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Le traumatisme psychique

Le traumatisme psychique

Le cheminement théorique

La notion de traumatisme est dès l’origine au cœur de la théorie psychanalytique. Travaillée par l’évolution de celle-ci, elle occupe tout au long de l’œuvre de Freud une place importante : S. Dreyfus suit son parcours de 1895 (Etudes sur l’hystérie) à 1939 (L’homme Moïse et la religion monothéiste), montrant comment elle y fait l’objet de reprises majeures.

Celles-ci, témoignant de remaniements épistémologiques, mettent l’accent successivement sur le traumatisme sexuel, sur le point de vue économique (1920), sur la problématique de perte (1926) et sur le narcissisme (1939). Certains de ces points de vue s’intègrent aux précédents sans les remplacer tout à fait, enrichissant la perspective théorique et clinique. Le dernier ouvrage, L’homme Moïse, propose une théorie du trauma où se trouvent liés processus singulier et processus collectif, genèse des névroses humaines et psychologie des masses.

La question du traumatisme porte en soi des zones douloureuses pour l’histoire même de la psychanalyse, à partir de points de friction qui aboutiront à la rupture entre Freud et Rank ainsi qu’avec Ferenczi, qui se trouveront ultérieurement au centre de divergences répétitives. En témoigne le désaccord entre Freud et Ferenczi sur la conception du traumatisme infantile et la prise en compte de la réalité du traumatisme.

Toutefois, certains apports de Ferenczi se sont avérés novateurs, jetant les fondements des développements ultérieurs proposés par M. Klein et D. W. Winnicott. T. Bokanowski en souligne la portée, qui fait de Ferenczi un précurseur dans l’étude des états limites ; il en montre aussi l’influence dans les derniers travaux de Freud.

Dans le “tournant des années 20”, à la suite de Freud, S. Ferenczi prend la mesure de l’impact de la compulsion de répétition sur la cure. Travaillant à partir de la clinique de cas dits difficiles, il propose une conception de la cure plus axée sur l’aspect primaire de la relation et le transfert de type maternel. Dans sa perspective, le trauma est précoce; il adapte donc sa pratique à ses conceptions, essayant par des techniques actives, permissives, d’approcher l’enfant dans le patient, d’aborder les traumatismes subis et d’en atténuer les effets.

La conception du traumatisme infantile proposée par Ferenczi, ainsi que les conséquences thérapeutiques et techniques qui en découlent rendaient inévitable le conflit avec Freud. Toutefois, T. Bokanowski nous montre, dans les derniers écrits, un Freud “lecteur” de Ferenczi qui dégage, dans L’Homme Moïse, une conception du traumatisme au regard de la problématique narcissique et évoque les effets positifs et négatifs du traumatisme.

C. Janin reprend, en l’illustrant par le développement de ses propres travaux, le parcours des notions de trauma et traumatisme dans la théorie psychanalytique, au cours des vingt dernières années. Les notions de noyau froid et noyau chaud du traumatisme sont des propositions théoriques qu’il a avancées pour sortir des apories induites par l’opposition des approches de Freud et Ferenczi sur la nature de la réalité en jeu dans le phénomène traumatique, opposition révélée par la traduction, dans les années 80, de l’œuvre de Ferenczi. Il montre comment l’approfondissement de la pensée de Freud et de ses successeurs, en particulier Winnicott, a permis aux analystes de cette génération d’essayer de penser ensemble la dimension structurale et historique - caractérisant le traumatisme - articulée dans le cadre de la première topique, et la dimension économique, qui caractérise le traumatique, prise en compte dans la seconde topique. C’est dans le transfert que les aspects négatifs du traumatisme peuvent se déployer.

R. Asséo montre de son côté comment la psychosomatique, développée à partir des travaux de P. Marty, peut être considérée comme coextensive à la théorie du trauma, ce dont rend compte par exemple la parenté structurelle entre le fonctionnement du traumatisme et celui des névroses de comportement. La notion de traumatisme s’est enrichie des travaux issus de la psychosomatique : ceux ci ont permis d’établir une sorte de gradation nosographique, mais surtout sémiologique et épistémologique allant des “états traumatiques” fondés sur la référence à la névrose traumatique, comme symptôme et modèle, à la désorganisation.

Du côté de la pratique

C’est sur les aspects positifs de certains traumatismes dans l’organisation ou la réorganisation de la psyché que porte le travail de F. Brette, qui s’articule autour des notions d’après-coup dans la cure et de traumatismes organisateurs.

La description du traumatisme en deux temps, ainsi que la notion d’après-coup, issues des premières propositions de Freud, gardent toute leur efficience théorique.

Une succession d’après-coups peut en effet donner sens à des événements qui, sans cela, seraient restés en suspens : celui que constitue la situation analytique peut favoriser la reprise élaborative  de traumatismes antérieurs. La compulsion de répétition, ici au service d’Eros, produit “ les effets positifs  du traumatisme” dont parle Freud à la fin de son œuvre.

Depuis quelques années, la notion de traumatismes organisateurs s’est dégagée des théorisations concernant le trauma narcissique et des conceptions se préoccupant de la structuration œdipienne. Les expériences de perte que l’enfant vit inévitablement au cours de son premier développement, de la naissance à la problématique de la castration, sont incontestablement source d’excitation, et par conséquent plus ou moins traumatiques, suivant la qualité de l’environnement primaire qui peut ou non en atténuer les effets. Ces traumatismes sont nécessaires pour que s’originent et se déploient les fantasmes originaires avec leur dimension structurante. Mais ils ne peuvent avoir une action bénéfique  que si l’excitation ainsi produite se maintient à un seuil qui la rende négociable : c’est le facteur quantitatif qui en décide.

Les analystes sont de plus en plus souvent confrontés dans leur pratique à la reviviscence de blessures traumatiques, provoquant de véritables désorganisations psychiques où rien ne peut s’élaborer.  Parfois, la souffrance éprouvée par le patient est la révélation de cicatrices anciennes qui n’ont pu s’inscrire ou de trauma maintenu clivé ; un traumatisme, jusque-là silencieux,  peut se trouver ainsi mobilisé, en quête de représentation : tâche qu’il incombe à l’analyste de faire advenir, si toutefois la relation transféro-contre-transférentielle en favorise l’émergence. C’est ce que montre F. Brette dans son cas clinique. C’est ce qu’illustre aussi L. de Urtubey qui développe, dans son chapitre sur le contre-transfert, la question de la position du psychanalyste face à l’indécidabilité de la réalité. Même si le but du travail de l’analyste n’est pas de savoir quelle est la réalité objective et même s’il a affaire à la réalité psychique, il lui faut parfois, au cours de la cure, en décider consciemment ou inconsciemment : il le fait à partir de son contre-transfert qui lui donne non pas une réalité objective, mais les moyens de comprendre la situation et de contribuer à son élaboration. Un cas clinique illustre la nécessité de ne pas considérer systématiquement comme imaginaires tous les souvenirs ou traumatismes infantiles, mais de permettre au contre-transfert d’avoir éventuellement accès à la réalité d’un traumatisme se cachant derrière un traumatisme sexuel et un souvenir-écran.

Les traumatismes collectifs

Ayant connu, au cours de la guerre du Pacifique, pendant la dernière guerre mondiale , les souffrances de la déportation et des expériences gravement traumatiques, S. Stewart s’est penché, dans sa pratique ultérieure de psychanalyste, sur la question du traumatisme. Son texte théorico-clinique tient compte de sa cruelle expérience personnelle pour illustrer trois types d’adaptations défensives à des expériences traumatiques passées et offre trois exemples de cure au cours desquelles l’élaboration du traumatisme connaît des destins différents.

Enfin, la question du réel – point toujours en question avec le traumatisme - est présentée à travers un point de vue psychanalytique sur la question des traumatismes collectifs. Pour étayer une réflexion qui se poursuit depuis de nombreuses années, J. Altounian s’appuie non seulement sur les conséquences psychiques de la spécificité du génocide arménien mais aussi sur les exterminations de masse de ces dernières décennies. L’auteur cherche à cerner les remaniements des imago parentales avec, parfois, un télescopage des sexes et des générations, chez les héritiers des génocides.

Les rédacteurs,
F. Brette, M. Emmanuelli et G. Pragier

Quatrième de couverture

Il est classique d’insister sur l’importance du traumatisme et en particulier du traumatisme sexuel comme facteur pathogène désorganisateur. Une prise en compte excessive de la réalité suscite alors des risques de dérive tant au plan de la compréhension théorique que dans l’application thérapeutique. En témoigne le désaccord entre Freud et Ferenczi. Ce dernier privilégie le traumatisme précoce et son impact immédiat pour le moi de l’enfant. N’escamote-t-il pas alors l’importance du jeu des fantasmes et de la conflictualité intra-psychique ?

La clinique du vide, celle du négatif, mais aussi celle des désordres psychosomatiques témoignent des effets négatifs du traumatisme, provoquant de véritables désorganisations psychiques où les patients présentent leur traumatisme comme un « roc » du réel, face auquel l’analyste est mis à l’épreuve, à partir de son vécu.

Et pourtant, la clinique psychanalytique peut aussi révéler la valeur structurante, pour le psychisme, d’un certain dévoiement du courant tendre de l’érotisme infantile à la condition qu’il soit élaboré dans un travail de construction et que, en quête de représentations, le psychisme soit mobilisé. Ainsi Winnicott, auquel se réfèrent de nombreux auteurs de la monographie, a défendu l’idée que dans le travail clinique courant, l’implication du psychanalyste peut induire une aptitude à utiliser le traumatisme, qu’il soit flagrant ou minime, pour créer un facteur de stabilité donnant accès à l’ambivalence.

Les expériences de perte que l’enfant vit inévitablement au cours de son premier développement, de la naissance à la menace de castration, sont incontestablement source d’excitation, et par conséquent plus ou moins traumatiques, suivant la qualité de l’environnement primaire qui peut ou non en atténuer les effets. Ces traumatismes sont nécessaires pour que se déploient les fantasmes originaires avec leur dimension structurante.

Dans les traumatismes collectifs, la cruelle expérience des héritiers des génocides confirme aussi une certaine variabilité de l’intégration. Comment les effets déstructurants, désintégrateurs peuvent-ils être rattrapés ? La résilience a pu être évoquée, montrant l’aptitude du psychisme à faire émerger du nouveau. Dans cette clinique du traumatisme, entre désorganisation et réorganisation, le psychisme dévoile sa complexité créatrice.

 

Sommaire

Introduction

Le traumatisme psychique

Organisation et désorganisation

Présentation

Freud, le trauma : culpabilité et détresse, par Sylvie Dreyfus

Le concept de trauma chez Ferenczi, par Thierry Bokanowski

Au cœur de la théorie psychanalytique : le traumatisme, par Claude Janin

Le traumatisme dans ses fonctions organisatrices et désorganisatrices, par Robert Asséo

Le traumatique : effets positifs et organisateurs, par Françoise Brette

Traumatisme et contre-transfert, par Louise de Urtubey

Présentation de Mémoires de l’inhumain de Sidney Stewart, par Joyce Mcdougall

Trauma et réalité psychique, par Sidney Stewart

Les héritiers des génocides, par Janine Altounian

Bibliographie