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André Green
Les enjeux de la psychanalyse à laube du XXIe siècle
On dit la psychanalyse en crise. On parle de crise de civilisation,
on parle de crise des valeurs morales, on parle de crise
de lart, on parle même de crise de la démocratie. Pourquoi
la psychanalyse y échapperait-elle ? Ce qui est en crise
pour la psychanalyse, cest peut-être en rapport avec
ce que Michel Foucault avait appelé la mort de lHomme,
à la suite de son analyse de larchéologie des sciences
humaines. Mais, en fait, Foucault est mort avant que napparaisse,
dans toute son ampleur, le mal qui menaçait, et qui est aujourdhui,
je crois, patent. Ce mal se situerait dans la rencontre entre
la technologie et la puissance de la simulation de laction
dans les modèles de la pensée. Le modèle de laction
exerce actuellement une très grande séduction dans les sciences
de lHomme. Il met en crise la psychanalyse en tant
quil sattaque à ses fondements mêmes. On peut
sétonner que certains psychanalystes se laissent séduire
par lui. Car la psychanalyse est basée sur lidée que
les racines de la pensée sont envisagées dans le retournement
du modèle de laction ; ce nest pas la
même chose de dire quon va se servir du modèle de laction
pour reformuler un certain nombre de phénomènes psychiques
auxquels sest intéressée la psychanalyse, que de sous-estimer
la différence avec le postulat essentiel qui est celui du
retournement de lacte, retournement qui est impliqué
par lidée de pulsion. Action-passion comme action-pulsion
car pulsion rime avec passion. Il ne suffira pas de parler
de « schèmes daction », pour trouver une
formulation acceptable, car la pente est inévitable et on
file droit vers la motivation. Or la psychanalyse est un
domaine qui ne peut pas considérer que la motivation soit
le concept clarifiant à partir duquel on pourrait se débarrasser
des notions qui font partie de son canon. Cette notion de
motivation est tout à fait à lopposé de létude
de ce qui porte à laction selon la psychanalyse. Elle
nest pas le motif qui la justifierait, lexpliquerait.
Considérer que ce qui porte à laction est la motivation,
à linstar du rat « motivé » par la quête
du morceau de fromage à la sortie de labyrinthe, cest
méconnaître le fait que la motivation est elle-même subordonnée
à ce qui échappe à la conscience. Lidée de motivation
inconsciente est un hybride fondé sur la méconnaissance de
ce que linconscient ne peut être dit motivé, car ce
serait le situer sur le plan du comportement déterminé par
ses structures biologiques et le doter de qualités qui appartiennent
à la conscience. Il y a là, comme on le constate, un désir,
à travers le modèle de laction et celui de la motivation,
de se défaire du concept de pulsion et de rejoindre les sciences
psychologiques, comportementales voire biologiques. Quand
on pense au remplacement de certains modèles anciens par
le modèle de la pragmatique qui infiltre jusquau langage,
on en vient à regretter la révolution sausurienne qui était
à lorigine du structuralisme. Elle fut par la suite
débordée par lévolution des théories du langage après
la période où les « structures syntaxiques » (Chomsky)
ont prétendu livrer la clé du sens, un peu vite dailleurs.
Finalement, le modèle de la pragmatique, issu des travaux
de ceux qui ont envisagé le langage essentiellement sous
langle des actes de langage (Austin, Searl)
a, là aussi, induit en erreur certains psychanalystes, dans
la mesure où lon a pensé que, dans une situation analytique,
la parole du patient avait moins pour but la communication
quelle ne visait à agir sur lanalyste. Néanmoins,
même si elle vise à agir sur lanalyste et à le faire
agir, ce nest pas une raison pour la rabattre sur un
système daction, car ce qui importe ce nest pas
sa dimension performative, mais ce que la communication vise
chez le destinataire pour susciter son désir, et qui doit
toujours être envisagé par le détour quil accomplit
pour toucher linconscient de celui à qui il sadresse.
Nous avons à définir ce qui situe laction à la racine
de la vie psychique à telle enseigne que même les
divisions entre représentation et action se trouvent dépassées
par les épistémologues modernes. Ils nous apprennent que
lun ne va pas sans lautre et proposent le terme
de représentaction, créant une formule condensée.
Ces représentactions sont privées de ce que la psychanalyse
freudienne place à la base de sa théorie : la notion
de pulsion et de désir, à savoir une force psychique qui
ignore sa propre détermination et pousse à des réalisations
qui, souvent, sont aperçues comme non maîtrisables par la
conscience et échappant au contrôle de la volonté. Il
est difficile de savoir si ce mouvement, qui consiste à faire
marcher la psychanalyse sur la tête, à la faveur de ces modèles
psycho-biologiques, va lui permettre daffronter lépreuve
de la durée, ou même de survivre.
Jai
remarqué, lors de mes visites à New-York, létonnement
renouvelé que suscitait en moi la contemplation de la statue
de Bourdelle, au pied du Rockefeller Center, qui représente
Prométhée. Or, depuis le temps où cet édifice a été construit,
on ne peut pas dire que leffort prométhéen érigé ici
en devise se soit concrétisé par un grand progrès dans la
connaissance de lHomme. Prométhée, celui qui comprend
avant, a un frère, Epiméthée, qui comprend après ;
puisque Prométhée paraît cette fois avoir été en dessous
de la tâche, peut-être devons-nous interroger Epiméthée.
Pourquoi la psychanalyse subit-elle de telles contestations,
si vives, si passionnées et si générales ?
Jai
coutume de rappeler que, depuis que jai embrassé non
pas même la profession de psychanalyste mais celle de psychiatre,
on a maintes fois annoncé la mort de la psychanalyse et on
a assorti cette mort dautant de bonnes nouvelles annonçant
ce qui devait la supplanter. Et ce à quoi lavenir a
permis dassister a été, selon le cas : leffondrement
des disciplines supposées la remplacer, ou tout au moins
le caractère éphémère de lintérêt enthousiaste quelles
ont suscité, ou encore leur désuétude. Aujourdhui,
de quoi sagit-il ? Il sagit de combattre
la psychanalyse parce quelle nest pas scientifique.
Est-ce que vous voyez lastrologie être lobjet
des mêmes attaques ? Est-ce que vous croyez que cest
la misérable poignée de patients que les psychanalystes détournent
des psychiatres et des médecins qui justifie cette bataille
pour la conquête dun marché économique ? Rien
de tout cela ne tient. Alors, il faut chercher autre chose.
Ce que joserai prétendre est que la psychanalyse est
aujourdhui encore plus révolutionnaire quaux
premiers jours. Peut-être parce que lhistoire est venue
confirmer, de manière aveuglante, ses hypothèses fondamentales.
La différence, cest que, aux premiers jours, on la
refusait les yeux fermés, alors que, maintenant, on croit
la refuser au nom de la science. Alors, si vous faites partie
des gens qui sont intéressés par le psychisme humain, je
vous conseille très fortement de fréquenter de très près
les neuroscientifiques et les cognitivistes, daller
là où sexerce cette nouvelle pratique de lhomme
et où sont mis au travail ces nouveaux modèles explicatifs.
Prenez votre temps, et approchez-les de près. Si vraiment
vous trouvez que cest ça qui peut apporter ce que vous
cherchez dune connaissance de lhomme, cest-à-dire
dune connaissance commune à vous-même et aux patients
que vous traitez, alors il faut rester avec eux, à vos risques
et périls pour ceux dont vous aurez la charge et pour vous-mêmes.
Si, en revanche, vous vous demandez quelles sont les objections
soulevées par cette approche de lhumain, je ne vais
pas me lancer ce soir dans la critique des neurosciences
et des cognitivistes je lai fait ailleurs vous
serez obligés de constater, à la longue, que cest très
ennuyeux, que ça néclaire pas grand chose et, surtout,
très peu de ce qui nous intéresse, et que, après tout, cest
peut-être une raison suffisante pour chercher ailleurs, dautant
plus que vous avez des preuves abondantes que le psychisme
éveille un intérêt passionné de par sa complexité et sa richesse.
Au fond, le but
de la démarche neuroscientifique et cognitiviste, ce serait
de rendre la lecture de Shakespeare inutile. Je ne dis pas
quil sagit de marginaliser Shakespeare ou de
le réserver à une poignée de spécialistes, je dis de rendre
sa lecture inutile pour la connaissance du psychisme. Car
on aurait limpression de posséder un système de rechange
qui traiterait des mêmes questions en y répondant mieux.
Il y a encore à faire avant darriver à ce résultat.
Revenons à la
critique de la psychanalyse. La position de la psychanalyse
est inacceptable aux yeux de la science. Elle est inacceptable
de manière générale parce que la démarche qui consiste à
analyser lhomme par lhomme (vous me pardonnerez
de mettre cela au masculin) aboutit à découvrir linhumain
en lui, cest-à-dire en eux, les autres, les patients
comme en nous. Il ne sagit pas, par exemple,
de découvrir lanimal en lhomme, il sagit
dy découvrir linhumain ; ce qui exige que
lon pose préalablement le concept dhumain comme
problématique. Ceci appelle deux sortes dobjections
concernant le sens même danalyser ; cest-à-dire
que lanalyse, lanalyse par la psychanalyse, va
heurter essentiellement deux attitudes. Elle va choquer la
démarche herméneutique qui veut, au nom du relativisme, sauver
une spiritualité vacillante et soulever une deuxième objection
apparemment opposée mais en fait complice, selon laquelle
analyser au moyen de la machine élimine lambiguïté,
lirrationalité, la part des émotions et, en fin de
compte, linconscient des psychanalystes en ne laissant
plus subsister que celui des biologistes ou des linguistes
qui rêvent de transparence, de simplicité et dunivocité.
Alors on comprend mieux pourquoi il est important de se débarrasser
de la psychanalyse.
Je suis arrivé
à la conclusion suivante : en-dehors des gens qui ont
affaire au « psy », pas seulement les psychanalystes,
les psychiatres, les psychologues, les professions
dites de santé mentale et, de surcroît, ceux que leur situation
met en rapport avec eux et qui essayent de communiquer un
peu la nature de leur expérience hors du cercle psy,
sachez que personne ne comprend rien à ce dont on parle,
précisément parce que nous sommes fabriqués pour ne rien
comprendre au psychisme (surtout inconscient) et que seule
la nécessité cest-à-dire la souffrance
nous oblige à nous interroger à ce sujet. Pas forcément pour
aboutir aux mêmes conclusions. Car je fais une différence
entre ceux qui ne sont pas daccord avec les psychanalystes
parce quils ont choisi un autre système dexplication
fondé sur des arguments plus ou moins convaincants abordant
les mêmes problèmes, et les autres qui ont leur opinion sur
ce quest le psy parce que tout le monde et nimporte
qui se sent autorisé à avoir un avis là-dessus.
Tout ceci nimplique
pas que les psychanalystes sortent saufs et intacts de cette
crise. Nous savons quactuellement il existe une dispersion
considérable du savoir analytique, dispersion qui est le
fruit de pratiques et dexpériences différentes mais
qui porte sur lincapacité des analystes, depuis les
cinquante dernières années au moins, de parler entre eux.
On arrive maintenant à des conclusions qui ont été déjà annoncées
il y a une bonne cinquantaine dannées dans les congrès
internationaux. Dans ces congrès internationaux, grâce à
des dosages savants, on sélectionne des représentants de
différentes tendances que lon réunit pour discuter.
Des journaux publient des points de vue opposés. Cela ne
change à peu près rien à la poursuite des idées et des pratiques
divergentes. Il faut vraiment quon arrive à un état
de crise pour se dire quil y aurait, peut-être, intérêt
à sécouter les uns les autres. Il y a là à la fois
une impossibilité de rassemblement et une impossibilité de
sélection discriminante. Bien entendu, je mettrai aussi en
cause la pratique des analystes et, surtout, la difficulté
quils ont à rendre compte de leur expérience entre
eux, si bien que, de dégradation en dégradation, on peut
dire que la psychanalyse moderne est maintenant fragmentée.
Je distinguerai
trois tendances (je parle de ladulte) :
- Une tendance quon peut appeler
développementale ; cest
une tendance qui pense que le progrès
doit être attendu de létude aussi
détaillée que possible du développement
et que, somme toute, si on est là à
assister en témoin à lordre de
succession des phénomènes, on sera en
meilleure position lorsquon se
trouvera devant un patient pour savoir
où ça a coincé, quand cest parti
de travers et comment. Bien entendu,
cette conception développementale ne
peut que reposer sur une étude observationnelle.
- La deuxième tendance serait celle que jappellerai
la tendance relationnelle, cest-à-dire
que lon se retrouve dans une situation
analytique vierge (plus de spéculation,
plus de métapsychologie), puisquil
y a là deux individus qui sont unis
par une relation. A lextrême,
on dira quils ne sont pas plus
avancés lun que lautre,
et lon va uniquement se fonder
sur ce qui se produit dans les échanges
en faisant passer, au second plan, toutes
les implications de linconscient.
Cest-à-dire que, somme toute,
ici dune façon à peine différente
que dans le point de vue précédant,
la relation est supposée offrir une
lecture, au moyen de lintersubjectivité,
de lorganisation du monde psychique
dun individu. Ceci repose sur
la négation de l'intrapsychique ;
or, si on veut introduire lintrapsychique,
on est obligé dintroduire des
concepts dont on ne peut rendre compte
en aucune manière par la simple approche
intersubjective.
- Enfin, la
dernière tendance, est celle que jappellerai scientifique
au sein de la psychanalyse : actuellement, cette
tendance a le vent en poupe, elle veut reformuler la théorie
analytique sur des bases scientifiques, mais ceci veut
dire quelle sacrifie une part considérable de tout
ce qui fait lexpérience analytique pour nen
relever science oblige que les variables
quelle peut évaluer. Ce qui caractérise la science,
cest cela. On ne soccupe que des variables
dont on peut avoir le contrôle, les autres on les laisse
de côté. Alors, on laisse ce reste de côté en disant ce
sera pour plus tard et puis, quand plus tard arrive, on
se demande si on en a vraiment besoin et on se dit que
ce que lon sait suffit, après tout, pour expliquer
ce qui est à investiguer. Et puis, troisième temps, on
nous dit « mais ces variables incontrôlables, on
na pas à sen préoccuper parce quelles
nexistent pas », et cest ainsi quon
retombe sur ses pieds, avec le sentiment davoir
écarté les difficultés et résolu les problèmes!
Les principes
sur lesquels reposent ces trois options sont tous très discutables :
par exemple, dans la perspective développementale,
on nexplore que ce que jappellerai la temporalité
accomplie ; la temporalité qui ne peut pas être abordable
parce quelle nest pas accomplie, mais demeure
virtuelle et qui continue à travailler le psychisme sans
donner des signes de visibilité, est laissée de côté. Toute
la diversité et la richesse de la conception de la temporalité
chez Freud est occultée ou ignorée. La perspective relationnelle
ne fait pas la distinction, tout à fait capitale dans une
théorisation psychanalytique et sans même parler des
concepts qui lui échappent , de la nécessité de distinguer
la relation de soi à soi, de la relation de soi à lautre.
Que devient la transformation de la relation dans un univers
où disparaissent ces coordonnées ? Quelle perspective
relationnelle peut rendre compte du rêve ? Aucune. Quant
à la science, les travaux des scientifiques sintéressant
au psychisme humain posent, le plus souvent, un certain nombre
de principes auxquels nous ne pouvons pas nous plier dans
lanalyse et dont nous observons quils donnent
naissance à des théories qui risquent le dérapage quand lesdits
principes ne sont pas respectés. Aujourdhui, dans la
perspective scientifique concernant le psychisme humain,
il est nécessaire dinscrire le fonctionnement dans
un éclairage évolutionniste. Mais ceci suppose que nous connaissions
le sens de lévolution. Or le sens de lévolution
manque aux évolutionnistes eux-mêmes. Le critère qui est
le plus souvent mis en avant, cest-à-dire le critère
de ladaptation, est un critère extrêmement grossier
et qui se trouve contesté par un grand nombre dévolutionnistes
(Frank Jay Gould). La dépendance du psychisme à lorganisation
cérébrale et vice versa soulève la question de la sélection
des paramètres et, là encore, on voit que les paramètres
sont sélectionnés, non en fonction de ce qui nous importe
à nous, « psy », pour avoir le sentiment de cerner
ce qui nous semble essentiel mais par rapport aux limitations
de la méthode. Par exemple, prenez la métholodologie de la
recherche scientifique, pensez au travail si important de
Popper : le problème nest pas du tout de définir
la logique de la démarche de la science. Des scientifiques
eux-mêmes contestent Popper en disant quen fait cela
ne se passe pas du tout ainsi dans les faits. Le problème
pour nous est dexpliquer la coexistence de la démarche
scientifique et non scientifique chez le même individu. La
machine de Turing est un modèle essentiel dans les sciences
cognitives. Peu de gens se soucient du fait que Turing était
atteint de ce que lon appelle une perversion sur laquelle
on a peu de renseignements, si ce nest quon lui
a proposé la castration chimique ou linternement et
que, ne pouvant accepter ni lune ni lautre, il
sest suicidé. Bien entendu, ceci nôte pas la
moindre valeur aux travaux de Turing. Mais pour nous autres,
il sagit de nous expliquer comment ça coexiste dans
la même enveloppe humaine, si on veut avoir une idée du psychisme.
Einstein avait eu de son premier mariage un enfant qui sest
révélé psychotique assez rapidement ; il est devenu
schizophrène et est mort en hôpital psychiatrique. Mais Einstein
na pas seulement abandonné cet enfant, il na
tout simplement plus voulu en entendre parler. Or Einstein
était un excellent homme. Sa lutte pour un gouvernement mondial
pacifique a quelque chose de très émouvant. Il sest
adressé à Freud pour lui demander son avis sur la prévention
des grands conflits qui ravagent lhumanité comme les
guerres et, bien entendu, loin de moi lidée de jeter
le moindre soupçon sur sa qualité humaine. Seulement, pour
lui, Einstein, continuer à penser la physique était à ce
prix. Et nous, ce que nous avons à nous expliquer, ce sont
précisément des mystères comme ceux-là. Il ne sagit
pas de juger, mais il sagit de voir que nous sommes
confrontés à des contradictions. Du point de vue de la biologie,
ce que nous pouvons dire, par rapport à la perspective évolutionniste,
cest que ce qui différencie peut-être lhomme
des autres espèces, ce nest pas tant le langage
bien que le langage y joue un rôle tout à fait majeur ,
cest que, dans aucune autre espèce, le rapport dun
individu à un autre na une telle complexité. Le rapport
entre congénères, le rapport à ce que jai appelé lautre
semblable. Alors, dans cette dernière perspective, on
comprend la place singulière du transfert dans la psychanalyse.
Jen arrive,
maintenant, à la question : quest-ce qui fait
que, vraiment, il y a de linacceptable dans la psychanalyse ?
Eh bien, je crois pouvoir le rassembler sous trois raisons :
- La première est bien connue et vous naurez pas
attendu que je lénonce pour lévoquer,
cest lexistence de linconscient ;
linconscient dont on sait quil
fait du Moi quelquun qui nest
pas maître dans sa propre maison. Seulement,
cest là que les choses vont commencer
à se gâter parce que, si on pense au
cheminement de Freud ce cheminement
nest pas négligeable puisquil
porte sur les quarante années qui vont
de la découverte de la psychanalyse
à la fin de sa vie ce qui est
troublant, cest la conclusion
à laquelle il parvient, quant à linconscient
lui-même.
- Cest la deuxième raison, à savoir
que linconscient cède la place
aux pulsions dans la théorie.
Désormais, le Ça soppose au Moi
au lieu que linconscient soppose
au conscient. Ce nest pas seulement
la notion de linconscient qui
est critiquée et la perte de la maîtrise
qui est intolérable. De tous temps,
les poètes et les littérateurs ont vanté
les vertus de linconscient, avant
même que Freud lait découvert.
En revanche, de dire que cet inconscient
est déterminé par les pulsions, voilà
qui nest pas acceptable.
- Et enfin,
troisième chef, qui ne figure pas directement dans le
corpus freudien, cest le résultat de linter-action
des deux données précédentes. La conduite humaine vise,
dune part à lassujettissement de lautre
et, dautre part na dissue « humaine »
que dans la culpabilité et, pire, dans le masochisme.
Lacan la dit dune façon très élégante dans
un séminaire très ancien, puisquil doit avoir trente-cinq
ans. Je lis cette citation : « Aucun sens de
lhistoire fondé sur des prémices hegeliano-marxistes
nest capable de rendre compte de cette résurgence.
Parfois, il savère que loffrande à des Dieux
obscurs dun objet de sacrifice est quelque chose
à quoi peu de sujets peuvent ne pas succomber dans une
monstrueuse capture. Lignorance, lindifférence,
le détournement du regard, pour expliquer ce quils
voient, restent attachés à ce mystère. Mais, pour quiconque
est capable vers ce phénomène de diriger un courageux
regard, et encore une fois il y en a peu assurément qui
ne peuvent succomber à la fascination du sacrifice humain,
nous essayons de trouver le témoignage de la présence
du désir de cet autre que jappelle ici le Dieu obscur.
Cest le sens éternel du sacrifice auquel nul ne
peut résister. » Lennui avec Lacan, chez qui
linfluence de Bataille est extrêmement sensible
ici, cest quil finit par laisser penser que
les psychanalystes seraient bien bêtes dêtre les
seuls à ne pas profiter de ce désir sacrificiel. Ceci
est confirmé dans larticle « Subversion du
sujet et dialectique du désir » des Ecrits où, somme
toute, il a lair de laisser penser que le sens quil
a donné aux libertés quil a prises dans sa pratique
et qui mobilise le masochisme de ses analysants est encore
ce qui sauve ceux-ci de se perdre totalement dans la défense
dune cause perdue.
Voilà donc trois
raisons qui fondent lintolérable : linconscient,
les pulsions et leur issue dans lassujettissement de
lAutre et le sens du sacrifice qui qualifient le champ
de la culpabilité et du masochisme. Et cela, sans doute,
est ce quon ne peut pardonner à Freud. Lexemple
de Spinoza est là pour nous le rappeler : Spinoza na
pas seulement été victime dexcommunication et dexclusion
de la Synagogue, il a même été lobjet de tentatives
dassassinat. Les grands esprits ne sont pas toujours
les mieux placés pour nous donner des exemples de sérénité,
Leibniz proposait quon brûle ses livres. Alors, ce
qui arrive à Freud nest pas tellement surprenant. Les
nazis qui sont venus chez lui le perquisitionner et saisir
un certain nombre de biens en 1938 avant son départ pour
lAngleterre, avaient procédé à un autodafé. « Cest
un progrès a-t-il dit au Moyen-Age cest
moi quon aurait brûlé, maintenant on ne brûle que mes
livres ». Il a parlé trop tôt. Car même lui navait
pas osé penser aux cendres de lHolocauste. Ici, ce
qui est inacceptable, cest la dénonciation des illusions
de la toute puissance passionnelle qui va jusquau crime
et la subordination de lintellect aux croyances les
plus irrationnelles. Ce quon reproche à Freud, cest
de sêtre lancé dans la recherche des raisons de lirrationnel.
F. Jacob la, à son tour, reproché aux psychanalystes
dans un de ses écrits. Lirrationnel existe, qui nen
conviendrait pas mais, surtout, ny touchons pas. La
recherche des causes de lirrationalité reste une entreprise
qui va montrer que nous y sommes tous intéressés et atteints
au plus profond de notre être par cette découverte.
Freud affirme,
dans son article sur la Négation, quil existe deux
sortes de jugements : le jugement dattribution
et le jugement dexistence. Le jugement dattribution
doit décider si une chose est bonne ou mauvaise, et donc
sil faut la prendre en soi ou lexpulser hors
de soi : le jugement dexistence consiste, lui,
à se demander si une chose qui existe dans lesprit
existe aussi dans la réalité ou pas. Or il renverse lordre
dapparition de ces deux jugements : le coup de
force fut de faire passer le jugement dexistence après
le jugement dattribution, alors que toute la philosophie
fait passer en premier le jugement dexistence. Lorsque
celle-ci change de cap avec Hegel puis Nietzche et la suite,
elle ne poursuit sa tâche quen cherchant à ignorer
linconscient dans notre approche de la réalité. La
réalité, lorsquil sagit de phénomènes humains,
est lidée la plus indéterminée qui soit car, très souvent,
la réalité apparaît comme celle que je cherche à imposer.
Ça porte un nom de nos jours : ça sappelle la
pensée unique. Et bien, vous vous souvenez de la phrase de
Lénine qui disait : « Le Communisme, cest
les Soviets plus lélectrification. » Lexpérience
a montré quon avait eu lélectrification mais
pas les Soviets. Mais ce nétait pas étonnant, parce
que Lénine détestait les Soviets. Alors, aujourdhui,
on vous dit : « La réalité, cest le marché
et la technologie. » Oui, mais le marché, aujourdhui,
cest le marché de ceux qui peuvent imposer leur loi
et cest tout sauf le marché des idées. Reste la technologie.
Lanalyse, pour se dresser contre lutilisation
faite de la technologie, doit aussi se pencher sur son rapport
à ses techniques.
Venons-en à la
façon dont nous sommes concernés par tout cela, à travers
lexpérience analytique elle-même. Si, de nos jours,
on parle de crise, cest parce quon a le sentiment
que les résultats de lanalyse sont à réévaluer et cela
nous force à nous interroger. Il sagit de savoir si
la technique utilisée est la technique qui donne le résultat
le meilleur. Tous les analystes, actuellement, rendent compte
dexpériences avec des patients quils considèrent
comme très difficiles, mais où, régulièrement, on retrouve
un certain nombre de facteurs rapportés par les analystes
de toutes tendances. Il sagit de patients très attachés
à lanalyse mais dont les particularités transférentielles
sont singulières : toutes les interprétations données
par lanalyste sont refusées ; elles nont
aucun sens pour le patient. Dire quil ny a pas
de remémoration, cest peu dire. Ils présentent un fonctionnement
qui, du point de vue des représentations, ne semble pas mobiliser
profondément les investissements. Ceci provoque des réactions
de rejet et suscite régulièrement un contre-transfert de
désespoir. Autrefois, dans des investigations de ce genre,
certains groupes danalystes prétendaient que les autres
navaient pas la bonne technique. Cétait ce que
disaient les kleiniens. « Nous qui nous centrons sur
la relation dobjet, nous surmontons les difficultés »,
clamaient-ils. Le changement, cest que maintenant ils
tiennent les mêmes propos que les autres. Alors, comment
résoudre le problème : est-ce quil faut se contenter
de dire que les patients nétaient pas de bonnes
indications danalyse ? On se demande alors comment
ce patient est encore sur le divan et comment il se fait
quil ne quitte pas lanalyse. Cest en effet
parce que le processus même du refus de lobjet est
celui qui a organisé le psychisme à la genèse de la pathologie.
Peu danalystes ont compris cela. Winnicott la
compris. On voit bien que le modèle est en crise, cela ne
signifie évidemment pas quil faut le jeter, mais quil
faut comprendre que des situations nouvelles apparaissent.
« Jirai jusquà dire que, dans les cas graves,
tout ce qui est réel, important, personnel, est marqué du
sceau de lirréalité, de la futilité », dit encore
Winnicott. Il faut savoir accepter tout ce que la situation
analytique permet de faire émerger, tout ce qui concerne
le combat contre lhumanité qui se dévoile à lintérieur
du patient. Si bien que Winnicott en arrive à la conclusion
suivante : « Quand je peux faire une analyse, je
fais une analyse. Quand je ne peux pas la faire, je fais
autre chose. » Et le problème, cest de comprendre
que « autre chose » nest pas nimporte
quoi car cest lanalyste qui continue à être là
et qui se rend compte que ses paramètres ne tiennent plus
le cadre et quil faut en créer dautres. Alors
me direz-vous : « Mais pourquoi ? Cest
en pure perte. » Mais non, ce nest pas vrai. Ces
patients réussissent, en effet, au bout de beaucoup de travail
et de persévérance, à donner des signes dinsight.
Si vous trouvez ça trop pénible, personne ne vous oblige
à vous en occuper. Ce nest pas quil ne se passe
rien pendant ces dix années où vous avez le sentiment dune
stagnation désespérante, mais cest au bout de dix années
que vous commencez à comprendre le centre de toute la superstructure
qui sest élaborée autour dun noyau que le patient
avait protégé à tout prix de toute extériorisation, en même
temps quil était impossible de se passer de la situation
analytique pour pouvoir revivre cela et faire lexpérience
que lobjet transférentiel peut lendurer. Vous
voyez bien, donc, quà lintérieur de la situation
analytique, ce que lon appelle « faire autre chose »,
ce nest pas une non-analyse ; cest une sorte
de perspective sur ce qui peut se passer dans lextension
de lanalyse, hors de ses frontières, hors de la situation
analytique qui met en crise son modèle et qui finit par le
remettre en tension. Je serais tenté dopposer deux
démarches qui sont peut-être un peu schématisées pour la
circonstance, mais qui me semblent quand même avoir une certaine
valeur. Dans le modèle français, quon soit lacanien
ou pas, cest le signifiant qui importe je dis
bien quon soit lacanien ou pas. Cest la relation
à la parole et laliénation du sujet en tant que nous
y avons accès par la parole. Je sais que beaucoup de mes
collègues refuseraient dêtre englobés dans cette catégorie,
mais cest une fait que les français accordent à la
parole de lanalysant, dans ses modalités les plus détaillées,
une attention que, je peux vous lassurer, lon
ne rencontre pas dans dautres pays. Le modèle anglais
est, lui, basé sur dautres considérations. Il est basé
sur un souci essentiel : comment faire pour que lanalysant
puisse conserver quelque chose dans sa psyché, en ne recourant
pas au procédé de lexpulsion ou de lévacuation
comme réaction à une angoisse intolérable et le menaçant
dannihilation ? Le problème de cette conservation,
cest le temps initial nécessaire, mais non suffisant,
absolument indispensable pour toute lélaboration ultérieure.
Les français appellent ça la perlaboration à partir
de la parole, alors que les anglais envisagent le working
through à partir de ce qui est conservé depuis lenfance
la plus reculée, fondé sur lexpérience émotionnelle.
Ce sont là deux manières de concevoir la naissance de lespace
psychique. Mais cest là que la théorie de Lacan a échoué,
car la prise en considération du cadre est le préalable de
toute élaboration. Non pas seulement parce que lon
sait, du point de vue philosophique, que la manière dont
on découpe un objet ne peut pas être considérée comme extérieure
à la définition de cet objet, mais parce que la question
de lespace psychique interne va dépendre des différents
types de matériaux sur lesquels cette élaboration va porter,
et qui vont être renvoyés aux différentes parties qui constituent
lappareil psychique dans lespace qui lui est
propre et selon les déterminations du cadre analytique. Or
Lacan na pas seulement ignoré le cadre, il la,
sous divers prétextes, mis à mal et rendu inefficace, avec
des effets pervers.
__________
Alors, je vais
maintenant vous donner quelques réflexions sur les orientations
du travail et sur les dérapages possibles.
- En premier, puisque lanalyse est bien une cure
de parole, il y a deux manières daborder
la question du langage :
la première est basée sur la conception
du signifiant ; cela a donné lieu
à la théorie de Lacan. En fait, la grande
faiblesse de la théorisation de Lacan,
cest quelle a voulu tout
homogénéiser par le renvoi à la structure
du langage, alors que ce qui est intéressant
dans la théorie psychanalytique, cest
le renvoi du langage à son autre.
Il sagit du rapport entre le mode
de représentation propre au langage
et le mode de représentation de ce qui
nest pas langage. Ceci concerne
le cur de la théorie psychanalytique
dans lopposition entre représentation
de mots et représentation de choses,
mais je nai pas voulu réciter
la vulgate en répétant des notions qui
sont déjà bien connues. Jai voulu
essayer un peu délever ce débat.
Si, en revanche, on étend la conception
du signe linguistique à une sémiotique
générale, ce quimplique la théorie
psychanalytique de la représentation,
il ny a plus homogénéisation entre
les représentations langagières et les
représentations non langagières mais
recherche de compatibilités. La définition
de Lacan quun signifiant cest
ce qui représente un sujet pour un autre
signifiant dérive de Peirce. Il lui
arrive de mentionner Peirce, un des
esprits les plus puissants de ce temps,
mais enfin, on ne peut pas dire quil
sétende beaucoup là-dessus. Peirce,
lui, opte pour la séméiologie contre
la linguistique. A son avis, le fonctionnement
de la pensée est basé sur un interprétant
élu à la place du sujet pour un quelconque
interprétant. Lassociation libre
est la condition de linterprétation,
à défaut dinterprétant on aurait
une suite dénoncés dont il ny
aurait aucun moyen de les relier entre
eux. Il y a donc là une alternative
à la conception du signifiant et cette
alternative nous montre que, quand nous
passons à un autre système de représentation
que celui du langage comme le
rêve, par exemple la définition
de Peirce reste valable car le travail
du rêve est bien effet de cet ordre.
Linterprétant qui vient à la place
du sujet, valable pour un quelconque
interprétant, se retrouvera au niveau
des pensées du rêve et dans le travail
du rêve. Voilà pour une première dimension.
- La deuxième dimension concernera le corps. Le
corps nous rappelle que le Moi est avant
tout un Moi corporel, comme le dit Freud.
Mais il sagit, en fait, de distinguer
la relation au corps et celle au soma.
Le corps, cest ce à quoi Lacan
fait allusion quand il dit : « Cest
un corps traversé par le signifiant. » ;
dire la même chose du soma est une absurdité
et cest précisément tout le travail
de lécole psychosomatique (P.
Marty), dinsister sur le caractère
de non-sens du symptôme psychosomatique,
en soulignant le rôle défaillant du
préconscient. Ce sont des hypothèses
qui sont en discussion, mais elles ont
une certaine force parce quici
nous voyons que nous sortons de la sphère
représentative en général. Et pourtant,
ça fonctionne, ça continue à fonctionner
au sens, plus indirectement, dans la
mesure où les éléments de la vie du
sujet ou la relation à lanalyste
peuvent être mobilisés, bien quils
ne passent pas par la représentation
au sens strict.
- Troisième paramètre : la contradiction objet
et Autre. Dans cette perspective,
il faut poser au départ que lobjet
de la théorie psychanalytique nest
pas unifiable. Je pourrais en donner
de très nombreux exemples : nous
avons lobjet interne, lobjet
de la réalité extérieure, lobjet
fantasmatique, lobjet des zones
érogènes, la différence des objets dans
le complexe ddipe, etc.
Par conséquent, parler de relation dobjet
est un abus de langage, sauf à supposer
que tout objet dérive de lobjet
primitif, ce qui est un écrasement de
la richesse de la théorie de lobjet.
En effet, il nous faut faire la place
à ce que Lacan a appelé lautre
(avec une majuscule ou une minuscule),
et le rapport de lobjet à lautre
est un thème important de réflexion.
Je crois que lon pourra dire quil
nest de sujet que pour un autre.
Par conséquent, cest bien en effet
le concept de sujet qui renvoie au concept
dautre, mais il y a là une absence
de recouvrement entre les deux concepts
qui sont pourtant parents, mais quil
ne faut surtout pas concevoir comme
pouvant séchanger.
- Quatrième dimension : linfantile. Linfantile,
cest ce dont nous sommes gavés.
Pas seulement avec les théories développementales,
mais parce quil y a une conception
naïve de linfantile. Lenfant
est un énorme champ dinvestigations,
de traitements, dexamens de toute
sorte. Mais linfantile doit être
opposé à un autre concept plus large,
qui est la temporalité. Linfantile
est une des dimensions de la temporalité,
alors que les autres éléments de la
conception de la temporalité sont fort
différents. Je dirais que linfantile
ne prend sens que dans la constellation
de la temporalité, qui comprend, entre
autres, lintemporalité de linconscient,
la compulsion de répétition et une dizaine
de paramètres comme laprès-coup,
dont limportance est tout à fait
considérable. Il est impossible de concevoir
cet infantile hors du cadre plus vaste
de la temporalité.
- La cinquième dimension je voudrais lextraire
de lexpérience du psychanalyste
cest le couple action-passion.
Nous ne pouvons pas oublier que laction
est bien au terme de lentreprise
psychanalytique (au terme, pas à son
départ), car il faut quand même bien
que la psychanalyse serve à quelque
chose et quelle nen arrive
pas à considérer toute action comme
un passage à lacte ; il faut
envisager son rapport à la passion,
cest-à-dire à la pulsion, et cest
cette tension entre ces deux pôles qui
appelle à lélaboration.
- Sixième enjeu
de discussion : le rapport du refoulement aux
défenses. On mentionne souvent le refoulement tout
seul, en pensant quil peut recouvrir lensemble
des défenses. Le refoulement est une défense prototypique,
mais toute luvre de Freud va dans le sens
de la différenciation, qui inscrit le refoulement au sein
dautres types de défense comme le clivage, la forclusion,
la dénégation. Lon peut regrouper lensemble
de ces défenses sous langle du travail du négatif
, ce que jai essayé de faire. Ceci nous ouvre au
passage dune dimension de la psychanalyse définie
par linterprétation de contenu à un autre
mode délaboration qui est celui dune analyse
des processus de transformation et de leur contenant.
Enfin, jen
ai déjà parlé, le rapport de la dualité à tiercéité.
Tout ceci peut
se rassembler sous un chef qui est un axe de lépistémologie
du xxème siècle, mais que larrivée du xxième siècle
ne supprime pas : cest le couple de lopposition
structure-histoire. Rien nest pensable sans lhistoire,
mais il est nécessaire de savoir sur quoi lhistoire
travaille et, donc, sur la structure, la structure elle-même
ne pouvant déployer ses potentialités quà travers lhistoire.
Et lhistoire, évidemment, se déroule sous les différents
modes de temporalité.
Dans lépistémologie
du xxième siècle, on voit apparaître une pensée nouvelle :
la pensée hypercomplexe, les théories du chaos, la
logique de lindécidable, la pensée de la rétroactivité
des conséquences sur les causes, et il y a là, certainement,
une voie davenir pour la réflexion psychanalytique.
Pour conclure,
venons-en brièvement à la pratique. Ceci concerne dabord,
et au premier chef, la formation. Cette formation,
dans tous les pays, est toujours basée sur un trépied ;
lanalyse personnelle, les supervisions et les séminaires.
Jai pensé que « formation psychanalytique »
était une contradiction dans les termes. Sil y avait
analyse, il ny aurait pas formation et sil y
avait formation, il ny aurait pas danalyse. Et
ça, cest une contradiction avec laquelle nous devons
vivre malgré tout. Il ma semblé que la seule manière
de sauver la pensée psychanalytique, cest non seulement
de séparer lanalyse personnelle de la formation, mais
denvisager lanalyse personnelle comme un processus
très long. Pourquoi faire ? Et bien, pour comprendre
le sens du cadre, cest-à-dire comprendre que la situation
dans laquelle lanalysant était au départ est une condition
de possibilité de laccomplissement de lanalyse.
Il est le fondement même de lanalyse, et parce que
lanalyste aura nécessairement à exercer ses talents
aussi hors de la situation analytique. Ce qui est important,
cest quil puisse transporter son cadre dans sa
tête avec lui. Car, autrement, il sera soumis à tous les
compromis, toutes les déformations hors cadre. Lanalyse
personnelle aidera à savoir ce que lon fait de lautre
en soi et hors de soi. Bien entendu, ce nest pas un
parcours facile que je vous propose, mais cest parce
quil est tout à fait nécessaire de comprendre que lanalyse
nous accompagne durant une tranche de vie et pour le reste
de la vie. Il faut cette tranche de vie pour que vous arriviez
justement à la résolution de cette contradiction entre histoire
et structure, et lanalyse cest aussi la possibilité
de mettre à lépreuve les modèles dont jai parlé,
possibilité fondée sur linterprétant.
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Une mode actuelle
consiste à dire que, dans lanalyse, linterprétation
ne sert à rien. Cest évidemment ce qui peut justifier
des analyses silencieuses de dix ans, où aucune interprétation
ne sera mise à lépreuve, aucune faute de lanalyste
ne pourra lui être reprochée, sauf à considérer que le silence
est quand même lui-même une faute grave dans certaines situations.
Mais, dans ces conditions, que ces analystes qui ne parlent
pas dans ces analyses parlent donc hors de leurs séances
pour que lon sache ce quils pensent. Rencontrez-les,
mais refusez toute situation où vous serez, vous, sommés
de parler alors quils garderont le silence. Parce que
ça, cest le grand truc : parle, tu ne pourras
que dire des conneries et je ne te louperai pas. Et bien,
il ne peut y avoir quune situation déchange de
paroles où est mis à lépreuve le sentiment de la vérité
des interprétations par rapport à ce dont on parle. Sil
y a un enjeu de la psychanalyse au xxième siècle, cest
bien la mise à lépreuve de la praticabilité non seulement
de la psychanalyse, mais aussi du travail de lanalyste
à lintérieur du cadre et hors cadre. Je ne peux que
vous dire je suis peut-être victime de mes origines
personnelles : allez dans les services de psychiatrie,
frottez-vous aux réalités psychiatriques, et aux malades
mentaux, écoutez-les. Vous verrez comme ça embêtera les gens
que vous ayez envie découter les malades. Et parlez-en
entre vous. Actuellement, on peut dire que lanalyse
doit sinsérer dans les trois lieux de ségrégation où
se retrouvent les hommes (et les femmes): lhôpital
psychiatrique, lhôpital en général et la prison. Lhôpital
psychiatrique, cela va de soi. Lhôpital général :
comment sen désintéresser avec le développement en
pleine extension de la psychosomatique ? Quant à la
prison, il commence à sy faire des découvertes assez
étonnantes pour les psychiatres qui se sont attachés à labord
psychique des délinquants.
Alors, je ne
vous promets pas, comme vous le voyez, la vallée où coulent
le lait et le miel ; je ne sais pas si nous en sortirons,
et il se peut que nous perdions vingt-cinq ans cest
très facile de perdre vingt-cinq ans mais je suis
convaincu quon ne pourra pas revenir en arrière et
que, une fois de plus, les gens qui annoncent la mort de
la psychanalyse en seront pour leurs frais. Cela ne durera
que le temps dun petit somme. Il y aura quand même
un réveil un jour ou lautre. Peut-être même beaucoup
plus tôt que prévu. Certains signes sont déjà perceptibles.
Ouvrez les yeux, dressez loreille. Vous men direz
des nouvelles.
Bonsoir !
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