Lire le texte en plein écranImprimer la pageEnvoyer ce texte par email

 

 

Ambivalence

L’ambivalence

Le terme d’ambivalence a été proposé par le psychiatre Eugen Bleuler pour décrire chez le schizophrène l’existence simultanée de sentiments contradictoires envers un objet ou une personne. Dans l’action, elle désigne la concurrence insoluble de deux tendances. Ce symptôme considéré alors comme majeur dans la schizophrénie peut se trouver présent dans d’autres expressions pathologiques.

Le développement historique

Dès 1909, avant même d’adopter le terme introduit par Bleuler, Freud développe une véritable clinique de l’ambivalence, à propos des particularités psychologiques des obsédés. La mise en travail de ce concept connaîtra des développements tout au long de son œuvre. Freud adopte le terme bleulerien pour désigner des conflits spécifiques où la composante positive et la composante négative de l’attitude affective sont simultanément présentes, indissolubles et constituant une opposition non dialectique, indépassable. Cette présence chez un sujet d’un couple d’opposés pulsionnels de la même intensité concerne d’une façon privilégiée le couple amour-haine.

L’ambivalence parcourt toute l’œuvre freudienne. Dominique Bourdin montre l’ampleur de ses développements et la multiplicité de ses implications : Freud l’applique au transfert, à la clinique des névroses et de la mélancolie ainsi qu’aux relations inconscientes au père œdipien, chez l’individu comme dans la culture. Après avoir développé l’éclairage qu’apporte l’ambivalence à la clinique des névroses (Dynamique du transfert), Freud propose en effet, dans Totem et tabou, une perspective phylogénétique, puis parfait l’élaboration métapsychologique du concept dans Pulsions et destins des pulsions. Il approfondit la clinique de l’ambivalence et ses conséquences théorico-cliniques, puis applique sa réflexion aux problèmes posés par la culture et la religion (Malaise dans la culture ; L’homme Moïse et la religion monothéiste).

Si l’ambivalence est un descripteur essentiel du fonctionnement psychique individuel et collectif, la place structurelle qui lui est accordée est déjà mise en question par les élèves de Freud et en particulier par Karl Abraham dont Ilse Barande introduit un texte de 1924 "Le jour du grand pardon, remarques sur l’ouvrage de Reik, Problèmes de Psychologie religieuse". Abraham propose une transformation du schéma freudien de l’évolution de la libido; la relation d’objet évolue selon deux axes, celui du caractère partiel ou total de l’investissement de l’objet, et celui de l’ambivalence. Pour lui, l’ambivalence est une catégorie génétique qui spécifie la relation d’objet propre à chaque stade. Dans sa 32° Nouvelle conférence (1933) Freud semble intégrer les apports d’Abraham.

Ces idées sont reprises par le courant de l’école anglaise (Klein et Bion). Pour Mélanie Klein, la pulsion est d’emblée ambivalente; la qualité de l’objet est clivée en bon et mauvais. L’ambivalence colore toute la position dépressive. Introjection/projection, bons et mauvais objets sont les manifestations apparentes du conflit ambivalentiel. L’ambivalence préside à la constitution du moi et à la résolution du conflit œdipien.

"L’étude du concept d’ambivalence" menée par Cléopâtre Athanassiou-Popesco poursuit ces réflexions dans la théorie: s’appuyant sur la conception kleinienne de l’ambivalence, dont elle montre la spécificité dans la relation qu’elle entretient avec les notions de position schizo-paranoïde et dépressive, elle la met en rapport avec les concepts de clivage et de liaison, en travaillant la notion des mécanismes d’oscillation. Elle oppose une ambivalence qui, s’installant de manière profitable pour la psyché, permet une bascule entre les éléments clivés tout en maintenant le déni qui les sépare, à l’ambivalence pathologique présentée comme une fixation sclérosante dans la névrose obsessionnelle.

Clinique de l’ambivalence

Le grand intérêt de cette notion réside dans ses applications cliniques. Dans ses textes cliniques - Le Petit Hans, L’homme aux rats, L’homme aux loups - Freud montre que l’opposition entre l’amour et la haine pour l’objet permet d’expliquer les particularités de la pensée pathologique. Associée au conflit œdipien, l’ambivalence se résout dans le conflit névrotique, soit par formation réactionnelle, soit par déplacement.

Dans son texte, François Kamel précise comment l’adolescence, moment de la résolution du complexe d’oedipe, peut également être celui de la résolution du conflit d’ambivalence avec l’apparition de l’ambiguïté. Au cours de ce processus qui modifie tous les équilibres psychiques, se retrouvent, après le travail de psychisation pulsionnelle de la latence, les après-coups et les remaniements des contenus psychiques infantiles. Un des enjeux de l’adolescence est de supporter le rapprochement amour/haine, mais également l’objet bon et mauvais. Avoir besoin de l’autre pour devenir soi c’est là une des figurations de l’antagonisme entre besoins narcissiques et désirs objectaux, paradoxe qui peut, soit être organisateur de l’accès à la génitalité, soit pousser à un antagonisme destructeur. S’il est résolu, le conflit d’ambivalence va permettre l’accès à la génitalité, avec l’organisation des investissements narcissiques et objectaux selon des modalités oedipiennes.

Pour Bernard Chervet, l’amour et la haine dans le complexe d’Œdipe sont de tous les tableaux névrotiques puisque la dynamique oedipienne est ambivalente, l’amour et la haine pouvant se porter, selon diverses modalités, sur chaque personnage du couple parental et sur ce que chacun représente comme élément de vie psychique. Chaque parent aura à soutenir les transpositions tant du pôle sexuel que du pôle désexualisé, à tenir les identités tant du séducteur que de l’autorité qui soutient les investissements processuels, cette bipolarité concrétisant la dualité pulsion de vie / pulsion de mort et les conflits de mixtion et d’intrication. Pour l’auteur, c’est sur la résolution imparfaite de l’Œdipe que se construit toute une série de dualités des contraires, autour du meurtre et de l’inceste, marquées par la dualité amour / haine; et c’est sur l’impératif processuel que porterait l’objet de l’ambivalence, sur le fait de réaliser ou non le travail psychique convoqué par une nécessité interne. Toute ambivalence se situerait alors dans le lien entre la bivalence refoulant / refoulé, et l’impératif de réaliser ce travail, tous les couples d’opposés s’y rattachant.

Elsa Schmid-Kitsikis centre ses réflexions sur l’ambivalence dans la cure de patients non névrosés, dont le fonctionnement psychique est marqué par la prévalence du clivage. A partir des spécificités du transfert et du contre-transfert, qu’elle illustre par deux cas cliniques, elle s’interroge sur les modalités particulières de l’ambivalence – voire de l’accès à l’ambivalence - chez les mélancoliques et les patients «états limites». De quelle ambivalence s’agit-il, dans le premier cas, lorsque le moi lui-même est menacé de destructivité à travers un encapsulement psychique qui empêche ou supprime la relation avec l’objet ? Le mode de fonctionnement binaire de ces patients, excluant la tiercéité, n’offre-t-il pas un obstacle à l’ambivalence nécessaire au fonctionnement psychique ? Peut-on, à partir de cette clinique, distinguer une ambivalence de type «bitriangulaire» basée sur le clivage – ce qui interroge l’adéquation du terme d’ambivalence -, dont le conflit ne peut mener qu’à la destructivité, et une ambivalence de type triangulaire basée sur les mouvements de liaison-déliaison, dont le conflit serait celui des forces érotiques de la psyché ?

L’approche de la psychose de P.C.Racamier est présentée et discutée par Jean-Pierre Veuriot. A partir de la clinique institutionnelle des psychoses, Racamier propose de faire une distinction entre la mélancolie, hyper ambivalente car elle découle d’un combat entre amour et haine, et la schizophrénie considérée comme un processus fondamentalement anti-ambivalent où les pulsions contraires radicalement clivées, s’adressent alternativement au même objet ou simultanément à des objets partiels toujours distincts et fractionnés. L’ambivalence est bien un symptôme typique de la schizophrénie, mais qui résulte de « l’exclusion de l’ambivalence au sens psychanalytique du terme ». Il insiste sur l’anti-conflictualité des psychoses en affirmant l’anti-ambivalence de la stratégie du moi psychotique qui vise à déconnecter et rejeter les termes associés.

À suivre l’évolution du concept d’ambivalence depuis sa naissance à partir de la clinique de la schizophrénie chez Bleuler, jusqu’à son dépassement et sa négation dans le fonctionnement schizophrénique chez les auteurs contemporains, en passant par les étapes du développement psychique normal et névrosé, on en saisit - sous ses multiples visages - la nécessité pour la compréhension du fonctionnement mental.

Michèle Emmanuelli
Ruth Menahem
Félicie Nayrou

Quatrième de couverture

L’ambivalence, dans le langage commun, est souvent connotée négativement. Elle est pourtant présente dans toutes les manifestations du fonctionnement psychique individuel et collectif et repérable en tant que telle dans de larges champs de la vie mentale normale et pathologique. Le concept, dégagé de ses références psychiatriques, parcourt toute l’œuvre de Freud avant de connaître de nombreuses mises en question dans les travaux d’Abraham, Klein et Bion.

L'ambivalence est-elle nécessité ou obstacle à la fluidité du fonctionnement psychique? Est-elle dans le conflit haine –amour ou dans le dépassement de l'antagonisme? Est-elle dans la dualité ou dans la tiercéité?

Ces interrogations paradoxales se posent au regard de l’évolution théorique, comme dans la clinique.

 

Sommaire

Présentation

L’ambivalence, par Michèle Emmanuelli, Ruth Menahem, Félicie Nayrou

Développement historique du concept

L’ambivalence dans la pensée freudienne, par Dominique Bourdin

Introduction à Karl Abraham, par Ilse Barande

Le jour du Grand Pardon, Remarques sur l’ouvrage de Reik, Problèmes de Psychologie religieuse, par Karl Abraham

Étude du concept d’ambivalence. À partir de Mélanie Klein, par Cléopâtre Athanassiou-Popesco

Clinique de l’ambivalence

L’ambivalence à l’adolescence, par Francois Kamel

Double sens et couples d’opposés dans les névroses, par Bernard Chervet

Clinique de l’ambivalence. Figures du transfert et du contre-transfert, par Elsa Schmid-Kitsikis

Les psychoses et l’anticonflictualité. L’apport de P.-C. Racamier, par Jean-Pierre Veuriot

Bibliographie, par Françoise Neau