Lire le texte en plein écranImprimer la pageEnvoyer ce texte par email

 

 

Thierry Bokanowski
Sándor Ferenczi

La galerie des portraits

Sándor Ferenczi

Béla Grunberger

Contemporain de Sigmund Freud (1856-1939), dont il sut être, de manière successive, le disciple, le patient, l’ami et le confident, Sándor Ferenczi (1873-1933), médecin hongrois installé à Budapest, a non seulement été un analyste prestigieux, mais aussi un des tenants les plus exceptionnels de la doctrine freudienne.

Esprit profondément créatif et original, soucieux à l’extrême de se préserver de tout dogmatisme et de garder ainsi une complète autonomie de pensée, S. Ferenczi a créé une œuvre d’autant plus inspirée qu’elle est animée par un esprit de recherche permanent.

À partir de la première rencontre avec S. Freud, en février 1908, jusqu’en 1933, année de sa mort, le lien extrêmement nourri, tant sur le plan scientifique que sur le plan affectif, qui se développe entre S. Ferenczi et le fondateur de la psychanalyse, marque profondément l’Histoire même du mouvement psychanalytique, ce dont témoigne amplement leur correspondance de mille deux cent cinquante lettres publiées à ce jour.

Ainsi l’œuvre psychanalytique de S. Ferenczi se présente-t-elle comme incontournable, tant par sa richesse conceptuelle que par l’ampleur et la diversité des champs qu’elle explore.

Après avoir publié, en 1909, « Transfert et introjection », article novateur et véritable ‘coup de maître’ qui introduit le concept d’introjection, trois périodes peuvent être distinguées dans l’évolution des idées de S. Ferenczi.

1. Une première période de contribution aux découvertes freudiennes (1908-1914)

Elle s’effectue sous le signe de la découverte de l’inconscient et du fonctionnement psychique au regard de la névrose infantile, des théories sexuelles infantiles, du rêve et de la névrose de transfert. Cette période est aussi celle qui permet à S. Ferenczi d’apporter des pièces maîtresses à l’élaboration de l’édifice freudien : elles concernent, sur le plan théorique, le statut de l’infans, le pulsionnel, la sexualité perverse polymorphe, les théories sexuelles infantiles, le processus primaire et le processus secondaire, le rêve, le refoulement, l’hallucinatoire, le symbolique, le principe de plaisir / déplaisir et le principe de réalité, l’appareil de langage et l’appareil de pensée, le transfert, etc.

Pendant cette période S. Ferenczi propose, en 1910 et sous l’injonction de S. Freud, la création de l’Association psychanalytique internationale, dont C.G. Jung devient le premier président. De même il participe à la fondation avec d’autres collègues hongrois, en 1913, de l’Association psychanalytique hongroise.

2. Une seconde période de déploiement de la pensée et de l’œuvre (1914-1925)

Cette période voit Ferenczi dans la pleine maturité de ses dons cliniques. De nombreux et très brillants textes, souvent courts, présentés sous forme d’apostilles ou de brèves vignettes théorico-cliniques, en portent la marque. Mais cette période voit surtout S.Ferenczi développer un intérêt grandissant pour la technique psychanalytique.

Elle est, entre autres, marquée par un essai écrit en commun avec Otto Rank, Perspective de la psychanalyse (1924), essai qui porte sur les relations de la technique analytique avec la théorie analytique et qui témoigne du questionnement permanent de S. Ferenczi concernant leurs effets sur la cure psychanalytique. Ces interrogations préfigurent aussi celles à venir dans les dernières années de sa vie et qui concernent les difficultés, comme les impasses psychiques, rencontrées lors des cures des conjonctures complexes.

Cette période est surtout marquée par la publication de Thalassa. Psychanalyse des origines de la vie sexuelle (1924). Cette « fiction ‘bioanalytique’ » est la grande œuvre de Ferenczi ; elle porte pleinement l’empreinte de son originalité et signe un tournant dans l’évolution de sa pensée.

3. Une troisième période de remises en question et d’avancées de nouveaux concepts (1926-1933)

Cette période est caractérisée par la mise en perspective de nouvelles orientations et de nouvelles propositions techniques (« l’élasticité technique » et de la « néocatharsis ») qui vont dans le sens d’une « écoute de la régression » et de l’utilisation du contre-transfert comme outil.

Ces nouvelles propositions techniques conduisent S. Ferenczi à une révision théorique, ainsi qu’à d’importantes avancées conceptuelles, concernant pour l’essentiel la clinique et la théorie du traumatisme psychique (le « traumatique » et le « trauma »).

Elles sont à l’origine des propositions théoriques qui situent, sans conteste, l’apport et l’héritage de S. Ferenczi du côté de la modernité, du seul fait qu’elles explorent les catégories psychiques pour lesquelles l’essentiel de la question ne relève pas tant du destin naturel de la libido que de celui des états extrêmes de douleur psychique qui peuvent évoluer jusqu’à « l’agonie » de la vie psychique (voir, « Confusion de langue entre les adultes et l’enfant Le langage de la tendresse et de la passion » (1932), Journal Clinique (janvier - octobre 1932) (1932). Malgré le fait que les innovations techniques, ainsi que les conceptions théoriques qui en découlent, aient pu être à l’origine de certaines dissensions avec S. Freud (entre 1929 et 1933), il apparaît néanmoins que ces avancées inaugurent un tournant dans la conception même du traitement psychanalytique, dans la mesure où, questionné par « limites de l’analyse » comme par les « limites de l’analysable », S. Ferenczi ouvre les premières voies de la psychanalyse dite « d’aujourd’hui ».