J. Cournut[1]
Le contre-investissement,
butée contre la désintrication
Si l'on considère que la vie psychique est en perpétuel mouvements d'intrication
et de désintrication qui s'effectuent par des investissements et des
désinvestissements, alors convient-il de rappeler les relais économiques
que constitue le contre-investissement, notion maintes fois repérable
en clinique et constamment présente dans la métapsychologie.
Le contre-investissement est un investissement en contre, à la place
et à côté. Dans l'énergétique freudienne, le modèle d'une énergie qui
est « placée », au sens par exemple d'un placement bancaire,
est présente dès l'Esquisse et les lettres à Fliess. D'avantage que d'un
déplacement ou d'un simple évitement, il s'agit d'un mouvement aboutissant à investir
ici pour ne pas investir ailleurs, ou si, l'on veut, de la récupération
d'une quantité libérée par un désinvestissement. En d'autres termes,
on ne saurait réduire la vie psychique à des alternances ou à l'alternative
intrication-désintrication. Des pôles, plus ou moins mobiles, fixes ou
solides viennent opposer des butées énergétiques, des relais pour « contrer » les
mouvements d'énergie .
Depuis la première topique, le schéma est resté bien classique :
quand une représentation « inconciliable » est refoulée dans
l'inconscient, l'énergie libérée dans le préconscient est placé sur une
autre représentation, plus ou moins voisine : c'est le schéma de
la phobie. L'énergie en « contre » investit l'objet phobogène ;
le contre investissement renforce ainsi le refoulement : le système,
comme le dit Freud, est maintenu des deux côtés à la fois. Le schèma
est identique quand l'énergie se place sur un ensemble fixe de représentations
et d'affects, c'est à dire une formation de caractère elle aussi maintenue
et précisément fixée par un refoulement et un ou des contre-investissements.
Ce schéma classique garde sa validité, mais on remarque en plus que
dans la pensée freudienne l'idée selon laquelle la vie psychique est
parcourue et animée par de grand courants d'énergie est constamment présente :
c'est l'essentiel du point de vue économique, ou encore de l'importance
du facteur quantitatif dont Freud, à de nombreuses reprises, et encore
en 1937, regrette qu'il soit à tort négligé dans la théorie comme dans
la pratique de l'analyse. Déjà en 1915, le contre-investissement est
reconnu comme étant le seul et unique mécanisme du refoulement originaire[2]. » En 1917 Freud remarque qu'un « certain
quantum d'énergie de contre-investissement est maintenu dans le sommeil[3]. » En
somme, si le rêve est le gardien du sommeil, le contre-investissement
est le gardien du rêve !
On se trouve bien là dans le jeu des intrications et désintrications
pulsionnelles. Quelles que soient les positions théoriques adoptées concernant
l'action de la pulsion de mort, on ne peut pas « négliger » ce
relais ou plutôt : ces relais d'investissements auxquels « le
moi se cramponne[4] » et
qui servent en quelque sorte de bastions défensifs contre les poussées
de la pulsion désintricante. Ajoutons que ces contre-investissements
ne sont pas forcément rigidifiés ; ils le sont certes dans les formations
du caractère, mais beaucoup moins dans le système phobique au cours duquel
le symptôme est évolutif. Encore à propos de la phobie, et dans une
perspective métapsychologique plus large, on n'oubliera pas que le complexe
de castration fonctionne comme une phobie, et, plus précisément comme
un contre-investissement sur un scénario phobogène, avec les caractéristiques
d'être permanent, préventif, structurant et universel. La « position
phobique centrale » décrite par André Green, illustre bien cette stratégie
contre-investissante : la phobie est au centre de l'organisation
psychique surveillant les entrées et les sorties, parce que sinon le
sujet serait « débordé par des excitations sans fin[5]. » Cependant à insister sur
leur valeur défensive, il ne faudrait pas oublier que, contrairement
aux placements bancaires qui en principe rapportent des bénéfices les
contre-investissements sont onéreux. A plusieurs reprises, Freud utilise
la métaphore de la blessure aux bords de laquelle (c'est l'effraction
traumatique) se rameutent les énergies de contre-investissements, « appauvrissant
ainsi l'appareil psychique. » C'est là un des motifs les plus fréquents
des états de vide voir de « névrose du vide.[6] » De son côté, André Green à propos
de la position phobique centrale, précise bien que cette défense peut
aller jusqu'au déni par le sujet de sa réalité psychique et à « l'hallucination
négative du sujet par lui même[7]. »
Lorsque D. Ribas[8] avec
B. Rosenberg[9] évoque l'angoisse comme signal d'angoisse au service de la réintrication,
mobilisant ainsi les défenses, il convient d'ajouter en bonne métapsychologie
freudienne que c'est la douleur morale qui est le signal d'alarme des
contre-investissements et de la mobilisation générale des défenses, pour
contrer les revendications pulsionnelles qui provoquent la désintrication.On
ne saurait manoeuvrer dans ces mouvements d'intrication désintrication,
sans pointer ce relais économique, et plus précisément cette butée contre
la désintrication qu'est le contre-investissement. Entre la pulsion de
vie et la pulsion de mort, nous survivons en contre.
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Résumé. Le contre-investissement est un investissement en contre, à la place
et à côté. C'est un bastion défensif contre la poussée pulsionnelle désintricante.
Mots-clefs. Contre-investissement. Pulsion de mort. Désintrication
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[1] Membre titulaire de la Société Psychanalytique
de Paris.
[2] S. Freud (1915), Le refoulement, OCP, Tome XIII,
1988, Paris, Puf,
[3] S. Freud (1915), Complément psychologique à la
doctrine du rêve, OCP, Tome XIII, 1988, Paris,
Puf,
[4] S. Freud (1932), Nouvelles suites des leçons d'introduction à la
psychanalyse, OCP, Tome XIX,1995, Paris, Puf.
[5] A. Green (2000), La position phobique centrale
avec un modèle de l'association libre, Revue française
de psychanalyse, 64, 3, p 743-771.
[6] J. Cournut (1991), L'ordinaire de la passion.
Névroses du trop, névroses du vide, Paris, Puf.
2002, réédition, surtout le chapitre 5 :
la violence affective.
[7] Ib Page 2.
[8] D. Ribas (2001), Chroniques de l'intrication et
de la désintrication pulsionnelle. Rapport au 62° congrès
des psychanalystes de langue française. Bulletin
de la Société Psychanalytique de Paris, N°62, p.
133-212.
[9] B. Rosenberg, Intervention au Congrès Des Psychanalystes
de Langue Française, à paraître dans la Revue Française
de Psychanalyse, numéro spécial du Congrès, (2002.)