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Pierre Dessuant
Béla Grunberger

La galerie des portraits

Sándor Ferenczi

Béla Grunberger

Béla Grunberger est né le 22 février 1903 à Nagyvárad dans une Transylvanie encore hongroise. Il est mort à Paris dans la nuit du 25 au 26 février 2005 après avoir vécu 102 ans. Il a traversé le vingtième siècle ; il a connu deux guerres mondiales ; il a séjourné dans différents pays d’Europe secoués par les crises politico-économiques, ravagés par les dictateurs et les guerres ; très tôt il a été confronté à l’antisémitisme ; il a pu échapper aux persécutions nazies mais sa famille a été déportée et assassinée à Auschwitz, d’où seuls son frère et sa sœur ont survécu ; il a tenté différentes études universitaires en Allemagne et en Suisse avant de se lancer dans de rocambolesques études médicales à Grenoble pendant l’Occupation, dans une clandestinité dangereuse et précaire. Auparavant – menacé d’expulsion en tant qu’étranger, alors qu’il y vivait depuis 1927 – il avait dû quitter Genève où il travaillait dans la publicité. Il franchit la frontière franco-suisse deux jours avant la déclaration de la guerre. L’armée française, dans laquelle il avait tenté de s’engager, ne voulut pas de lui pour des raisons obscures.

Pendant la grande débâcle de juin 1940, il fit le projet de s’embarquer pour l’Angleterre et traversa la France d’est en ouest. Il fut arrêté dans les Pyrénées Atlantiques et, soupçonné d’être un espion étranger, il fut interné par les autorités françaises dans un camp à Oloron, d’où il réussit à s’échapper. Les Allemands avaient déjà atteint Bordeaux. Il rejoignit Grenoble, ville alors occupée par l’armée italienne. La véritable et périlleuse clandestinité dans le Dauphiné commença pour lui en été 1943, lorsque l’occupation allemande succéda à celle des Italiens. Il devait constamment changer de lieux et de refuges, vivant la plupart du temps dans des ruines isolées, exposées aux intempéries, souvent aidé par la Résistance locale à qui il rendait quelquefois service en transportant des armes. Il continuait cependant d’étudier de façon acrobatique.

En 1946, son doctorat en médecine en poche, il « monte » à Paris. A la fin de la guerre, en 1945, il avait pu obtenir la naturalisation française grâce à l’intervention d’Edouard Herriot, alors maire de Lyon. Il a 43 ans quand il commence son analyse avec Sacha Nacht. Durant sa période allemande de 1920 à 1927, découragé de ne pouvoir intégrer en tant qu’étranger, et de surcroît juif une Faculté d’accueil, il passait son temps dans les bibliothèques. Dans l’une d’elles, à Iena, il s’était familiarisé avec la lecture psychanalytique : Jung d’abord, puis Freud avec L’Interprétation des rêves et Totem et tabou. Il est probable que plus ou moins consciemment il élaborait déjà un projet analytique. Arrivé à Zurich, première ville suisse où il séjourna quelques temps, il alla même trouver Bleuler, le « spécialiste » de la schizophrénie et de l’ambivalence, pour lui demander son avis quant à une analyse personnelle. Le « maître » se contenta de lui dire qu’il n’en avait pas besoin et que « ce désir lui passera » ! Alors peut être renforcé dans de banales résistances, Grunberger mit son projet en latence. Mais il ne l’abandonna pas, en témoigne sa décision de s’inscrire à l’Ecole de Médecine de Grenoble malgré une conjoncture des plus défavorable et son peu de goût pour l’exercice de la médecine. Plus tard, quand il fut analyste, il milita pour l’admission au cursus des non-médecins.

Il reste quatre ans sur le divan de Sacha Nacht. Très rapidement ses qualités de clinicien et de théoricien lui valent d’être élu membre titulaire de la Société Psychanalytique de Paris en 1953. Il est chargé d’enseignement à l’Institut de Psychanalyse récemment créé par Nacht. Il organise et anime le premier séminaire consacré en France à l’œuvre de son compatriote S. Ferenczi ainsi qu’à celle de Mélanie Klein et de Karl Abraham. Il participe activement à la réorganisation de la psychanalyse en Allemagne ; il est l’un des fondateurs de l’Institut S. FREUD de Francfort. Il parraine entre autres le Centre psychanalytique de Bologne en Italie. Il est sollicité par de nombreuses sociétés pour présenter ses travaux, notamment à Berlin, Hambourg, Munich, Lugano, Venise, Milan, Bologne, Rome, Palerme, Madrid, Santander…

Bien que s’inscrivant dans l’héritage freudien, Béla Grunberger fut très tôt dans sa longue carrière un psychanalyste « à part », hors des modes et de certains conformismes analytiques. Il occupe ainsi une place particulière dans l’histoire de la psychanalyse d’après guerre. Sa pensée originale et indépendante n’a pas manqué de susciter critiques et polémiques, elle a souvent bousculé nombre d’idées reçues, y compris certaines du père fondateur, en premier lieu bien sûr celles qui concernent le narcissisme. Il fit scandale pour certains analystes, avec son fameux rapport sur « la situation analytique et le processus de guérison » présenté au Congrès de Psychanalyse de langues romanes en novembre 1956. Il était à l’époque nettement à contre courant du psychanalytiquement correct. A l’inverse de ce qui était admis à propos du narcissisme considéré comme un obstacle au bon déroulement de la cure, Grunberger voit dans celui-ci le primum movens du processus. La situation analytique induit la régression narcissique nécessaire à l’installation du processus. En faisant du narcissisme le moteur et non le frein de la cure, Grunberger crée ainsi une nette rupture épistémologique. Au lieu d’alimenter les résistances, le narcissisme est au contraire le facteur « énergétique » essentiel du processus, d’où l’intérêt de ne pas le frustrer, à l’inverse du facteur pulsionnel.

C’est donc à partir de l’étude clinique de la situation analytique sous un autre point de vue (selon une démarche scientifique à la fois inductive et déductive) que Béla Grunberger élabora sa théorie fondamentale de la dialectique narcissisme-pulsion avec ses fécondes implications techniques.

Sous l’éclairage du narcissisme, Grunberger réexamine la plupart des grands concepts psychanalytiques : pour ne citer qu’eux, le masochisme, la relation d’objet orale, anale, l’instinct de vie et de mort… et surtout l’Œdipe.

Bien qu’il eût postulé l’origine fœtale du narcissisme, Freud l’inscrivait dans le cadre de sa théorie des pulsions. Grunberger en revanche, conférant au narcissisme un statut « autonome », propose comme une exigence conceptuelle de le situer hors du corpus de la théorie pulsionnelle, le rôle du narcissisme n’étant pas de décharger une tension mais de tendre à maintenir un état élationnel a-conflictuel et a-pulsionnel. Le narcissisme accompagne l’être humain du commencement à la fin de sa vie. Il est inaltérable dans son essence, car les compromis qu’il accepte avec le Moi sont superficiels et partiels, ne touchant pas à son intégrité. Il survit dans ses différentes modalités malgré son égotisation, c’est donc, comme le propose Grunberger, une « instance » au même titre que le Ça, le Moi et le Surmoi.

L’origine du narcissisme est foetale, biologique. Grunberger appelle « narcissisme pur » la trace persistante d’une certaine coenesthésie prénatale que le fœtus, faute d’un appareil psychique adéquat, n’a pu ni représenter ni mentaliser. Le fœtus, parasite parfait, ne connaît ni désirs, ni besoins, la mère se chargeant de son métabolisme. Les perturbations n’apparaîtront qu’après la naissance avec l’émergence des composantes pulsionnelles prégénitales et l’imposition de la réalité. Le fœtus confondu avec son univers utérin vit dans l’autarcie tel Dieu, à l’abri des désagréments de la conflictualité et plus tard, au cours de la vie post-natale, c’est ce narcissisme pur qui sera projeté sur une figure divine. Les indices de « l’enregistrement » sans souvenir de l’état élationnel prénatal sont perceptibles dans différentes productions humaines (religions, mythes, folklores, contes…) qui traduisent la nostalgie du paradis perdu dont la quête constitue en effet le problème humain essentiel.

La frustration du narcissisme inverse sa polarité positive. L’élation fait place à l’agressivité dont le prototype archaïque est l’oralité parasitaire du fœtus inhérente à son métabolisme. Cette agressivité archaïque est réactivée par le traumatisme de la naissance, première frustration d’une série qui jalonnera toute la vie de l’individu. La naissance correspond à une castration du narcissisme. Au début de la vie post-natale, il incombe à la mère qui constitue avec son nouveau-né une « monade » de prolonger, autant que faire se peut, dans une relation narcissique orale fusionnelle, la félicité prénatale. Le destin logique de la monade est de se dissoudre et de permettre à l’enfant d’accéder peu à peu à la relation d’objet. Tout au long du processus maturatif il devra, dans le meilleur des cas, effectuer au sein du Moi, l’intégration et la synthèse des régimes narcissique et pulsionnel, faute de quoi ces derniers risqueraient d’évoluer parallèlement donnant lieu à un Moi bipolaire clivé.

Au cours de son développement psychosexuel il arrive un moment où confronté à la réalité de son inadéquation et de son infériorité vis-à-vis de l’objet de son choix libidinal, rouvrant ainsi une fois de plus sa blessure narcissique, l’enfant aborde l’Œdipe. L’Œdipe est une étape fondamentale et programmée du processus maturatif. Il permet l’instauration du Surmoi et, selon Grunberger, sauvegarde le narcissisme de l’enfant en lui proposant opportunément un interdit à la place d’une incapacité intrinsèque. L’interdit avec la culpabilité qui l’accompagne lui épargne la honte et l’humiliation de l’impuissance. La résolution du conflit oedipien lui permet de s’inscrire dans une lignée et de reconnaître la différence des générations.

La solution oedipienne s’oppose dialectiquement à la solution narcissique, laquelle se traduit, entre autres, par un « évitement de l’Œdipe ». La contestation adolescente exprime en général cet évitement du conflit oedipien et de ses dérivés : sens de la réalité, de la morale, de la Loi, de la différence des générations… Cet évitement trouve à s’exprimer de façon ad hoc dans les groupes narcissiques où le narcissisme de chacun se réfléchit dans celui des autres. La contestation peut alors s’organiser collectivement, et à la rigueur ne pas concerner que les seuls adolescents. Pour Béla Grunberger qui écrivit « à chaud » avec Janine Chasseguet-Smirgel un livre sur les événements de mai 1968 (L’Univers contestationnaire, nouvellement réédité aux Editions in Press). La contestation estudiantine de cette époque illustre bien l’évitement oedipien. Une révolution vraie ne se fonde pas sur un refus de la réalité. Mais ceci est une autre histoire qui déborde du cadre strictement analytique.