Claude Pigott
Approche psychanalytique groupale
Historique
Freud et les formations collectives
La réflexion de Freud concernant les formations collectives
forme une partie importante de son oeuvre. Trois ouvrages
majeurs la constituent: "Totem et tabou" en 1913,
"Psychologie des foules et analyse du moi" en 1921,
"L'homme Moïse et la religion monothéiste"
dont l'élaboration s'échelonna de 1934 à
1939. A cela s'ajoutent des écrits qui traitent de
sujets directement rattachés à la question
des formations collectives et qui concernent, le plus souvent,
la religion et ses mythes comme "L'avenir d'une illusion"
(1927) et "Malaise dans la culture" (1929). Mais,
il y a, ici et là, de multiples références
à la culture, au groupe d'origine, à la société
qui sont autant de renvois à l'intérêt
de Freud pour le contexte dans lequel l'homme vit et se développe.
La première référence concernant le
rôle des représentations véhiculées
par les collectivités humaines dans la psyché
de l'individu est consignée dans la lettre à
Fliess du 12 décembre 1897: "... Imagines-tu
ce que peuvent être les mythes endo-psychiques? Eh
bien, ce sont les dernières productions de mon activité
cérébrale. L'obscure perception interne par
le sujet de son propre appareil psychique suscite des illusions
qui, naturellement, se trouvent projetées au dehors
et, de façon caractéristique, dans l'avenir,
dans un au-delà. L'immortalité, la récompense,
tout l'au-delà, telles sont les conceptions de notre
psyché interne... C'est une psycho-mythologie".
Ce n'est qu'un certain nombre d'années plus tard que
cette question est reprise systématiquement, lorsqu'il
compare les représentations mythiques à celles
du rêve. Mais, en ce domaine, il fut devancé
par ses élèves, par Otto Rank avec ses trois
conférences consacrées au "Drame de l'inceste
et ses complications", en 1906, lorsqu'il fut admis
aux "Soirées psychologiques du mercredi soir".
Elles devinrent, en 1912, un ouvrage considérable
("Le motif de l'inceste dans la poésie et le
légende"). Freud fut aussi précédé
par Karl Abraham qui, en 1909, dans "Rêve et mythe
- Contribution à l'étude de la psychologie
collective", proposait d'interpréter le mythe
sur le modèle de l'interprétation du rêve,
en affirmant que le même symbolisme règne de
part et d'autre (p.173). Enfin, il y eut C.G. Jung avec ses
archétypes, ce qui conduisit Freud à statuer
sur un domaine qui menaçait de faire suivre à
la psychanalyse un chemin hors des principes de la méthode
qu'il avait créée. C'est ainsi qu'il écrivit
"Totem et tabou". Mais, même si une part
importante de l'uvre de Freud concerne les formations collectives,
c'est du sujet pris dans sa singularité dont il s'est
sans cesse préoccupé et, bien qu'il ait écrit
que l'on devait "conclure que la psychologie de la foule
est la plus ancienne psychologie de l'homme" ("Psychologie
des foules et analyse du moi", p.191), c'était
pour affirmer dans la foulée que la psychologie individuelle
est tout aussi ancienne.
Ainsi, Freud n'a pas avancé une psychanalyse des formations
collectives dont il aurait institué le cadre et le
dispositif, toutefois, sa recherche l'a amené à
formuler des théories et des hypothèses quant
à leur fonctionnement. De plus, il s'est ouvert à
de nouveaux horizons de réflexion. Dans "Totem
et tabou", il pose la question: "Où se trouve
dans cette évolution la place des divinités
maternelles, qui ont peut-être précédé
partout les dieux-pères? je ne saurais le dire."
(p.171). Sans entrer dans le détail de ses idées,
nous dirons que Freud aboutit à une théorie
complète de la formation des groupes humains, en particulier
pour ce qui est de celui dominé par le chef de la
horde qui préfigure le père et, à ce
propos, il utilise pour y réfléchir tous les
mécanismes qu'il a définis pour l'individu
pris isolément. Dans "Psychologie des foules
et analyse du moi", identification, projection et étayage
sont décrits dans leur forme définitive et
le chef de la horde apparaît comme l'instance refoulante
et interdictrice du désir incestueux. De plus, Freud
y annonce les instances nouvelles de sa deuxième topique:
l'idéal du moi autour duquel les membres d'une collectivité
se rassemblent, instance qui deviendra le surmoi. Il s'agit
donc bien d'une théorie groupale. Toutefois, à
aucun moment, il n'a été question d'instaurer
un dispositif analytique groupal.
Aux Etats-Unis
C'est dès avant les années vingt qu'un des
fondateurs de la Société Psychanalytique Américaine,
Trigant Burrow (1875-1950), a tenté d'élaborer
une théorie de la psychanalyse groupale et de poser
les principes d'un "setting" qui lui soit propre.
Peut-être inspirés par lui, certains psychanalystes
tentèrent l'aventure entre les deux guerres, mais
nous ne saurions appliquer le terme de "psychanalyse
groupale" à ce qui a été réalisé.
En effet, bien que les initiatives aient été
intéressantes, il s'agissait, le plus souvent, de
méthodes qui utilisaient les concepts de la psychanalyse
à la compréhension de ce qui se passait dans
les groupes ( Louis Wender et Paul Schilder). De son côté,
Alexander Wolff tenta une compréhension des groupes
au travers des schémas familiaux, et Samuel Slavson
appliqua la psychanalyse aux groupes d'enfants et d'adolescents.
Nous n'oublions pas Jacob Moreno, dont la théorie
et la pratique sont cependant difficiles à associer
à la psychanalyse. Après la guerre, une immense
littérature, plus ou moins proche de la psychanalyse,
fut publiée. Mais on ne saurait y voir, au-delà
des innovations techniques et de l'observation détaillée
de la dynamique groupale, une "psychanalyse groupale".
Mentionnons enfin les applications de la psychanalyse à
la famille, avec comme chef de file Nathan W. Ackerman ("The
Psychodynamics of Family Life", 1958).
En Grande-Bretagne
S.H. Foulkes entreprit des psychothérapies dites "psychanalytiques
de groupe" dès 1938 et fut le fondateur, après
la guerre, d'un mouvement "groupanalytique" qui
connut un grand développement. Foulkes partait des
prémices que l'homme est un être éminemment
social et que tout trouble névrotique a son origine
dans des relations sociales perturbées. Il fit école
en Grande-Bretagne, ainsi que dans plusieurs pays d'Europe
et d'Amérique. Mais, la figure dominante en ce domaine
est, sans conteste, Wilfred Bion qui élabora une théorisation
psychanalytique groupale originale avec sa topique, ses processus,
sa métapsychologie et la jonction avec la psychanalyse
individuelle. A Bion se rattache Henry Ezriel avec la tension
commune de groupe et le dénominateur commun (fantasmatique)
des groupes. Partant du groupe de base dont la structure
est protomentale et dont le "moteur" semble être
une scène primitive orale très archaïque,
Bion découvre des organisations spécifiques:
les présupposés de base; la mentalité
de groupe et la culture de groupe; de plus, il considérait
le groupe comme le dispositif de choix pour l'élaboration
de l'identification projective; enfin, le psychanalyste sert
de pôle transférentiel pour l'interprétation
et préserve ainsi le groupe de travail. Ses travaux
eurent une influence majeure à la Tavistock Clinic
dans la poursuite de la reflexion sur la psychanalyse et
les groupes.
En France
Sans préjuger de l'intérêt des travaux
qui ont été faits en Italie et en Argentine
(I. Berenstein, L. Grinberg, J. Pujet, E. Pichon-Rivière,
S. Resnik, etc.), ainsi que dans d'autres pays, nous pensons
que, du point de vue de la pensée psychanalytique,
l'idée d'une "Ecole Française de la psychanalyse
appliquée au groupe", avec pour chef de file
Didier Anzieu, fut un temps important qui a abouti à
l'élaboration d'une "psychanalyse groupale".
A partir du psychodrame ("Le psychodrame analytique
chez l'enfant" date de 1956), et stimulé par
les articles de S. Lebovici, R. Diatkine et E. Kestemberg
("Application de la psychanalyse à la psychothérapie
de groupe et à la psychothérapie dramatique
en France" en 1952 et "Bilan de dix ans de pratique
psychodramatique chez l'enfant et chez l'adolescent"
en 1958), Anzieu s'est lancé dans une recherche psychanalytique
sur les groupes de diagnostic avec la fondation du CEFFRAP
en 1962, recherche qui visait à étudier l'articulation
entre les psychés individuelles et les groupes humains.
Elle a mis en évidence des formations groupales agissantes
dans l'inconscient de l'individu. L'article de J.-B. Pontalis
"Le petit groupe comme objet" (1968) en fut une
émanation. En 1972, Anzieu fondait avec René
Kaës, Angélo Béjarano, André Missenard
et Jean-Bertrand Pontalis la collection "Inconscient
et culture" où, en plus des auteurs déjà
cités, il rendait justice à d'autres précurseurs
français en ce domaine, Simone Decobert et Michel
Soulé. En 1975, avec la publication de son ouvrage
"Le groupe et l'inconscient", la psychanalyse groupale
obtenait ses lettres de noblesse. Il y abordait, entre autres,
"l'analogie du groupe et du rêve," "L'illusion
groupale", "Le groupe est une bouche...",
"Le fantasme de casse...", les organisateurs du
groupe et ses désorganisateurs, enfin, la dimension
paradoxale était abordée comme "figure
de la pulsion de mort". Peu après, Anzieu a posé
que "l'inconscient est structuré comme un groupe".
René Kaës, a poursuivi sa propre recherche sur
la groupalité psychique et les divers niveaux de sa
représentation, ainsi que leurs niveaux de communication
avec "L'appareil psychique groupal". Son oeuvre
est résumée dans son livre "Le groupe
et le sujet du groupe" (1993). Dans cette direction,
nous n'oublierons pas les travaux de la Société
Française de Psychothérapie de Groupe, fondée
en 1962 et devenue en 1984 la Société Française
de Psychothérapie Psychanalytique de Groupe (SFPPG).
Le "groupe-famille"
Le dernier volet de cette recherche, en France, émane
des psychanalystes qui se sont centrés sur le "groupe-famille",
charnière reconnue entre l'individuel et le groupal.
L'importance des schémas familiaux en tant qu'organisateurs
des groupes avait été depuis longtemps reconnue,
en particulier par Ezriel. Nous soulignerons, à ce
propos, les travaux originaux du Collège de Psychanalyse
Groupale et Familiale (C.P.G.F.) auquel Anzieu a participé
activement en association avec ses fondateurs: Paul-Claude
Racamier, Simone Decobert, Jean-Pierre Caillot et Claude
Pigott. Racamier, en approfondissant la connaissance des
psychoses, des schizophrénies et des perversions,
avait avancé un certain nombre de notions et de concepts
dont l'intrication avec les instances parentales et familiales
était évidente, en particulier, pour tout ce
qui concernait l'originaire. Mais, des concepts tels que
les fantasmes-non-fantasmes dont le prototype était
l'autoengendrement, demandaient à être précisés
quant à leur lieu d'existence et leur mode de représentation;
il en était de même du paradoxe, dûment
défini par Racamier et dont la notion avait été
développée par Anzieu dans son article "Le
transfert paradoxal" (1975). Elle trouvait son illustration
dans l'article de Simone Decobert "Familles à
transaction paradoxale", publié en 1987 dans
GRUPPO 3. Les travaux de Claude Pigott, développés
dans son "Introduction à la Psychanalyse Groupale"
(1990) puis dans "Les imagos terribles"(1999),
touchent directement à l'établissement d'une
continuité entre la métapsychologie individuelle
et celle des formations groupales. D'une façon plus
individuelle, il est important de faire état des travaux
d'Alberto Eiguer ("Un divan pour la famille", "La
parenté fantasmatique", etc.) qui, tout en étant
centrés sur la famille, englobent le champ groupal.
LA MISE EN PLACE DU DISPOSITIF GROUPAL
Burrow mit en place d'emblée le dispositif devenu
à présent classique pour les analystes de groupe
: rassembler une dizaine de personnes, les recevoir régulièrement
en les priant d'associer librement. Au début, il donna
le nom de "laboratoire" à ses séances
et, lorsque la méthode fut au point, il l'appela "Groupanalysis".
Le terme fut repris en Grande-Bretagne par Foulkes et a été
conservé depuis. Sans nier l'intérêt
de la groupanalyse, il est à noter qu'elle ne s'adresse
qu'à des adultes, même si nous mettons au crédit
des analystes américains d'avoir appliqué les
techniques groupales à des adolescents, des enfants,
ou à des catégories diverses de patients. Mais,
pour beaucoup de praticiens, la psychanalyse n'était
plus qu'un pieux souvenir qu'il fallait dépasser :
la groupanalyse de Burrow devint la mystérieuse "phyloanalyse",
et le psychodrame de Moreno ne pouvait être assimilée
à la psychanalyse. C'était le début
des méthodes actives qui allaient se développer
aux Etats-Unis durant plusieurs décennies sans que
leurs liens avec la psychanalyse soient clairement définis.
Des applications nouvelles furent faites avec les "groupes
larges" et dans des contextes institutionnels pour en
analyser les tensions (Anzieu y a réfléchi
dans "Le groupe et l'inconscient"); avec les "groupes
Balint", dans une perspective didactique, pour étudier
les situations créées par la confrontation
aux problèmes psychoaffectifs des patients.
Mais, en définitive, seuls Bion et Ezriel en Grande-Bretagne
pouvaient être considérés comme voulant
établir véritablement la cohérence métapsychologique
avec la psychanalyse classique. C'est en France que cette
volonté s'est manifestée avec le plus de continuité.
Les psychanalystes familiaux ont été à
l'origine d'initiatives novatrices, dans l'abord des symptomatologies
difficiles: la psychose et la schizophrénie, les névroses
graves, les symptomatologies perverses ou psychopathiques,
les conséquences des traumas de la violence familiale
et des relations d'objet manipulatrices liées à
la pulsion d'emprise. L'approche systémique a ouvert
le dossier de la paradoxalité et de ses conséquences
relationnelles mais, c'est la perspective psychanalytique
groupale-familiale qui, en définitive, a permis une
meilleure compréhension des enjeux intérieurs
de ces situations et une meilleure élaboration.
LES DISPOSITIFS MIS EN PLACE
Les groupes d'adultes
- Groupes psychanalytiques d'association libre: six à
dix personnes en moyenne sont assises durant trois quart
d'heure à une heure pour associer librement. Un ou
deux psychanalystes interprètent le "matériel"
expimé: fantasmes, rêves, échanges divers
et généraux prenant le caractère d'une
conversation mais, en fait, contenant les associations du
groupe, constituant une histoire et laissant apparaître
les projections et les manifestations transférentielles.
- Groupes psychodramatiques, de la même importance
et d'une durée équivalente que précédemment.
Les participants sont sollicités au niveau de leur
imagination pour composer un scénario, choisir des
rôles, les incarner et les jouer. Une fois le jeu terminé,
les psychanalystes invitent les participants à faire
part de leurs pensées et fantasmes concernant le jeu
et, les psychanalystes, commentent le matériel du
jeu. Le psychodrame est plus particulièrement indiqué
pour les personnes ayant des résistances à
dévoiler leurs fantasmes.
- Psychodrame individuel avec un groupe de psychanalystes.
Le patient invente un scénario avec l'aide des analystes
qui sont autour de lui (quatre à six). Après
le jeu, les analystes et le patient élaborent le matériel
du psychodrame. L'indication est préconisée
pour les cas-limite ainsi que pour des structures psychotiques
ou schizophréniques.
- Sculpture de groupe: elle dérive du dispositif précédent.
Plusieurs personnes sont pressenties pour composer une "sculpture"
ou "tableau". Elles restent immobiles dans les
poses qu'elles ont choisies, puis, font état de leurs
associations autour de leurs vécus qui sont interprétés.
- Des groupes par pathologies ont été pratiqués,
toutefois les résultats ne sont pas concluants. Il
est, en effet, déconseillé de regrouper des
psychotiques ou des patients à tendances psychopathiques
pour des raisons d'effets de résonance qui compromettent
les capacités de contrôle et de recul par rapport
à la vie fantasmatique. Toutefois, les groupes d'adultes
qui ont été victimes d'inceste ou de violences
sexuelles sont appropriés à la résolution
des conflits.
La famille et les couples
- La psychothérapie familiale: le groupe familial
est pris dans son ensemble avec les parents et les enfants
(parfois les grands parents aussi). La dynamique inconsciente
familiale est explorée au travers des échanges.
Il n'y a pas de contre-indication à l'analyse familiale
mais elle s'avère des plus utile à l'égard
des familles à tendances perverses, psychotiques ou
"incestuelles" qui, généralement,
sont repliées sur elles-mêmes.
- Le psychodrame familial, qui suit les mêmes règles
que le psychodrame de groupe, sert à analyser une
vie fantasmatique inconsciente inhibée mais présente
dans les agirs familiaux. Il met en lumière la circulation
des messages infra-verbaux dans la famille et en dégage
les significations.
- Les groupes de parents: les parents d'enfants à
problèmes sont réunis pour élaborer
ensemble les situations créées par la symptomatologie
de leurs enfants. Ces enfants sont, en fait, les révélateurs
de troubles plus généraux concernant la famille
mais dont les parents sont inconscients.
- L'analyse de couples peut entrer dans le registre des groupes.
Si la relation dans le couple est plus particulièrement
spécifiée comme but de l'analyse, les enfants,
s'il y en a, sont immanquablement au centre de la problématique
analysée, de plus, leurs familles respectives le sont
aussi, agrandissant le couple à des dimensions groupales
voire tribales.
Les groupes d'enfants et d'adolescents
- Les groupes de jeunes enfants, le plus souvent agissants,
conduisent à ce que nous avons déjà
mentionné, à savoir, les groupes d'association
libre pluri-expressionnelle qui tient compte des difficultés
de contrôle des jeunes enfants. La finalité
est de dégager le sens occulte de cette "pluri-expression".
Le respect du cadre est un facteur important qui est, à
présent, bien codifié et permet de conserver
les règles de travail de la psychanalyse et sa finalité.
- Avec les enfants en période de latence et surtout
à l'âge de la préadolescence, le psychodrame
semble mieux indiqué. Les enfants, tournés
vers le monde extérieur, ont une propension à
l'agir qui exprime leurs problèmes internes qu'il
convient de pouvoir analyser pour en connaître les
contenus.
- Chez les adolescents, nous sommes dans une situation proche
de celle de l'adulte et le mode selon lequel sera appliquée
la technique groupale (psychanalyse de groupe, psychodrame
de groupe ou psychodrame individuel) dépend de l'évaluation
du psychanalyste. Leur capacité à livrer leurs
fantasmes peut paraître accrue par rapport à
l'adulte mais, se livrer peut prendre pour eux un caractère
très persécuteur. L'indication est délicate
et doit être faite avec discernement.
Les groupes institutionnels (grands groupes)
- Des institutions peuvent être l'objet de crises dites
"institutionnelles" graves qui mettent en péril
leur fonctionnement et, même, leur existence. Face
à un péril de cet ordre, faire appel à
une équipe d'analystes qui en a la pratique semble
justifié pour en dégager les enjeux inconscients
ainsi que les mobiles conscients mais occultés.
LES ENJEUX THEORIQUES
Il est certain que la mise en place d'un dispositif groupal
auquel on tentait d'appliquer une réflexion psychanalytique
s'écartait tant du modèle "divan-fauteuil"
qu'il était naturel d'y voir le surgissement d'une
résistance. En effet, Freud avait conçu sa
découverte dans le contexte de l'appareil psychique
individuel et, d'une façon générale,
la cure était là pour reconstituer l'intégrité
du "Je" menacé. Pourtant, Burrow avait considéré
qu'il respectait la pensée freudienne en concevant
une métapsychologie originale, spécifique,
dont on pourrait dire qu'elle prenait pour point de départ
la mère originaire (les "divinités maternelles"
sur lesquelles Freud s'était interrogé) et
les liens "organiques psychiques" qui s'établissent
avec elle dans la petite enfance, liens comparables à
ceux décrits dans l'engrènement de Racamier.
Cette relation préfigurait celle réalisée
plus tard avec le groupe social environnant qu' il se proposait
d'élaborer avec son dispositif groupal. A l'image
de ce que Bion théorisa plus tard, avec plus de bonheur,
par son système protomental et l'identification projective,
la psychanalyse groupale se prêtait à l'élaboration
des liens précoces avec la mère, avant que
n'intervienne le père, en un point où l'émotionnel,
l'agi et le biologique demeuraient confondus. Cette filière
fut reprise par Kaës à partir de la Mère-Monde;
le protogroupe (ou archigroupe), pour se poursuivre dans
des représentations groupales plus élaborées.
Nous n'hésitons pas à faire le parallèle
avec la topique interactive de Racamier faite de liens engrénés
et mus par la pulsion d'emprise qui sont spécifiques
de la Mère originaire.
Un autre obstacle à l'acceptation du dispositif groupal
par les psychanalystes était l'aspect, si l'on peut
dire, interactif des groupes: toutes sortes d'événements
infra-verbaux, non mentalisés constituaient une part
importante de la communication dont le sens échappait
souvent à la conscience et à l'analyse. Cette
question fut abordée par Anzieu à propos de
la résonance fantasmatique dont il dit qu'elle est
"le regroupement de certains participants autour de
l'un d'eux qui a donné à voir ou à entendre
à travers ses actes, sa manière d'être
ou ses propos (c'est nous qui soulignons), son (ou un de
ses) fantasme individuel inconscient". Selon Missenard
le groupe est une mise en scène du porteur du fantasme
où chaque protagoniste occupe une des positions individuelles
incluse dans son scénario fantasmatique, de plus,
il pense que la résonance fantasmatique prend son
origine dans la relation duelle et symbiotique entre l'enfant
et sa mère. Nous pourrions dire que toutes les thèses
se recoupent. Aussi, une des tâches de ce dispositif
est, précisément, de désocculter ce
qui est inclus dans les agirs afin qu'ils prennent sens et
soient représentés psychiquement; elle le fait
au sens où ce qui est inclus dans la relation duelle
originaire mère-enfant advient à la pensée.
Anzieu s'est efforcé de définir des organisateurs
fantasmatiques des groupes, qui sont autant de points de
repère pour interpréter les groupes. Ce sont,
en plus de la résonance fantasmatique, qu'il considère
comme le premier organisateur, les fantasmes originaires,
les imagos et, enfin, le complexe d'Oedipe. Ces organisateurs
jouent, à la fois, sur les groupes internes, représentés,
et externes, concrets. Dans cette direction, nous ne saurions
passer sous silence l'illusion groupale (1971) conceptualisée
en continuation des travaux de Winnicott sur l'espace d'illusion
et qui constitue le moment fondateur des groupes.
Il restait que la question du transfert était centrale
et présentait des difficultés à être
située. Pour Bion, il était clair que le psychanalyste
était au centre des préoccupations des participants
et que tout s'exprimait, de près ou de loin, par rapport
à lui dans le groupe. Toutefois, il faut distinguer,
le transfert sur l'analyste dans ses formes individuelles
et groupales, percevoir dans quelle mesure le dispositif
groupal lui imprime des formes spécifiques et repérer
le dénominateur commun (Ezriel) afin d'interpréter
en fonction de ce facteur. De plus, il est clair que le transfert
dans un petit groupe mobilise des représentations
d'un ordre différent que dans un groupe large en raison
du fait que la régression (topique et formelle) est,
si l'on peut dire, proportionnelle à leur dimension.
La situation est compliquée par l'inter-transfert
qui concerne ce que les participants mobilisent de fantasmes
les uns par rapport aux autres et il faut penser aussi à
ce qui se passe entre les analystes eux-mêmes. Enfin,
il y a le transfert sur le groupe où l'on retrouve
le rôle de l'illusion groupale à l'origine du
groupe, avec tout ce que cela fait resurgir d'originaire
pour chacun. Dès lors que des stratifications archaïques
sont mobilisées, il faut être attentif au contre-transfert.
Une situation complexe, donc, où l'expérience
et la concertation jouent un rôle important dans l'appréciation
du matériel concerné.
La question du groupe comme objet a été abordée
par Pontalis : c'est un objet externe qui est investi comme
un tout. Pour éclairer sa représentation interne,
nous pourrions dire que l'objet interne kleinien, la mère
qui contient toute la famille et son environnement, est un
objet-groupe interne. Les échanges entre les deux
constituent le modèle des processus groupaux sur lesquels
l'analyste s'appuie pour comprendre le fonctionnement groupal.
Chaque participant apporte son groupe interne qui est agissant
sur le groupe du dispositif analytique et inversement. A
ce propos, Simone Decobert, commentant les travaux de Claude
Pigott, écrivait dans sa définition de l'objet-
groupe du Vocabulaire de Psychanalyse Groupale et Familiale:
"En montrant la continuité entre l'objet-individuel
et l'objet groupal, C. Pigott recourt à l'utilisation
de la groupalité quasi originaire qu'il retrouve à
la base des différents temps de la construction de
l'objet-groupe. Pour constituer cette groupalité,
l'imago maternelle primaire élaborée dans le
rapport au sein par identification projective, n'est pas
exempte de la rencontre des fantasmes originaires de la Mère,
témoins de son insertion groupale et sociale. Puis,
la rencontre du Père structure et hiérarchise
la groupalité de l'imago-maternelle contenante de
la totalité du monde. Enfin l'introjection du groupe
familial externe de base sera le troisième temps de
cette contribution au groupe interne, l'objet-groupe précédant
donc l'objet individuel". Dans un travail plus récent,
"Les imagos terribles", Pigott, qui reprochait
aux théories régnantes d'être trop uniquement
descriptives des mécanismes de la "dynamique
groupale", a voulu élaborer une métapsychologie
groupale psychanalytique complète avec sa topique
spécifique, son rôle dans l'inconscient, une
groupalité dont on suivrait les stades psychogénétiques
successifs, une description de la participation des formations
groupales dans la formation du sujet et de son moi, celle
des modes de représentation des groupes depuis celui
de la réalité perçue de l'interactif
et de l'agir, à celle de représentant-représentation
avec l'accession à la pensée, la relation qui
existe entre ces diverses catégories de représentations,
enfin, celle du chemin qui mène des formes archaïques
d'organisation à celle de l'Oedipe.
Dans cette entreprise, des stades de la groupalité
qui s'enchaînent psychogénétiquement
sont définis. Le premier est le stade narcissique-paradoxal
qui s'appuie sur la notion de position narcissique-paradoxale
et, plus particulièrement, dans son mode univalentiel
dégagé par Jean-Pierre Caillot. Suivent, ensuite,
le groupe originaire, relatif à la Mère; le
groupe primaire, qui est le stade étudié par
Freud sous la domination du chef de la horde, et , enfin,
le groupe secondaire ou oedipien qui clôture cette
évolution de la groupalité. Au passage, la
scène proposée de la représentation
des fantasmes-non-fantasmes de Racamier qui était
restée incertaine, est celle des mythes originaires
des communautés culturelles. Ils sont antoedipiens
et contiennent tous des représentations de l'autoengendrement.
Concernant la topique interactive, le concept de représentant-incarnation
est proposé pour définir les "habitants"
imagoïques qui la peuplent. Enfin, un certain nombre
de postulats sont énoncés concernant la nature
psychotique de la pensée groupale, en conséquence
de quoi, les mythes, qui sont de cette nature, ne sont pas
là pour être réifiés, c'est-à-dire
réalisés concrètement, ainsi que périodiquement
l'histoire nous en montre l'exemple, mais pour rester dans
des représentations scénarisées qui
n'appartiennent qu'aux dieux, au sens grec du terme. Les
hommes, qui en sont exclus, doivent se contenter de leurs
représentations sur la scène de la culture
avec des niveaux de croyance divers (mythes originaires,
dogmes religieux, théâtre, littérature,
art sous toutes ses formes). Par ces considérations,
il semble que la psychanalyse groupale s'engage dans l'analyse
de la "pathologie des communautés culturelles"
dont parlait Freud dans "Malaise dans la culture.
BIBLIOGRAPHIE
ABRAHAM K.
Amenhotep IV (Echnaton) - Contribution Psychanalytique
à l'étude de sa personnalité et du culte
monothéiste d'Aton
in : Oeuvres Complètes, tome 1 (1907-1914), "Rêve
et Mythe"
Payot, Paris, 1965.
ANZIEU D.
Le groupe et l'inconscient
Dunod, Paris, 1975.
CAILLOT J.P., DECHERF G.
Thérapie familiale et paradoxalité
Clancier-Guénaud, Paris, 1982.
CAILLOT J.P., DECHERF G.
La position narcissique paradoxale: la défense
par l'oscillation contre les angoisse catastrophiques
in : Gruppo, n° 1, Psychanalyse Familiale, Clancier-Guénaud,
Paris, 1985.
DECHERF G.
Oedipe en groupe - Psychanalyse et groupes d'enfants
Clancier-Guénaud, Paris, 1981.
DECOBERT S.
"Transaction paradoxale"
in : Vocabulaire de psychanalyse groupale et familiale, tome
1
Editions du Collège de Psychanalyse groupale et familiale,
Paris, 1998.
EIGUER A.
Un divan pour la famille
Le Centurion, coll. Païdos, Paris, 1983.
EIGUER A.
La parenté fantasmatique
Dunod, Paris, 1987.
Freud S.
Totem et tabou
Payot, Paris, 1972.
Freud S.
Psychologie des foules et analyse du moi
Payot, Paris, 1981.
Freud S.
Le Moi et le Ça
Payot, Paris, 1981.
Freud S.
L'homme Moïse et la religion monothéiste
Gallimard, Paris, 1986.
Freud S.
Analyse terminée et analyse interminable
in : R.F.P., tome XXXIX, n° 3, 1975, Puf, Paris.
Freud S.
L'interprétation des rêves
Puf, Paris, 1967.
Freud S.
Trois essais sur la théorie de la sexualité
Gallimard, Paris, 1962.
Freud S.
"Névrose et psychose"
in : Névrose, psychose et perversion
Puf, Paris, 1976.
Freud S.
"Sur la sexualité féminine"
in : La vie sexuelle
Puf, Paris, 1969.
Freud S.
"Malaise dans la culture"
in : Oeuvres complètes, XVIII
P.UF, Paris, 1994.
KAËS R.
L'appareil psychique groupal. Constructions du groupe
Dunod, Paris,1976.
KAËS R.
Le groupe et le sujet du groupe
Dunod, Paris, 1993
LEBOVICI S., DIATKINE R., KESTEMBERG E.
Bilan de dix ans de pratique psychodramatique chez l'enfant
et chez l'adolescent
in : Psychiatrie de l'enfant, vol. 1, n° 1
Puf, Paris, 1958.
LEBOVICI S., DIATKINE R., KESTEMBERG E.
Application de la psychanalyse à la psychothérapie
de groupe et à la psychothérapie dramatique
en France
in : Evolution Psychiatrique, n° 3
Toulouse, Privat, 1952.
PIGOTT C.
Introduction à la psychanalyse groupale
Editions Apsygée, Paris, 1990.
PIGOTT C.
Les Imagos terribles
Editions du Collège de Psychanalyse Groupale et Familiale,
Paris, 1999.
PONTALIS J.B.
"Le petit groupe comme objet"
in : Après Freud
Gallimard , Paris, 1993 (réédition).
RACAMIER P.C.
Le génie des origines - Psychanalyse et psychoses
Payot, Paris, 1992.
RACAMIER P.C.
Les schizophrènes
Payot, Paris, 1980.
RACAMIER P.C.
L'inceste et l'incestuel
Les Editions du Collège, Paris, 1995.
RACAMIER P.C.
Cortège conceptuel
Apsygée Editions, Paris, 1993.
RANK O.
Le mythe de la naissance du héros suivi de
La légende de Lohengrin
Payot, Paris, 1983.
RANK O.
The incest theme in literature and legend: fundamentals
of a psychology of literary creation
Translated by Gregory C. Richter, introductory essay
by Peter Rudnytsky
John Hopkins University Press, Baltimore and London, 1992.
CAILLOT J.P. (dir.), DECOBERT S. (dir.), PIGOTT C. (dir.)
et coll.
Vocabulaire de Psychanalyse Groupale et Familiale
Editions du Collège de Psychanalyse Groupale et Familiale,
Paris, 1998.