Rencontre APA-SPP
Contribution des collègues membres de la SPP
Dominique J. Arnoux
Devant la frontière : les marches[1] du cadre
Il en va aujourd'hui de la psychanalyse comme de la géographie moderne, les bornes de l'esprit sont nos seules frontières. Elles bornent l'héritage des conditions de la pensée - en tant que cadre interne de l'action psychanalytique[2] - après qu'on ait pu vouloir le confondre avec les matérialités du lieu.
Que de guerres passées à son propos qui furent de nouveaux ensemencements !
Ainsi nous apprenons l'homme comme frontière, « cet être double qui marque la limite de deux mondes »[3]. Être double par le travail en double[4] dans le lieu et le temps de la séance.
Ce résultat considérable pour la pensée du travail de psychanalyse[5] fait obligatoirement en retour réfléchir aux conditions de la transmission de la psychanalyse, éclairées par les récits de la frontière[6].
Les conditions de la transmission sont indissociables des conditions de la cure.
Il apparaît aujourd'hui des évolutions imposées par des variations de la technique ou du fait de la structure (polymorphisme) des patients. Si tout résultat honnête ne peut être acquis qu'à la condition d'une analyse la plus achevée des racines du conflit inconscient, le signe d'un travail de psychanalyse authentique est l'introjection par le patient du fonctionnement psychique de l'analyste vis à vis de la surprenante vie psychique.
Prendre en compte des variations oblige à étudier les changements de forme que prennent les fonctions. Ceci est pertinent quand on modifie infiniment peu les circonstances qui les font naître.
Le travail de Julio Woscobolnik prouve assez la nécessité d'une telle réflexion quand il constate les effets sur le cadre et sur l'analyste du harcèlement moral et social du cadre. Son travail m'a fait penser que cette question est centrale dans le travail de psychanalyse s'occupant de l'enfant et de l'adolescent qui inclut depuis ses débuts les pressions extérieures aux conditions d'analysibilité et de transfert. Il y a de quoi répondre.
Alcira Mariam Alizade, de son côté, souligne l'importance de la créativité en état d'urgence clinique. Je suggère que si la frontière est pensée, chez l'analyste, comme l'échappée du cadre, c'est à dire comme une brèche - pour l'identification affective par exemple - l'analyste peut s'attendre à des émois insensés qui apparaissent pour prendre sens. Les conditions du sens devient ce qui nous préoccupe. Il s'arrime nécessairement à notre préhistoire.
L' « état d'urgence », pour reprendre l'expression de Alcira Mariam Alizade, n'est-il pas alors ce qui s'examine dans le travail tiers de la supervision[7] ? C'est bien là où s'encourage une transformation psychique. Il s'agit d'un changement topique favorisant la réceptivité et la surprise de ce qui est interprétation et construction dans l'espace transitionnel transféro contretransférentiel.
L'attitude de doute par rapport au traumatique se doit d'être découverte dans un milieu de réassurance et de présence entre nous. La réassurance est une attitude. Elle est en particulier le refus d'une posture de jugement[8].
Cette posture de jugement lorsqu'elle surgit est, remarquons-le, souvent arrogante[9]. Cela vient probablement du fait de la pulsion d'emprise liée à la pulsion de voir, contenues toutes deux dans la pulsion épistémophilique, ici, mal travaillée.
Cristina Rosas de Salas insiste sur une forme singulière d'investissement de l'analyste que l'on pourrait imaginer chez le patient comme un « instinct » de répétition offert à l'analyste à la manière d'un destin, agglutinant l'objet. Elle constate, en cet état chez l'analyste, l'émergence d'une incertitude totalisante et bientôt totalitaire.
Ce malaise chez l'analyste est-il une défense ? Serait-elle à l'origine d'une tentation interprétative saturée venue de l'excitation agitée par le vide d'objet ?
Cela m'a suggéré les formes de transfert sur le processus de pensée lui-même, à l'adolescence en état de misère d'objet. On apprend en effet, dans certaines situations, que l'adolescence que nous concevons comme après-coup oedipien, élaborateur et historicisant, peut être ni élaboratrice ni oedipienne mais bel et bien traumatique à l'excès et à l'origine de la désignation du corps propre et de la pensée comme objets de destruction, à épuiser et à détruire. Tout se passe comme si ce corps était source de sensations et de fantasmes à noyer et à isoler dans un univers hyper ou hypo, saturé d'excitation pour ne pas ressentir. Il y a ainsi des pubertés insensées, c'est à dire innommables, sans secours de la pensée tisserand. C'est là où le psychanalyste offre sa capacité à penser comme objet d'investissement et le processus de pensée - la naissance du jugement - comme objet de transfert.
Qu'enseigne la formation pour ces cliniques ?
Il faudrait s'entendre sur un apprentissage pour un non apprentissage[10] venu précisément de l'éthique du transfert qui est le respect de ce que le patient apporte.
Et que devient l'interprétation dans cette ambiance si particulière ?
Elle pourrait se penser « comme un stimulant de rêve de consolidation qui sont comme des paysages d'écriture infantile ou bien comme jeu de lignes, sans attaches avec le réel mais plutôt avec l'acceptation d'un foisonnement désordonné possible ».
Il faut beaucoup de temps au sein de la cure pour parvenir à l'émergence de ce plaisir de fonctionnement chez les patients difficiles, maîtres en vidage expulsif.
[1] Les marches étaient les provinces frontières qui avaient pour rôle de repousser les invasions.
[2] A. Green, Réflexions sur le cadre, Rencontre APA-SPP, On-line, Site internet de la SPP
[3] V. Hugo, Post-Scriptum de ma vie, De la vie et de la mort.
[4] C. et S. Botella, l'homosexualité inconsciente et la dynamique en double de la séance, Revue Française de Psychanalyse, 1984, 4.
[5] L'expression est d'André Green in Idées directrices pour une psychanalyse contemporaine, Puf 2002
[6] On appelait ainsi les récits imaginaires des pionniers du nouveau monde marchant de l'est à l'ouest. Venus d'au-delà de la frontière, les récits rapportaient l'existence de paysages étranges et d'êtres contrefaits. Les Indiens, eux-mêmes, ne comprirent pas qu'on puisse s'aventurer dans les terres volcaniques de Yellowstone. Sacrées, ces terres étaient peuplées de fantômes d'âmes.
[7] J'entends par travail de supervision tout travail entre psychanalystes que permet l'institution psychanalytique.
[8] C'est ce que nous constations dans un groupe de travail sur les supervisions autour de S. Faure Pragier.
[9] On arrogance, l'article de W. Bion, rend bien compte de l'effet sur l'analyste d'une telle attitude.
[10] L'expression est de J. Guillaumin lors d'un travail collectif.