Alain de Mijolla
La scission de la Société Psychanalytique
de Paris en 1953,
quelques notes pour un rappel historique
Référence
à citer : Mijolla Alain de (1996), La scission
de la Société Psychanalytique de Paris
en 1953, quelques notes pour un rappel
historique, Cliniques méditerranéennes,
1996, 49-50, p. 9-30.
Au même titre que les individus, les institutions
ont une histoire sur laquelle, comme eux
le plus souvent, elles n'aiment pas se
pencher. Il peut sembler paradoxal que
des sociétés groupant des psychanalystes,
pourtant confrontés à longueur de leur
vie quotidienne à des processus dhistoricisation
individuelle, se montrent si rétives à
lexploration et à la reconstruction
de leur passé, mais il est de fait quil
a fallu attendre un délai de près de quarante
ans pour quun des épisodes les plus
importants de lhistoire de la psychanalyse
en France puisse se voir publiquement évoqué.
Sans doute chacun préfère-t-il continuer
à croire quil échappe à la répétition
et que ce quil vit dans le présent
est original, sans commune mesure avec
un " avant " qui serait
alors le rappel quexiste aussi un
" futur " où il ne
sera plus. Certainement, en ce qui concerne
la scission qui a déchiré en deux la Société
Psychanalytique de Paris en 1953, a-t-il
également été nécessaire de panser des
blessures, doublier des mesquineries,
voire des passages à lacte haineux
en réponse ou non à de violentes ruptures
affectives. Le " feu du transfert ",
comme disait Freud, a bien souvent embrasé
ceux qui, analystes confirmés ou en formation,
se trouvaient liés les uns aux autres par
lactuel dun divan ou les reliquats
dune analyse didactique.
Jaime citer, en avant-propos à toute
étude sur les scissions qui agitèrent le
mouvement psychanalytique français de 1953
à 1964, une phrase du rapport que Pierre
Turquet a rédigé pour le bureau de l'Association
Psychanalytique Internationale afin de
lui rendre compte dune mission d'information
effectuée en juin 1960 : " Ce
rapport ne prétend pas être complet. Le
tableau est confus. La vérité n'est pas
aisée à trouver. "
Aussi n'est-ce pas sous langle de
la " vérité " dune
enquête policière que nous rappellerons
quelques éléments de l'histoire de la scission
de 1953, nous gardanr bien de distribuer
blâmes ou récompenses comme de démêler
l'écheveau d'événements et de prises de
position parfois difficiles à apprécier.
Nous chercherons plutôt à dégager ce qui
a donné son importance, voire son caractère
paradigmatique à une scission qui n'était
pourtant pas la première division douloureuse
de l'histoire de la psychanalyse. Du fait
des circonstances de sa survenue comme
de la personnalité de ceux qui en furent
les acteurs, elle s'est trouvée à l'origine
de bouleversements dont l'histoire du mouvement
psychanalytique mondial continue de porter
les traces, bien d'autres ruptures qui
lui succédèrent n'en étant que la répétition
ou la conséquence. Il ny a pas dexplication
univoque à un tel événement et la liste
des facteurs en jeu que nous évoquerons
ne vise pas à une quelconque exhaustivité.
Bien dautres causes peuvent être
invoquées, bien dautres motifs seront
sans doute découverts au fur et à mesure
du temps, lorsque leffacement des
passions permettra confidences et production
de documents encore demeurés secrets.
À titre de première hypothèse, pour
brosser de loin le décor, je proposerai
comme circonstance spécifique de la position
originaire que la scission de 1953 occupe
dans lhistoire du mouvement psychanalytique,
le fait de la mort de Freud, à l'orée d'une
guerre qui allait achever de bouleverser
l'organisation du monde qu'il avait connu
et qu'il avait tant contribué à faire évoluer.
De son vivant, il apparaissait à tous comme
la référence psychanalytique indiscutable
et ne se privait pas de laffirmer,
en 1914 par exemple :
" Dans les pages qui suivent,
je me propose d'apporter une contribution
à l'histoire du mouvement psychanalytique.
Cette contribution présente un caractère
subjectif qui, je l'espère, n'étonnera
personne, de même qu'on ne trouvera sans
doute pas étonnant que j'y parle du rôle
que j'ai moi-même joué dans cette histoire.
C'est que la psychanalyse est ma création
: pendant dix ans c'est sur ma tête que
s'abattaient les critiques par lesquelles
les contemporains exprimaient leur mécontentement
envers la psychanalyse et leur mauvaise
humeur à son égard. Je crois même pouvoir
affirmer qu'aujourd'hui encore, où je suis
loin d'être le seul psychanalyste, personne
n'est à même de savoir mieux que moi ce
qu'est la psychanalyse, en quoi elle diffère
d'autres modes d'exploration de la vie
psychique, ce qui peut être désigné par
ce terme ou ce qui pourrait être mieux
désigné autrement. "
De fait, personne n'aurait alors osé prétendre
publiquement au titre de psychanalyste
sans son aval direct ou indirect. Certes,
il avait apparemment délégué ses pouvoirs
d'intronisation et de gestion à l'Association
Psychanalytique Internationale et cru un
temps pouvoir davantage s'appuyer sur son
Comité secret, mais sa présence effective
garantissait un suprême recours en cas
de besoin.
Après le 23 septembre 1939 il n'allait
plus en être de même, ce dont on s'aperçut
vite en Angleterre où les discussions qui
éclatèrent entre les partisans d'Anna Freud
et ceux de Mélanie Klein portèrent essentiellement
sur ce qui, après Freud, devait être considéré
ou non comme faisant partie intégrante
du corpus psychanalytique freudien et pouvant
être enseigné comme tel . La situation
de guerre et la mise en sommeil de tout
fonctionnement international dans un mouvement
psychanalytique éclaté par les nécessités
de lémigration, jointes au fait que
les deux femmes qui s'affrontaient n'avaient
pas une soif véritable du pouvoir institutionnel,
aboutirent à l'édification d'un " compromis ",
solution que l'on pourrait qualifier de
démocratique en raison de la coexistence
reconnue et acceptée au sein dune
même société de théories et de pratiques
divergentes.
Cette notion de démocratie avait pris à
lissue de la guerre une résonance
très forte pour ceux qui avaient combattu
le fascisme et s'apprêtaient à se heurter
à lautocratisme stalinien. Elle allait
de même sappliquer à lidéologie
manifeste des sociétés psychanalytiques
: il ne fallait pas qu'un seul puisse désormais
décider de ce qui était psychanalytique
et de ce qui ne l'était pas, de qui pourrait
ou non se présenter comme " psychanalyste ",
aucun auteur ni aucune nation ne devant
prétendre être la réincarnation de Freud
afin dimposer sa vérité comme l'unique.
Lidée nétait pas nouvelle,
et lon se souvenait en France des
discussions auxquelles la naissance de
la Revue Française de Psychanalyse
avaient donné lieu en 1926 : voyant que
les Français toujours " réticents "
hésitaient à placer leur revue sous son
patronage, Freud avait négocié : inscrivez
plutôt " Section française de
l'Association Psychanalytique Internationale ".
N'était-ce pas pour lui un garde-fou
à ce qu'il pressentait de la propension
française à faire cavalier seul et à échapper
ainsi aux normes consensuelles acceptées
par ce grand ensemble dont il croyait,
ou feignait de croire, quil réussirait
à garantir la survie de ses découvertes
sans en altérer outre mesure les fondements ?
C'est en tout cas autour de questions fort
proches quallaient se jouer les événements
auxquels la scission de 1953 a donné leur
aboutissement.
Survol chronologique
Avant de revenir plus précisément sur la
complexité des situations qui ont mené
à la scission de 1953, peut-être n'est-il
pas inutile d'en rappeler brièvement la
chronologie. Sur le plan des faits, tout
s'est déroulé en deux ans, de juin 1952
à juin 1954.
Le 17 juin 52, au cours d'une réunion de
la Société Psychanalytique de Paris, le
règlement du futur Institut de Psychanalyse
est adopté, présenté par Sacha Nacht qui
est nommé directeur pour cinq ans. Il sentoure
de deux Secrétaires scientifiques, Maurice
Benassy et Serge Lebovici, et d'un Secrétaire
administratif qui est encore en formation
et se révélera particulièrement actif,
Henri Sauguet. Mais la durée de ce mandat
en forme de blanc-seing choque quelques
opposants, particulièrement animés par
Daniel Lagache, qui y voient un coup de
force de Nacht qui est alors également
président de la SPP
En Juillet 1952, les relations amicales
entre Sacha Nacht et Jacques Lacan se manifestent
lors du second mariage de Nacht qui a lieu
chez André Masson, beau-frère de Lacan.
Ce dernier et Sylvia Maklès-Bataille en
sont les témoins. Un an plus tard ils ne
se parleront et ne se rencontreront plus
jamais.
À la rentrée les discussions se
multiplient autour de cet institut en préparation
et, fin décembre, l'opposition aux pouvoirs
octroyés à Nacht est suffisamment forte
pour que celui-ci propose sa démission.
Lacan devient Directeur provisoire pour
permettre à la situation de se rétablir
et aux statuts de s'élaborer. Les forces
sont alors assez égales, car un certain
nombre de membres - faut-il rappeler ici
que ces décisions ne sont prises que par
les seuls membres titulaires ? - tels
Françoise Dolto ou Juliette Favez-Boutonier,
cherchent alors moins à faire échouer la
totalité du projet d'institut qu'à limiter
le pouvoir jugé excessif que Nacht veut
s'allouer. A ce moment précis, le vent
souffle plutôt de leur côté, mais un fait
nouveau va jouer un rôle déterminant.
Nacht a en effet proposé des statuts placés
sous le signe de la neurobiologie. Lacan,
un peu avant ses vacances de Noël à Megève,
en rédige d'autres, plus ouverts, inspirés
en partie par les remarques de Freud dans
La question de lanalyse profane.
La princesse Marie Bonaparte, dont le rôle
est encore important à l'époque, annote
le projet de Nacht de propositions d'amendements.
Elle ne l'aime pourtant guère, mais elle
se sent plus proche de ses vues biologisantes
et médicalisantes que des propositions
plus culturelles de Lacan.
Elle fait un peu figure historique dans
cette histoire, car outre son âge, sa situation
et ses relations, elle a été une proche
amie de Freud quelle a contribué
à arracher aux griffes nazies. Elle s'est
de plus comportée en mécène avant la guerre
à légard de la Société Psychanalytique
de Paris quelle a contribué à fonder
. Si ses générosités sont devenues moins
évidentes, ses liens avec Anna Freud et
avec lAssociation internationale,
par exemple par lintermédiaire de
Rudolf Loewenstein qui gagne alors une
place importante aux États-Unis, lui confèrent
un poids politique qui nest pas à
négliger. N'est-ce pas elle qui, dès lappel
de fonds lancé en 1949 pour créer lInstitut,
a organisé des collectes à l'étranger,
en particulier auprès des Rockfeller ?
Sa voix va se révéler décisive. Alors qu'elle
s'était montrée plutôt hostile à Nacht
du fait de l'opposition qu'il manifestait
aux non-médecins, le 13 janvier 1953 elle
confie à son journal qu'elle " change
de bord " . Elle ne supporte
pas les manières de Lacan, désapprouve
sa pratique, nadmet pas quil
doive prochainement accéder au poste représentatif
de président de la SPP Elle décide donc
dabandonner le groupe Lagache pour
celui de Nacht, ce qui va se montrer déterminant
dans la suite des événements.
Le 20 janvier 1953, l'Assemblée générale
de la SPP vote les statuts de l'Institut
de Psychanalyse selon la version proposée
par Nacht avec quelques amendements de
la Princesse, qui sen verra nommée
" membre dhonneur "
lors de son Assemblée de Fondation le 21
avril suivant, hommage qui sera jugé par
les lacaniens comme la véritable raison
de son changement dalliance. Un autre
vote suit, qui place Lacan à la présidence
de la SPP, conformément à la tradition
puisquil en était vice-président.
Ce qui est moins conforme, cest quun
autre candidat, Michel Cénac, lui a été
opposé, en particulier par la Princesse,
et que Lacan ne se trouve élu quavec
une voix de majorité, alors que Nacht,
victime d'un accident de cheval, n'a pas
participé au vote... Le clivage est net
et cette élection déclenche la bataille
autour de la structure qui symbolisera
désormais le pouvoir, la " Commission
de l'enseignement " : qui va
la composer, qui va la présider ?
Dès le 3 février, lors de la réunion du
conseil d'administration de l'Institut,
la technique de Lacan est à nouveau mise
en accusation, à l'occasion de la présentation
de certains de ses candidats devant cette
Commission. Il justifie alors " les
libertés " qu'il a prises par
le fait que " la réduction de
la durée des séances, ainsi que leur rythme
moins fréquent, a un effet de frustration
et de rupture dont l'action est considérée
par lui comme bénéfique ". Nacht,
de retour, Marie Bonaparte, Mâle et Parcheminey
protestent tandis que Lagache plaide seul
en sa faveur. A la fin de la séance, Nacht
fait accepter à l'unanimité - donc, une
fois de plus par Lacan - le maintien des
normes fixées antérieurement.
Le 22 février, R. Loewenstein écrit à la
Princesse qui le tient régulièrement au
courant des événements parisiens : " Ce
que vous me dites de Lacan est navrant.
Il a toujours présenté pour moi une source
de conflit, d'une part son manque de qualités
de caractère, d'autre part, sa valeur intellectuelle
que j'estime hautement, non sans désaccord
violent, cependant le malheur est que quoi
que nous soyons convenus qu'il continuerait
son analyse après son élection, il n'est
pas revenu. On ne triche pas sur un point
aussi important impunément (ceci entre
nous). J'espère bien que ses poulains analysés
à la va-vite, c'est-à-dire pas analysés
du tout ne seront pas admis. "
Le 5 mars 1953 s'ouvre l'Institut de Psychanalyse,
ce qui est à distinguer de son inauguration
qui n'aura lieu qu'un an plus tard. En
fait, il s'agit d'annoncer publiquement
que la Société Psychanalytique de Paris,
redevenue simple " société scientifique ",
est déchargée de ses fonctions d'enseignement
au profit du nouvel organisme. Nacht y
fait un premier cours qui porte sur l'histoire
de la psychanalyse.
Tout se cristallise alors autour des formalités
dinscription à lun des trois
cycles progressifs denseignement
qui ont été organisés dans le but dassurer
la " formation la plus appropriée ",
pour reprendre lexpression de Freud
. Laubaine est bonne pour éliminer
certains sujets jugés pervers ou trop malades,
au nom du " bien analysé ",
cest-à-dire par un membre titulaire
de la SPP, dont lInstitut fera son
critère de première sélection. Tandis que
la répartition des élèves commence, à l'origine
de nombreuses réunions, certains, comme
Jean Favreau ou Michel Fain, se hâtent
de présenter leur mémoire dadhérent
pour devenir membres de la Société et échapper
aux formalités contraignantes quont
à subir ceux qui aspirent à la nouvelle
formation. Dautres s'agitent et lon
constate en mai une grande effervescence
parmi les étudiants. Ils ne supportent
pas l'organisation très stricte et à leurs
yeux trop scolaire en cycles annuels qui
leur est proposée. On leur demande de signer,
ce que plusieurs d'entre eux avaient déjà
fait, l'engagement de ne pas se prévaloir
du titre de psychanalyste avant d'y être
autorisés par l'Institut. Des droits d'inscription
jugés excessifs leur sont réclamés. Bref,
une série d'exigences liées à une institution
qui se crée leur sont imposées, souvent
avec maladresse mal ressentie. Pour la
plupart, ces " étudiants "
ont largement dépassé l'âge de toute scolarité
et se trouvent souvent investis de grandes
responsabilités dans leur profession de
médecins ou de psychologues. Enfin et surtout,
l'état de régression qu'ils vivent dans
leur condition d'analysants en cours d'analyse
didactique les pousse à projeter leurs
sentiments hostiles sur cette image de
la toute-puissance psychanalytique que
représente désormais " l'Institut ",
image qui s'imposera et persistera de façon
durable. Leur mécontentement commence à
se manifester bruyamment et l'une des premières
à mettre le feu aux poudres est Jenny Roudinesco-Aubry,
médecin des Hôpitaux de Paris, analysée
de Nacht et proche de Lacan. Des réunions
de protestation et de discussions se tiennent
et donnent lieu à des résolutions de surseoir
à tout engagement avant davoir eu
connaissance des statuts (il y a 51 signatures),
parfois à des menaces, voire des violences.
Du côté des autorités, les réunions se
multiplient entre les séances scientifiques
ou administratives de la SPP, celles de
l'Institut et de la Commission de l'enseignement,
au rythme de plusieurs par semaine, certaines
se succédant même au cours de la soirée.
Ce sont d'ailleurs toujours les mêmes membres
titulaires qui se retrouvent et poursuivent
sous ces diverses étiquettes des discussions
de plus en plus âpres.
Le 2 juin, au cours de l'une delles,
de violentes attaques sont lancées contre
Lacan. Celui-ci s'est montré proche des
étudiants, essentiellement parce qu'il
en a un grand nombre sur son divan, inflation
liée à son succès et à sa pratique des
séances à durée variable. Cette pratique,
condamnée par le groupe de Nacht au nom
des normes internationales, risque de faire
refuser à ceux qui sont en analyse avec
lui le label de " didactique "
qui ouvre linscription aux cours
de lInstitut, et donc à leur future
reconnaissance comme psychanalystes. Lacan,
qui mène une politique assez louvoyante
durant cette période, se voit pris à partie
par ceux qui lui reprochent son attitude
favorable aux étudiants alors même qu'il
est président de la SPP Il fait amende
honorable ce 2 juin sous forme d'autocritique,
assurant qu'il va rentrer dans le rang,
que ses analyses didactiques sont régularisées
depuis janvier (ce qui nest pas exact)
car : " Il a donné, dit-il, depuis
5 ans, le meilleur de lui dans l'intérêt
de la psychanalyse, il a aussi donné le
pire, il a agi avec une passion qui a pu,
certes, être maladroite. S'il ne se discipline
pas facilement, il ne désire en fait qu'une
chose, travailler avec toute son amitié
pour ses collègues, il désire que l'Institut
vive et désire y travailler. Il demande
de voter la confiance, le malaise n'étant
pas si grave. Il s'engage à faire tout
ce qu'il pourra, il souhaite continuer
à travailler en harmonie avec ses collègues,
comme il l'a fait depuis longtemps. "
Mais il est trop tard et si, manifestement,
il n'envisage pas une scission, il n'en
est pas de même autour de lui. Du côté
des nachtiens, on veut le mettre au pied
du mur et une motion de défiance à son
égard est déposée, récusant sa capacité
de continuer à exercer la présidence. Du
côté des opposants conduits par D. Lagache,
des réunions secrètes, auxquelles il n'assiste
pas, préparent la soirée critique du mardi
16 juin.
Ce soir-là, la motion de défiance à Lacan
est votée, entraînant sa démission immédiate.
D. Lagache, amené à le remplacer en tant
que vice-président, déclenche un coup de
théâtre en lisant une déclaration selon
laquelle lui, Françoise Dolto et Juliette
Favez-Boutonier démissionnent de la SPP
et annoncent la fondation de la Société
Française de Psychanalyse. Pierre Mâle,
alors assesseur du Bureau, est appelé à
la présidence mais annonce qu'il remet
cette fonction au doyen d'âge de la Société,
Georges Parcheminey. Cette soirée dramatique
n'est pas pour autant terminée car Blanche
Reverchon-Jouve et surtout Jacques Lacan,
dont on saura qu'il avait été prévenu la
veille de ce qui se tramait, se lèvent
et annoncent qu'ils démissionnent à leur
tour.
La Société Française de Psychanalyse est
donc créée et l'on peut se demander si
D. Lagache est si heureux de voir y adhérer
un Lacan tenu à l'écart jusqu'au dernier
moment. Quoi qu'il en soit, l'annonce en
est diffusée immédiatement, précipitation
qui rendra tout recul impossible et qui
va déterminer le déroulement de ses dix
années d'existence. " Tout d'abord,
par rapport à la Société Psychanalytique
de Paris, que nous venons de quitter, nous
ne connaissons aucune différence de doctrine
en ce qui concerne la théorie et la technique
de la Psychanalyse ", précise
un communiqué de D. Lagache daté du 18
juin qui se termine par : " Nous
combattons pour la liberté de la science
et pour l'Humanisme. L'Humanisme est sans
force s'il n'est pas militant. "
Mais les conjurés ont oublié qu'on n'est
pas membre à titre personnel, sauf exception,
de l'Association Psychanalytique Internationale,
mais par société constituante interposée.
Tous ceux qui ont démissionné de la SPP
ne font donc plus, ipso facto, partie
de l'A.P.I. " J'ai écrit à Hartmann
à ce sujet en le mettant au courant de
tout. Aussi à Jeanne Lampl et à Sarasin.
A Anna Freud, je vais plutôt téléphoner ",
écrit la Princesse à Loewenstein. "
Il me semble qu'ils ne peuvent être agréés
par l'Internationale jusqu'à ce qu'on voie
quelle technique de formation des candidats
ils emploient. C'est-à-dire que la question
ne devrait se poser que dans deux ans et
pas à Londres; car le lacanisme risque
de s'étendre : loi du moindre effort
(c'est Marie qui souligne). Je trouve fâcheux
que Lagache ait suivi ce fou... "
Lacan, de son côté, écrit à également à
R. Loewenstein, à M. Balint et à H. Hartmann,
mais le 6 juillet, la Secrétaire honoraire
de lA.P.I., Ruth Eissler, rappelle
aux scissionnaires que le " Business
Meeting " du très prochain Congrès
International de Londres où leur statut
doit être évoquée leur sera fermé. Lors
de celui-ci, le 26 juillet, un comité formé
de Ruth Eissler, de Philis Greenacre, de
Mrs Hopper, de Jeanne Lampl de Groot et
de Donald Winicott est désigné pour enquêter
sur la situation en France.
Dès la fin de juin chacun a commencé de
sorganiser, les uns pour boucher
les trous liés au départ des scissionnaires,
les autres pour créer de nouvelles structures
denseignement les " Groupes
détudes de la SFP " Le
8 juillet, une première réunion dans lAmphithéâtre
de Sainte-Anne où va désormais les accueillir
le Pr. Delay permet à J. Lacan de faire
une communication sur " Le symbolique,
limaginaire et le réel ".
En septembre, a lieu le Congrès des Psychanalystes
de Langues romanes, prévu à Rome, auquel
les Italiens ont invité les deux groupes
à se réunir séparément. Du côté de la SPP,
Lacan, ex-rapporteur désigné, se trouve
remplacé par Francis Pasche, qui fait un
exposé sur l'angoisse et la théorie freudienne
des instincts, et par R. Diatkine et S.
Lebovici qui traitent des fantasmes chez
l'enfant. Après leur départ, une deuxième
version du congrès leur succède avec les
membres de la SFP et Lacan y prononce son
fameux discours sur " Fonction
et champ de la parole et du langage en
psychanalyse ". C'est un moment
important, car il y cristallise un processus
parvenu à maturation dont on peut percevoir
lannonce un an auparavant dans une
lettre quil avait adressée à Rudolf
Loewenstein, en octobre 1952, et dans laquelle
il laissait entendre qu'il avait enfin
trouvé son axe théorique . Cette précision
n'est pas inutile car elle explique en
partie son attitude durant ces mois de
crise et sa certitude d'un destin qui va
s'affirmer dans les années qui suivront.
Au début de l'année 1954, la commission
de l'A.P.I. enquête et une lettre de Jeanne
Lampl de Groote à Ruth Eissler , ne mâche
pas ses mots : il faut intervenir rapidement
pour interdire à la SFP toute fonction
d'enseignement : Lacan est brillant, intelligent
mais on ne peut compter sur lui (unverlässlich)
et il est " fou " (verrückt).
Quant à Lagache, ses rapports avec l'Université
constituent un danger pour l'avenir de
la psychanalyse en France. Plus que la
chaire de Psychologie, elle évoque ici
les liens quil a établis avec la
Faculté de Médecine et le Pr. J. Delay.
Na-t-il pas écrit dès juillet 1953
dans son " Mémorandum "
sur les événements qu" un
Institut d'Etudes Psychanalytiques sera
organisé à la rentrée universitaire, en
liaison avec l'Université et la Chaire
de Clinique des Maladies mentales "
?
Le 1er juin 1954 a lieu rue Saint-Jacques
l'inauguration de l'Institut de Psychanalyse
et du Centre de traitement qui laccompagne,
à limage des Instituts de Berlin
et de Vienne, placé sous la direction de
M. Cénac et de R. Diatkine. Après P. Mâle,
président de la Société, S. Nacht, directeur
de cet institut pour les huit ans qui viennent,
prend la parole et, comme jadis E. Pichon,
insiste sur la médicalisation garante du
sérieux de lentreprise. Les enseignants,
" à une exception près ",
il sagit évidemment de la princesse,
sont tous " des médecins psychiatres,
d'anciens internes, d'anciens chefs de
clinique psychiatrique ", etc.
L'ombre du Pr H. Claude est même invoquée
par une citation : " Nos élèves
sont désormais initiés, non pas à la pratique,
mais à une connaissance exacte de la doctrine
freudienne. "
Les prises de position du pouvoir politique
à légard de cette entreprise privée
se laissent percevoir dans l'absence d'André
Marie, ministre de lÉducation Nationale,
" appelé auprès du Président
de la République ", comme dans
les allusions que fait son directeur de
cabinet, M. André Portal, qui se déclare
désireux " de rester étranger
aux polémiques qui peuvent diviser des
savants de la psychanalyse "
mais glisse un texte dont il nest
manifestement pas lauteur : "Il
faut rappeler que les enseignements auxquels
vous attachez du prix existent déjà à l'Université,
et, en particulier, à la Faculté de Médecine
de Paris [...]. On y montre les possibilités
multiples de la médecine psycho-somatique,
on y applique les différentes méthodes
d'exploration clinique de l'inconscient,
on y enseigne aussi d'une manière à la
fois théorique et pratique, la psychanalyse
freudienne et on y dirige les analyses
didactiques et les analyses sous contrôle
qui préparent à l'exercice de la psychanalyse."
Face aux structures denseignement
françaises traditionnelles, le nouvel Institut
na pour lui que sa reconnaissance
internationale. La princesse M. Bonaparte
ne manque pas de le rappeler, ne manquant
pas, comme à l'accoutumée, de prononcer
la phrase qui fait autorité : "Elève
moi-même de Freud, auprès de qui je passai
tant de mois chaque année à Vienne..."
Ernest Jones, ancien Président de l'I.P.A.,
venu de Londres, précise très nettement
: " L'Institut que nous inaugurons
aujourd'hui est le seul que l'A.P.I. reconnaît
en France comme apte à donner l'enseignement
nécessaire à la pratique de la psychanalyse."
Privée/publique, internationale/nationale,
la guerre de la formation est déclarée.
La situation dans les années cinquante
Il faut faire ici un retour en arrière
pour mieux comprendre ce qui a sous-tendu
cette suite dévénements. La psychanalyse
est, de par la nature de sa théorie et
de sa pratique, indissolublement liée au
milieu socioculturel dans lequel elle baigne
comme aux circonstances historiques ou
aux idéologies dans lesquelles elle s'implante,
s'épanouit, évolue ou dépérit. Il est impossible
dans le cadre d'un simple article d'étudier
en profondeur les conditions qui ont peu
à peu mené à la scission de 1953, aussi
devrons-nous nous borner à en rappeler
brièvement quelques-unes.
On peut en effet distinguer des conditions
extérieures à la seule psychanalyse et
à la seule France, et d'autres plus directement
liées à l'histoire et à l'évolution du
milieu psychanalytique français.
1. La situation dans le monde de l'Après-guerre
D'un point de vue très général, cette histoire
s'ancre dans les conditions de vie de l'après-guerre.
La Seconde Guerre mondiale a été à l'origine
d'un bouleversement considérable de toutes
les valeurs et de la plupart des organisations
dans le monde. Les atrocités nazies ou
japonaises, les destructions atteignant
les populations civiles sans que personne
puisse se croire vraiment à l'abri, les
excès de privation qui marquèrent du sceau
de la mort, de la souffrance et de la précarité
les années 1939-1945 furent suivies d'une
explosion de liberté et de désir de vie
auxquels la psychanalyse sera associée
avant que le monde ne se scinde en blocs
soumis à la loi des deux grandes puissances,
l'Amérique et l'URSS.
Mais elle se voit également influencée
dans ses débats et dans son expansion par
les aléas des nouveaux conflits. En URSS
elle a été totalement rejetée et il faudra
attendre plusieurs décennies pour que l'image
d'un psychanalyste russe devienne imaginable.
En Europe elle est exsangue, la plupart
des pionniers ayant émigré ou étant morts,
l'interdiction de la " science
juive " dans les pays soumis
pendant plusieurs années au nazisme ayant
bloqué toute formation de générations nouvelles,
sauf en Angleterre.
La situation est bien différente en Amérique.
Dès la fin de la guerre, la prédominance
américaine se révèle incontestable et se
manifeste dès le Congrès de Zurich en 1949,
auquel participe Lacan qui y fait sa communication
sur le stade du miroir, ou le Congrès d'Amsterdam
en 1951. Les émigrés, juifs pour la plupart,
qui ont échappé à la mort qui leur était
promise en Allemagne, en Autriche, en Europe
centrale, voire en France, comme Rudolf
Loewenstein, ont dû beaucoup travailler
pour s'assimiler et conquérir sur le Nouveau
Continent la prééminence que leur valait
leur proximité de Freud et leurs anciens
travaux. Beaucoup de leurs collègues américains
d'origine n'ont-ils pas été jadis leurs
élèves respectueux dans les Instituts de
Berlin ou de Vienne ? Ils sont pour la
plupart devenus plus américains que les
Américains et ils ont compris l'importance
l'existence d'une organisation psychanalytique
internationale à laquelle, par son président
Ernest Jones interposé, tant d'entre eux
doivent d'avoir pu survivre.
Un autre facteur leur donne ce pouvoir
de discrimination que leur passé déjà leur
confère. Anna Freud, si elle s'est établie
et a choisi de demeurer en Angleterre,
n'a pas trouvé au sein de la British Psychoanalytical
Society l'accueil qu'elle aurait pu espérer.
On sait que les années de guerre ont été
occupées par les Controverses qui opposèrent
ses partisans à ceux de Mélanie Klein.
Le compromis qui s'ensuivit et porta sur
les conditions de formation des futurs
analystes ne pouvait que la satisfaire
à moitié. Elle se tournera donc plutôt
vers ses anciens amis établis aux États-Unis
et cautionnera du prestige de son nom leurs
tendances hégémoniques. On sait qu'à sa
mort c'est aux Américains qu'elle confiera
la garde de ses archives, au grand dam
des Anglais.
2. La situation de la psychanalyse en
France
En France, la psychanalyse bénéficie dans
le public d'une vogue liée à l'image qui
nous en vient des États-Unis, par exemple
par les films. Les Américains sont encore
considérés comme nos libérateurs et ce
que montre Hollywood de leur " way
of life " fascine un grand nombre
de Français, surtout parmi les jeunes adolescents
que les années de guerre ont condamné à
tant de frustrations sans leur offrir la
possibilité de participer à la lutte armée.
Mais un clivage sétablit vite et
le blocus de Berlin en 1948-1949, la guerre
froide et les consignes du jdanovisme exacerbent
les affrontements entre intellectuels communistes
et anticommunistes dans le monde occidental.
Outre les échos de ces facteurs internationaux,
le mouvement psychanalytique français porte
les traces de profondes divisions liées
à la guerre et aux quatre années de l'Occupation.
Tout le monde ne se retrouve pas sur le
même plan à la Libération, car les psychanalystes
ont suivi des routes différentes . Rudolf
Loewenstein est parvenu à émigrer avec
sa famille en 1942, comme Marie Bonaparte
qui sest exilée en 1941 en Crète
puis en Afrique du Sud. Sacha Nacht est
entré dans la clandestinité de la Résistance
et n'a échappé que par miracle aux suites
d'une incarcération à Drancy, Paul Schiff
a fui la Gestapo pour s'engager dans l'armée
qui libérera la France, Daniel Lagache
a continué denseigner à Clermont-Ferrand
où s'est repliée la Faculté de Strasbourg,
Les autres, tels Jacques Lacan, Françoise
Dolto, John Leuba, Marc Schlumberger ou
Georges Parcheminey sont demeurés dans
le Paris occupé et ont repris leur pratique,
assurant progressivement mais en cachette
une activité psychanalytique qui permettra
cependant en 1945 d'assurer la relève.
Le seul vrai problème dont les conséquences
se feront sentir lors de la scission de
1953 est l'attitude de René Laforgue qui
a tenté maladroitement de créer une section
française de l'Institut allemand de Psychothérapie
où Mathias Goering gérait les dépouilles
de la Société Psychanalytique Allemande
démantelée par le nazisme. Ses collègues
s'en sont douté, ses amis ont minimisé
son rôle, ses analysés et ses élèves récuseront
après la Libération des accusations qui
ne pourront être étayées que quarante ans
plus tard, avec la découverte en Allemagne
de sa correspondance .
A la Libération, les comptes ne parviennent
pas à se régler franchement et Laforgue
sort acquitté du procès pour collaboration
que lui ont intenté certains de ses collègues.
Ce climat de rancunes et de culpabilité
dans le mensonge laissera des traces profondes,
même s'il semble concerner essentiellement
une ancienne génération que la situation
nouvelle de la psychanalyse en France va
laisser un peu en arrière. On sait que
les pionniers français n'avaient guère
été productifs.
La relève psychanalytique se manifeste
avec enthousiasme. Ils sont jeunes, ils
ont été formés rapidement au cours de cures
psychanalytiques menées à la hussarde,
comme celle de Serge Lebovici par S. Nacht,
ou dans les circonstances peu orthodoxes
d'alertes et de défense passive, comme
celle de Francis Pasche par John Leuba.
Certains sont des résistants, juifs en
général et fortement engagés dans les réseaux
organisés par le P.C.F. Marqués par la
clandestinité, par l'horreur du génocide
qui a frappé leurs proches, ils ont peu
de points communs avec leurs collègues
parisiens et encore moins avec René Laforgue.
Son attitude durant l'Occupation et ses
prises de position anti-soviétiques, dont
on sait qu'elles contribueront à le conduire
au Maroc dans la crainte d'une invasion
russe, ne peuvent que les choquer.
Mais Laforgue n'est pas isolé. Les particularités
de sa pratique depuis lorigine peu
" orthodoxe " ont contribué
à former autour de lui un cercle de partisans
résolus à le défendre. Françoise Dolto
et Juliette Favez-Boutonier sont d'anciens
membres de ce " Club des piqués "
que formaient ses analysés lors de vacances
psychanalytiques en commun dans sa propriété
de la Roquebrussane. Les liens transférentiels
considérables qui ont été ainsi tissés
déterminent des blessures narcissiques
considérables chez ceux qui assistent à
la déconsidération, à lopprobre même
qui atteint l'image idéalisée de leur analyste.
Celui-ci se trouve peu à peu écarté des
structures directrices de la société dont
il demeure, avec la Princesse, lun
des derniers fondateurs, et la rupture
des disciples qui lui restent fidèles avec
ceux qui l'ont condamné - sans preuves,
pense-t-on alors - n'en sera que plus inéluctable
et plus cruelle.
Comment la collégialité dans un même projet
d'Institut entre les jeunes Juifs résistants,
membres du P.C.F. et les analysés de Laforgue
serait-elle possible ? Comment ne pas lire
à l'énoncé de leurs noms l'annonce de déchirures
que 1953 ne fera que mettre au grand jour
? Mais, dans tous les textes publiés, rien
n'en sera dit.
Par ailleurs, des organisations parallèles
ne manquent pas d'exploiter ces différences
et de s'inscrire dans le courant d'intérêt
pour la psychanalyse que le grand public
commence à manifester. Maryse Choisy fonde
le cercle et la revue Psyché autour
d'une idéologie floue qui mêle la religion,
avec Teilhard de Chardin, les disciples
de Jung, avec Charles Baudouin, les universitaires,
comme Daniel Lagache qui y rode son projet
de Vocabulaire, des scientifiques
marginaux, comme Jean Rostand, des psychanalystes
s'affirmant chrétiens, comme Françoise
Dolto, et René Laforgue qui est partie
prenante, sur le plan financier également,
dans la création de cette entreprise oecuménique.
Un public cultivé se voit alors sollicité
et les réunions du cercle comme le contenu
de sa revue assurent l'impact de cette
présentation très particulière de la psychanalyse
dans les milieux bourgeois, particulièrement
auprès de ceux qui espèrent unir un jour
psychanalyse et catholicisme. C'est aussi
dans ce public que se trouveront quelques
années plus tard bien des auditeurs des
réunions publiques de la SFP ou des premiers
Séminaires de Jacques Lacan.
Peut-être ces conflits et ces oppositions
se seraient-ils négociés autrement s'il
n'y avait eu à cette époque la présence
simultanée de trois hommes aux fortes personnalités
qui allaient incarner les tendances divergentes
qui se manifestaient chez les psychanalystes
français. Ils allaient également reprendre
à leur compte et à leur façon certains
des clivages qui avaient déjà failli faire
éclater la SPP avant la guerre. A cette
époque, on distinguait ceux qui se voulaient
fidèles à Freud et se réclamaient de l'A.P.I.,
tels Marie Bonaparte et Rudolf Loewenstein,
et ceux qui rejetaient l'autorité de " Monsieur
Freud " et tout internationalisme
au profit d'une psychanalyse qui aurait
à sadapter à l'enseignement médical
universitaire et à une pratique psychiatrique
française, comme par exemple Édouard Pichon,
Angélo Hesnard ou, déçu de n'avoir pas
été reconnu par Freud, René Laforgue.
Ils ont tous trois la cinquantaine. Sils
ne saffirment pas maintenant, il
sera trop tard. Ils sont suffisamment différents
pour représenter les trois courants qui
nont jamais cessé de coexister en
psychanalyse et suffisamment talentueux
pour espérer placer le futur Institut et
son mode de formation sous la prédominance
de celui quils privilégient.
Sacha Nacht, né en 1901, est le plus âgé
et le plus ancien titulaire de la SPP des
trois. La vocation médicale qui a orienté
sa vie en fait un partisan dune formation
de type médical et il réservera jusquen
xxx lexercice de la psychanalyse
didactique aux seuls titulaires du diplôme
de Docteur en Médecine. Bien des portraits
de lui ont été tracés et nous ne ferons
que rappeler son autoritarisme de surface,
la rudesse de certaines de ses manières
et la qualité de son sens de lorganisation.
Daniel Lagache, de trois ans le plus jeune,
est un universitaire dont la carrière sest
montrée exemplaire. Il souhaite que lenseignement
de la psychanalyse suive les chemins traditionnellement
ouverts de lenseignement public et
ses efforts pour promouvoir la formation
des psychologues, dont il a créé la licence
en 1947, en fait un partisan des non-médecins.
Entre les deux, Jacques Lacan, sur lequel
bien davantage encore a été dit et écrit.
Ce qui semble le plus important à lépoque,
outre le fait quil ne soit guère
capable dadhérer longtemps à quelque
systême que ce soit, y compris les siens,
cest quen ces années cinquante
il a senti saffirmer la maîtrise
de sa pensée, ce dont témoigne le " discours
de Rome " qui va marquer pour
lui comme pour ceux qui le suivront une
ère nouvelle de la théorie psychanalytique.
Pourquoi leur opposition va-t-elle se focaliser
sur la création dun Institut de Psychanalyse
? Celui qui avait été ouvert en 1934 navait
pas fait tant dhistoires ni occasionné
tant de conflits, les oppositions portant
alors davantage sur lacceptation
de " la doctrine freudienne "
ou sur les mérites de la pratique psychanalytique
que sur les problèmes de formation. Mais
les temps avaient changé et, au sortir
de la guerre, la situation dexpansion
de la psychanalyse en France commençait
à poser des problèmes auxquels il était
clair que seules une codification et une
institutionalisation nouvelles pourraient
répondre aux demandes danalyses et
denseignement qui allaient en se
multipliant.
Un grand mouvement dintérêt pour
la psychanalyse se développe en effet chez
les jeunes psychiatres. Au départ, ce sont
les initiatives, chacun dans sa sphère,
dHenri Ey à Bonneval, de François
Tosquelles et de Louis Bonnafé à Saint-Alban,
qui ont secoué le vieux monde asilaire
et qui tentent dinstaurer en France
une psychiatrie plus dynamique. La politique
nest pas absente de ce mouvement
et cest dans une optique marxiste
que se théorisent les premières manifestations
de leur désir de changement. Le parti communiste
se dit encore celui des résistants et son
idéologie continuera dans les temps qui
suivront la Libération à séduire ceux qui
espèrent en des lendemains qui chantent.
Mais, nous lavons signalé, la guerre
froide qui sinstalle et les premières
révélations de Kravchenko ou de David Rousset
sur les camps soviétiques, rendent moins
crédible pour beaucoup de jeunes psychiatres
le programme dexplication et de soin
des maladies mentales par leffet
des modifications socio-économiques dont
lU.R.S.S. est censée donner le splendide
modèle. La psychanalyse offre en revanche
une vue cohérente de létiologie des
troubles psychiques beaucoup plus tentante.
On peut dailleurs trouver un indice
du danger quelle représente en 1949
pour les responsables du Parti dans la
nécessité quils éprouvent de faire
publier dans leur revue, La Nouvelle
Critique, larticle bien connu,
" La Psychanalyse idéologie réactionnaire "
que signent Louis Bonnafé, Sven Follin,
Jean et Evelyne Kestemberg, Serge Lebovici,
Louis Le Guilland, Emile Monnerot et Salem
Shentoub, manifeste qui n'a pas fini de
faire couler de l'encre mais qui parait
bien être, je le répète, un des témoignages
les plus importants de lexpansion
des thèses freudiennes aux dépens de limplantation
dans la psychiatrie française de l'idéologie
marxiste. Le problème y est dailleurs
nettement exprimé : " Ainsi,
l'engouement actuel des jeunes psychiatres
pour la psychanalyse traduit les difficultés
correspondant aux aspects politiques, idéologiques
et économiques de la crise générale des
classes moyennes. Il apparaît ainsi clairement
que la naissance, le développement, la
diffusion actuelle de la psychanalyse sont
liés à l'accroissement de la lutte des
classes. Elle s'étend partout où la classe
dominante a besoin de tenter de paralyser
les efforts de la classe montante, de calmer
le malaise des couches sociales déchirées
par un choix auquel elles ne peuvent se
dérober. "
Il faut adjoindre à lintérêt des
psychiatres celui, non moins vif, des psychologues
qui commencent à exister en tant que profession
organisée. La licence de psychologie a
été créée en 1947 par D. Lagache, nous
lavons dit, et Juliette Favez-Boutonier,
qui lui a succédé à Strasbourg, a vu son
livre sur langoisse, paru en 1944,
largement diffusé dans les milieux universitaires.
La notion de psychothérapie se développe,
associée le plus souvent à celle de psychanalyse.
Elle implique de former des psychothérapeutes
et va contribuer à la prise de conscience
de la nécessité dune structure daccueil
pour les demandes qui se multiplient.
Il ne faut pas oublier quà lépoque
la SPP ne dispose daucun local propre
et tient ses réunions au gré des invitations
amicales qui lui sont faites, par exemple
par Gaston Bachelard. Il nexiste
aucune bibliothèque où trouver réunis les
indispensables ouvrages de Freud et des
premiers psychanalystes, les exemplaires
restant chez les éditeurs ayant été saisis
et détruits par les controles nazis durant
lOccupation.
Toutefois, si la nécessité dun lieu
de travail se fait sentir, celle dune
structure responsable aux yeux de la société
de la qualité de psychanalyste ne lest
pas moins, comme le montre clairement le
procès qui est intenté en mars 1950 à Mme
Clark-Williams. Dorigine américaine,
elle travaille dans le Centre Claude Bernard
sous la direction dAndré Berge qui
lui a adressé quelques enfants en psychothérapie.
Mais elle nest pas médecin et sur
la plainte du père de lun deux
se voit poursuivie par le Conseil de lOrdre
des médecins pour exercice illégal de la
médecine. Berge, Nacht, Sauguet, la Princesse
se dépensent pour assurer sa défense et
se porter garants de sa qualité de psychanalyste.
Elle est élue en hâte membre de la Société
et son histoire devient symbolique de la
nécessité nouvelle dassurer la pratique
psychanalytique des non-médecins dans la
législation française, donc de surveiller
la qualité dune formation qui sera
entérinée par un groupe collectivement
responsable. Elle est acquittée lors de
son procès en avril 1951, mais il y a un
appel quelle perdra peu après la
scission, en juillet 1953, où elle se verra
condamnée à une peine symbolique. En toile
de fond des tractations sur les statuts
de lInstitut se trouve ainsi rappelé
celui des non-médecins et la place quil
faudra leur réserver dans lenseignement
de la psychanalyse qui sorganise.
Ceux qui, comme Nacht, espèrent instaurer
un diplôme de psychanalyste sur le modèle
du médical auront à gérer ce problème qui
n'est pas simple à lépoque et représentait,
il y a encore peu de temps, lune
des principales sources de scission dans
le mouvement psychanalytique mondial.
La collecte des fonds pour aider à la création
de lInstitut place celui-ci, dès
le départ, dans une relation particulière
avec lA.P.I. car plusieurs des émigrés
qui sont passés par la France, comme Heinz
Hartmann ou René Spitz, sans parler de
Rudolf Loewenstein, y contribuent. Lopposition
entre linternationalisme psychanalytique
organisé en institutions privées et le
nationalisme qui prône à cette époque les
structures universitaires de lenseignement
public (car il aura dautres expressions
dès que Lacan fera figure de " Freud
français "), va jouer sans doute
dans le choix du local. A linitiative
dHenri Sauguet, il se portera sur
le jardin tranquille de la rue Saint-Jacques
au détriment dun appartement que
D. Lagache avait trouvé au coin du boulevard
Saint-Germain et du boulevard Saint-Michel,
non loin de la Sorbonne.
Les conflits sexacerbent autour des
normes à établir pour la sélection des
candidats et les conditions dobtention
du label psychanalytique qui doit sanctionner
la bonne fin de leur cursus. Depuis 1949,
un accord sétait établi sur la " doctrine "
de la Commisssion de lEnseignement
co-rédigée par Lacan et par Nacht, même
si celui-là en prenait à son aise avec
ce qui y figurait et quil avait lui-même
élaboré. Désormais lorganisation
est plus stricte et, pour que lInstitut
naissant se trouve accepté en qualité de
formateur par lA.P.I., il doit en
adopter les normes. Il faut que chacun
des analystes reconnus comme " didacticiens ",
en fait les membres titulaires de la Société,
se plie à une discipline commune. Sur le
plan international, tout est chiffré :
une cure ne peut être considérée comme
didactique que si elle seffectue
à raison de 4 à 5 séances par semaine de
45 à 50 minutes et quelle totalise
environ 300 séances (ceci est précisé dans
une lettre de Loewenstein). Sa durée peut
donc être de deux ans , laccès aux
cures controlées étant possible au bout
dun an.
Les aménagements français vont se multiplier.
Quatre séances sont alors considérées comme
la norme, chiffre qui se verra dans les
années suivantes ramené à trois. Quant
à leur durée, Nacht les a réduites à 45
minutes depuis la Libération, exemple que
suivront ensuite ses analysés et bientôt
tous les analystes français, hormis Lacan
qui pratique une durée variable qui prend
le plus souvent le chemin dun raccourcissement.
A plusieurs reprises, il est sommé de justifier
sa pratique mais il se dérobe à toute explication
vraie et se borne à chaque fois à promettre
de se conformer à la loi commune, sans
jamais sy résoudre. Mais si en 1951
il navait pas trop été harcelé pour
normaliser sa pratique, il ne pourra plus
en être de même au fur et à mesure que
se structure lorganisation de lInstitut
et son enseignement. Nous avons vu combien
cet Institut était lié à lA.P.I.
et ne pouvait donc tolérer les écarts quaffectait
de ne pas voir la plus tolérante SPP.
Le temps de Laforgue et des pionniers est
passé et surtout la société française et
ses lois exigent une rigueur dans les formes
que Nacht et son équipe vont sefforcer
de promouvoir et dappliquer. Si lon
veut faire obtenir à ceux qui viennent
demander une formation, médecins et surtout
non-médecins, une reconnaissance publique
de leur qualité de psychanalystes, un minimum
consensuel doit être publiquement affirmé,
ne fut-ce que pour apparaître crédibles
aux yeux dune loi dont Mme Clark-Williams
éprouve la rigueur. Mais Lacan tergiverse
et met en péril lavenir professionnel
de ses analysés en leur fermant les portes
de lInstitut lors des premiers recrutements.
Il continuera de le faire pendant les dix
ans qui suivront la scission de 1953 jusquà
ce quà nouveau la pression de ceux
de ses collègues qui souhaitent réintégrer
la communauté psychanalytique internationale
le fasse rayer de la liste des didacticiens
et entraine la seconde scission de 1963.
Pour le moment son cas reste litigieux,
mais son amitié avec Nacht aurait peut-être
pu mener à un arrangement si la lutte pour
le pouvoir institutionnel, auquel dailleurs
il semble alors tenir moins quà sa
réputation de supériorité théorique, nallait
durcir les positions des deux autres protagonistes
de lhistoire. Nacht et Lagache saffrontent,
chacun campant sur son terrain, ainsi que
nous lavons à plusieurs reprises
signalé. On peut ici noter que les luttes
dinfluence se situent encore dans
le domaine médical, voie royale pour tous
de laccession au titre de " psychanalyste ".
Les psychologues ne feront leur entrée
en force quune dizaine dannées
plus tard. Mais si, pour S. Nacht qui souhaite
la création dun diplome officiel,
la formation médicale est le premier temps
nécessaire à ladmission dans un Institut
de formation privé habilité, à lissue
dun cycle progressif denseignement
spécialisé que prodigueront seuls les analystes
reconnus, à la délivrance dun label
cautionné par les instances psychanalytiques
internationales, il pourrait bien ne pas
en être de même dans lesprit de D.
Lagache. A moins que lautoritarisme
de S. Nacht nait été à lorigine
de son projet dune autre filière,
il semble que sa propre formation, encore
plus que ses liens avec la Chaire des Maladies
Mentales quoccupe à Sainte-Anne J.
Delay, ne le conduise à privilégier un
enseignement de type universitaire qui
sadjoindrait à lanalyse didactique
et à la fréquentation de séminaires plus
informels organisés au sein dune
société psychanalytique.
Dans le premier cas de figure, Nacht est
le mieux placé pour occuper des fonctions
directoriales de par son ancienneté, ses
contacts avec lInstitut de Berlin
avant la guerre, sa " tranche "
avec Freud et les relations quil
a maintenues avec les analystes émigrés
que renforce lappui de la Princesse.
Il se bat donc pour la création dun
Institut privé et devra louvoyer entre
les obligations de la loi de 1901 et celles
de la loi de 1875 sur lenseignement
supérieur privé qui le contraignent à des
prises de positions que son autoritarisme
fait mal tolérer. Il sait que dans le second
cas il se verrait supplanté par les titres
et travaux de Lagache et par son appartenance
à une caste professorale que les événements
de mai 1968 ne parviendront quà peine
à remettre en question. Quant à laura
quoctroie la notoriété dun
enseignement original, cest à Lacan
quelle reviendrait déjà, même si
en 1953 il nen est encore quà
ses premières expressions et nen
a pas encore défini le rituel, ce qui ne
se fera que progressivement, avec le succès
grandissant du Séminaire.
Mais il est un autre pouvoir quadministratif,
et sa conquête nest pas le moindre
des moteurs de la scission de 1953. Cest
celui que détient sur les analyses didactiques
la Commission de lenseignement. Qui
la dirige infléchit le choix des candidats,
donc ne peut manquer, volontairement ou
non, de secréter un systême de clientélisme
dont on sait les effets quil aura
sur le transfert et le contre-transfert
au cours et au décours des analyses dites
didactiques. Dans tous les pays du monde
et depuis près de cent ans les psychanalystes
tentent de résoudre le problème des pressions
conscientes et inconscientes quexerce
sur un analysant son désir dengagement
dans une pratique identique à celle de
son psychanalyste, mais aucune solution
satisfaisante na encore été trouvée.
En 1953, la passation de pouvoir qui sest
faite de la Société Psychanalytique de
Paris vers lInstitut et sa Commission
de lEnseignement donne à ceux-ci
une importance qui néchappe à personne.
Cest pour limiter la main-mise de
lun ou de lautre sur cette
structure que sorganisent les batailles
autour des statuts, du titre et des prérogatives
du Directeur de lInstitut, du Président
de la Société, du membre dHonneur
quest la Princesse... Cest
pour stopper lafflux des élèves de
Lacan, et donc freiner ce que lon
pressent de son ascension, que seront appliqués
les critères tâtillons qui doivent en éliminer
un grand nombre.
Ces problèmes et cette façon de les aborder
sont assez nouveaux à lépoque, et
la scission de 1953 marque un tournant
dans lhistoire du mouvement psychanalytique.
Pour la première fois il nest pas
ouvertement question de divergences théoriques,
mais danalyse didactique et de formation.
Contrairement à Adler, à Jung, à Rank et
à nombre dautres, Daniel Lagache
sest empressé daffirmer que
la nouvelle société ne présentait aucune
divergence théorique avec la SPP, déclaration
qui sera dailleurs relevée dix ans
plus tard par Jean Clavreul, au nom des
élèves de Lacan, comme preuve de la non-viabilité
de la SFP dès sa naissance. Plus étonnant
encore, alors quil na été question
de toute part que de son organisation formelle,
on ne relève la trace daucune réflexion
théorique en profondeur sur les données
de la formation, sur ce qui est mis en
jeu dans loctroi ou non du label
de " psychanalyste "
à quelquun qui a dû avoir, a ou aura
à en évoquer les implications sur le divan
de quelquun qui en est officiellement
auréolé.
En réalité, si tout semble se dérouler
sur lunique plan des faits et des
déclarations politiques manifestes, les
questions théoriques sont bien vivantes
à larrière-plan et se manifesteront
dans les années qui suivront. Outre le
développement de la pensée de Lacan auquel
on assistera dans les vingt-cinq années
suivantes, la scission de 1953 donnera
au mouvement psychanalytique français une
poussée créatrice quil navait
jamais connue auparavant et qui ne sera
plus aussi vivace après 1980, après la
mort de Lacan. La génération de ceux qui
étaient alors jeunes membres des deux sociétés
ou élèves en formation a fourni en effet,
dans un effort concurrentiel sans précédent,
lessentiel des productions écrites
et institutionnelles qui caractérisent
la psychanalyse française daujourdhui.
Par ailleurs, au-delà des formalités administratives
dont lInstitut naissant se fera le
champion ou par lesquelles lA.P.I
.tentera de répondre aux demandes dadmission
de la SFP, se posera dans des termes nouveaux
la question de l" être
psychanalyste ". On sait combien
la réflexion de Lacan sur ce thème viendra
en rénover profondément lénoncé,
avant que lui-même ne vienne à senfoncer
dans les sables mouvants de sa propre institution.
Que douvertures vers une autre façon
de penser, de vivre et de pratiquer la
psychanalyse cette scission na-t-elle
pas apportées, même si cela ne sest
pas réalisé sans de pénibles séparations,
nous ne pouvons que le répéter. La métaphore
du divorce sest vue employée par
Loewenstein dès juillet 1953 lors du Congrès
de Londres, car ceux qui eurent alors le
plus à souffrir, ce furent les analystes
en formation, ceux qui se trouvaient sur
le divan de l'un ou en contrôle avec l'autre,
et qui se virent contraints de faire des
choix, de quitter analyste, controleur
ou ami pour rejoindre l'autre société.
Anna Freud a ajouté lors de ce Business
Meeting quelle n'avait jamais connu
d'enfants de divorcés qui aient été heureux.
Déchirements, mensonges, ruptures, c'est
bien larrière-plan affectif tout
à fait important de cette histoire à lorigine
en France dun clivage exceptionnel
dont les traces sont encore aujourdhui
si vivaces.
La lutte pour la conquête du public va
se déchainer durant dix ans entre les deux
sociétés rivales, multipliant slogans et
communiqués mais déterminant une période
sans égale dans lhistoire du mouvement
psychanalytique français : dix ans de vie
institutionnelle marqués par des créations
concurrentes, dix ans dexpansion
dans la société française et dans sa vie
culturelle, dix ans de tractations et dembroglios
administratifs pour aboutir à la seconde
scission qui, en 1964, redélimitera de
nouvelles zones dinfluence, comme
au temps des trois " chefs ".
Pour terminer, je voudrais évoquer lautre
phénomène qua favorisé la scission
de 1953 : la prodigieuse augmentation du
pouvoir de lA.P.I.. De même que les
États-Unis se veulent les gendarmes du
monde, lA.P.I. sest trouvée
investie du fait des appels qui lui étaient
lancés de part et dautre après le
fait accompli de la scission de 1953, dune
fonction darbitrage et de surveillance
de lorthodoxie quelle navait
encore jamais exercée jusqualors
avec cette intensité. La création de Commissions
denquête et de procédures bureaucratiques
de plus en plus compliquées pour ladmission
des nouvelles sociétés composantes en résulteront
et, dans ce domaine encore, notre façon
de vivre la psychanalyse en porte encore
aujourdhui les traces. La scission
de 1953 - et cétait essentiellement
ce que je voulais remettre en lumière,
par la complexité de ses motivations comme
par ses conséquences, représente lun
des événements les plus originaux et caractéristiques
du mouvement psychanalytique mondial.
Alain de Mijolla, 8,
rue du Commandant Mouchotte, 75014 Paris