R. Roussillon
Deux propositions sur le concept du masochisme
À la suite du congrès, et comme pour
poursuivre celui-ci sur certains points, il pourrait
être utile de reprendre la question du masochisme.
La réflexion épistémologique
me paraît en effet à la fois préalable
à lexamen clinique dune question
et en même temps dun niveau clairement
différent.
1-Complexité d'un concept menacé d'idéologie,
la question métapsychologique.
°Le concept de masochisme, comme d'ailleurs tous
les concepts concernant les formes de perversion,
possède une " pénombre associative " liée
à sa diffusion dans la culture -Il a une place de
choix dans la culture Judéo-Chrétienne- mais aussi
à ses origines littéraires. Dans celle-ci il désigne
le fait de prendre du plaisir dans le fait d'être
battu, bafoué, humilié, dans le fait d'échouer,
de chercher l'échec ou les blessures, dans le plaisir
-mais ce sens spontané est plus rare - pris dans
le fait de se trouver un maître.
°Il désignerait donc un " plaisir paradoxal "
pris dans un processus qui devrait plutôt provoquer
du déplaisir, c'est en ceci qu'il serait " pervers ",
il retournerait une situation qui, selon la logique
du principe du plaisir, devrait provoquer du déplaisir.
°Est donc engagée une théorie implicite du plaisir,
et c'est par rapport à celle-ci que sera finalement
défini le masochisme.
°La pensée psychanalytique a proposé une première
définition " quantitative " du plaisir
et du principe du plaisir. Le plaisir, selon cette
définition, résulte de l'abaissement de la tension,
de la décharge des quantités.
L'un des problèmes majeurs alors, selon cette définition,
sera celui du traitement du déplaisir lié à l'inévitabilité
des tensions intrapsychiques. Tout le travail psychique
repose, en effet, sur la capacité à tolérer une
certaine quantité de tension, ce qu'on pourrait
appeler une " tension de travail psychique ".
Une autre manière de dire tout cela est d'évoquer
(c'était la position de J Laplanche en 1970 dans
" Vie et mort en psychanalyse ") la nécessité
d'une énergie " constante " pour l'investissement
du moi.
Le principe de plaisir doit subir une mutation
en principe de réalité qui est une forme du principe
de constance, qui signifie donc que la décharge
doit être modérée, autour d'un seuil constant, celui
qui est nécessaire pour l'investissement du moi,
celui qui rend possible le différé, l'attente etc.
La recherche de l'identité de perception doit céder
la place à la recherche de l'identité de pensée,
l'hallucination à la représentation, tout ceci suppose
une rétention de charge. Celle-ci est contraire
au principe du plaisir-décharge, il faut bien donc
que le déplaisir lié à la conservation d'une certaine
tension soit transformé en un certain plaisir.
Le moi repose donc, dans cette logique sur un certain
" masochisme " qui résulte de la nécessité
de conserver une certaine stase énergétique, une
certaine tension. Masochisme du moi gardien de la
vie ?
°On conçoit qu'une certaine ambiguïté apparaisse
à ce niveau dans la mesure où le moi résulterait
d'une " perversion " du principe de plaisir.
On imagine volontiers pourquoi certains ont alors
dénoncé le moi comme lieu d'une espèce de perversion
de base, de perversion " narcissique ".
Le moi, le moi-sujet, le moi-objet ?
°Quelle commune mesure y a t-il entre ce " masochisme
du moi " et les formes de " masochisme "
pervers, être battu, bafoué, humilié ... D Rosé
propose le concept " d'endurance primaire "
pour éviter cette ambiguïté conceptuelle et désigner
d'un autre terme la capacité d'un sujet à " endurer ",
supporter une certaine tension nécessaire au travail
psychique.
°Le relevé " objectif " du masochisme
du moi qui doit transformer le déplaisir de la tension
en plaisir s'inscrit, on peut le remarquer, dans
une conception " solipsiste " du fonctionnement
de la psyché. La transformation ainsi décrite n'inclut
ni l'objet, ni l'échange avec celui-ci, ni aucun
facteur " qualitatif " du plaisir ou du
déplaisir.
°À partir de 1920 Freud propose une conception
d'Éros qui tend à former des unités toujours plus
vastes, un Éros comme force de liaison. Une telle
conception implique un plaisir fondé sur la liaison
et non sur la décharge, ou plutôt elle complexifie
la question de la décharge, elle implique une différence
entre " décharge " (plaisir) et évacuation/évitement
de la tension, elle commence donc à introduire des
facteurs " qualitatifs " relatifs au " type "
de " décharge " ou d'abaissement de la
tension. La tension intrapsychique pourrait donc
être abaissée soit par une liaison psychique, soit
par un évitement des sources de tension, soit par
une modalité d'évacuation des charges. L'évacuation
de la charge est-elle une " décharge "
au sens traditionnel du terme, entraîne -t-elle
une forme de satisfaction ?
La " décharge " de la tension résulte-t-elle
du principe du plaisir ou d'un principe du déplaisir,
est-elle " décharge-satisfaction " ou
évacuation, la décharge qui provoque du plaisir
est-elle homologue à l'évacuation, ou à l'évitement
de la tension, ? La conservation d'un certain
niveau de tension psychique implique-t-elle une
inversion du principe du plaisir ou provient t-elle
du frein ou de la modification du principe du déplaisir
comme principe d'évitement ou d'évacuation des tensions.
°La " décharge " des tensions peut-elle
s'effectuer sans " liaison " préalable ?
Tous les premiers travaux de Freud concernant ce
qu'il appelle à l'époque " le signal de décharge ",
supposent la présence de l'objet et donc une certaine
" liaison " avec celui-ci, un lien, une
retrouvaille entre perception de l'objet et représentation.
°L'alternative au " masochisme " serait
alors celle d'une liaison qui ferait baisser la
tension " libre " (non-liée) dans la psyché,
et provoquerait ainsi une baisse de tension, un
plaisir, sans évacuation ni " masochisme ".
Une telle liaison interne au moi pourrait s'effectuer
par le biais du lien entre représentation et objet
(perception de l'objet externe).
Deux modalités de conservation de la tension ou
de l'investissement, de l'auto-investissement du
moi, deux modalités du narcissisme donc, doivent
être envisagées.
La première est de nature représentative, elle
consiste à réduire la stase d'investissement et
de tension interne par la liaison représentative,
elle implique une " voie " longue qui
passant par l'objet, et grâce aux réponses spécifiques
de celui-ci, développe ensuite des liaisons auto-érotiques
par introjections secondes du lien avec l'objet.
La liaison s'effectue par symbolisation primaire.
La seconde passe par des modalités de liaison ou
d'évacuation non-représentatives, qui font l'économie
primaire de l'objet et de la relation avec celui-ci.
Les " solutions masochiques " font parties
de ces modalités, elles font l'économie de la symbolisation
primaire où témoignent de l'échec des conditions
de la mise en ouvre de celles-ci. Par rapport aux
autres formes de " solutions " non-symboliques
le masochisme possède la propriété d'une modalité
de liaison in situ, qui ramène l'investissement
sur le moi, même si celui-ci en subit certains dommages.
Secondairement elles peuvent permettre que certains
liens se constituent avec des objets externes.
°Tout ceci ouvre donc la question d'une conception
relative du masochisme, relative à un certain mode
de fonctionnement psychique, qui suppose l'existence
d'une alternative fondée sur le développement de
modalités d'abaissement des tensions productrices
de déplaisir par la liaison représentative et des
formes de la symbolisation primaire.
2-Une entité sadomasochiste ?
°Dans pulsions et destin des pulsions Freud ouvre
la question d'une entité sado-masochiste. Il fait
du sadisme et du masochisme deux positions réciproques
en fonction de la déflexion ou de la réflexion de
l'agressivité contre le moi. Quand l'agressivité
est tournée vers le dehors cela produit du sadisme,
quand celui-ci fait retour contre le moi nous avons
le masochisme.
Il s'agit ici d'une entité " métapsychologique ".
°On est alors tenté de construire une entité " clinique "
fondé sur le même modèle et d'engendrer réciproquement
masochisme clinique et sadisme clinique sur le même
modèle.
Tout ne va pas trop mal tant que l'on s'en tient
aux mouvements pulsionnels refoulés observables
dans le monde de la névrose. C'est-à-dire quand
on s'en tient à l'organisation fantasmatique de
la névrose.
Par contre si l'on cherche à retrouver ce modèle
dans le tableau clinique de la perversion, on bute
sur la difficulté à superposer le " monde "
existentiel du sadisme et celui du masochisme.
J'ai été, il y a de cela bien longtemps maintenant,
très troublé par le travail de G Deleuze qui, bien
que non psychanalyste, produit une remarquable analyse
des paramètres cliniques du monde de S Masoch versus
ceux du marquis de Sade (cf " Présentation
de Sacher Masoch " ed de minuit). Même s'il
s'agit d'ouvres de fiction la description clinique
est saisissante, elle rejoint l'observation clinique
courante. L'organisation des comportements masochistes,
donc des formes de sexualité perverses, ne confronte
pas à un " sadique " mais à un maître,
ou plutôt une maîtresse, froide, cruelle, indifférente
plus que " sadique ". L'univers Masochiste
apparaît comme un univers de maîtrise plus qu'un
univers de satisfaction pulsionnelle véritable,
univers de maîtrise dont il n'est pas évident que
le maître désigné soit le véritable metteur en scène.
Autrement dit le " sadique " du monde
de Masoch n'est pas le " sadique " du
monde de Sade, et la " victime " du monde
de Sade n'est pas le " masochiste " du
monde de Masoch. Je ne peux pas reprendre ici le
détail de l'analyse de Deleuze à laquelle je renvoie,
et, même si je ne suis pas G Deleuze dans l'ensemble
de son interprétation, centrée fondamentalement
sur la figure du père et qui tient trop à l'écart,
à mon sens, la problématique maternelle, par contre
je suis convaincu par la description clinique différentielle
qu'il propose. En dehors de l'organisation fantasmatique
de la névrose et de ses points d'achoppement, l'entité
sado-masochiste est sans doute un mythe théorique.
Il est vrai qu'il y a bien peu de descriptions cliniques
véritables des tableaux cliniques authentiquement
" sadique " ou " masochiste ",
les sujets qui s'organisent autour de ce mode de
" solutions " ne venant que rarement en
analyse. Le gros de l'expérience clinique des analystes
semble plutôt fondée sur les formes de masochisme
moral qui, lui, possède des affinités incontestables
avec l'analyse.
Au fond ma question serait peut-être la suivante.
Ne faut-il pas décomposer ce qui se décrit en psychanalyse
sous le concept unitaire de masochisme.
Peut-on vraiment continuer de rassembler sous le
même concept métapsychologique, le " masochisme
du moi " qui tente de décrire la capacité du
moi à endurer les tensions internes, le masochisme
moral et le besoin de punition, la perversion sexuelle
masochique et enfin le masochisme dit " féminin " ?
Peut-on continuer de traiter le fantasme sexuel
onanistique, les comportements d'une sexualité masochique,
et certains aspects du fonctionnement psychique,
dans la même catégorie conceptuelle? Je prône, pour
ce qui me concerne, une " économie " des
concepts, et je ne pense pas que la pensée gagne
à multiplier les concepts au nom du " narcissisme
des petites différences " des auteurs, mais
encore faut-il que " le grand écart "
nécessaire au maintien d'un ensemble sous une même
bannière n'obscurcisse pas trop la saisie métapsychologique
et clinique. Je crains qu'à l'heure actuelle ce
ne soit le cas pour l'utilisation courante du concept
de masochisme.
R. Roussillon