Mai 2008
Enfants d’aujourd’hui
Entretien de Delphine Schilton avec Simone Korff-Sausse, pour son livre Plaidoyer pour l’enfant-roi.
(Sausse Korff Simone. Plaidoyer pour l’enfant-roi, Paris, Hachette-Littératures, 2006, 235 pages. ISBN 2-01-235671-0)
Delphine Schilton : Simone Sausse, votre livre sur l'enfant Roi ne renvoie-t-il pas d'abord à l'enfant en vous...
–– L’enfance… On n’en finit jamais avec l’enfance, me suis-je dit à plusieurs reprises en écrivant ce livre et en m’apercevant jour après jour que cette écriture s’étendait sur un temps beaucoup plus long que prévu …
Écrire sur l’enfant engage en effet profondément le rapport à l’infantile de l’auteur. Tout comme, et c’est mon hypothèse centrale, le rapport des adultes aux enfants, c’est-à-dire leurs attitudes à l’égard de l’enfant et le regard qu’ils portent sur lui, sollicite « l’enfant dans l’adulte », comme l’a si bien démontré Ferenczi.
Ma démarche est en effet très ferenczienne, en résonance avec des positions qui ont traversé toute l’œuvre de Ferenczi et qui en constituent à la fois la profonde originalité et l’étonnante actualité. Si Sandor Ferenczi ne s’est pas occupé directement d’enfants, c’est pourtant bien lui qui est le fondateur de la psychanalyse de l’enfant. Il y a une phrase de Ferenczi qui m’accompagne toujours. « Une sorte de foi fanatique dans les possibilités de succès de la psychologie des profondeurs m’a fait considérer les échecs éventuels moins comme la conséquence d’une “incurabilité” que de notre propre maladresse, hypothèse qui m’a nécessairement conduit à modifier la technique dans les cas difficiles dont il était impossible de venir à bout avec la technique habituelle. [...] Je devais donc sans cesse me poser la même question : est-ce que la cause de l’échec est toujours la résistance du patient, n’est-ce pas plutôt notre propre confort qui dédaigne de s’adapter aux particularités de la personne elle-même, sur le plan de la méthode ? » (Ferenczi, 1931) Pour moi cette phrase exprime une démarche psychanalytique que je fais mienne : celle d’une psychanalyse en mouvement, jamais dogmatique, mais toujours innovante. De même, je me retrouve dans l’extraordinaire sensibilité de Ferenczi à l’enfant qui souffre.
Oui, mon souhait de prendre la défense de cet enfant contemporain qu’on dit roi correspond à ma position subjective qui est de me faire porte-parole de l’enfant qui souffre et qu’on n’écoute pas. Car les adultes écoutent peu les enfants… C’est encore Ferenczi qui donne nombre d’exemples d’enfants non écoutés, « mal accueillis », avec sa notion magistrale de « désaveu ». Et c’est quelque chose que je continue à observer dans la clinique : les adultes ont tendance à occulter le point de vue de l’enfant. Et en ce sens-là, l’enfant-roi apparaît comme une image bien commode pour justifier le malaise actuel. Mais on ne lui demande pas beaucoup ce qu’il en pense ! Tout comme Freud s’est laissé enseigner par les hystériques, en se mettant à leur écoute, Ferenczi a pensé qu’il fallait écouter les enfants pour apprendre d’eux. L’enfant ferenczien a quelque chose à nous enseigner.
C’est avec cet état d’esprit que j’ai voulu m’intéresser à la place de l’enfant dans notre société actuelle, en partant de mon impression que cette place est très paradoxale : d’une part, il est idéalisé, surinvesti, idolâtré. D’autre part, il apparaît de plus en plus souvent comme celui qui dérange et dont on ne respecte pas les besoins fondamentaux. Qu’en est-il du statut de l’enfant dans la culture contemporaine ? Il m’a semblé que la figure de l’enfant roi permettait de s’interroger sur cette problématique et d’en dégager les caractéristiques et les enjeux.
DS : ....Au fond vous voulez dire qu'il y autour de l'enfant l'agitation et l'exigence d'une cour royale pour, précisément, ne pas l'écouter... le contrôler...
–– L’expression « l’enfant roi » connaît à l’heure actuelle un grand succès. Les parents, les éducateurs, les médias, bref la société dans son ensemble a tendance à considérer les enfants d’aujourd’hui comme des petits rois. Personnages tout-puissants aux privilèges de monarque, qui dictent leurs lois et n’admettent aucune limite à l’exercice de leurs pouvoirs et l’expression de leurs désirs. Enfant privilégié de nos sociétés occidentales, mais aussi l’enfant unique des familles chinoises, ou encore l’enfant de milieu défavorisé que ses parents gâtent pour qu’il efface leurs propres frustrations. Enfant gâté, enfant choyé, objet de toutes les attentions de ses parents.
En fait, les enfants rois ne sont pas si rois que cela… Ces enfants, dont on dit qu’ils sont gâtés, protégés, abondamment comblés par des parents qui se mettent en quatre pour répondre au moindre de leurs désirs et se plier à toutes leurs exigences, sont en réalité confrontés à des situations bien complexes, dont ils doivent se débrouiller. À y regarder de plus près, on voit d’emblée à quel point l’image de l’enfant roi est utopique. On lui en donne beaucoup, certes… Jouets, vêtements de marque, leçons de tennis, ateliers de peinture, initiation à l’anglais, cassettes vidéo, consoles de jeu, séjours linguistiques… Mais on lui en demande beaucoup aussi ! Enfant roi, oui, mais à quel prix ? Enfants surchargés, avec des emplois du temps de ministre. Enfants accablés par le poids des angoisses parentales, investis de la mission de réussir dans un contexte difficile. Enfants de famille immigrée qui ont la tâche impossible de réussir dans la société d’accueil tout en respectant les traditions de leur culture d’origine. Enfants programmés, sommés de répondre à l’image d’un enfant idéal, un enfant beau, en bonne santé, intelligent, performant, drôle, sociable... Enfants parfaits, qui laissent peu de place aux enfants « pas comme les autres », ceux qui ont une maladie, un retard, un handicap. Et puis, des millions d’enfants prostitués, exploités, abandonnés, livrés à des trafiquants de toutes sortes.
Non, l’enfant d’aujourd’hui n’est pas si roi que cela … Et il conviendrait plutôt de se demander pourquoi les adultes ont besoin de mettre en avant cette illusion de toute-puissance narcissique chez leurs enfants. N’est-ce pas leur projection ? Une image en miroir de l’adulte contemporain.
DS : Donc vous interrogez l'imago sociétale de l'enfant ?
–– Bonne question ! Je me risque en effet avec ce livre à sortir du strict champ de la clinique, des enfants que je vois ou que j’ai vus pour des psychothérapies dans mon cabinet ou dans des institutions, pour me hasarder sur les terrains de la société, voire de la politique. Cela pose une question de fond. Est-ce que le psychanalyste a quelque chose à dire sur les phénomènes de la société ? Est-ce que le psychanalyste doit tenir compte et intégrer dans sa pratique les données de la réalité sociale ? Je dirais pour ma part que les deux sont étroitement intriqués. Freud le premier a toujours tenu à la dimension sociale, collective, des phénomènes psychiques. Et je pense que le sujet dont nous nous occupons a une insertion sociale, est marqué par des déterminismes culturels que nous ne pouvons pas ignorer, même s’ils ne font pas l’objet de la cure.
Néanmoins, votre question appelle aussi une autre réponse qui est d’ailleurs un des thèmes principaux de mon livre : c’est qu’en effet il y a contradiction entre l’imago sociétale de l’enfant-roi et la vécu psychique des enfants. C’est ce que je vois dans mon cabinet, ce que disent les enfants, ce que j’entends dans les séances me fait m’insurger contre la notion de l’enfant-roi qui colporte une image de l’enfant qui me paraît complètement fausse. Et faite pour arranger les adultes.
DS : Vous parlez de l'illusion de toute puissance narcissique. Ne pensez-vous pas que notre société flatte celle-ci ? Je pense notament à l'encouragement par la technologie de notre omnipotence.
–– Vos questions montrent à quel point nous sommes dans le paradoxe permanent : d’une part il est indéniable que l’enfant a depuis toujours été l’objet de l’investissement narcissique de ses parents mais on se demande d’autre part si la société actuelle ne favorise pas ce narcissisme parental plus qu’avant. Cette contradiction soulève une question épistémologique fondamentale : qu’en est-il des universaux et des invariants ? C’est-à-dire en quoi les enfants d’aujourd’hui sont des enfants de toujours ? Ou en quoi avons-nous affaire à des mutants, qui nous surprennent, ont des compétences dans des domaines où nous pataugeons et dérangent toutes nos certitudes.
Les bouleversements dans le domaine de la famille, de la procréation, de l’éducation, de la parentalité se poursuivent à une vitesse vertigineuse, au point qu'on peut véritablement parler de mutation anthropologique, qui remet en question les fondements mêmes de notre système de pensée. Nos catégories de pensée habituelles sont insuffisantes ou inadéquates, mais nous n'en avons pas encore d'autres. Il faut donc les inventer. Mais rien n’est plus difficile que de penser les situations historiques au moment où elles se présentent.
DS : oui je me souviens d'un philosophe que j'aimais beaucoup Eric Weil et qui expliquait en substance et en filiation avec Hegel que que nous pensions toujours le changement avec nos anciennes catégories de penser, donc durant un lapse de temps on est dans le hiatus.
–– En effet voila le problème épistémologique.
Pour ce qui est du versant psychologique : en quoi, dans ce contexte, où se lèvent des voix alarmistes qui crient au danger de la destruction de l’ordre symbolique, peut-on penser que les enfants auront recours aux mëmes processus psychiques, en particulier les theories sexuelles infantiles, et traverseront l’Oedipe, comme jadis ?
C’est là tout le paradoxe de l’enfant-roi, qui me fait dire qu’il est une figure paradigmatique de la modernité. Pourquoi ? Parce qu’il est une image en miroir de l’adulte contemporain. Après tout, l’enfant-roi, que les parents exaltent et rejettent en même temps, est une construction des adultes. Il y a une évidente complaisance à promouvoir l'enfant-roi, qui conforte les adultes dans leur vision du monde en maintenant l'illusion de la toute-puissance infantile. L'enfant-roi tend aux adultes un miroir dans lequel se reflète l’image de l’enfant idéal auquel ils ne veulent pas renoncer.
DS : L’illusion de la toute-puissance narcissique qui est cultivée dans la sphère de l'intime se heurte avec violence à la “réalité mondialisante” du monde ?
–– N’est-on pas là encore dans une fondamentale contradiction? D’une part, oui, on est dans un système du “tout, tout-de-suite”, du “pourquoi pas si j’en ai envie ?” Ce que les enfants expriment à longueur de journée en disant “j’ai bien le droit de …” Ce qu’on leur reproche, mais ne se font-il pas l’écho des adultes ? Qui eux aussi affirment leurs droits à …
Mais d’un autre côté, les effets de la mondialisation, les écarts entre riches et pauvres, valides et malades, travailleurs et chômeurs accentuent les situations de vulnérabilité et de précarité où les sujets sont réduits à une impuissance grandissante.
C’est dans ce contexte que se place l’enfant-roi qui lui aussi combine toute-puissance et impuissance. Toute-puissance quand il s’agit de diriger ou commander la vie familiale pour les choses de tous les jours ou les attitudes consuméristes. Mais impuissance quant aux questions plus existentielles, qui concernent la vie affective ou la disponibilité psychique ou encore le temps passé ensemble. Là on ne lui demande plus son avis !
Si l’enfant est de plus en plus considéré comme un agent actif de la consommation, un acteur économique ciblé par les commerciaux, qui intervient de plus en plus jeune sur les achats familiaux (et les grandes enterprises ne l’ignorent pas !), il n’a par contre rien à dire sur les conditions plus existentielles de sa vie, qui sont entièrement déterminées pas les exigences grandissantes des parents, Inquiets de constater qu’il n’est pas du tout sûr, comme c’était le cas pendant les trente Glorieuses, que l’enfant aura un sort meilleur que ses parents. On pourrait dire que cet enfant soi-disant tout-puissant, petit tyran qui impose sa loi à tout le monde, est en fait un roi déchu, qui subit les conséquences des angoisses parentales et des contraintes sociales.
DS : Le désir des parents d'aujourd'hui (et donc leur rapport à la sucession des générations ) serait-il autre... quelle ruse trouvons-nous là par rapport à la mort.
–– Vaste question! Les enfants actuels certes sont des enfants desires. Investis, voire sur-investis. Mais comme le souligne Marcel Gauchet dans une remarquable etude sur “L’enfant du désir”, plus un enfant est desire, plus il dépend de ce désir, plus il est vulnerable sur le plan narcissique et plus il se rapproche de l’enfant refuse. On peut mettre cette observation en perspective avec le phénomène inquiétant de la chute spectaculaire de la natalité. Phénomène sans précédent qu’il faut interroger. Plus on en parle, moins on en fait ! Si d'une part on voit toujours un certain acharnement à vouloir à tout prix des enfants (comme en témoignent les couples stériles, les couples homosexuels ou certains adultes célibataires), on peut se demander s'il ne s'agit pas de l'arbre qui cache la forêt. Il se profile à l'horizon un mouvement tout autre, totalement inattendu et contraire à l'idée bien ancrée de la procréation, c'est-à-dire de la perpétuation de l'espèce, et qui se manifeste par un déclin du désir d'enfant. Il y a de plus en plus d’adultes qui pensent que la parentalité n’est pas nécessaire ni à leur bonheur, ni à leur identité, Un devenir-adulte sans devenir-parent. Childless, ou mieux : child free, lit-on sur les sites Internet étrangers. Ils peuvent s’en passer. Se passer de quoi ? De cet investissement narcissique, où l’enfant constitue le refuge du narcissisme et une défense contre la mort.
DS : Sous-entendu (inconsciemment) je ne fais d'enfant puisque je suis immortel ?
–– N’est-ce pas le signe d’une grave crise anthropologique? Car que devient l’humanité si les hommes et les femmes, vivant la parentalité comme une forme d’oppression, ne souhaitent plus avoir d’enfants ? Une généralisation de la non-envie d’enfant aboutirait ni plus ni moins à l’extinction de l’espèce. A moins qu’on n’arrive a un système inégalitaire où il y aurait ceux qui font des enfants et ceux qui n’en font pas…
DS : Inégalitaire ou différent ?
–– Nous sommes obliges de penser les phénomènes nouveaux, voire inédits, avec des modèles de pensée anciens comme vous disiez tout à l'heure en citant Weil. Sous nos yeux, un monde se meurt. Et nous ne percevons pas le nouveau monde qui naîtra. Dans le domaine de l'enfance, nous vivons un moment où deux systèmes incompatibles coexistent et c'est de là que vient le malaise. D’un côté l’enfant qui s’insérait dans le modèle traditionnel du couple et de la famille, de l’autre un enfant dans lequel les adultes ont du mal à se retrouver.
L'enfance nous échappe … elle disparaît dans le crépuscule de ce vingtième siècle que nous venons de quitter, et nous voyons mal ce qui se profile à l'horizon du nouveau siècle.
Face à tout nouveau phénomène, on peut avoir deux attitudes. En quoi ce phénomène est-il dérangeant, inquiétant, négatif? Cette première attitude, qui part d’une idéologie nostalgique, met l'accent sur ce qui a été perdu. Elle critique les dysfonctionnements de la nouveauté et dénonce les dangers apportés par les changements. L’autre attitude consiste à se demander en quoi le phénomène nouveau est porteur d'innovations positives. Car pour penser ce monde de demain, il faut des modèles innovants
L’enfant lui-même est pris dans ce réseau de contradictions. Les enfants naviguent – avec un talent certain ! - entre deux mondes qui imposent des exigences contradictoires, voire incompatibles. Un monde où est prôné l'effort, la concentration, la stabilité des liens, la continuité. Un autre monde, nouveau celui-là, qui exige souplesse et mobilité pour faire face à des réalités fluctuantes et une multiplicité des phénomènes.
Dans ce monde nouveau, nous ne sommes plus dans un modèle binaire qui oppose deux couples d'opposés (homme/femme, petit/grand, Bien/Mal, différent/semblable), mais dans un système de multiplicité qui juxtapose des assemblages hétéroclites. Il n'y a pas d'adulte en soi ou d'enfant en soi, comme des entités séparées et distinctes, car penser l'enfant c'est anticiper sur l'adulte qu'il sera, et penser l'adulte c'est inclure l'enfant qu'il a été.
DS : Pour terminer je me demandais si vous étiez pessimiste ? Quelles sont dans votre livre vos forces de proposition ?
–– Non je ne suis pas pessimiste. Bien au contraire, mon livre s’appuie entièrement sur l’idée qu’il ne faut pas céder à une vision alarmiste de la situation actuelle, mais au contraire relever les forces nouvelles. Je suis très intéressée, voire passionnée, de déceler les modalités innovantes de la relation entre les adultes et les enfants. C’est pourquoi, plutôt que de décrire les comportements des enfants en termes négatifs (rupture de..., incivilité, défaut de..., manque de...), j’ai préféré repérer, en termes positifs, la tentative d'une construction identitaire qui tient compte de ces nouveaux facteurs D'autres règles, d'autres valeurs, d'autres modalités du lien social se mettent en place.
Mon parti pris est de penser que les enfants déploient des potentialités d’innovation tout à fait remarquables pour s’adapter aux situations les plus difficiles. Qu’ils sont doués d’une perspicacité aiguë à l’égard des adultes qui les ont engendrés, qui les entourent et les éduquent, et dont les motivations, les attentes, les exigences, sont souvent excessives, ou plutôt ambivalentes. Qu’ils manifestent une grande intelligence pour décoder leurs messages parfois énigmatiques et une véritable indulgence quant à leurs attitudes contradictoires. Et qu’ils témoignent d’une étonnante inventivité pour forger des stratégies nouvelles, inédites, originales, pour faire face au monde moderne que les adultes leur laissent en héritage et qui demain – aujourd'hui ? – sera le leur.
Il s’agit d’un pari sur l’avenir.