Bernard Chervet
Place et valeur de la régression dans les traitements analytiques[1]
Contrainte, régression et manque
Les protocoles et méthodes de soins que nous produisons et
proposons à nos patients sont bâtis à la lumière de notre appréhension plus ou
moins intuitive des achoppements et des faillites de leurs procès psychiques.
Plus ces défaillances sont importantes plus les solutions envisagées sont
censées apporter une complémentarité apte à contrer les nécessités internes
envers lesquelles les patients sont en désarroi. Nos méthodes répondent donc à
ce qui, en eux, est dépourvu, et sont, de ce point de vue, des
émanations d’un contre-transfert maternel secourable eu égard aux manques
processuels. Ainsi nos techniques de soins sont-elles totalement déterminées par
ces manques ainsi que par notre propre rapport au manque ; ce qui explique
qu’une autre source de nos techniques est le contre-transfert par ressemblance,
généralement imbriquée à la précédente, celle liée au contre-transfert par
complémentarité. L’identification hystérique se combine alors à l’identification
processuelle. Mais nous espérons aussi, ou du moins devraient-ils en être
ainsi, qu’en s’offrant comme étayage, nos méthodes et par elles nos propres
procès mentaux permettront l’abandon des défenses plus ou moins drastiques, des
recours anti-détresse que ces faillites processuelles ont contraint les
patients à confectionner.
La psychanalyse participe de cette même logique. Elle est
née tout particulièrement des défauts du procès d’endeuillement propre aux
hystériques, et aux névrosés en général. Mais elle est née aussi des avatars d’un
autre procès, régressif eu égard à celui engagé dans le travail de symptôme, le
procès du travail de rêve. La construction du procès d’endeuillement exige en
effet le détour par un autre procès plus régressif, celui de déformation propre
au travail de rêve. Une règle technique se dessine là : l’efficience d’un
procès participant à la progrédience ne peut être achevée qu’après un temps de
travail préliminaire portant sur un autre procès, régressif, impliqué sur la
voie régrédiente. Cette règle suit la logique en deux temps du fonctionnement
psychique, celle dite de l’après-coup.
En fait ce sont l’oniromancie et les clefs des songes qui
sont les héritières directes des avatars du travail de rêve. Ces techniques
refoulantes se doivent de fournir un mode d’interprétation qui vient renforcer
le travail de rêve défaillant, ce travail de déformation et de dissimulation,
en apportant justement un surcroît de refoulement. La psychanalyse a repris à
son compte cet héritage en introduisant dans la cité moderne un nouvel espace d’accueil
et d’oubli des rêves et aussi un nouvel apport d’interprétations. Toutefois l’interprétation
psychanalytique n’est pas seulement refoulante comme l’est l’interprétation
traditionnelle recourant aux symboles ; elle se veut d’abord régrédiente,
c’est-à-dire occupée à élaborer langagièrement des souhaits et pensées
régressives, ceci afin de libérer les procès du penser diurne des attractions
et captations dont il est l’objet de la part des motions pulsionnelles
inconscientes. Ce détour est censé lui-même favoriser la réinstauration de l’endeuillement
manquant, car écarté.
Nous notons déjà là que toute régression conjugue une
attraction régrédiente et une levée partielle de l’exigence progrédiente ;
toute production régressive est la résultante de ces deux aspects, et est donc
un compromis porteur de ces deux enjeux qui ne sont autres que ceux de la
dynamique oedipienne pensée en termes processuels, un meurtre conjugué à une
sexualisation. La phobie de la régression, voire les attaques dont elle est
fréquemment l’objet via la dévalorisation de la méthode psychanalytique, trouve
là son origine, dans ce côtoiement régression-castration[2].
Les avatars régressifs du fonctionnement mental ont donc des
effets sur l’organisation même de la cité qui se trouve alors contrainte à se
doter de lieux d’accueil et d’interprétation, de lieux de soins s’opposant aux
attractions régressives et palliant du dehors aux exigences internes
manquantes. La contrainte à construire de tels lieux de soins prolonge, reprend
sous une forme inversée, les contraintes actives au sein du travail de rêve, du
travail de symptôme, du travail de toute psychopathologie. Ces contraintes sont
des réponses à des nécessités pulsionnelles extinctives qui n’ont pu être travaillées, traitées par les divers modes d’activités psychiques, celles régressives
en particuliers, manque qui a obligé les patients à recourir, face à l’intensité
de leur détresse, à des défenses plus ou moins mobilisables, plus
ou moins chroniques. Nos outils de soins ont donc un rapport d’homologie
inversée avec les procès psychiques manquant chez nos patients. Ils agissent un
renfort, voire un apport du dehors.
De là peut naître un degré d’adéquation secourable et, dans
le meilleur des cas aussi un degré de dissymétrie tensionnelle favorable à une
élaboration des procès restés jusque-là en souffrance ; comme on le dit
pour une lettre qui n’est pas retirée, avec le risque que le retrait soit
forclos au-delà d’un certain délai.
Ce préambule a certes une valeur générale. Il nous confronte
toutefois à un conflit fondamental, irréductible, propre à toute initiative et
toute initiation de nouveaux protocoles de soins. Il nous rappelle que notre
attention envers les manifestations tangibles de nos patients se complète
toujours d’une perception implicite envers ce qui manque à leur fonctionnement
mental ; et que c’est ce manque processuel qui est le plus contraignant et
qui détermine le plus nos réponses, beaucoup plus que l’excès d’excitation, qui
n’en est qu’une conséquence possible, tout comme, à l’opposé, l’inertie et les
dépression et déprivation libidinales.
Cet abord nous permet de souligner certains caractères
propres à toute démarche thérapeutique. Elle est mue par une aspiration
régressive s’imposant à nous. Elle est donc définissable comme une démarche
régrédiente qui doit se tourner vers les activités psychiques régressives sous
jacentes à nos paroles et nos actions, activités de pensées dont nombre d’actes
et de fonctionnements mentaux sont malheureusement privés et orphelins. Cette contrainte infléchit notre intérêt et notre attention, elle dessine une méthode spécifique
à nos métiers, méthode caractérisée par les termes d’écoute régrédiente et de travail régrédient. Une méthode incluant donc la passivité ;
une méthode à suivre. Est reconnaissable là la classique attention en
égal suspens de la psychanalyse. Que l’on ne s’y trompe toutefois pas, il s’agit
d’une méthode thérapeutique faisant du travail sur le régressif un détour, sa
visée finale étant de permettre aux patients de vivre avec le monde, de pouvoir
profiter des infinies nuances de la gamme de tous les plaisirs et
déplaisirs ; un détour visant in fine l’objectalité.
Ces propos sur la méthode psychanalytique appellent certes
un point de vue comparatif avec les autres méthodes de soins psychiques,
qualifiées elles aussi de psychothérapiques, mais non psychanalytiques. En
découle aussi la possibilité de repérer quelques points de contact entre la
psychiatrie et la psychanalyse par le fait que l’existence de ces deux
disciplines est déterminée de façon similaire par les avatars et les
achoppements du fonctionnement mental, qu’elles sont censées y répondre et qu’elles
en ont la charge du point de vue thérapeutique.
Pluralité et diversité : l’hétérogène et l’incompatible
Si le fait que les psychiatres et les psychanalystes
puissent souhaiter se rencontrer peut paraître aller de soi eu égard à leur
objet commun, la vie mentale de leurs patients, l’histoire des fluctuations de
ces contacts montre que l’apparente évidence, censée promouvoir des moments
féconds, est marquée de dialogues de sourds pouvant atteindre de puissantes
querelles qui ne sont pas sans nous étonner. Accordement, complémentarité et
convergence sont loin d’organiser les rapports entre ces deux disciplines.
Les aspects de marketing et de mode, dont la définition même
est de se démoder (Jean Cocteau), ne sont certes pas à négliger, mais
apparaissent, sinon secondaires, insuffisants à produire seuls les puissants
facteurs affectifs impliqués dans ces discordes.
La différence entre le travail du psychiatre et celui du
psychanalyste est certainement liée au fait que la psychiatrie a l’avantage et
l’inconvénient de ne pas s’être pourvu de conception unique de la vie
mentale, à la différence des psychanalystes qui, du fait de leur référence
fondamentale à l’œuvre freudienne, pourrait au premier abord apparaître mieux
nantis en la matière. La différence traduite en terme de nanti et de dépourvu
laisse deviner là un des motifs les plus aptes à fomenter lesdites querelles.
Mais il nous faut encore ajouter que nous avons un autre
point en commun lié à notre objet partagé ; celui d’être justement soumis
quotidiennement au dépourvu de nos patients, et que ce contact avec le traumatique exige beaucoup de nous, qu’il sollicite certes nos empressements à la
réparation, nos esthétisations de la folie, mais aussi nos propensions à fuir
nos patients. Ce contact avec le dépourvu a aussi donné lieu à de nombreuses théories
étiologiques infantiles, telles celle de la dégénérescence, de la
séduction, de l’anti-psychiatrie, du déficit, de la substitution biologique.
Cette nécessité anti-traumatique de théoriser une causalité s’accompagne d’un
appel à des registres de fonctionnement régressifs, tel celui envisagé
ci-dessus, celui de la polémique et de la diatribe consistant à élire quelque
ennemi, toujours déclaré plus noir que le précédent.
En effet, la vie mentale est ainsi faite qu’elle ne peut
ressentir ou percevoir un manque sans se donner quelque théorie, généralement
infantile, théorie causale soutenant plus ou moins implicitement, l’existence d’un
monde exempt de toute réalité traumatique. Métapsychologiquement cette
théorisation traduit le travail psychique rendu nécessaire par cette réalité de
la castration. Elle réalise en même temps un désir de réussir un déni de
ladite réalité. Sur le plan épistémologique, elle produit des théories d’attente.
La nature a horreur du vide dit-on, la nature humaine certainement. Le
comblement de ce vide, si l’on envisage que ce terme désigne le manque à
élaborer un objet perdu, donc une place laissée vide alors qu’elle
devrait être occupée par quelque représentation douloureuse, n’épuise toutefois
pas la question d’une réalité d’un manque en soi, qu’il soit désigné du terme
de néant, d’irreprésentable, de non-chose etc. En psychanalyse, nous disposons
du terme de castration, terme qui a l’humour et le paradoxe, aux fins d’atténuation,
de dire une condensation. Il renvoie à une théorie causale inconsciente, la
castration par le père, théorie exigée par le fait que la castration n’est
pas représentable en elle-même ; donc une théorie contre un manque de
représentation ; il renvoie encore à un affect, celui de l’effroi ; à
une réalité corporelle, l’absence de pénis sur le bas-ventre féminin ; à
un ressenti d’angoisse se reconnaissant dans l’entendu de certains messages et
dans le vu de certaines perceptions externes ; et in fine à un
fonctionnement mental organisé en deux temps, le procès de l’après-coup faisant
que la pensée est bivalente, bidirectionnelle selon les voies régrédiente et
progrédiente.
Ainsi la psychiatrie se trouve-t-elle en fait plutôt située
à un carrefour de théories qu’à une absence de théories. Nous pourrions même
considérer que le principe de la psychiatrie consiste à réaliser un exercice
délicat, d’équilibriste, celui de se maintenir en suspens d’adoption d’une
théorie concernant le fonctionnement mental des patients, position de laquelle
aura pourtant à être déduit des techniques de soins. Ce carrefour est donc un
carrefour de choix et de heurts. Et comme tout carrefour d’indécidabilité, il
peut être investi subrepticement par toutes sortes de théories plus ou moins
conscientes, de théories infantiles et de confort.
Les choses se complexifient encore si l’on envisage par
ailleurs qu’une multiplicité de points de vue psychanalytiques s’est déployée
durant le XXe siècle. Certes les conceptions freudiennes ont-elles
été ainsi enrichies, mais les travaux se sont distribués selon deux
pôles ; entre un approfondissement de certains aspects de la théorie de
Freud, pouvant être intégrés à sa conception générale, considérée dès lors
avoir un point de vue plus large et plus fondamental que tous les apports
postérieurs, et un autre pôle assurant au contraire que Freud est dépassé, que
son œuvre est à ranger dans le domaine de l’histoire des sciences, voire au
musée des idées étranges et des idées bizarres. Les épigones d’un tel point de
vue se ressentent heureusement libérés de la tutelle freudienne et autorisés à
produire des théorisations, régressives dans la mesure où ils omettent de les
confronter sérieusement à la conception et à l’exigence de la métapsychologie
freudienne. Toutefois toutes ces théories dissidentes rendent compte d’une part
de vérité du psychisme, part qu’il convient de ne pas négliger, et donc d’examiner.
Psychanalytiquement, il n’y a pas d’opinions, il y a des psychés qui
soutiennent leur réalité du discours qu’elles énoncent.
Une fois cette qualité plurielle de la psychiatrie
posée, et une fois faite la remarque portant sur la pluralité des
théories au sein même de la psychanalyse, il nous faut reconnaître un autre
degré de similitude entre nos deux professions, au-delà même de leur objet
commun, eu égard à ce débat entre unicité et pluralité.
Le débat se présente donc entre notre souhait d’avoir une
référence uniciste et la réalité de la psyché agencé selon la diversité. Cette
diversité relève idéalement de l’hétérogénéité des divers processus psychiques
ainsi que des oscillations topiques habituelles progrédience-régrédience,
telles la nuit-le jour, le labeur-l’érotisme, la solitude-le grégaire etc. Mais
il existe une autre diversité de fonctionnement qui se superpose à la première
et qui est faite de fonctionnements incompatibles les uns avec les autres.
Cette question de l’incompatibilité est la véritable opposition à l’hétérogénéité
des divers processus occupant la vie psychique ordinaire. Peuvent coexister à l’intérieur
de la vie mentale ces deux diversités, par hétérogénéité et par
incompatibilité ; diversités qui de plus ne sont pas plurielles par
successivité mais par concomitance et qui soulèvent de redoutables difficultés
théoriques et techniques puisqu’elles vont induire des réponses thérapeutiques
tout aussi incompatibles les unes avec les autres que ces fonctionnements
eux-mêmes[3].
On ne s’adresse en effet pas au moi du patient de la même
façon qu’à ses revendications pulsionnelles, qu’à ses systèmes de valeur, et
plus encore qu’à ses tendances négativantes les plus térébrantes. Mais surtout
on ne s’adresse pas de la même façon à un déni chronique de réalité qu’à une
achoppement quant à pouvoir intégrer ladite réalité.
L’exemple le plus marquant dans l’histoire de la psychiatrie
a été l’introduction des médicaments qui si, au premier abord, semblent s’opposer
radicalement à l’instauration de procès psychiques riches pour la vie mentale,
n’en ont pas moins permis, selon l’usage qui en est fait, de rendre possible l’accès
à la vie mentale de certains patients et de leur permettre d’instaurer, d’améliorer
des procès mentaux en lieu et place, plus ou moins partiellement bien sûr, plus
ou moins définitivement certes, des médicaments. Il convient donc de bien avoir
à l’esprit que les aspects lénifiants, calmants, ou stimulants recherchés par
les médicaments sont bel et bien des réponses aux avatars de certains procès
psychiques, mais aussi qu’ils sont une fin en soi pour certaines modalités de
fonctionnement psychique construites à partir de ces avatars et qui les
réclament. L’usage de la chimie n’est plus alors une voie ouverte vers l’instauration
des procès en souffrance. Certaines méthodes thérapeutiques s’avèrent en effet
complices d’une éradication des processus de pensée ; elles tirent l’humain
à sa simplification.
Vous savez mieux que moi les incompatibilités qui sont
actuellement soutenues, au nom de l’efficacité, par les autorités de santé
censées promouvoir des méthodes thérapeutiques. Certaines recommandations ne s’encombrent
pas de la moindre intelligibilité de la morbidité, de la moindre
significativité du visible comme aboutissement d’une complexe processualité qui
n’a rien à envier ni à la physiologie, ni à la biologie. Il ne s’agit plus que
d’assurer l’invisibilité.
Ces propos nous permettent d’insister sur un point
essentiel : nous ne pouvons faire notre travail, aborder la vie mentale d’un
autre, sans avoir en nous-mêmes quelque théorie plus ou moins officielle du
fonctionnement mental idéal, mais surtout des théories implicites, régressives
et inconscientes, que nous agissons à notre insu et qui donnent aux psychiatres
et aux psychanalystes leurs profils, et plus encore que leur style, leur
idéologie.
Ce référentiel, ce fonctionnement mental idéal, va soutenir
une conception de la fonctionnalité de l’appareil psychique, soutenir en fait
une téléologie, une finalité et une visée de la matière psychique. Cette
référence va donc aussi dessiner une dynamique ayant pour but de réaliser cette
téléologie, et aussi une topologie, un agencement d’instances rendu
indispensable par les nécessités sous-jacentes mettant en danger à tout
moment ce but même de la vie mentale.
La psychanalyse s’est dotée d’une formule et d’un outil
exprimant et imposant une telle téléologie, sa règle fondamentale qui soutient
la visée du devenir conscient, c’est-à-dire la liaison entre tout matériau
régressif et la conscience. La psychiatrie a aussi ses visées, probablement
plusieurs, tels que le soulagement, l’accueil, le soin, la sauvegarde, mais
aussi parfois l’ordre public, en fait souvent la barrière à la dégradation
négativante et à la désinsertion ; plus fondamentalement heureusement l’humanisme.
Régression, régrédience, régressivité
Une fois replacée dans ce contexte général, nous pouvons
aborder plus strictement cette particularité du fonctionnement psychique
dénommée régression, ainsi que les notions qui l’accompagne, celles de
régrédience et de régressivité, sans risquer de les cliver artificiellement du
reste du fonctionnement.
Donc, la régression ; sa valeur dans le fonctionnement
mental et par voie de conséquence la place que nous devons lui accorder au sein
des traitements psychiques, en particulier bien sûr dans les tableaux où
justement elle semble être contournée, suite à quelques difficultés, au profit
de la seule voie progrédiente, ou au profit d’une compulsion de répétition
inscrite au sein de tableaux dits régressifs, de tableaux signalant non pas un
retour en arrière, mais un arrêt dans le développement psychique, donc une distorsion
de celui-ci.
Je vais tout d’abord préciser quelques aspects définissant
la régression, ceci en m’étayant sur l’histoire de ce concept. Celui-ci en
effet unit et sépare dès le début la psychiatrie, particulièrement la
psychiatrie française et la psychanalyse. Nous verrons aussi que l’évolution du
concept a aussi déterminé par voie de conséquence celle des méthodes de soin.
De la notion au concept
La notion de régression est née de l’observation d’une
tendance spontanée des patientes hystériques à se remémorer et à répéter
des évènements anciens, sous hypnose et hors hypnose. Ces patientes étaient l’objet
de la préoccupation des psychiatres de la fin du XIXe siècle en ce qu’elles
venaient contredire leurs tentatives de différencier la psychiatrie et la
neurologie. C’est en présentant des tableaux cliniques semblables à ceux
neurologiques et en introduisant un degré de réversibilité là où justement ces
derniers semblaient en être déprivés que l’hystérie venait contredire la
différenciation recherchée. La plasticité des conversions et leur capacité à s’emparer
par identification des formes alentours n’étaient pas alors reconnues, ni la
contagion sur les médecins et l’exploitation qui les amenaient à présenter
répétitivement en spectacle ces patientes, réalisant ainsi une scène,
équivalente au rêve typique de nudité honteuse, où l’une jouit en exhibant son
dépourvu, entourée qu’elle est de Messieurs endimanchés, indifférents et
nantis.
Ainsi la régression a-t-elle été repérée à partir du moment
où a pu être envisagé un mécanisme spécifiquement hystérique. La régression a
été décrite par Breuer et Freud en 1893-1895, comme le mécanisme
pathognomonique de l’hystérie. Celles-ci, l’hystérie et la régression, étaient
appréhendées alors par le biais d’une conception générale physiologique, celle
de la dégénérescence. Un pas de plus fut franchi quand l’origine du trouble
hystérique fut réinterrogée, la conception physiologique étant battue en brèche
en grande partie du fait de la réversibilité, mais aussi du fait que ces
patientes avaient une tendance spontanée à dire et redire, à réactualiser en
parole, et non pas seulement en crises de conversion, des évènements du passé
qu ’elles mettaient en lien avec leurs symptômes, propos donc spontanés s’accompagnant
d’une conséquence tout aussi spontanée et remarquables, bien qu’éphémère et
hautement réversible, la disparition momentanée desdits symptômes.
Cet attrait pour l’origine, pour la cause, donc aussi pour
la fin, la finalité et le pourquoi, se trouve particulièrement impliqué dans la
naissance de la psychanalyse. L’une des principales différences existant entre
les démarches de Breuer et de Freud, perceptible dès les Etudes sur l’hystérie,
puis rappelée par Freud lui-même dans tous ses textes dits d’histoire de
la psychanalyse, est cette préoccupation pour l’origine des symptômes, pour l’étiologie.
De façon plus spécifique encore, c’est la place accordée par Freud dans cette
étiologie, à la sexualité puis à la sexualité infantile, donc à un déterminant
régressif, qui a abouti à la consommation de la rupture entre les deux
chercheurs et amis. La voie de la régression, en fait son refus ou l’arrêt de
celle-ci par un accrochage à quelque fonds sécurisant car tangible (la
sensorialité perceptive originaire puis le narcissisme primaire absolu pour
Freud, les archétypes de Jung, les Signifiants de Lacan, les pictogrammes de
Piera Aulagnier, le conflit intra-narcissique de Mélanie Klein, le féminin pure
de Winnicott, l’objet primaire de Balint, la relation d’objet de Fairbairn, la
rêverie maternelle détoxicante de Bion, etc.), n’a cessé depuis d’alimenter les
querelles, les ruptures et les scissions.
Dès le début, Breuer, dans sa démarche, ferme cette
investigation et sa théorisation en fabriquant un postulat, en fait en
érigeant un élément clinique au statut de postulat explicatif, l’état second, l’état
« hypnoïde ». Pour lui cet état est la condition nécessaire pour que
certains événements et souvenirs s’avèrent traumatiques, au sens du choc
traumatique de Charcot, et donnent lieu à une réaction sous la forme d’un
prolongement morbide, d’un symptôme hystérique. Cette conception de Breuer
repose sur une totémisation d’une représentation issue d’une perception
empirique. Par sa théorie des états hypnoïdes il semble se différencier de la
théorie ambiante du XIXe siècle, celle partagée par la psychiatrie
française, et donc par Charcot lui-même, la théorie de la dégénérescence,
responsable des dégradations, rétrécissements et dissociations des capacités
mentales envisagées à la source de la morbidité ; mais en fait sa
conception des états hypnoïdes reste implicitement physiologique, biologique.
Breuer renonce à la dégénérescence irréversible, mais ne cherche toutefois pas
à expliquer l’origine de ces états hypnoïdes. Il évite ainsi de les placer sous
la houlette de quelque théorie connue. Il laisse cette question en suspens,
mais surtout refuse de s’en préoccuper. Une théorie « privée »,
implicite, se laisse deviner sous un tel refus devenu postulat. Notons
toutefois que ce n’est pas seulement les contenus des découvertes de Freud qui
éloignèrent et effrayèrent Breuer, c’est le fait qu’en n’y succombant pas,
Freud transmettait une exigence d’élaboration et de travail psychique, de
renoncement et de désenchantement envers lesquels la psyché ne fait que
renâcler. Tous les éléments élaborés par Freud, du fait même de leur
élaboration, contiennent un message, un impératif d’endeuillement.
La totémisation était aussi en jeu dans la production même
de la théorie de la dégénérescence. Mais dans celle-ci l’opération de
totémisation est précédée d’un procès particulier, d’extension par déplacement
d’une observation réalisée auprès de patients atteints de tableaux
neurologiques et non pas hystériques. Cette étiologie se prolongea jusque dans
les travaux de Janet qui, lui également, plaçait l’ensemble de la pathologie
hystérique dans un tel contexte originel, de dissociation des fonctions
psychiques. Notons encore que cette extension étiologique était aussi à l’œuvre
au sein de la neurologie elle-même puisqu’il s’agissait de prêter à tous les
syndromes la même origine que celle des tableaux syphilitiques. Cette extension
contenait donc déjà une accusation de la sexualité, considérée responsable de
tous les maux.
Ces façons d’ériger un élément d’un tableau clinique au
statut de cause, ou de refuser de proposer de nouvelles conceptions tenant
compte des nouveaux faits d’observation, découlent d’un besoin de poser un
verrou envers cet attrait émanant de ladite quête des origines, en fait de cet
attrait exercée et mue par la régressivité particulièrement active dans
cette quête, du fait qu’elle s’ouvre aussi sur la traditionnelle rencontre du
Diable.
Probablement qu’un des premiers mouvements d’indépendance de
Freud envers les conceptions de son époque, concerne cette théorie clôturant
toute question avant même que celle-ci ne soit officiellement posée. « It
begs the question » put écrire Freud en 1914 quand il évoqua ces théories
qui posent une telle réponse a priori, un tel postulat originaire.
Certes, les apports de Charcot, la possibilité de faire apparaître et
disparaître la symptomatologie hystérique sous hypnose, ainsi que le fait de ne
pas restreindre l’existence de l’hystérie aux seul genre féminin, puis ceux de
Breuer qui observa la possible disparition des symptômes par le recours à la
verbalisation des hallucinations et souvenirs apparaissant sous hypnose, enfin
ceux de Bernheim à Nancy qui obtint le récit des souvenirs par simple pression
suggestive hors hypnose, étaient déjà toutes en décalage avec la fermeture
radicale que proposait l’idéologie ambiante de la dégénérescence. La
réversibilité vint pourfendre le consensus et révéler la croyance partagée dont
cette théorie était investie.
Freud réalise un pas de plus quand il envisage que les états
seconds sont des résultats symptomatiques plutôt que la condition de l’apparition
du symptôme. Il défait alors la fausse liaison refoulante présente dans la
théorisation de Breuer, fausse liaison construite sur une inversion de la cause
et de l’effet.
Comme tout novateur, son premier geste est iconoclaste
envers la théorie ambiante et consensuelle. Il rouvre le verrou posé sur la
pensée par la croyance collective en la dégénérescence héréditaire et
congénitale. Cette théorie avait en fait en arrière-fond, des pensées
concernant la vie sexuelle, pensées trouvant en la syphilis leur justification
objective et leur rationalisation. La syphilis sert alors à dissimuler le
complexe de castration des hommes envers le désir féminin ; confère l’image
d’Épinal dissimulant sous le masque de la beauté féminine les traits d’une
séductrice cherchant à attirer les hommes dans le vice de la sexualité dans le
but de leur être fatal ; une féminité agent du Diable et de la Mort.
Beauté et perdition viennent masquer la phobie du désir féminin, les désirs
inconscients que recèle cette phobie, le manque à construire un tel désir.
La dégénérescence, telle que utilisée au XIXe siècle par la psychiatrie officielle, a donc valeur de théorie sexuelle
infantile, individuelle et transgénérationnelle, et de théorie anti-féminité,
de réaction virile. Elle porte sur le complexe de castration et la culpabilité
qui en est le ressort bien que présentée comme sa conséquence. Cause et
conséquence tendent à nouveau à s’inverser. De plus cette culpabilité peut être
empruntée, héritée, exhumée ; à l’image de celle que l’on retrouve dans la
parabole biblique des fils ayant les gencives agacées du fait que leurs pères
avaient pu consommer les raisins trop verts. La faute est sexuelle, ceux qui la
commettent sont des dégénérés ; la damnation pèse sur les générations à
venir.
Cette réouverture de Freud s’accompagne évidemment d’une
nouvelle conception de sa part, d’abord implicite puis de plus en plus
manifeste, des origines et de l’étiologie.
Si l’indécidabilité du commencement, celle dans laquelle
Breuer a tenté de se maintenir, peut être envisagée comme un principe
fondamental assurant la poursuite de tout processus de théorisation, elle ne
peut empêcher la psyché de se fournir des interprétations, d’établir des
liaisons et relations entre les perceptions, les sensations, les affects et les
représentations. Il existe en effet une nécessité intrapsychique, une
contrainte à produire de telles liaisons de toutes sortes, la plupart s’avérant
après coup des « fausses liaisons » et des théories d’attente.
La construction de ces fausses théories et théories d’attente, tout comme les
théories sexuelles infantiles, assurent une fonction psychique, celle de
contre-investir l’attraction régressive, tendant à la désorganisation quant
elle n’est pas mentalisée.
Et si le principe d’indécidabilité est une exigence
favorable à la révision et au dénouement des théories de l’origine, nécessaires
tant que celles-ci n’ont pas suffisamment fait leurs preuves, il est en même temps
lui aussi une théorie des origines : « Pater incertus, mater
certissima ». L’attraction négative exige un contre-investissement de ce
qui, de la scène primitive, n’est pas représentable, la jouissance des parents,
en laquelle l’enfant n’a aucune existence.
Freud va ainsi, lui aussi, proposer successivement un
certain nombre de théories, défaisant ses anciennes conceptions au profit de
nouvelles tenant compte d’un nombre croissant d’observations empiriques.
Ainsi, la première conception de Freud, de cette attraction
régressive par un noyau originaire, nous pouvons la trouver sous sa plume, dans
les Etudes sur l’hystérie, dans le dernier chapitre (chap. IV :
Psychothérapie de l’hystérie), écrit par lui seul. Il s’agit de l’existence d’un
« noyau pathogène » attracteur, imposant un cheminement à rebours,
nommée d’abord par Breuer rétrogradation, rétrogression, puis par
Freud régression. Breuer avait en effet, le premier, pu observer, au
cours d’une tentative de traitement d’âme, cette propension consistant en un
double mouvement de retour à une époque antérieure et de répétition
chronologique de cette époque passée. Souvenons-nous de la reviviscence que
vécut Anna O. au cours du traitement avec Breuer, des deux années 1881 et 1880,
jour après jour, chaque jour répétant successivement le même jour des deux
années précédentes. Breuer, de plus, remarque avec perspicacité que cette
verbalisation chronologique des souvenirs hallucinés se corrèle à un à rebours
similaire des symptômes correspondants. Il n’envisage pas l’existence d’une
attraction par un souvenir plus spécifique que les autres, autour duquel
ceux-ci se seraient organisés.
Freud par contre, dans le chapitre IV, décrit avec précision
ce cheminement à rebours. Il repère que la remémoration se fait selon un ordre
inversé eu égard à l’apparition des symptômes. Et que le succès, la guérison, n’est
obtenu qu’une fois les symptômes les plus anciens résolus. Cet à rebours s’effectue
selon différentes modalités de strates, temporelles, associatives et formelles,
au sein desquelles les souvenirs se frayent progressivement un tel cheminement
régressif vers un « noyau pathogène ». Ce dernier, il envisage alors
qu’il a pour contenu pathognomonique d’abord la sexualité, puis la sexualité
infantile. Enfin il affirme que ce qui fait la pathogénie, c’est un rapport de
séduction précoce caractérisé par un écart, un décalage d’âge, voire de
générations, entre un « grand » et un « petit ».
Nous savons qu’il lui faudra des années pour réinscrire dans
sa théorie de la vie pulsionnelle cette attraction régressive en tant que
telle. Il en fera alors une caractéristique de la pulsion elle-même ; ceci
après avoir montré que le rêve est une formation régressive et avoir reconnu
que le narcissisme est aussi une organisation régressive. Les pathologies post-
traumatiques l’obligent à reconnaître que l’attraction négativante est propre à
la pulsion elle-même, que celle-ci est par nature régressive, qu’elle tend à un
retour à un état antérieur, et cela jusqu’à l’inorganique. Le traumatique
implique dès lors le pulsionnel même, par la régressivité extinctive.
Chemin faisant, Freud nous propose un certain nombre de
conceptions et de théories qui, après-coup, peuvent être considérées comme des
théories d’attente. La première fut bien sûr cette théorie de la séduction
évènementielle qui, après que Freud ait pu y renoncer, laissera place à une
théorie de la séduction intrapsychique qui donne lieu d’abord à la théorie du
fantasme pathogène puis à celle des fantasmes originaires, en tant qu’ils
représentent les rapports de tension et d’échanges, les articulations
inter-instantielles de l’appareil psychique. Ainsi l’attraction du ça sur le
moi naissant, le fait que les désirs inconscients tendent à s’emparer d’un moi
ainsi séduit par cette attraction, devient la théorie qui remplace et libère la
métapsychologie de l’événementialité simple d’une séduction d’un enfant par un
adulte, mais aussi de l’accusation du fantasme lui-même en tant que porteur
auto-érotique du désir. Il faudra encore des années pour que Freud conjugue à
cette attraction régressive pulsionnelle la part revenant dans ce qui fait la
dimension traumatique, à l’éradication de l’impératif surmoïque.
Ainsi, la recherche étiologique de Freud, cette
préoccupation qui fut à l’origine de la psychanalyse, a été progressivement
remplacée par un objet métapsychologique, la conception de Freud de la
régression dans laquelle la valeur traumatique du sexuel dépendra du
contre-investissement constitué par la désexualisation organisant les soins
parentaux. Ainsi ceux-ci ne pourront participer à la mise en place d’une
topique intrapsychique de leur enfant qu’à condition qu’ils ne soient pas agis,
en fait qu’ils ne soient pas transmis sans l’impératif de contre-investissement
qui les maintient fantasmes inconscients, mais aussi ainsi en modifie
radicalement la nature et les effets.
Nous trouvons là la part de vérité présente dans toutes les
théories accusatrices de la sexualité et qui, reprises en morale, se présentent
sous la forme d’un complexe de castration, d’une théorie reliant étroitement le
désir et la castration, faisant de la seconde la conséquence du premier. Ont
donc été d’abord retenue, après les dégénérescences syphilitiques, un mésusage
de la sexualité, usage régressif puisque auto-érotique ou marqué par l’abstinence ;
une sexualité régressive, une sexualité orientée vers le passé, une sexualité
infantile, un mésusage de la sexualité fixée aux objets de l’enfance,
qualifiable alors d’incestueuse, puis plus précisément une sexualité tournée
vers les grandes institutions du moi, vers le narcissisme, mettant l’appareil
psychique en danger ; mais ce sera seulement tardivement que cette part de
vérité sera reconnue comme étant une qualité propre à la pulsion, la qualité
primordiale de la pulsion, celle d’être régressive dans son essence même. Un
danger apparaît alors lié à la régressivité pulsionnelle ; mais ceci à la
condition qu’elle soit livrée à elle-même, que l’autre pôle, celui qui retient,
organise et oriente la pulsionnalité, qui la contraint à s’inscrire
partiellement en contre-investissement narcissique, à renoncer pour une part à
ce que sa satisfaction soit de l’ordre de l’extinction, « une fois pour
toute », que cet autre pôle ne soit pas éliminé, liquidé, objet d’un
« meurtre ». Le danger se complexifie alors puisqu’il inclus le rôle
de ce qui est constitutif du travail psychique, les opérations impliquées dans
les divers procès psychiques, la processualité à strictement parler, celle
sous-jacente au déroulement des processus-activités psychiques. Se trouve donc
impliqué un principe basal, l’impératif à réaliser les diverses modalités de
travail psychique, tant ceux régressifs que ceux progrédients. Ainsi peut-on
affirmer que la dimension traumatique strictement psychique est constituée de
cette régressivité pulsionnelle et du risque encouru par la processualité, et
donc de la tendance à éliminer l’impératif processuel.
Ces propos compliquent particulièrement ce qui peut être
appelé régression, et aussi origine psychique, puisque nous venons
successivement de trouver et l’attraction extinctive, et l’exigence
élaborative, c’est-à-dire l’entrée en scène d’un impératif processuel réclamant
l’élaboration et la résolution.
Evolution de la méthode thérapeutique
Ces aspects d’histoire n’ont pas comme seul intérêt de
cerner le déroulement de l’évolution qui a permis à la notion de régression en
tant que phénomène descriptif d’accéder au statut de concept métapsychologique.
Il trace en même temps une histoire de l’évolution des traitements psychanalytiques.
En effet, rappelons l’isomorphie existant entre la tendance dite spontanée des
patientes hystériques à suivre une associativité à rebours, à se remémorer, à
frayer langagièrement des voies rétrogrades vers un dit noyau pathogène, avec
la démarche de Freud occupé qu’il était par sa recherche de l’étiologie de l’hystérie.
Cette recherche étiologique fut dès l’origine imbriquée à une démarche
thérapeutique, et eu pour conséquence immédiate des modifications de celle-ci.
C’est en effet au cours de traitements psychiques que Freud
a pu individualiser tout d’abord la régression comme mécanisme fondamental
spécifique des névroses, puis comme mécanisme appartenant à l’ensemble du
fonctionnement psychique, puis à l’ensemble de la pensée, permettant alors d’aborder
et de décrire un grand nombre de fonctionnements psychiques qualifiables d’activités
psychiques régressives de la passivité dont le prototype est bien sûr le
rêve. Cet élargissement a permis de sortir de la conception d’une régression
symptôme pour en faire un mécanisme appartenant à la vie mentale ; puis de
se rendre compte, de façon quasi inversée eu égard au point de départ, que ces
activités psychiques régressives de la passivité participaient tout au
contraire à promouvoir la bonne santé psychique. Du premier mouvement
thérapeutique consistant à faire sortir les patients de la régression pourra
advenir une seconde conception du travail thérapeutique consistant alors à
améliorer, instaurer, promouvoir les activités régressives au sein du fonctionnement
mental global. Nous sommes passés de la régression-signe pathognomonique de la
névrose, donc à traiter, à un mécanisme tout au contraire utile aux fins
thérapeutiques et à améliorer lui-même.
Les traitements analytiques visent donc l’instauration du
travail régressif de la vie mentale, en même temps qu’ils utilisent la tendance
régressive pour aboutir à cette fin. La régression est devenue progressivement
l’outil royal de la répétition du passé tant par la remémoration que par la
répétition, l’agieren de transfert. Il faudra encore des années pour qu’elle
soit comprise comme un moment d’un procès beaucoup plus ample, moment
indispensable à la réalisation d’une fonction précise, anti-traumatique,
fonction ayant pour but de traiter la nécessité qui traverse la psyché sous la
forme de la régressivité extinctive et qui par cette fonction pourra régénérer
libidinalement l’ensemble de la psyché.
Chemin faisant ont pu être décrites des méthodes
thérapeutiques qui, après coup, s’avèrent être des techniques privilégiant des
moments partiels participant tous à un procès de plus grande envergure, celui
de l’après-coup. Ce procès d’une rare complexité n’est intelligible que si nous
prenons en considération la double polarité constituant le traumatique, déjà désignée
plus haut, la régressivité extinctive et l’impératif d’élaboration. Cette
fonction de l’après-coup, fonction économique, a pour but de ressourcer la
psyché et de porter ainsi à la disposition de la conscience diurne des primes
de libido disponibles aux multiples destins des actions volontaires.
Retraçons rapidement ce cheminement en soulignant ce qu’il
nous apprend sur la constitution de la voie régrédiente.
Freud a donc successivement connu et pratiqué l’hypnose
(Charcot), la méthode cathartique de Breuer, puis la suggestion de Bernheim. Il
gardera de ces diverses méthodes la part de vérité qu’elles contiennent, tout
en les articulant à une exigence d’élaboration, exigence à la base des
modifications qu’il fit subir à ces méthodes jusqu’à la mise en place d’une
nouvelle méthode, dite freudienne, nommée par lui psychanalyse.
En 1895, quand il aborde avec Breuer la régression par la
rétrogradation et la remémoration leur attention se porte vers ce qu’ils vont
décrire comme un « blocage » des affects. Il s’agit donc d’obtenir
par la réitération, voire même de force, les souvenirs des événements anciens
porteurs de ces affects « bloqués », « coincés » et ainsi
une catharsis de ceux-ci. Le but thérapeutique repose sur ce déblocage d’affects.
Puis le noyau traumatique s’enrichit d’un contenu précis,
sexuel. Il s’agit de retrouver des souvenirs pathogènes sexuels, de l’adolescence
mais surtout de la petite enfance. La méthode thérapeutique consiste alors en
une élaboration associative, en des retrouvailles d’évènements et l’effacement
des effets de ceux-ci ; en une perlaboration de ces expériences anciennes
dites de séduction précoce.
Puis, à partir de 1900, la régression, retrouvée dans le
travail de rêve sous la modalité de la régression formelle et non plus de
conversion, se fait pour Freud vers la sensorialité perceptive originaire[4].
Il s’agit de retrouver l’expérience sensorielle originaire avec l’objet,
expérience à partir de laquelle sont nées les représentations. Le but du
traitement est de reconstituer les traces de l’enfance, de combler l’amnésie
infantile, de reconstituer le puzzle de cette amnésie infantile, en particulier
le puzzle de la sexualité polymorphe de l’enfant. Les notions de puzzle de l’amnésie,
de complétude de la levée de l’amnésie, trouvent là leurs racines et
poursuivent une visée d’intégralité.
En 1914, Freud réenvisage la régression mais cette fois dans
une conception globale d’un narcissisme primaire absolu attracteur. Le sujet
serait dominé par la tentative de retrouver un état narcissique absolu connu
originairement au sein de sa mère. Ceci amène, au niveau technique de la
thérapeutique à porter particulièrement attention sur les conditions favorables
au développement mental. La théorisation de Freud se porte sur ces conditions,
et sur le couple mère-enfant. Se développent alors la théorie des
identifications fondatrices du moi et une technique qui, par le biais du
transfert, tente de retrouver, de modifier et de réinstaurer des
identifications plus favorables au fonctionnement mental.
Cette position
de Freud, même s’il ne la récuse pas, est réouverte par lui très rapidement,
deux ans plus tard. En effet, il remet en cause son socle du narcissisme
primaire absolu et réintroduit la dimension traumatique comme mise en cause de
la capacité d’un système narcissique à se maintenir. Certes, Freud va-t-il
hésiter quant à l’origine de ce traumatique, entre la puissance des excitations
venant de la réalité extérieure et une tendance intrinsèque aux sources
pulsionnelles, à la pulsion elle-même. Il va alors introduire la troisième
qualité de la pulsion, sa régressivité, sa tendance au retour à un état
antérieur jusqu’à l’inorganique, et à travers ces notions, la pulsion de mort.
Dès lors, le traumatique est à envisager comme
endo-pulsionnel, comme la tendance propre à la pulsion à s’éteindre elle-même,
et non pas seulement à se décharger mais à empêcher sa constitution même. Cet
aspect va être traumatique tant pour Freud que pour tous les psychanalystes
puisqu’il n’y aura plus aucun moyen assuré pour se défendre radicalement de la
tendance traumatique ; la psyché se trouve dès lors condamnée à exécuter
un travail psychique, de jour comme de nuit ; plus de répit. L’idéalisation
de l’être humain en prend encore un coup. Bien sûr, en contre-mouvement de
cette âpre réalité, toutes les idéalisations vont venir en renfort.
Toutefois, dès lors, le travail thérapeutique va se centrer
sur les procès psychiques, les processus engagés dans les différentes
instances, le déroulement de ces différents procès, leurs articulations avec
comme référence idéale en arrière-fond la mise en place d’un fonctionnement
discontinu en deux temps, celui de l’après-coup. La thérapeutique est devenue
processuelle.
Chemin faisant Freud précise la métapsychologie de la régression,
c’est-à-dire qu’il aborde celle-ci sous les points de vue topique, dynamique et
économique. Sont désormais distinguées au sein même de toute formation
régressive les participations respectives des régressions, temporelle, celle
connue depuis Breuer ; topique, c’est à dire celle engagée dans l’oscillation
entre le système sommeil-rêve et le système de pensée diurne, donc l’oscillation
système narcissique-système objectal ; puis celles conséquentes,
libidinale, objectale, etc.
La relecture globale de l’œuvre de Freud, nous permet, riche
que nous sommes de la dynamique intégrale de sa théorisation, de percevoir que
la conception de la régression de l’interprétation du rêve, envisagée à cette
époque comme un retour à l’image sensorielle première, comparée à la conception
solipsiste proposée en 1914 d’un narcissisme primaire absolu, a la valeur d’une
fixation au représentable. De même ces deux propositions, celle d’une
régression au représentable et celle aux conditions d’instauration de la
psyché, apparaissent elles-mêmes être des fixations défensives
anti-traumatiques, eu égard à celle au masochisme primaire exigée par la
régressivité extinctive de la pulsion de mort, telle que abordée par Freud en
1920 et 1924. Ces conceptions constituent donc des solutions symptomatiques,
hallucinatoires et d’attente, dissimulées dans des théories scientifiques.
Ceci dit, de cette longue évolution, Freud et les
psychanalystes après lui, auront à garder la part de vérité de chacune des
étapes et à reconnaître ces dernières en leur articulation en le procès d’ensemble
qu’est l’après-coup. Ainsi, ce travail sur la processualité psychique ne
peut-il se faire sans les contenus de remémoration, sans la répétition
nécessaire à l’instauration des identifications, sans la possibilité de
réanimer les affects « coincés », et surtout sans la prise en compte
finale d’une tendance propre à la psyché à nier elle-même, au nom de toute
théorie idéalisante, le fait qu’elle soit occupée par une tendance qualifiable
de destructrice, en fait tendance annihilatrice, s’opposant à son existence
même. La dimension de réaction thérapeutique négative passe au premier plan du
souci thérapeutique, ainsi que le travail sur les procès psychiques et sur les
points de fixation régressifs ayant pour but de maintenir déniée l’irréductible
réalité de cette opposition à la vie mentale. La castration, affirmée par Freud
comme ayant un rôle fondamental très tôt dans son œuvre, devient en effet
absolument centrale et se trouve étroitement associée aux procès psychiques qui
ont comme fonction de la traiter plutôt que de la reconnaître, traitement qui
toutefois aboutit à sa reconnaissance.
Notons encore que cette évolution de Freud sera reprise par
lui-même quand il examinera une logique regroupant et différenciant, du point
de vue technique, remémoration et répétition (1914). Il poursuivra cette
démarche plus avant en envisageant que toute la psychopathologie peut être
placée sous la houlette de sa célèbre formule comme quoi les patients
« souffrent de réminiscence » (1895 ; 1937). Remémorations,
répétitions, compulsions et constructions appartiennent donc toutes à la
catégorie des réminiscences, doivent faire l’objet d’une investigation, et
ainsi servir la visée thérapeutique. Tous les traitements psychanalytiques ont
à suivre cette réalité de la réminiscence selon les divers modes par lesquels
elle se présente, la remémoration, la répétition, les compulsions, la
construction, et tous doivent apprendre à suivre ces procès et à les rendre
utiles au fonctionnement psychique générale[5].
Les activités psychiques régressives
Revenons à la valeur de la régression, donc aux visées de ce
travail thérapeutique, de cette construction de la voie régrédiente, de cette
mentalisation de la régressivité en activités psychiques régressives
ordinaires. Celles-ci exigent toutes un certain degré de passivité, donc une
mise en latence plus ou moins importante du pôle actif.
Nous avons déjà souligné que c’est par son étude du rêve que
Freud va pouvoir sortir la régression de sa première identité de mécanisme
psychopathologique, qu’il va amorcer le schéma d’un fonctionnement psychique
idéal incluant le travail particulier de la voie régrédiente et donc rendre
possible l’appréhension de ces activités psychiques régressives banales par le biais
de la description de l’une de ces occurrences, la régression formelle.
Succinctement, celle-ci articule un déni temporaire et réversible de la réalité
objectale, une désobjectalisation, une mise en latence d’une partie du pôle
actif, le pôle de la secondarisation, et une transformation de l’encodement des
pensées verbales en un autre code, celui du rébus fait d’image. Ces images vont
avoir plusieurs identités : celle de maintenir un lien avec le code
langagier bien sûr, celle d’être des figures de la sensorialité érogène
sous-jacente, celle de représentant-représentations de la pulsion, celle de
matériau présentable sur l’écran interne de la conscience. Elle participe ainsi
aux trois buts du travail de rêve, réaliser hallucinatoirement un désir, maintenir
le sommeil et produire un perceptif saturant la conscience et soutenant le déni
inaugural, tous trois reflétant la fonction fondamentale du travail de rêve, sa
fonction anti-traumatique consistant à régénérer libidinalement l’ensemble de
la psyché, à restaurer le narcissisme et à promouvoir une prime de désir,
disponible au réveil à l’objectalité.
Cette modalité de régression ne couvre pas toutes celles que
nous avons à vivre bien sûr, mais elle offre un modèle pour comprendre les
autres. Ainsi en particulier la régression sensorielle, celle que le
travail de rêve a pour but de limiter au cours du sommeil afin d’éviter le
réveil, et qui a à s’inscrire dans une autre scène qui lui est spécifique, la
scène érotique. C’est elle qui est cultivée, par les préliminaires, dans cette
autre scène, érotique.
D’autres modes de régression doivent encore retenir notre
attention. Freud a examiné celle engagée dans les symptômes de la vie
quotidienne, cette régression de compromis, agie dans nos lapsus,
oublis, actes manqués etc. Elle nous ouvre à celle qui a lieu au cours des
séances d’analyse, et qui est favorisée par le protocole divan-fauteuil. La
libre association de séance, cette parole spécifique des séances d’analyse,
peut en effet être appréhendée et décrite comme une régression langagière, une régression d’incidence, une parole d’incidence productrice
de doubles sens[6].
Est encore possible de décrire une régression animique, celle
typique du jeu des enfants au cours desquels l’enfant utilise des matériaux
externes en tant que supports de ses représentations préconscientes, ceci afin
de construire en lui les procès nécessaires à sa vie psychique. La répétition
est alors l’outil même de cette mutation d’une potentialité en efficience.
Ce qui réunit toutes ces activités, c’est leur rapport et
leur façon de traiter fort différemment la dimension traumatique liée à la
régressivité pulsionnelle et à l’impératif élaboratif. Elles utiliseront à
cette fin soit des matériaux mnésiques, représentatifs, soit des conversions corporelles,
soit des objets matériels externes ayant en même temps valeur de représentation
pour la psyché, soit encore le code langagier, comme dans les séances. Il s’agit
dans tous ces cas de régression mentalisée.
C’est par un travail utilisant l’une de ces modalités d’activités
régressives, la parole d’incidence, modalité produite artificiellement par la
méthode psychanalytique, qu’il est possible d’obtenir la mutation de la
régressivité extinctive en une pensée régrédiente constitutive de la voie régrédiente,
permettant la confection d’une multitude de productions et d’activités
régressives. Cette mutation a aussi des conséquences sur notre rapport au pôle
actif, sur les activités qui lui sont propres et qui sont elles aussi
prometteuses de satisfactions, autres.
La conjugaison des deux voies est certainement ce qui
promeut au mieux la qualité, les nuances des satisfactions auxquelles nous
pouvons prétendre, leur diversité, leur subtilité, ainsi que leur
imprévisibilité.
[1] Conférence Grepsy, Lyon, le 14
décembre 2006
[2] B. Chervet (1992), Régression et castration, RFP n°4.
[3] B. Chervet (2006), L’exercice de la psychanalyse in Unité
et diversité des pratiques du psychanalyste, André Green (dir.), PUF.
[4] « La représentation retourne à l’image
sensorielle d’où elle est sortie un jour ». In Interprétation du rêve.
[5] B. Chervet (2006), Les réminiscences de
l’infantile in Les avancées de la psychanalyse, P. Denis, B. Chervet, S.
Dreyfus-Asséo (dir.), PUF, à paraître.
[6] B. Chervet (2006), La lumière du rêve et la
parole d’incidence in Rêve et séance, Débats de Psychanalyse, PUF, 2007.