Rencontre APA-SPP
Le cadre en psychanalyse
Sára Botella (SPP)
Autour de la notion de « matrice disciplinaire
»
En lisant les contributions au Colloque, jai
été étonnée de la présence,
dans plusieurs textes, du terme, inhabituel en psychanalyse,
de « matrice » : « matrice
active » chez André Green, « matrice
de la méthode » chez Jean-Luc Donnet,
et Ana Delia Lévin de Said reprend la « matrice
disciplinaire » de Thomas S. Kuhn. Cette
coïncidence a éveillé ma curiosité,
et comme la notion de « matrice disciplinaire »
métait familière du fait de mes
lectures des textes de Kuhn, dans les années
80, je les ai reconsultés.
Il est peut-être utile de rappeler les circonstances
qui ont amené Thomas S. Kuhn à
suggérer ce nouveau terme, dans la Postface
de son célèbre texte sur les révolutions
scientifiques. Poussé par des critiques sur
la polysémie du terme « paradigme »,
il introduit le terme de « matrice disciplinaire »
dans la double perspective délargissement
des limites structurelles dune discipline et
déviter toute confusion entre théorie
et « ensemble des engagements »
des membres qui la composent. Par « matrice »,
Kuhn entend un ensemble d« éléments
ordonnés de diverses sortes, dont chacun demande
une étude détaillée » ;
et par « disciplinaire », le
fait que la matrice « implique une possession
commune de la part des spécialistes dune
discipline particulière ».
À bien considérer, les « Réflexions »
avancées par André Green sur le cadre
analytique adoptent ce même point de vue et
rejoignent la volonté kuhnienne délargissement
de la conception dune discipline. En suggérant,
de son côté, le terme de « matrice
active » comme « lessence
dun fonctionnement psychique original qui fait
la spécificité de laction psychanalytique »,
il ne propose pas si jai bien compris
sa pensée un nouveau concept théorique
mais la prise en considération de la « possession
commune », de la constance dune dynamique
d «intégration de la psychanalyse
par le psychanalyste ».
Il en est de même pour Jean-Luc Donnet qui,
partant à la recherche de la logique dune
dynamique de la pratique actuelle, étudie la
« matrice de la méthode »
(« association libre et son après-coup
interprétatif ») dans les diverses
situations du travail analytique. En étudiant
les « configurations permanentes »
des éléments du « site »
formant un seul ensemble cohérent, J. L. Donnet
rencontre lui aussi, ma-t-il semblé,
une « matrice disciplinaire »
de la pratique contemporaine.
À lextrême de cette démarche
élargissant la notion du cadre, la proposition
de Alcira Mariam Alizade fait jouer un rôle
prépondérant à lapplication
dun savoir dérivé des conceptions
théoriques diverses. Tel est le cas lorsquelle
désigne, en tant que cadre interne, un vaste
ensemble « déléments
appartenant au monde interne de lanalyste »,
un dispositif « invariant qui influence
les variables externes et constitue un organisateur
propre à lexploration ». Se
référant à de multiples conceptions
théoriques, « le cadre interne »,
selon A.M. Alizade, représente tout à
la fois : « géographie endopsychique »,
ensemble des propriétés psychiques et
ensemble des événements : règle
et ambiance, méthode et passion, transfert
et interaction, « capteur, radar invisible,
moteur, opérateur, régulateur,
» ;
sous sa plume, la notion de « cadre interne »
semble recueillir en son sein tous les composants,
toute la dynamique, tous les processus de la cure
analytique, autant dans leurs expressions théoriques
que pratiques.
Devant ces apports, une interrogation simpose
eu égard à la position classique de
la cure analytique : le cadre, linvention géniale
de Freud pour le traitement des névroses qui
a cependant permis à ses continuateurs louverture
de la pratique analytique aux cures difficiles des
border-lines, se serait-il si bien adapté à
cet élargissement, se serait-il si bien étayé
sur les nouvelles connaissances des structures limites,
quil naurait plus besoin de ses premiers
repères? Plus besoin des concepts-phares [Inconscient
refoulé, résistance, névrose
de transfert,
] signalant ses limites, indiquant
à quelle distance on se trouve de la côte,
quel éloignement ou proximité sont encore
nécessaires et possibles ? Dorénavant,
la boussole interne de lanalyste, lui permettant
de ne pas perdre le Nord, suffira-t-elle pour naviguer
dans locéan des processus inconscients
de la cure analytique ?
À lheure actuelle, nous ne pouvons que
constater comment la pratique contemporaine ne cesse
de se confronter à ce que la théorie,
et la méthode assignée à celle-ci,
ne peuvent saisir, comprendre tant de ses résultats
que de ses échecs ; et comment, progressivement,
la pratique tend à se désolidariser
des concepts majeurs de la théorie analytique,
et, inversant la démarche classique, elle envisage
de reformuler les critères dexplications
des concepts et des règles. De plus en plus,
la pratique évolue dans le sens dune
distanciation considérable de la règle
fondamentale et du dispositif divan-fauteuil. On pourrait
même se demander si, malgré toutes les
attentions épistémologiques des auteurs,
les théories sur le cadre ne cherchent pas
à légitimer, non seulement lextension
de la pratique, mais aussi lextension inévitable
que cette pratique tend à imposer à
la théorie analytique !
La pratique analytique, arrivée à un
tel point dexigence, ne risque-t-elle pas de
rendre caduc, sans crier gare, lidéal
de la cure-type le représentant dun
rapport équilibré, « élégant »,
entre la théorie et la pratique. Je dirais
même quavec ses progrès, ce que
lon pourrait nommer le psychisme de la pratique
nest plus celui de la théorie. Le psychisme
à luvre dans la séance danalyse
ne peut plus être compris selon les seuls critères
topiques freudiens, autrement dit, dans les limites
dune théorie analytique basée,
pour lessentiel, sur la dynamique de la psychonévrose.
Aujourdhui, les conceptions sur les processus
psychiques semblent sêtres émancipés
des fondements temporo-spatiales de la représentation :
limmédiateté des processus perceptifs
tend à prendre le pas sur le discursif. Il
devient admis de penser que les processus inconscients
à luvre dans la cure relèvent,
non seulement des représentations inconscientes
déjà existantes mais quexistent
aussi des produits psychiques inconscients qui sy
créent, qui y naissent, sous les effets des
phénomènes régrédients
et dun travail qui sy opère, dont
le modèle est celui du rêve. Lanalyste
daujourdhui sait que ses propres processus
secondaires, pourtant « éduqués »
pour penser la causalité selon un rythme séquentiel
où leffet suit toujours la cause, sont
en fait plus subtils et tout à fait capables
de concevoir dautres façons de penser
la causalité. Il sait quau sein de la
séance, il peut rencontrer dautres processus
inconscients que ceux, classiques, propres à
la dynamique de la névrose. Lélargissement
des explications temporelles des événements
de la séance à la simultanéité
des processus qui agissent et se manifestent ouvertement,
lors des moments régrédients de la pensée,
est devenue « possession commune »
des praticiens de la psychanalyse. Et cela, avant
même que la théorie analytique conceptualise
leur existence. Par exemple, nous nous servons de
nombreux modèles explicatifs sur la non-séparabilité
des psychismes en séance, avant même
lélargissement de la théorie analytique
à des concepts correspondant aux superpositions
et enchevêtrements de lensemble des processus
psychiques qui sy trouve à luvre.
Cest ainsi que lusage répandu des
modèles explicatifs construits à partir
de la notion dIdentification Projective, introduite
par M. Klein pour désigner un fantasme dintrusion
sadique, a réussi à occulter tout un
vide des définitions métapsychologiques
correspondant à dautres phénomènes
inconscients de la séance et a empêché
de cette sorte leur découverte.
La situation actuelle de la psychanalyse ainsi comprise,
devrions-nous penser que lavance de la pratique
sur la théorie représente une victoire
de loptique ferenczienne ? Quen soutenant
une nature éminemment qualitative du cadre,
nous rejoignions la position historique de Sandor
Ferenczi face à la « règle » ?
Je veux dire par là un éprouvé
de la « règle » par Ferenczi,
alors sur le divan de Freud, comme « imposée »
et en contradiction avec la relation amicale existant,
par ailleurs, entre les deux. Son hostilité
transférentielle, face au désir de Freud-analyste
de « connaître » le psychisme
de ses analysants, den faire son objet détude,
aboutira, on le sait, à la pratique ferenczienne
où domine la relation, une relation mutuelle
entre « amis sûrs », comme
il se plaisait à le dire. Chez Ferenczi, cest
le désir de « se connaître »
soi-même avec lautre qui finira par submerger
le cadre.
À notre époque où lélargissement
de la conception du cadre à des nouveaux processus
inconscients représente un nouveau défi,
devrions-nous veiller à un respect suffisant
de lautorité de la théorie freudienne
en tant que théorie générale
du fonctionnement psychique, sans pour autant lériger
en autorité centrale en y ramenant toute connaissance
en psychanalyse. Tout en préservant les faits
nouveaux de toute réduction simplificatrice,
devrions-nous veiller à ce que lautonomie
transgressive dune pratique en plein essor ne
cumule pas des conceptions, des jugements de valeurs
singuliers, dans lesprit de vouloir fonder toute
connaissance analytique sur lexpérience ?
Une position systématiquement anti-métapsychologique
ne ferait que provoquer un clivage « malheureux »,
compromettant gravement lélaboration
dun nouveau rapport entre théorie et
pratique analytiques.
Posons-nous alors la question suivante : pourquoi
la théorie freudienne na pas encore capturé,
intégré les « faits nouveaux »
relevant des processus inconscients de la séance
pendant que la pratique ne cesse de changer les règles,
en fonction des interprétations des expériences
du cadre ? Les interprétations dexpériences
en nombre grandissant, qui conquièrent la valeur
de théories « substitutives »
et reformulent les faits analytiques, sont-elles la
conséquence dun certain retranchement
sur elle-même de la pratique actuelle, dune
pratique qui serait devenue un cadre, un univers dexception
par déception devant lesprit réducteur
des études exégétiques, des analyses
logico-positivistes des concepts freudiens, qui ont
souvent davantage compliqué les choses quelles
ne les ont éclairés ?
En somme, les avancées de la pratique actuelle
exigent une reformulation du rapport entre la théorie
et la pratique qui semblent sêtres dissociés.
Une théorie sur la coexistence dau moins
deux perspectives évolutives du travail psychique
est devenue nécessaire : celle pluridirectionnelle,
jusquaux formes les plus complexes des réseaux
du matériel associatif ; et celle pluridimensionnelle,
tenant compte de la simultanéité des
plans dactualisation des processus psychiques
et des particularités qualitatives de chaque
niveau de régrédience jusquaux
formes les plus traumatiques.
Cest pourquoi, je terminerai par cette hypothèse
optimiste : dans lévolution de la
psychanalyse contemporaine où lintérêt
de la communauté des psychanalystes sest
tourné vers des conceptions ouvertes sur les
interprétations de lexpérience
des processus inconscients à léchelle
de leur pluridimensionnalité, et de leurs différents
niveaux dexpressions , se profile déjà
à lhorizon lesquisse dun
nouveau modèle, apte à fournir des métaphores,
des analogies à des nouveaux principes. La
notion de « matrice disciplinaire »,
intégrée par les psychanalystes, représenterait
alors ce « terreau » propice à
un changement qui aboutira à de nouvelles formulations,
à de nouveaux principes du fonctionnement psychique.