peuvent être rapprochées de celle de cadre : je fais allusion, ici, aux conceptions de Bion sur le contenant et le contenu, avec lesquelles le parallèle s'impose.

Depuis la deuxième topique de Freud, la psychanalyse devait s'intéresser, au-delà des contenus de l'inconscient auxquels renvoie le refoulé, à la structure inconsciente du contenant, le Moi inconscient. Petit à petit s'impose l'idée que la notion d'organisation psychique, à laquelle les études sur la psychose renvoyaient forcément, rendait nécessaire la prise en considération, au niveau du Moi, des limites, de frontières, d'enveloppes (Anzieu) et que la pensée ne pouvait naître et se développer si un certain espace n'était pas défini, à l'intérieur duquel des processus psychiques pouvaient être élaborés. Cette organisation topographique était plus ou moins explicite depuis le début : espaces conscient-préconscient d'une part, inconscient d'autre part, caractérisés par des régimes de fonctionnement différents. On pourrait y ajouter la grande différence entre l'espace du rêve et l'espace de la veille, sans oublier les transitions possibles à travers le fantasme.

L'évolution de la clinique devait obliger Freud à modifier ses paradigmes théoriques. Ce fut le passage à la deuxième topique, souvent banalisé. Nous postulerons une autre mutation, celle partie du modèle fondé sur les relations perversion-névrose (la névrose est le négatif de la perversion), aboutissant à celui, postérieur à 1924, opposant la névrose à la psychose (avec la mise en évidence des défenses faisant le pont entre perversion et psychose, comme le clivage). La pensée psychanalytique (M. Klein, W.R. Bion) devait confirmer cette orientation de Freud.

Ici, deux attitudes devaient s'opposer. La première voulait le maintien du cadre à tout prix. Ce fut le cas des kleiniens. Si la connaissance des mécanismes psychiques psychotiques s'en trouva considérablement accrue, l'efficacité thérapeutique restait souvent - de l'aveu même des auteurs les plus pénétrants - discutable, pour ne pas dire plus. La seconde attitude devait, et ceci depuis Ferenczi, défendre l'idée d'une adaptation du cadre aux cas traités, opinion qui suscita l'opposition de Freud. Il faut cependant préciser que Freud s'était bien gardé de prendre en analyse des cas susceptibles de relever de régressions psychotiques.

Entre le cadre et le processus dépend un certain nombre d'attentes qu'on s'est, en général, dispensé de formuler. Il existe en fait une précession du cadre sur le processus qui fait jouer au premier le rôle attribué par Bion à la préconception. Mais cette préconception suppose un ensemble de dispositions chez l'analysant.

Son acceptation et davantage son attente accueillante de ce qui, en lui, va surgir de plus inopiné, inattendu, ou convenu. C'est ce qu'on sous-entend par l'acceptation de la passivité.

A ces manifestations dont il est le siège, le simple accueil ne suffit pas. Il faut encore que leur soit accordé un intérêt que doit éveiller ce surgissement imprévu et les pensées qu'il engendre (investissement du discours associatif).

Un tel fonctionnement ne peut pas ne pas susciter de résistances, mais celles-ci ne devraient pas constituer de freinage rompant la discursivité.

Ce type de manifestations doit être reconnu dans sa double fonction de s'adresser autant à soi-même qu'à l'autre, issu de la part d'inconnu qui le porte et le provoque, renvoyant à sa source endopsychique.

Le destin des particularités du discours associatif dépend de la réceptivité de l'analysant aux silences comme aux interprétations. Cette alternance constitue ce que nous appelons l'élaboration interprétative et renvoie à une fonction seconde, transformant ce qui a été communiqué et réfractée par ce qui a pu se manifester de la part de l'analyste, ouvrant l'esprit du patient vers une logique spécifique à laquelle une importance particulière est accordée selon l'atmosphère spécifique de la séance. C'est l'émergence d'une pensée primaire qui peut, soit susciter un nouveau mouvement d'introjection (Donnet), soit au contraire mobiliser une activité défensive accrue.

- Le plus important est peut-être le maintien d'une attitude suspensive qui n'est pas seulement d'attente mais aussi de renoncement, le temps de la séance, des possibilités défensives de la pensée secondaire. Attitude suspensive qui favorise plutôt qu'elle n'inhibe l'expression des affects.

Diverses interprétations ont été données de ce que cette situation peut recevoir d'interprétation en tant que sa délimitation définie d'une structure encadrante. Winnicott l'a comparée à un holding, d'autres y ont vu comme une matérialisation de la barrière du rêve de par le fonctionnement qui s'en rapproche. Enfin la régression topique qu'elle permet a été mise au centre de ses propriétés (C. & S. Botella).

De nos jours, la question du cadre est en train de prendre la forme de l'opposition entre cure classique et techniques modifiées. Je ne traiterai pas ici des méthodes dérivées comme le psychodrame ou les psychothérapies de groupe, ou encore des traitements institutionnels dont je ne méconnais pas l'intérêt, surtout d'après les expériences menées en Argentine, pour concentrer ma réflexion sur la psychothérapie individuelle pratiquée par des psychanalystes.

A cet égard, je ne me contenterai pas de souligner les différences entre cure psychanalytique et traitement psychothérapique. Je proposerai surtout une analyse du concept de cadre en deux fractions : la matrice active et l'écrin.

La matrice active est la partie dynamique du cadre, sa fraction que je souhaiterais pouvoir dire constante, celle qui, en tous cas, doit faire l'objet d'un souci permanent. Elle est elle-même de nature dialogique, constituée de deux polarités : du côté du patient, c'est l'association libre, du côté de l'analyste, l'attention également en suspens. Il s'agit là d'un couple caractérisant un fonctionnement fondamental, partout où le travail psychique implique la participation d'un psychanalyste. Il n'est guère niable qu'un tel fonctionnement est difficile à obtenir hors du cadre, au sens commun du terme. La désorganisation psychotique favorise un type de fonctionnement en déliaison qu'on ne peut assimiler à l'association libre, laquelle implique le recul du patient sur les associations qu'il produit. Néanmoins, même cette désorganisation est utilisable dans certaines limites. Du côté de l'analyste, on ne peut nier que la pression représentée par l'expression du matériel chez le patient rend difficile l'attention flottante, également suspendue. Celle-ci requiert néanmoins un but à ne pas perdre de vue pour pouvoir entendre la signification du matériel du patient. L'essentiel, c'est le fonctionnement en couple, qui met en communication le monde psychique du patient et celui de l'analyste. Tel est le noyau fondamental de la méthode analytique optimale dans la cure classique, elle demeure l'objectif à atteindre dans les autres formes de technique.

A cette fraction constante, il faut conjoindre une fraction variable : l'écrin. Il est ce qui abrite la matrice active. Comme je viens de le dire, sa forme peut varier. Certes, c'est dans la cure classique que les deux fractions s'harmonisent le mieux. Mais si on restreint le cadre à cette formule, on rejette toutes les autres formes de traitement pratiquées par un psychanalyste hors du champ d'activité de le psychanalyse. Cette attitude aurait pour conséquence l'idéalisation de la psychanalyse et serait en contradiction avec la réalité de la pratique psychanalytique. Il n'y a pas beaucoup de raisons de penser que le domaine de la cure classique puisse étendre ses frontières. Les variations de technique ont une portée limitée. Le repli sur les indications de la cure classique signifie le dépérissement de la psychanalyse. En revanche, une plus grande rigueur apportée à l'exercice des psychothérapies psychanalytiques permet d'étendre le bénéfice de la psychanalyse aux structures non névrotiques, la névrose restant l'indication élective de la psychanalyse. Les variations de l'écrin concernent divers paramètres : face à face, fréquence des rencontres, longueur des séances (toujours dans le sens du rallongement par rapport à la durée de la séance d'analyse), interventions plus ou moins nombreuses dans la séance, nature et portée de l'activité interprétative, ciblage du transfert ou abstention interprétative, aménagement des périodes de séparation et d'interruptions de l'activité analytique, interventions hors cadre de l'analyste, etc.

L'effet le plus important de la matrice active est de permettre de révéler les effets du rayonnement associatif et des réverbérations internes qui se produisent en son sein et qui n'en renvoient pas moins aux rapports patient-analyste.

Mais certaines situations révèlent des effets de discordance remarquables. Ce n'est pas seulement une autre rationalité qui se découvre, mais une de ses formes paradoxales qui ne comportent pas d'issues dans des formations de compromis. L'ensemble du matériel est placé sous une tension agissante qui, à son tour, gagne l'analyste, mettant en cause l'attitude d'attention flottante remplacée, ici, par une acuité de l'écoute et de la perception. Les effets réflexifs décrits précédemment semblent remplacés par des blocs projectifs qui ont surtout pour but d'empêcher que le malade soit touché par la situation parce qu'il est trop blessé par elle. C'est dans ces conditions que la notion de cadre interne doit en venir à se substituer au cadre externe, c'est-à-dire que c'est à l'esprit de l'analyste et à la pensée de l'analyste de construire, à partir d'éléments infiniment ténus, ce qui semble tendre vers un agir menaçant, une somatisation ou une extension de l'hallucinatoire. Ces situations sont souvent perçues en face-à-face, qui révèle que l'évaluation de l'analyste selon laquelle le patient ne peut supporter la situation se réfère en fait à une absence d'hallucination négative de la mère et à une expérience d'effroi banalisée par les produits d'une perception qui ont pour but de la masquer et dont la trace véritable se situera au niveau de l'impossibilité de penser. Penser prenant ici le sens de se laisser aller aux conditions de la parole associative, telle que nous l'avons décrite plus haut. Ce sera donc dans ces cas à l'analyste de construire l'équivalent de cette pensée associative manquante, ce qui suppose de sa part l'abandon de toute rigidité et, aussi, la possibilité d'accepter les agressions les plus vives que représente, en lui-même, le mode de fonctionnement du patient alors qu'aucune manifestation explicite de ce genre n'est exprimée par lui.

C'est cette modification de la conception traditionnelle du cadre, qui permet à la fois de tenir compte de la diversité des situations et des structures rencontrées, qui oblige à une nécessaire souplesse et au maintien de l'essence d'un fonctionnement psychique original qui fait la spécificité de l'action psychanalytique. Cet écrin, qui peut adopter des formes diverses, n'affecte pas plus la matrice active qu'un emballage plus ou moins prestigieux ne fait varier la valeur du bijou qu'il enveloppe.

Si nous avons reconnu l'harmonie entre matrice active et écrin dans la cure classique, il reste à préciser ce qu'il en est dans les autres cas. La matrice active dialogique dépend, en fin de compte, de l'intégration de la psychanalyse par le psychanalyste. Aucun respect aveugle des règles ne peut remplacer un défaut d'intégration de ce qu'est l'analyse. A l'inverse, si la matrice active reste la visée permanente du travail du psychanalyste, les aménagements plus ou moins circonstanciels ne sauraient porter atteinte à l'essence du travail analytique, tout en reconnaissant les limitations qu'il peut subir du fait des circonstances. Dans ce dernier cas, si la visée analytique reste le souci permanent de l'analyste, il lui faudra reconnaître aussi le poids des limitations dues, tantôt à la structure du patient, tantôt aux circonstances particulières dans lesquelles se déroule le traitement. Ce qu'il faut observer est que la matrice active ne dépend que très partiellement de facteurs extérieurs. En revanche, son évaluation repose entièrement sur la pensée de l'analyste. Elle est l'ossature de ce que j'appellerai le cadre interne de l'action psychanalytique.

[i] Voir A. Green. Le silence du psychanalyste. Dans La folie privée, Paris, Gallimard, 1990.