Jean-Louis Baldacci
Introduction
Guide de lecture
La question d’une recherche au centre s’est posée à nous avec suffisamment d’acuité pour que nous éprouvions le besoin d’en restituer les données à l’occasion du colloque annuel
La journée scientifique du Centre Jean Favreau
I
Le Centre de consultations et de Traitements Psychanalytiques Jean Favreau devrait permettre, grâce à la population de patients qui compose sa file active, de dégager des séries significatives et de présenter des évaluations statistiques de ses résultats : succès, échecs, effets de la psychanalyse en gratuité compétence respective des différents sites thérapeutiques proposés[1].
Nous avons essayé il y a quelques années de faire de tels regroupements statistiques en fonctions des thèmes de recherche que nous nous étions alors fixés : par exemple à propos de la problématique du trauma ou des difficultés rencontrées lors des fins ou des débuts de traitement. Mais cette méthodologie n’a pas donné de résultats significatifs, excepté à propos des instaurations de traitements. Dans ce cas, il est en effet apparu que les chances de réussite des instaurations de traitements aux limites de l’analyse, étaient d’autant plus grandes que le nombre de consultations préalables était suffisant c’est à dire aux alentours de six à huit, donc très supérieur au nombre habituel qui est de une à deux. Cette constatation allait à l’encontre de la critique qui considérait que la disjonction consultation/traitement[2] et la répétition des consultations pouvaient gêner le développement ultérieur du transfert. Mais à part ce résultat intéressant l’examen systématique des dossiers s’est révélé plutôt décevant, et nous avons progressivement concentré nos recherches sur les difficultés rencontrées par les analystes au cours des consultations ou des traitements engagés. Nous avons ainsi laissé de côté la dimension évaluative statistique et rejoint les réflexions de Freud à ce propos : « Des amis de l’analyse écrit-il, nous ont …conseillé de répondre à un recueil d’insuccès par une statistique des succès que nous établirions. A cela… je n’ai pas souscrit. J’ai fait valoir qu’une statistique est sans valeur si les unités qui y sont mises en série sont trop peu homogènes et que les cas d’affection névrotique qu’on avait pris en traitement n’étaient pas vraiment équivalents, et ceci dans les directions les plus diverses. Par ailleurs le laps de temps que l’on pouvait embrasser du regard était trop court pour juger de la stabilité des guérisons… »[3].
II
Mais dans le contexte social actuel où l’évaluation apparaît comme nécessaire à la reconnaissance par les tutelles et à l’attribution des crédits, notre groupe de travail[4] s’est à nouveau penché sur ce problème récurrent.
Comment donc évaluer nos résultats ?
Nous avons tout d’abord examiné la proposition de savoir, si une fois par an et/ou en fin de traitement, le consultant pourrait revoir le patient et faire avec lui le point sur son évolution. Mais cette démarche apparut immédiatement très pesante sur la dynamique transféro-contre-transférentielle particulièrement pour les traitements en face à face et les analyses. A moins que la fonction évaluative et tiercéisante fut suffisamment impersonnalisée et désubjectivée par exemple par le biais grilles standardisées. Mais quelles grilles ?
Nous est revenu en mémoire un travail fait il y a quelques années par Rosine Perelberg[5], un travail qu’elle avait présenté à notre société. Il s’agissait d’ un patient psychopathe pris par elle en analyse dans le cadre d’une recherche ; le protocole de cette recherche lui imposait de remplir chaque semaine une grille de 900 items.
Nous nous sommes alors demandés quelles conséquences pouvaient avoir sur le fonctionnement psychique de l’analyste une telle tâche. Une telle obsessionnalisation était-elle compatible avec le plaisir de pensée de l’analyste et la rêverie nécessaire à l’élaboration de son contre-transfert ? En d’autres termes ce protocole imposé à l’analyste ne risquait-il pas d’entraver le traitement analytique lui même et la dynamique tranféro-contre-transférentielle qui le fonde ?
À l’inverse, nous nous sommes demandés si le plaisir sublimatoire de l’analyste ne serait pas l’indice que quelque chose marche dans le traitement, à savoir la reprise ou la découverte du côté du patient, d’un fonctionnement psychique selon le principe de plaisir ? Et corollaire de la question, ce plaisir psychique pourrait-il être un indicateur au service éventuel d’une évaluation ? Il s’agirait alors d’une évaluation psychanalytique c’est à dire selon des critères spécifiquement psychanalytiques et non des critères importés d’autres champs du savoir.
Dans cette perspective l’éprouvé de l’analyste et ses affects, joie, enthousiasme, fierté, pourraient être les indices que quelque chose change dans le travail analytique. Permettraient-ils alors d’évaluer la qualité du traitement en cours. Dans ce cas, il s’agirait non d’une quantification statistique mais d’une évaluation totalement qualitative et subjective posant à ce titre le problème de la possibilité ou non de son objectivation et de sa communication.
III
Le terme de « moment fécond » nous est apparu susceptible de caractériser ces moments particuliers du traitement pour plusieurs raisons :
D’abord parce que cette référence nous semble plus adéquat que celle d’ insight. En effet l’insight concerne classiquement la prise de conscience, la compréhension, le sens. Dans ce que nous essayons de cerner il s’agit de ce qui précède l’insight, de ces conditions de possibilité en quelque sorte ; l’accent se déplace sur la force, le pulsionnel et son introjection.
Ensuite parce que « moment fécond » est un terme emprunté à la pathologie, en l’occurrence la pathologie des psychoses : parler de moment fécond du délire signifie qu’une expérience délirante n’est pas sans lendemain mais produit une modification structurale du fonctionnement psychique par le biais d’un processus pathologique. Lacan dans sa thèse consacre tout un développement à la notion de processus psychique qu’il emprunte à Jaspers. Chez Jaspers, le processus psychique est pathologique par nature. Il se caractérise par :
- l’absence de développement compréhensible de la personnalité
- l’absence de désagrégation de la personnalité liée à une lésion organique
- enfin l’absence de modifications compréhensibles de la personnalité réactionnelles à un événement repérable
Le processus psychique, au contraire, échappe en partie à la compréhension et au jugement critique, il correspond à un changement dans la vie psychique, une vie psychique nouvelle et les modifications qu’il entraîne sont définitives.
Ce changement lorsqu’il est cliniquement repérable, correspond au moment fécond et s’accompagne le plus souvent d’un enthousiasme extraordinaire.
Le moment fécond du traitement psychanalytique aurait en commun avec le moment fécond psychotique d’introduire à un changement processuel qui n’est pas immédiatement de l’ordre de la compréhension. Mais qui correspond à l’introduction dans la vie psychique de quelque chose de nouveau. Il est de l’ordre de la psychopathologie car ce quelque chose de nouveau va s’intégrer à la névrose de transfert, dans une dynamique conflit/interdit susceptible de devenir compréhensible, d’aboutir à l’insight et à la perlaboration.
Enfin, et c’est le troisième et dernier caractère du moment fécond analytique, il se différencie du moment fécond psychotique car sa dynamique propre est introjective et non projective et qu’il repose sur un moment partagé avec l’analyste c’est à dire, qu’il mêle intimement l’actualité de la rencontre et le transfert[6]. Ce qui est introjecté grâce à lui, n’avait avant lui comme possibilité d’expression, que la somatisation, l’acte ou l’hallucination. Avec le moment fécond, la figuration allant du corps au rêve en passant par l’agir, l’hallucination ou le cauchemar, rejoint la parole dans une expérience affective partagée. Moment fécond, moment sacré, moment partagé, participent alors au processus complexe de la symbolisation et de la représentation.
Le moment fécond analytique correspondrait ainsi au franchissement de ce qui jusque là venait entraver le processus analytique ; peut-être ce qu’il y a de plus « malade » chez le patient. Ce passage d’un registre hors névrose à celui de la névrose, pose la question des rapports de la psychanalyse avec la « guérison ». Nous retrouvons alors le problème de l’évaluation en psychanalyse: ce qui serait évaluable selon nos critères propres ne serait-ce pas ce dégagement hors des champs classiques de la maladie : somatisations, psychoses, addictions, psychopathie et perversions ?
IV
Ainsi « moment fécond » et évaluation apparaissent comme deux fils qu’il nous reste à tresser…
[1] Consultations, psychanalyse divan/fauteuil, traitement psychanalytique en face à face, psychodrames, traitements psychanalytiques de groupe.
[2] Le fonctionnement du CCTP repose sur la disjonction consultation/traitement ce qui signifie que tout patient pris en traitement aura rencontré au moins deux analystes, l’analyste consultant et le ou les analystes traitants (« les » analystes lorsqu’il s’agit de psychodrame ou de certains traitements psychanalytiques de groupe)
[3] leçon d’introduction à la psychanalyse n° 28 OCXIV p 478
[4] Il s’agit d’un groupe de travail ouvert aux analystes qui travaillent au centre - ni séminaire, ni synthèse - qui prend pour objet certains moments contre-transférentiels remarquables.
[5] Rosine Perelberg est membre titulaire de la société britannique de psychanalyse
[6] ce que Winnicott appelle « moment sacré » !