Juin 2007
Entretien de Delphine Schilton avec Pierre Lévy-Soussan à propos de son Éloge du Secret
Éloge du Secret, Hachette-Littérature, 2006
Delphine Schilton : Vous venez de faire paraître un Éloge du Secret chez Hachette-Littérature... Ouf !, n’était-il pas temps enfin qu’un professionnel réhabilite, en ces temps de diktat de la transparence, une parole sur l’intime nécessaire et constitutionnel du psychique ?
Pierre Lévy Soussan : Oui il était temps ! Le départ de ce livre est une réflexion sous la forme d’un questionnement : pourquoi le secret est-il, de nos jours, porteur d’une aura maléfique ? La chasse au secret deviendrait presque un principe, un droit garantissant le bien-être personnel voire la démocratie !
Pourquoi est-il assimilé au silence, lui-même synonyme de dysfonctionnement relationnel ? D’autres questions en découlent : comment la transparence, le tout-dire, sont-ils devenus l’aune à laquelle se mesure la qualité d’une parole, d’une information ? Quel serait le sens de tout dire au public, à ses proches, aux enfants, quitte à sacrifier son intimité ?
Plus de secrets, plus d’illusions, plus de représentations créatrices de la réalité. Le réel doit l’emporter. N’essayons pas d’aller au-delà du réel, de chercher dans le monde autre chose que ce qu’il donne à voir, méfions-nous de l’irrationnel, du non-sens, de notre propre subjectivité qui pourraient nous mener vers d’autres visions du monde.
Cet essai tente de rétablir la fonction du secret dans sa double valence positive et négative.
Delphine Schilton : Vous montrez que la constitution de la vie psychique se fait par la mise en place d’un espace du secret... (vous référez astucieusement à l’une des étymologies) !
Pierre Lévy-Soussan : En effet, notre capacité à nous illusionner sur le monde a été constitutive de notre développement psychique. Illusions et désillusions se sont succédé pour permettre non seulement une juste appréhension de la réalité, mais surtout donner un espoir de la changer, de la transformer.
Sa capacité à imaginer, illusionner le monde tel qu’il le désire lui permet d’utiliser de mieux en mieux son environnement. Des cris, des sourires, des gestes pour s’exprimer, mieux se faire comprendre, des paroles bientôt…
L’enfant joue désormais avec l’absence en symbolisant l’absent. Ce gain d’indépendance par rapport à l’environnement est vital pour le psychisme de l’enfant. Le plaisir qu’il en tire est celui de la pensée secrète, séparée. Car cette pensée s’enrichit maintenant de tout ce qu’il perçoit maintenant comme séparé de lui, notion présente dans l’une des étymologies latines du mot « secret », « secernere », qui signifie… séparer.
Le nom commun « secret » vient du latin secretum, l’adjectifvientde secretus, participe passé du verbe secerno qui signifie séparer, mettre à part. De plus le verbe cerno dont il est issu a plusieurs sens qui renvoient tant sur le plan concret que sur le plan figuré à la notion de tamiser, de séparer le bon grain, de trier. Cerno a donné aussi discerner, distinguer le vrai du faux, trancher, juger, mais aussi excrétion (excerno), excrément, déchet et bien sûr sécrétion (secerno).
Cette double valence étymologique du mot secret met donc en opposition ou en tension deux notions : garder le bon et évacuer le mauvais. Ainsi la sécrétion concerne des substratum physiologiques indispensables au bon fonctionnement du corps ; l’excrétion, le rejet du mauvais, des déchets, des substances toxiques ou inutiles.
Ce rôle de tri, de tamis, n’est pas sans évoquer le « filtre » que représente la mère, chargée de rendre supportable à l’enfant l’incompréhensible réalité.
Pour Freud, le premier mensonge est le premier secret de l’enfant. Il témoigne de sa capacité à s’individualiser, à se « secréter » selon l’étymologie : se « séparer » de la pensée parentale. Créer des pensées qu’il est le seul à connaître, à l’abri de la pensée parentale.
C’est l’un des paradoxes de la pensée : il est nécessaire de cacher ses pensées à autrui pour aller à la découverte des siennes propres, pour construire son Soi. Dans un deuxième temps seulement, l’enfant pourra « ne pas s’en cacher ».
Le secret que l’on tait à autrui est un moyen permettant de porter un regard sur soi, en soi. C’est l’une des premières fonctions du secret : une protection favorisant la construction du Soi, à l’abri des regards. À l’abri des regards… peut-être aussi en raison de la jouissance secrète qu’éprouve l’enfant à manipuler sa propre pensée.
DS ... Le secret n’est pas un concept métapsychologique. On a le sentiment que pour vous cette notion recouvre tout à la fois la mise en place du refoulement originaire mais aussi la notion winnicottienne d’aire transitionnelle ou encore celle de symbolisation primaire ?
PLS : Effectivement, le secret n’est pas un concept métapsychologique car la psychanalyse est l’histoire de la découverte des secrets que l’on se cache inconsciemment ! Les motivations de nos actions s’enracinent dans les profondeurs de notre inconscient. Une partie de nos secrets nous échappent – nous sont secrets. Comme le disait un vieux talmudiste qui aurait pu être psychanalyste « Tu ne sais pas ce que tu ne sais pas » ! Voilà pour le refoulement primaire voire secondaire.
L’autre dimension plus winnicottienne est primordiale, l’aire d’illusion : « Il faut vouloir l’illusion » rappelle Nietzsche durant son œuvre. Illusion non pas au sens de tromperie mais dans le sens de création d’un espace permettant de créer du plaisir, de donner une consistance au monde dépassant sa réalité brute, de lui donner son propre sens.
Cette aire permet la mise en place d’une illusion propre à l’homme, propre à sa démarche créatrice, symbolique, à sa relation au monde. L’individu peut transformer la réalité pour se la rendre supportable, distordre les évènements vécus ou subis pour pouvoir les assimiler ou pour pouvoir les partager. Le secret de fabrication de cette aire implique nécessairement une relation créatrice à autrui. Cette dimension est toujours une composante majeure du secret. « Autrui est secret parce qu’il est autre » rappelle Derrida.
DS. Ce qui m’a le plus intéressé dans votre livre concerne la nécessité, au risque de la mort du patient, de garder le secret sur, par exemple, l’identité d’un donneur d’organe. Où en est-on aujourd’hui de cette réflexion ?
PLS : Concernant les dons d’organes vitaux comme le cœur ou le foie, la législation reconnaît ce droit absolu au secret des donneurs et des receveurs. Pourtant les transgressions existent comme celle que je rapporte. Concernant les dons de tissus sanguins ou de rein il peut exister des dons intrafamiliaux. Ce qui dans ce dernier cas soulève une problématique intéressante concernant la dette psychique entre les deux personnes concernées.
DS. Vous travaillez sur les problèmes de la filiation (notamment l’adoption). Dans quel cas avez-vous pu constater la nécessité d’opposer le respect du secret (accouchement sous x par exemple) à la mise en sens par l’enfant de son histoire ?
PLS : Une femme peut choisir l’anonymat lorsqu’elle se sent persécutée, par une loi ou par des personnes, qui ne s’intéressent qu’à son identité et non à elle-même. Parfois l’anonymat n’est que l’une des conséquences de la volonté d’interrompre la transmission d’un nom chargé d’une histoire impossible ou indicible. À cette volonté de « ne pas dire son nom » répondra dans le futur la nomination du bébé par d’autres parents désirant, eux, cette position filiative.
Ainsi la mise en sens par l’enfant de son histoire passe par l’histoire de ses parents avec qui il élabore les enjeux œdipiens. Son histoire ne se résume jamais à une identité patronymique mais à un geste d’abandon porteur du sens de l’interruption filiative, juste contrepoint à la volonté filiative des parents adoptants. Ainsi à l’indicible parfois présent dans l’histoire des parents de naissance répondra un dicible cette fois ci élaboré par les parents de l’enfant.
DS. ... Du reste l’un est-il incompatible avec l’autre (question de la symbolisation du trauma) ? Savoir empêche-t-il la mise en sens ?
PLS : Je pense que ce qui peut empêcher la mise en sens est l’absence d’élaboration de ce type d’enjeu par la société lorsqu’elle réduit par cette loi sur « les origines personnelles » le savoir à l’identité ou à de l’informatif. Le narratif lui est dans ce cas là évacué. Les familles adoptantes risquent de se vivre comme non porteuses d’originaire par rapport à l’enfant, de l’originaire propre au désir qui à fait naitre psychiquement l’enfant au sein du couple. Le risque alors est de renvoyé à l’enfant à ses origines biologiques, à charge pour lui d’élaborer un trauma, l’originaire biologique, dont ils se sentent alors étranger.