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Rencontre APA-SPP
Le cadre en psychanalyse

M. Banyakar
Le cadre et le champ psychanalytique face aux catastrophes sociales, à la guerre et au terrorisme

 « Attrapés dans le tourbillon de ce temps de guerre, condamnés à une information unilatérale, sans le recul suffisant par rapport aux grandes transformations qui se sont déjà produites ou qui commencent à se consumer, et sans entrevoir l’avenir qui est en train de se façonner, nous nous trouvons désorientés quant au sens des impressions qui nous harcèlent et quant à la valeur des jugements que nous nous formons. Nous croyons pouvoir dire qu’aucun événement n’avait tant détruit auparavant du patrimoine précieux de l’humanité, ni n’avait plongé dans la confusion tant d’intelligences aussi claires, ni anéanti tant de valeurs supérieures.” C’est avec ces mots qui semblent si présentes et actuelles que Freud a commencé son chapitre “De la guerre et de la mort”, en se référant à la première guerre mondiale, (Freud, S. 1915c)

Prenant compte de la transcendance et de la permanence de ces situations dans le présent travail, je me délimiterai à la spécificité du cadre en situations de guerre, de terrorisme et de catastrophes sociales. J’aborderai la manière dont ces situations influent sur le déploiement du “champ Psychanalytiques” et son expression dans le ‘champ psychanalytique’. Je préciserai également la fonction qu’ont les psychanalystes, selon moi, face aux nécessités sociales qui ressortent des situations disruptives massives.

Mes expériences personnelles comme thérapeute ayant participé de façon active à cinq guerres en Israël, et qui a dû secourir des victimes des attentats terroristes ou d’autres catastrophes en Argentine, m’a entraîné à faire des recherches et à développer diverses perspectives du traumatique, aussi bien du point de vue métapsychologique que de celui de la théorie de la technique.

Afin de pouvoir souligner les qualités du cadre et du champ analytique dans ces situations, je me permettrai auparavant quelques précisions conceptuelles.

 

Le disruptif dans le psychisme de la guerre, du terrorisme et des catastrophes sociales, souligne l’importance de la conceptualisation du rapport particulier entre monde interne et monde externe à partir d’un point de vue psychanalytique, (Kernberg, O. 1980).

Ces situations nous amènent à faire ressortir le mode dont le « dehors » indiscriminé surgit dans le dedans subjectif et spécifique.

Je pense qu’il est utile de différencier entre l’agression et la violence pour aborder les caractéristiques des « événements disruptifs ».

La discrimination entre violence et agression est une différenciation situationnelle qui nous permet d’observer de quelle manière l´entourage agit sur le psychisme. C’est une des manières de pouvoir spécifier les qualités de l’événement disruptif. Inspiré de la brillante plume d’André Green, j’ai développé ces concepts dans le travail que j’ai appelé « Agression de Vie et Violence de Mort ». (Green, A. 1983; Benyakar, M. 2000 b).

Je comprends par « situation agressive » celle où le causeur du dommage (agresseur) s’affirme en tant que tel face à l’individu à qui le dommage est infligé (sinistré). En général la sinistré* peut se défendre aussi bien physiquement que psychiquement. Les guerres conventionnelles, les querelles entre les parties, etc.,  sont des exemples classiques des situations d’agression.

Dans notre conception psychanalytique, nous pourrions dire que l’agression tend au déploiement de l’Angoisse Signal par la perception de la menace, se développant des réactions que nous connaissons aujourd’hui sous le nom de Stress. (Freud, S. 1926; Winnicott, D. 1979, 1989; Benyakar, M. 1997 a, b).

Le cas de la « Violence », concept proposé par Platon comme mouvement opposé à la tendance naturelle, est différent. Dans la « situation de violence » le dommage se présente de façon masquée ou cachée face à la sinistré, l’empêchant de détecter ou de situer la menace, obstruant ainsi le développement de défenses et exposant le psychisme au délaissement, sans aucune capacité d’élaboration, ce qui stimulera d’avantage le développement d’expériences traumatiques, comme je l’ai déjà montré dans des travaux précédents.

L’essence de la violence se trouve dans une distorsion particulière de l’entourage à partir du factuel, dénaturalisant le rapport monde interne, monde externe. (Benyakar, M. 1998 c). Ce genre de situations entraîne le psychisme à la sensation de manque de capacité à discriminer entre le dangereux et l’inoffensif de l’entourage, altérant la « familiarité » (hemlich) du quotidien. (Freud, S. 1919, 1930; Miller, A. 1980; Benyakar, M. 2000 a)

* J’’emploierai le mot “sinistré” pour traduire « damnificado », bien que le traducteur ait proposé le mot “victime”. En effet, il y a à mon avis une grande différence entre victime et damnificado comme je l’ai exposé dans des travaux précédents. Je tiens à préciser que je me réfère à la personne qui souffre d’un dommage psychique. La victime se réfère plutôt à la personne dont la subjectivité reste attrapée par le social.

 

Les violences sexuelles, un gouvernement qui se présente comme étant le protecteur de son peuple et anéantit et fait disparaître une partie de sa population, l’étreinte d’un père qui punit impitoyablement son fils et lui manifeste qu’il le fait pour son propre bien, sont des paradigmes de ce genre de distorsions. Ce sont tous des exemples de distorsion dont le terrorisme est l´expression la plus extrême. Le terrorisme a pour but la dénaturer l’entourage quotidien pour être utilisé comme moyen de pression sur une population, à tel point que le fait de voyager en autobus ou d’envoyer une lettre par la poste devient un risque. (Reinares, F. 1998)

La distorsion de la violence peut être implosive, elle peut aussi avoir une nuance de traîtrise ou de camouflé, selon Giorgio Agamben: « afin de réaliser la destruction de l’expérience, une catastrophe n’est absolument pas nécessaire, la pacifique existence quotidienne dans une grande ville est tout à fait suffisante pour cela. (Agamben, G. 2001).

A la suite de P. Aulagnier, nous pouvons différencier entre violence primaire et secondaire. La violence primaire est constitutive et indispensable au bon développement du psychisme. C’est l’apparition de l’hétérogène face à l’infans, lui permettant le déploiement de sa capacité de représentation ou de métabolisation. Contrairement à la violence secondaire qui fonctionne en obturant le fonctionnement des processus psychiques et en obstruant les processus de représentation, favorisant la non articulation entre l’affection et la représentation, base du vécu et de l’expérience traumatique. (Aulagnier, P. 1977; Benyakar, M. 1998 b).

Ces appréciations nous amènent à nous arrêter brièvement aux concepts « Expérience (Erlebnis)* Traumatique » et « Expérience (Erleben Traumatique »

Malheureusement, Freud a utilisé le concept de situation traumatique, influencé probablement par la tendance populaire de voir le disruptif de la situation comme pathogène. (Freud, S. 1917, 1926). En tant que psychanalystes nous ne pouvons pas qualifier les situations a priori, aussi lorsque nous nous référons au traumatique, au lieu de parler de « situation traumatique », je préfère utiliser « Erlebnis » (expérience) ou « Erleben » (faire l’expérience), concept déjà proposé par Freud, et postulé par Dilthey. Le mot « vivencia » (expérience) n’existe ni en anglais ni en français, par contre, il existe en allemand, en espagnol, en hébreu et d´autres langues. Sartre a utilisé le « Fait vécu » mettant l´accent sur le composant subjectif de l´ « expérience » comme fait vécu. Le mot expérience ne discrimine pas le factuel du subjectif, contrairement au mot espagnol « vivencia » (expérience). (Freud, S. 1916-17, 1950).

* Dans ce travail, j’écrirai « expérience (Erlebins) » pour me référer au vécu face à l’expérience factuel, et « expérience (Erleben) » pour me référer à la façon dont s’est déroulé le « faire l’expérience».

 

C’est de cette manière que je prétends souligner que nous, les analystes, nous ne pouvons pas déterminer si une situation fut traumatique. Par contre, nous devons détecter si l’expérience de l’individu face à cette situation a été traumatique ou non.

Comprenant par expérience(Erlebnis) l’articulation entre l’affect et la représentation, ce qui nous permet de définir « l’expérience(Erlebnis) traumatique » comme la non articulation entre l’affect et la représentation. (Benyakar, M. 1996 a, 1999 a).

Les actes violents ou agressifs sont des qualités situationnelles, alors que les expériences en sont les conséquences psychiques.

Dans des situations agressives ou violentes, (guerres, terrorisme ou catastrophes sociales), le cadre s’affirmera comme limite protectrice qui rend possible le déploiement de la condition articulatrice de l’expérimentiel, tâchant que le milieu social ne se transforme en un composant traumatogène. Au cas où le disruptif aurait eu lieu, ce même cadre sera celui de l’élaboration grâce au déploiement de la contention, le holding et l’interprétation figurative. (Bion, W. 1965 ; Winnicott, D. 1972 b; Aulagnier, P. 1994)

C’est ainsi que je considère que dans des situations disruptives comme les guerres et le terrorisme s’accentue une double fonction du cadre, d’un côté la fonction de l’élaboration et de l’autre celle de préservation ou celle de cadre protecteur.

Dans ce cadre, le processus analytique se déploiera et le « champ psychanalytique » s´entrelacera. Dans ces situations le champ psychanalytique acquiert une caractéristique spéciale du fait que thérapeutes et analysés sont submergés face à la menace même, situation qui si elle n’est pas élaborée de façon adéquate peut faire obstacle à l’affrontement avec les manifestations du vide qui émergent comme expression du traumatique.

Vignettes cliniques

Le cas de Meir, un officier israélien appelé comme réserviste pendant la guerre du Liban. Face à cette situation, le fait de suspendre les séances jusqu´à son retour a été sujet à discussion. Etant pleinement convaincu de l´importance de préserver cet espace, j’ai proposé de maintenir les séances lors de ses retours en permission, et lorsqu’il pourrait se libérer de ses fonctions.

Au cours de ces séances, le patient exprimait l’importance que cela avait pour lui de préserver ce cadre où il sentait qu’il pouvait redevenir lui-même, ne pas devoir continuer dans la fonction de faire, sinon pouvoir réfléchir sur ce qu’il faisait à partir de sa subjectivité. Lors de l’une des séances, il a dit : « ici je cesse de devoir faire pour mon peuple et mon pays, je suis simplement pour moi-même » .

 

C’était impressionnant de voir une personne qui avait vécu dans les tranchées et les refuges, de pouvoir ressentir le cadre psychanalytique comme l’endroit où il se sentait le plus en sécurité car il pouvait se trouver lui-même. Ceci a pu être possible, d’une certaine manière, en raison de ma pleine conviction de la fonction du cadre, articulée à une lecture de la réalité du moment.

J’ai affronté de nombreuses fois ce genre de situations dans l’Argentine actuelle, plongée dans la violence, produit d’une distorsion économique, où certains citoyens perdent leurs moyens de travail, ayant tendance à ne pas trouver de sens au travail analytique tant qu’ils n’ont pas trouvé de solution à leur situation de travail et économique. La conviction de la fonction de contention et de soutien nous permet de proposer le cadre analytique comme cadre élaboratif face à ce genre de situations disruptives.

Le cas de Dalia, patiente que j’ai présenté dans de précédents travaux. (Benyakar, M. 2000 b). Pendant la guerre du Golf, au cours de laquelle tous les citoyens d’Israël devaient se déplacer avec leurs boîtes personnelles, portées en bandoulière, où ils portaient leurs masques à gaz, elle se présente à la séance sans la boîte, alléguant que pour elles, ces normes n’avaient aucun sens et que ça lui était égal de circuler sans son masque personnel.

Ce n’était que l’une des nombreuses expressions de son défi omnipotent et indiscriminé, comme si elle flirtait avec la mort. C’était probablement sa manière de mettre en acte la renégation (Verleugnung) ou le rejet (Verwerfung) ou peut-être une expression de l´hallucination négative. (Freud, S. 1915 a,b, 1940; Green, A. 1993).

Je lui ai alors demandé de retourner chez elle (à quelques centaines de mètres de mon cabinet) et de revenir avec sa boîte qui contenait son masque afin de pouvoir commencer la séance de façon appropriée. D’un air mécontent et sans autres commentaires, elle est partie chercher sa boîte et, quand elle est revenue à la séance, elle exprima sa colère et ses protestations pour ce que je lui avais demandé.

Au bout de quinze minutes après son retour, la sirène d’alarme a retenti et nous avons dû mettre nos masques et partager tous les deux la chambre scellée, aménagée spécialement pour ce genre de situations, et nous sommes restés ainsi jusqu’à la fin du bombardement de missiles. Cet épisode de véritable holding a été élaboré pendant le traitement comme la situation dans laquelle elle s’est sentie réellement protégée. Cette protection n’a pas eu de caractéristiques tranquillisantes de conduite mais, postérieurement, Dalia a pu commencer à élaborer ses sensations d’abandon dans lesquelles ses expériences de son enfance l’ont émergée. Elle manifestait comment elle se voyait agir de manière omnipotente, refusant et dévalorisant la figure de ses parents. Elle caractérisait ses parents comme étant faibles et impuissants, démunis de capacités pour développer des fonctions médiatrices appropriées, augmentant en elle le refus et la sensation de solitude qui l’envahissait.

Nous pourrons aborder la relation entre le cadre, le processus et le champ analytique en nous basant sur ces cas.

Le cadre

Le cadre psychanalytique s’est avéré central dans le développement de la pratique clinique quotidienne. C’est un ensemble de règles qui déterminent une situation artificielle, convenue et accordée entre thérapeute et patient. Il est formulé comme un cadre de stabilité, cohérence et partiellement libre de l’impacte des exigences sociales quotidiennes. Au moyen de ces caractéristiques nous prétendons créer un cadre rendant possible le déploiement maximum des processus et des contenus psychiques pour être abordés et élaborés. (Bleger, J. 1967; Etchegoyen, R.H. 1986; Chasseguet-Smirgel, J. 1992; Winnicott, D. 1972 a,b; Ogden, T. 1985; Green, A. 1975; Benyakar, M. 1994 a).

Il m’a été très utile dans ma tâche clinique et plus encore dans les supervisions de différencier entre le concept « setting » et celui de « cadre ». Je le spécifierai ici car je pense que dans ce genre de situations ça peut éclaircir davantage le sujet en question. Pour ce faire, je m’arrêterai dans l’entre jeu entre lois, règles et normes, trois autres concepts que nous n’avons pas toujours tendance à spécifier dans notre tâche thérapeutique.

 

En tant que paradigmes, Les lois sont toutes ces postulations qui ne sont pas des produits de la conduite de l’homme. Chacune des sciences a ses propres lois universelles. De la même façon que la physique a la loi de gravité pour base, la psychanalyse postule comme loi que l’homme est habité par des processus inconscients ayant une dynamique spéciale.

Les règles sont toutes ces déterminations que l’homme établit et qui sont généralement postulées pour faire face aux lois. Par exemple, les dix commandements sont des règles qui tendent à s’opposer aux lois inconscientes ou à ce qui fait bouger l’être humain. Il convient de préciser que toute règle, en général, s´affirme en contre-position aux lois; il ne serait pas nécessaire de stipuler la règle « tu ne tueras pas », s’il n’existait pas une loi qui pousse l’homme à tuer.

Les normes finalement sont ces phénomènes conséquence de l’interaction entre les lois et les règles. La mesure où l’homme tue ou pas dans une société ou une autre société est le produit d’une norme de celle-ci.

En prenant ces trois concepts nous pourrons voir que dans le cadre nous établissons un ensemble de règles que nous comprenons comme appropriées pour le déploiement de certaines lois de l’inconscient, pour que celles-ci émergent comme telles et qu’elles puissent être élaborées.

 

Fixer l’heure du début ou de la fin de la séance est une de ces règles, l’établissement de l’usage du divan en est une autre. Ceci nous permettra d’analyser la spécificité de ces normes qui se développent dans chaque relation thérapeutique.

Une fois compris ces trois composants, nous pouvons aborder la spécificité du setting et du cadre.

Bien que le concept de setting soit utilisé comme synonyme de cadre, j’ai l’habitude de voir l’établissement du setting comme une activité spécifique.

Le mot anglais To set-up signifie établir ou préfixer, donc je considère cette activité comme la stipulation de toutes les règles qui déterminent le cadre dans lequel la relation entre thérapeute et patient se déploiera. Ces règles stipulées dans le setting doivent être le produit de la conception du thérapeute par rapport aux lois de l’inconscient, sur la façon dont elles émergent et sur le mode dont elles peuvent être élaborées. La stipulation du setting se réalise avant l’interaction entre patient et analyste. Le cadre commence à se déployer à partir du premier contact. A mesure que cette interaction se développe, toutes sortes de phénomènes commencent à apparaître, une partie conscients et situationnels, une autre partie inconscients et irrationnels. Des phénomènes qui tendent à transformer le « setting ». Il est extrêmement important de s’arrêter dans l’analyse de ces changements, car, en général, on a tendance à les justifier à partir du factuel. Comme thérapeute et plus encore comme superviseur, je peux m’arrêter sur la spécificité de ce processus de transformation du cadre, dans la mesure où l’établissement du setting que l’analyste a stipulé avant le début de son travail thérapeutique me soit resté clair.

Je précise cela ici car face à des situations de crises, troubles sociaux, guerres et de terrorisme en particulier, ces règles préétablies dans le setting ont tendance à s’altérer et établir des cadres différents. Face à ces phénomènes, nous devons avoir les éléments nécessaires afin de pouvoir évaluer ce qui est produit de la réalité régnante ou simplement produit des situations d’angoisse et de lectures non appropriées de la part des analystes, aussi bien pour soutenir les règles établies que pour les changer. (Benyakar, M. 1982, 1994 a, c, 1998 a).

L’implosion de l’entourage dans certains cas est si fort que nous devons conceptualiser et nous former de façon adéquate pour pouvoir aborder ces événements. (Crocq, L. 1992; Lebigot, F. 1999, 2000). En situations de guerre, terrorisme et explosion sociale, où la stabilité de l’entourage est très faible, les objectifs qui composent le setting, postulées par l’analyste, sont d’une extrême importance. Ces objectifs sont ceux qui permettront au cadre d’acquérir la qualité pour préserver la stabilité psychique aussi bien des patients que de thérapeutes.

Le cadre fonctionnera de cette manière dans la mesure où il est institué comme espace médiateur et ne reste pas ankylosé, à part ce qui arrive d’une façon factuel aux alentours. Dans ces conditions, l’importance de la consistance et de la stabilité des règles établies dans le setting et les normes surgissant du cadre entre en jeu, au moyen de critères qui émergent d’une conception claire de la tâche analytique, contrairement à la rigidité et l’indiscrimination produit de tendances obsessives, camouflées sous le titre: « ce que l’on doit faire », basées sur une imposition surmoïque.

Je prétends insister aussi bien sur l’importance des règles du cadre que sur le déploiement de l’activité psychanalytique avec une importante fréquence de séances. A mon avis, celles-ci ne sont pas un caprice professionnel, mais des facteurs importants pour le déploiement de l’activité clinique quotidienne.

J'estime que la consistance et la solidité du cadre est ce qui permettra de déployer la plasticité psychique, en opposition à ceux qui proposent adapter l’extension ou fréquence du cadre à partir de ce qui émerge du psychisme du patient. En plus de cette position, et produit de la même conception, je propose d’être extrêmement prudents et sensibles à ce qui nous impose la réalité du monde externe quant elle devient disruptive.

 

Les guerres se caractérisent par l’implosion disruptive dans le psychisme et chez certains patients son produit est le déploiement de pathologies du traumatique dans ces nombreuses variantes. (Lifton, R. 1979; Käes, R. 1979; Kijak, M. 1985; Krystal, H. 1988; Crocq, L. 1993, 1996).

Dans les deux exemples cliniques, nous pouvons voir comment le cadre a fonctionné comme espace transitionnel. Dans le cas de Meir, il a pu offrir la possibilité de soutenir l’abordage et la préservation de la subjectivité, permettant l’élaboration de l’idiosyncrasique, à différence du commun et généralisateur que lui présentait la situation de combattant. Dans le cas de Dalia, l’analyste se postule dans le cadre comme la personne qui pourra apporter sa propre lecture de la réalité comme une dimension supplémentaire, tout en tenant compte qu’elle est subjective, partielle et relative, pour préserver le patient et aussi éviter que l’irruption de l’externe dénature la possibilité de continuer à élaborer les contenus inconscients pour éviter ainsi ce genre d’attitudes destructives.

Le champ psychanalytique

Le champ psychanalytique est un concept proposé par Baranger, qui nous permet de souligner la particulière trame consciente et inconsciente qui se tisse entre patient et thérapeute. (Baranger, W. 1993).

En situations de guerre, terrorisme et catastrophes sociales, la menace est partagée entre patient et thérapeute, ce que Puget et Wender ont appelé « Mondes superposés », (Puget, J. 1982). Dans ces situations, le thérapeute doit trouver des cadres de contention suffisamment solides pour pouvoir aborder et élaborer ses propres menaces. (Benyakar, M. 2001 a).

 

Le déploiement des capacités de contention et holding devient difficile quand nous, les analystes, nous nous trouvons face aux même menaces que nos patients.

Dans le champ analytique, le thérapeute ne peut pas rester en marge de l’impact du monde qui l’entoure, aussi bien sur le plan social que culturel ou économique. (Benyakar, M. 2001 c).

Ceci augmente encore davantage en situations disruptives. Interpréter la peur de l’anthrax, de la variole, de se retrouver au chômage d’un jour à l’autre, simplement comme produit de l’intra psychique, est une façon de ne pas aborder les propres capacités de notre psychisme, au niveau inconscient ou conscient, d’assimiler ce qui se passe. L’utilisation excessive et non discriminée de la causalité intra-psychique est une façon d’éviter l’affrontement avec l’apparition du « radicalement nouveau ». (Krakov, H. 2001).

De cette façon nous voyons comment, dans le champ analytique, s’élaborent les angoisses et les anxiétés qui émergent comme produit de la situation que nous sommes en train de vivre.

La guerre, le terrorisme et les catastrophes sociales affrontent le cadre thérapeutique avec l’approche et l’élaboration de l’expérience (Erlebnis) et de l’expérimentation (Erleben) traumatique. (Benyakar, M. 1998 b)

Il est hors de portée de ce travail de traiter ce sujet avec la spécificité et profondeur qu’il mérite comme je l’ai fait dans des travaux précédents. Je ne préciserai que quelques points qui me semblent importants de mentionner. (Benyakar, M. 1989, 1996 b, 1999 a, 2000 a, 2001 b)

J’estime que dans la clinique nous abordons le traumatique à partir de l’expérientiel (Erleben), c’est-à-dire le fait que le psychisme se soit retrouvé désarmé à s’opposer à une situation disruptive, se produisant un effet qui interfère dans le processus de représentation ou de métabolisation. Ce n’est pas l’abordage des faits, ni le fait de donner de la causalité à ceux-ci, ce que nous abordons dans ces situations, mais une altération de la capacité de traitement psychique, caractérisé par l’impossibilité de cristalliser l’effet central du psychisme : « l’expérience (Erlebnis) ». A la suite de Freud, nous l’avons défini comme l’articulation entre l’affection et la représentation. (Benyakar, M. 1999 a)

Justement, ces facteurs du monde externe doivent être pris en compte afin de pouvoir élucider de façon plus précisément les modalités dans lesquelles le psychisme élabore les événements. L’une des formes pathologiques de ce traitement est l’expérience(Erlebnis) traumatique. (Freud, S. 1926 ; Ferenczi, S. 1933 ; Winnicott, D. 1974; Fain, M. 1992; Botella, C. 1992 a; Benyakar, M. 1998 b)

Ceci nous amène à l’importance de conceptualiser et de développer une psychanalyse qui souligne l’élaboration du traitement, comme l’ont si bien formulé Sara et César Botella dans leurs travaux. Sous la perspective du processuel se déploie l’interprétation figurative, à la différence de l’interprétation centralisée dans le causal explicatif, (Botella, C. 1992b,1997).

 

Le but de l’interprétation figurative dans ces cas n’est pas de mettre en relation cause effet dans le psychisme, sinon de permettre la suite et le déploiement de la capacité de représentation inhérent au psychisme et qui se voit affecté par l’effet du traumatique. (Freud, S. 1950, 1900)

L’exemple de Dalia pendant la guerre nous permet de voir de quelle façon il faut se mettre en relation avec les conditions imposées par le milieu, des situations qui, sans être produit de la relation analytique, lui appartiennent. Faire face à l’implosion du dehors est ce qui a permis d’élaborer le propre, le subjectif, l’inconscient et l’idiosyncrasique.

Suite à avoir pu soutenir le cadre dans une situation externe menaçante et déployant les conditions de holding, (comme dans le cas des masques à gaz), au moyen de l’interprétation figurative on a permis le commencement de l’élaboration du mode dans lequel son vécu traumatique se manifestait dans son traitement psychique; cette situation menaçante devenant inaugurale dans le processus.

Après quelques séances, Dalia a dit : « je n’ai pas de mots pour m’exprimer, je ne sais pas comment je pourrais dire ceci ou cela, je sais que personne ne pourra jamais me comprendre, je suis fatiguée de détruire tout et tous, de rester seule dans mon monde ». J’ai pensé qu’elle me décrivait une situation de dureté et de dévitalisation. Alors je lui ai dit que : «  je percevais qu’elle se sentait comme une montagne de pierre dans le désert ». Elle a ouvert les yeux comme si elle était en train de regarder ce que je lui décrivais et m’a répondu: « non, pas une montagne de pierre, mais un iceberg de glace ». Je lui ai dit que je comprenais qu’elle me marquait une différence très importante, car la montagne de pierre se détruit avec des coups, alors que l’iceberg de glace fond avec la chaleur ».

Cette façon de mettre les sensations en relation au moyen des interprétations figuratives est la façon dont je comprends que la contention et le holding du cadre permettent l’abordage du traumatique. Le déploiement de ce que j’ai appelé « interprétation expérientielle» est la spécification et l’articulation de trois dimensions de l’interprétation: la figurative, la relationnelle et celle de contenue.

L’analyste et son entourage face à la guerre, au terrorisme et aux catastrophes sociales

Dans ce genre de situations la psychanalyste n’affronte pas seulement les mêmes menaces que le patient, sinon, qu’à son tour, elle est appelée à prêter un service plus étendu à la communauté qui l’entoure. (Benyakar, M. 1999 b).

L’objectif du terrorisme est de produire des dommages psychiques au moyen de l’horreur et de la peur, et c’est là que les psychanalystes, nous avons la possibilité d’affronter en profondeur la forme dont le psychisme élabore les menaces environnantes.

 

En Israël par exemple, en cas de guerre, tous les psychanalystes sont appelés à remplir leurs fonctions dans le secteur de santé mentale. Dans l’une des guerres où nous devions secourir les soldats sur le champ de bataille j’ai appelé cette tâche la passe « Du Divan aux Pierres ». (Benyakar, M. 1994 b)

Dans ces situations, Le cadre thérapeutique n’est pas seulement un cadre d’abordage de pathologies mais aussi un cadre destiné à préserver le déploiement des effets pathogènes disruptifs que ces situations provoquent. La possibilité de l’analyste de détecter les qualités menaçantes environnantes facilite le déploiement de l’élaboration du monde interne, soutenant le subjectif de la continuité de l’être. Nous pouvons dire que l’une des fonctions de base du cadre est de permettre le traitement de l’expérience. (Lezica, A. 2002).

Ces cadres peuvent se développer dans des cadres différents d’après les circonstances traversées. Le savoir qu’il existe un temps et un espace spécifique pour élaborer le propre est une autre des qualités que nous développerons dans le désert. L’espoir de la rencontre donnant une touche spéciale à l’espérance face à ces situations où la vie était en jeu.

A mon avis, ceci n’est pas ni de la psychanalyse appliquée, ni une activité différente développée par un psychanalyste. Dans ces circonstances, avoir clairement les facteurs centraux du cadre thérapeutique m’ont permis de souligner l’importance de trouver un arbre, une pierre, « un endroit » qui nous serve de protection afin de pouvoir parler avec les soldats et élaborer ce qu’ils étaient en train de vivre à ces moments-là. Cet arbre est devenu le lieu de référence différentiel du reste des pierres du désert qui nous entourait.

Je considère d’une grande importance que les psychanalystes fassent partie des réseaux d’action de Santé Mentale qui se mettent en place en ces de guerre, de terrorisme et de catastrophes sociales comme nous l’avons fait en Israël et en Argentine face à l’attentat terroriste qui a détruit le siège de la communauté juive (AMIA), où les sociétés psychanalytiques ont rempli un rôle central d’une grande importance dans les soins apportés aux sinistré. (Benyakar, M. 1994 c, 1998 a, d, 2001 a)

Elaborer ces situations avec la même profondeur analytique que dans nos cabinets de travail n’est pas une tâche aisée. Nous devions nous créer des cadres de contention pour aborder ces situations, en tenant compte de l’essentiel de notre fonction, préserver la santé mentale et la capacité d’élaboration psychique, aussi bien des thérapeutes que des patients. La propre analyse, les supervisions, le groupe de collègues, les instances de l’institution à laquelle on appartient, sont autant d’exemples de cadres qui serviront de contention aux thérapeutes pour élaborer ces situations.

Nous devons prendre en considération que nous nous affrontons aux conséquences de l’implosion du monde externe dans le monde interne. Ce sera possible dans la mesure où nous aborderons l´abandon à partir des modes les plus primaires ou originaires du psychisme. C’est pour ces raisons que le travail psychanalytique est fondamental dans l’abordage de cette problématique.

 

En plus de cette activité, nous devons préserver l’essentiel de notre travail dans les cabinets de consultation. Soutenir le cadre analytique comme réponse consistante, stable et de continuité, est une façon de faire face à la tendance du terrorisme à dénaturer tout l’entourage habituel, normal ou quotidien. C’est à mon avis la manière dont la psychanalyse doit faire face au disruptif des guerres, du terrorisme et des catastrophes sociales.


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Bibliographie

Agamben, G., (2001) Enfance et histoire. Essai sur la destruction de l’expérience. Adriana Hidalgo Editions. Argentine (Espagnol)

Aulagnier, P., (1977) La violence de l’interprétation. Ed. Amorrortu. Argentine. (Espagnol)

Aulagnier, P.,(1994) Un interprète à la recherche du sens. Ed. Siglo XXI, México. (Espagnol)

Baranger W.; Baranger M., (1993) Problèmes du champ psychanaytique. Ed. Kargieman. Buenos Aires. Argentine (Espagnol)

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