Entretien avec Patrick Declerck
Du même auteur
Les naufragés. Avec les clochards de Paris. Plon. Terre Humaine. 2001. (ISBN 2-259-18387-5)

Arthur, hippopotame de course et autres histoires... Plon Jeunesse 2004 (ISBN 2-259-19736-1)

Garanti sans moraline (nouvelles) Flammarion 2004 (ISBN 2-08-068565-1)

Le sang nouveau est arrivé. L'horreur SDF. Gallimard 2005 (ISBN 2-07-077461-9)
Pourriez-vous nous présenter votre parcours de psychanalyste à la SPP et de psychanalyste dans la cité ?
Souhaitant devenir psychanalyste depuis longtemps, j’ai débuté mon analyse auprès d’un membre titulaire de la SPP en 1986, à l’époque même où je fondais, avec Bernard Kouchner et d’autres, la Mission France de Médecins du Monde. J’y assurais la consultation d’écoute auprès de patients, en très grande majorité SDF, qui s’adressaient à nous parce qu’ils se trouvaient refoulés - pour des raisons diverses, économiques, administratives, socioculturelles… - du système de soins classique.
En me tournant vers la SPP, je cherchais à bénéficier d’une formation rigoureuse et clairement balisée. Conscient du caractère psychiquement délétère et potentiellement traumatisant pour moi-même de mes travaux auprès des SDF, soit en tant qu’ethnologue observateur/participant lors de séjours répétés à la rue (quoique toujours de durée relativement courte, n’excédant jamais 72 heures), soit en tant que consultant en herbe, j’étais aussi à la recherche délibérée d’un étayage identitaire fort, celui de psychanalyste de la SPP. Et j’y ai trouvé, auprès des uns et des autres, interlocuteurs divers des étapes de ma formation, soutien bienveillant, général et sans faille, pour cette position un peu atypique qui était la mienne. Aussi ma formation s’est-elle déroulée - dans les limites des obligations du réel et du possible - rapidement et sans heurts.
J’ai ainsi pratiqué, sous des formes diverses allant de la consultation psychothérapique d’inspiration analytique en institution à la cure type classique en cabinet, et bien entendu avec des patients très éloignés des SDF, la psychanalyse durant seize ans. Je ne la pratique plus aujourd’hui. D’une part parce que je n’en ressens plus aussi impérativement la nécessité psychique, d’autre part parce que je préfère, aujourd’hui, ne faire plus qu’écrire. J’ai longtemps souffert d’une grave inhibition à l’écriture qui ne me laissait d’autres interstices surmoïques que la possibilité d’écrire de courts textes poétiques et, avec une infinie difficulté, quelques articles… Cette inhibition (vécue pour moi comme symptôme majeur de ma névrose) s’est levée progressivement dans l’après-coup de mon analyse. Si je fais publiquement état de mon propre cas, c’est d’une part parce que ne consultant plus je me sens autorisé à le faire, d’autre part parce qu’il importe de rappeler que, contrairement à ce qu’ont pris pour habitude d’ânonner en chœur les bons esprits, une psychanalyse n’est pas une vague errance discursive à l’usage de belles âmes oisives et égocentriques, mais sert à quelque chose et ne marche, finalement et avec les réserves qu’il convient, pas si mal que cela… Ainsi, après y avoir longtemps réfléchi, j’ai finalement choisi de profiter aussi pleinement que faire se peut, de cette liberté (évidemment toute relative et qui n’a rien ni de facile ni de magique) d’écrire et de poursuivre par là une réflexion qui, pour moi, est de plus en plus indissociablement psychanalytique et philosophique.
Comment en êtes-vous venu à travailler avec les SDF ? Diriez-vous avec le recul que c’est en analyste que vous avez travaillé… Ou pourrions-nous vous appliquer la phrase de Winnicott : « quand je ne peux pas faire de la psychanalyse je fais autre chose… » ?
Mon intérêt pour l’envers inquiétant de l’apparente normalité est ancien et englobe d’autres formes de marginalité, la criminalité, la prostitution… Tous ces gens sont cousins. Mais venant de la philosophie et songeant à faire un doctorat en logique (peut-on être plus éloigné, et défensif, par rapport aux désordres humains trop humains…), je songeais vers 1982 à ancrer ma réflexion dans quelque chose de plus clinique. Je me suis donc inscrit parallèlement en doctorat d’anthropologie à l’EHESS. A travers la presse, j’ai découvert la problématique SDF et la perplexité de l’Etat et, entre autres, de la RATP sur les conduites à tenir à l’endroit des sans-abri. A l’époque, ce sujet n’intéressait à peu près personne et les premiers contacts pris conduisirent rapidement à l’accès (enfin !) à des budgets de recherche. Au départ, il s’agissait pour moi d’un détour relativement périphérique dans un exercice de recherche qui devait durer trois ans… Je suis resté dans ce champ de 1982 à 1997. J’ai écrit Les Naufragésde 1997 à 2001. J’y suis retourné cette année avec le petit livre que je viens de publier. Cela fait beaucoup pour une petite virée ethnographique. Décidément, c’est à croire, comme disait l’autre, que le hasard n’existe pas…
Quant à savoir si j’ai travaillé en psychanalyste, oui, indiscutablement, mais il faut distinguer. Evidemment, pratiquer des cures types avec des personnes aussi gravement pathologiques que le sont très généralement les SDF, serait non seulement illusoire mais dangereux. On n’est tout simplement pas, rarissime exception mise à part, dans l’univers mental de la névrose, et toutes les contre-indications valent. Pour autant, quelles qu’aient pu être mes fonctions (tantôt consultant psychothérapeute, tantôt travaillant avec un médecin somaticien, et réduit, avec le tout-venant des personnes amenées à l’hôpital de Nanterre par la police, à tenter de leur faire accepter un soin somatique souvent refusé et d’enjeu parfois vital), ma lecture, à défaut de mes interventions, a toujours été d’abord psychanalytique, c’est-à-dire attachée avant tout à chercher sous le manifeste, la trace ténue et encryptée de l’inconscient. Et à considérer que cette herméneutique est la condition de possibilité d’y comprendre a minima quelque chose.
De même, les aspects plus anthropologiques ou politiques de ma réflexion (car le psychologisme est un danger et le réel n’est pas réductible au psychique seul) ne sont jamais indépendants d’une perspective psychanalytique. Sans la prise en compte des phénomènes inconscients, rien de l’humain n’est, me semble-t-il, véritablement intelligible. Ceci conduit incidemment à penser, que la découverte de la psychanalyse constitue une rupture radicale avec 25 siècles de philosophie occidentale, et que cette histoire de la philosophie doit être relue à la lumière des découvertes psychanalytiques… Après Freud, qui aujourd’hui pourrait soutenir sans rire la position fondamentale de l’humanisme socratique qui voudrait que l’homme ne fasse jamais le mal que par égarement noétique, erreur de jugement intellectuel ou défaut de connaissance ?
Je me demandais si, à travailler avec les SDF, vous n’aviez pas plus appris sur, par exemple, les mécanismes qu’un individu et à sa suite un système peuvent mettre en place pour « ne pas voir, ne rien savoir »… Vous auriez vérifié à l’échelle d’un système que le mécanisme déni-clivage est la chose la mieux partagée au monde…
Non seulement le mécanisme déni-clivage mais aussi l’ambivalence structurelle, le sadisme et l’envie, les mouvements de réparation et la culpabilité qui forment, au fond, le sujet de mon récent pamphlet.
Justement vous avez qualifié votre dernier livre de violent : pouvait-il en être autrement compte tenu de votre sujet, à savoir la dénonciation d’un soi-disant système d’aide qui n’a pour but, selon vous, que de satisfaire au rituel du bouc émissaire et, du coup, de renforcer la cohésion sociale ?
Ce livre est un pamphlet que j’ai voulu à l’ancienne, dans la lignée d’une certaine tradition littéraire qui aujourd’hui, en ces temps de consensus général bêtifiant, tiède et mou, a tendance à se perdre. Il me semble aussi que l’écriture pamphlétaire en tant qu’acte esthétique, relève sinon d’un relatif désespoir, en tout cas, du refus de l’espoir. C’est une écriture de l’extrême. Un discours qui n’a plus rien à perdre.
Il est une question extrêmement intéressante, souvent refoulée par les analystes et leurs désirs (voire leurs pulsions) thérapeutiques, c’est celle du pessimisme de Freud. De son pessimisme anthropologique et historique. De ses racines, je crois, profondément schopenhaueriennes. Non-espoir de Freud ? Ou désespoir de Freud ?
Certes il faut sans doute d’abord « se guérir du désir de guérir » et donc se dégager d’une idéologie d’inspiration uniquement médicale mais tout de même … Comment, selon vous, les psychanalystes pourraient-ils s’impliquer dans leur pratique sur ce sujet ?
J’ai appris récemment que le réseau des centres d’hébergement parisiens d’une des plus grandes associations caritatives bénéficiait en tout et pour tout de la présence à mi-temps d’un psychologue retraité et bénévole. S’il est en ce moment beaucoup question dans les médias, et avec raison, de la désertification médicale de certaines régions françaises, qu’en est-il du désert psychothérapique où errent chroniquement des pans entiers de la population marginalisée et paupérisée ? Souffrance que personne même n’écoute… Le champ des interventions possibles est non seulement ouvert, il est béant. Pour autant, personnellement, je me suis toujours refusé à pratiquer, non pas la gratuité vis-à-vis des patients qui, dans ces situations extrêmes, est la condition de possibilité de quoi que ce soit (encore une fois, je ne parle pas de cures types), mais le bénévolat. Il me semble qu’il importe à travers tout et quelles que soient les difficultés, de garder au moins une identité claire et institutionnellement assise par la fonction et la rémunération. Cela dit, en écrivant ces lignes, me vient à l’esprit toute une série de contre-exemples probablement légitimes. C’est donc là une question délicate à peser soigneusement et qui dépasse le cadre et l’intention de ces quelques mots. A minima, restons, sur le fond, psychanalystes et méfions-nous de nos mouvements réparateurs inconsidérés et autres passages à l’acte potentiels liés à je ne sais quelle identification indue ou culpabilité insidieuse.
Vous parlez des pathologies du SDF, notamment la dépression et l’alcoolisme, et de la nécessité d’une écoute sur le long terme. Le problème est-il à poser uniquement en aval ? Comment devient-on SDF ? Quand et comment intervient la pathologie ?
Ces questions sont évidemment centrales, mais y répondre de façon sensée dépasserait de très loin le cadre de cet exercice (sans parler de la patience du lecteur éventuel). Puis-je me permettre de prendre un joker et de renvoyer (modestement) aux Naufragés, particulièrement au chapitre intitulé « Une folle ataraxie » ? Il est néanmoins clair que le pathologique se retrouve très tôt et est souvent transgénérationnel, et que les traumatismes infantiles graves se sont multipliés chez ces sujets, brisés tant par leur histoire personnelle que par leur écrasement sociétal. Il n’est pas anodin, à ce propos, que l’immense majorité des SDF chroniques est issue du sous-prolétariat.
Ce que vous dénoncez à propos de la souffrance SDF ne vaut-il pas pour tout système qui, face à la souffrance humaine (cette chose non rentable…), aurait une vocation adaptative ? Je pense notamment à certaines pratiques de la psychiatrie par le passé mais dont le retour ne fait pas de doute…
Jusqu’à un certain point oui, évidemment, mais pour autant, il est des spécificités à ce champ à la fois discursif et pratique de la question SDF. Ce champ présente ainsi une remarquable résilience négative dans le fait que, malgré les critiques (par ailleurs saisonnières et ritualisées) dont est l’objet le système d’aide, il ne change pas et revient tous les ans à l’à peu près identique. Le savoir, en ce champ, ne parvient pas à se constituer, le langage et la pensée semblent toujours buter contre d’invisibles obstacles. SDF ? Sans-abri ? Routards ? Qui sont-ils ? D’où viennent-ils ? On est plus ou moins d’accord sur ce qu’est un paranoïaque ou un tuberculeux, on ignore, ou on feint d’ignorer, toujours ce qui constitue un SDF… Autre chose encore est le soupçon de monstruosité sociale, de choix existentiels pervers, qui pèse sur eux et que la société, dans son ensemble, leur fait payer, parfois jusqu’à la mort.
À la lumière de votre engagement et de votre expérience, comment avez-vous vécu ce qui se passe dans les banlieues aujourd’hui ?
Je ne me reconnais pas dans ce terme d’ « engagement ». Il évoque pour moi quelque chose d’une espèce de militantisme boy-scout, d’optimisme collectif, voire de relent de christianisme, que j’abhorre. En bon nietzschéen (freudo-nietzschéen) je ne me considère, en aucune manière, obligé vis-à-vis du collectif. Ce que je fais, je le fais d’abord et avant tout parce que cela m’intéresse. La pensée d’abord. La pensée avant tout. La pensée par-dessus tout. Et la joie spinoziste de cette pensée qui n’a d’autre but que son propre déploiement.
Quant aux banlieues, je ne suis vraiment pas plus compétent sur le sujet que quiconque. Mais j’ai vécu cette crise comme l’irruption sociétale et violente d’un long refoulé, d’un long déni collectif d’un drame humain aux causes multiples et extrêmement complexes qui vont de l’évolution économique de nos sociétés post-industrielles, à l’urbanisme, en passant par l’histoire post-coloniale de la France et la morose chronique du racisme ordinaire.
Il me semble aussi que le combat philosophique et politique, pour la laïcité est loin, très loin, d’être gagné. Mais les religions étant des délires collectifs de l’humanité, nous savons, nous autres Freudiens, que face à l’irrationnel, tout est toujours à recommencer. « La voix de la raison est basse, disait Freud, mais elle ne se tait qu’on ne l’ait entendue ». Certes, mais une fois entendue, est-elle pour autant opérante et efficace ? That is the question…