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Sous la direction de Marie-Claire Durieux, Félicie Nayrou et Hélène Parat Interdit et tabou
Avant-propos
« Le tabou, au fond se perpétue encore parmi nous ; bien que
formulé négativement et orienté sur d’autres contenus, il n’est, par sa nature
psychologique, malgré tout, rien d’autre que l’impératif catégorique de Kant,
qui entend agir de façon contraignante et rejette toute motivation
consciente [1]«.
Ainsi Freud introduit-il, dans la préface de Totem et Tabou, en une
formulation provocante, son questionnement sur la concordance entre la vie
psychique des « sauvages » et « des névrosés ». Qu’en
est-il aujourd’hui du jeu entre interdit et tabou ?
L’interdit dérive
étymologiquement de « l’entredire » du XIIe siècle,
impliquant donc la parole échangée. Le tabou a d’abord été un adjectif aux significations
contradictoires : dans le vocabulaire polynésien il désignait ce qui était
à la fois « sacré », « consacré » mais aussi « impur »,
et de ce fait, « interdit ». Si la frontière entre les deux termes
reste parfois floue avec une interface poreuse, la nécessité de l’interdit ne
semble pourtant pas s’enraciner exactement dans les mêmes zones du psychisme
que le tabou.
Ce numéro des Monographies se propose de montrer les origines communes
des deux concepts, et leurs différenciations qui tiennent essentiellement à la
façon dont s’organise le psychisme par rapport aux effets de la pulsion.
La notion d’interdit, qui apparaît chez Freud dès 1895, à propos des
Etudes sur l’hystérie, prélude à la prise en compte de la dimension
inconsciente du conflit psychique au cœur du psychisme humain. Si la psyché est
organisée par le principe de plaisir, comment comprendre que le sujet tende à
se soumettre aux contraintes d’une morale qui lui dicte, selon l’impératif
kantien, d’agir toujours de telle sorte que la maxime de son action puisse être
érigée en loi morale dans la nature ? La confrontation entre interdit et
tabou déplace cette question : leur distinction incite à prendre en compte
l’introduction du narcissisme dans la pensée freudienne.
Dans Totem et tabou, Freud semblait parfois reprendre la
distinction des anthropologues de son temps comme W.R. Smith ou Frazer[2],
entre les tabous comme émanations de superstition primitive et les interdits
comme expressions des religions supérieures, mais le registre est autre : le
tabou est d’entrée de jeu lié à l’ambivalence des sentiments, au conflit
pulsionnel, tandis que se dessine clairement le statut métapsychologique de l’interdit
dans sa fonction structurante, qui aboutira aux conceptualisations du surmoi,
comme héritier du complexe d’Œdipe, comme identification au surmoi parental, comme
intériorisation d’interdits nécessaires.
Une lecture attentive de l’œuvre freudienne permet
de constater que tabous et interdits ne sont pas synonymes. En effet il
convient d’aller au-delà de l’acception courante et de l’approximation qui
feraient de l’interdit une forme occidentalisée - pour ne pas dire consciente -
du tabou, lequel serait alors seulement inconscient. Rien ne permet d’opposer
un tabou inconscient à un interdit conscient. La différence intéresse plutôt
deux registres distincts de l’altérité, d’une part la limite entre l’humain et
son au-delà, d’autre part, ce qui, dans le champ de l’humain, organise le rapport
du sujet à son semblable. Ces distinctions de sens commun vont s’infléchir dès
lors que l’on envisage les choses dans une perspective proprement
psychanalytique. Elles invitent à s’interroger sur l’opposition et sur le
dépassement de l’opposition des registres du narcissisme et de l’objectalité.
Que nous reste-t-il du tabou, cette représentation
des volontés prêtées aux dieux ? Qu’en est-il de cette construction
mythique qui devient psychique et fraye également le chemin à la constitution
du surmoi, mais autrement que l’interdit ? Ne peut-on lire dans le tabou
la marque et l’héritage d’une formidable (formido = peur, effroi,
crainte, terreur) blessure narcissique due au constat d’impuissance écrasante
face aux forces démesurées de la nature, face à la toute-puissance effrayante
de la mère archaïque ? Quant au domaine de l’interdit, il reste celui dont
les assignations et les délimitations sont régies par l’homme pour l’homme :
d’un homme soucieux d’assumer et d’assurer son organisation et sa survie dans
son humanité et de se démarquer, dans la mesure du possible, de l’animalité, de
la « pulsionnalité » attribuée à la bête, pour maîtriser la direction
de son destin.
« Faire advenir le moi là où était le
ça » : ainsi pourrait-on comprendre le travail de l’interdit,
impératif externe complétant le surmoi héritier du complexe d’Œdipe, fruit d’une
nécessité constatée comme telle pour contenir et organiser la pulsionnalité de
l’homme dans son humanité. Les interdits de l’inceste, du cannibalisme et du
meurtre, ces trois interdits fondamentaux, correspondent, comme l’évoque Freud
dans L’avenir d’une illusion, à des désirs primitifs qui renaissent avec
chaque enfant, et qui, dit-il, sont « le noyau d’hostilité contre la
culture ». Néanmoins, au-delà de la nécessité pour l’homme de gérer ses
pulsions par nécessité de sauvegarder l’individu et, partant, la société, ne
comporteraient-ils pas des impératifs aux motifs obscurs qui rapprocheraient
alors la source des interdits de celle des tabous ? Dans la dialectique
entre champ narcissique et champ objectal, si l’interdit œdipien peut être
protecteur du narcissisme de l’enfant - être fantasmatiquement coupable évite
de se sentir radicalement impuissant -, les interdits permettraient de mettre à
distance, voire d’intégrer des tabous primitifs, sauvegardant un narcissisme
menacé.
Tabou comme interdit organisent le champ du
« travail de culture » et en définissent les repères et les bornes,
et si leur concours n’est en rien une simple superposition, il reste, chaque fois,
à retrouver la part de l’individuel et celle du collectif. Par ailleurs, ils se
rejoignent et se confondent parfois, répondant à des impératifs différents au
service d’économies psychiques aux origines apparemment différentes : il
arrive que le tabou ne s’inscrive plus dans le sacré menaçant d’où il tire ses
origines et que son potentiel dangereux, terrifiant, se désamorce, le ramenant
à un rôle d’interdit non coercitif, dépositaire-témoin, gardien d’une tradition
respectueuse d’un passé révolu.
Le tabou, en dehors des sociétés primitives, serait-il alors seulement un
élément de la morale très personnelle de certains névrosés ? L’interdit
est-il un concept suffisant pour dire le poids symbolique de « l’impératif
catégorique négatif » qui permet la structuration du surmoi ?
Marie-Claire
Durieux Félicie Nayrou Hélène Parat
Sommaire
Avant-propos
Dominique
Bourdin Interdit et
tabou dans la pensée freudienne
Marie-Claire
Durieux Interdit et
tabou, la part du narcissisme
Félicie Nayrou La transmission
des interdits et son échec dans l’anomie de la déliaison sociale
Bernard
Juillerat Sexualité et
procréation, deux modalités de l’interdit dans une société mélanésienne
Hélène Parat L’inceste et ses
interdits entre anthropologie et psychanalyse
Juan E. Tesone Transgression de
l’interdit de l’inceste et problématique narcissique L’inceste
père-fille
Jacqueline
Schaeffer Le tabou du
féminin
Didier Anzieu Le double
interdit du toucher
Jacques André À fleur de mots Interdit du
toucher et cadre analytique
4e de couverture
Entre interdit et tabou, la frontière est
floue, il y a une interface poreuse. Ainsi retrouve-t-on dans la pensée
freudienne une origine commune à ces deux concepts et une fonction identique,
celle d’organiser le psychisme par rapport aux effets de la pulsion. Pourtant
leur nécessité psychique n’a pas les mêmes racines et leur différence intéresse
deux registres distincts de l’altérité. Il s’agit pour le tabou de la limite
entre l’humain et son au-delà, et pour l’interdit de ce qui, dans le champ de l’humain,
organise le rapport du sujet à son semblable.
Que reste-t-il du tabou, cette
représentation des volontés prêtées aux dieux ? Ne serait-il plus qu’un
élément de la vie psychique de certains névrosés ? Et pourquoi constate-t-on
aujourd’hui l’échec si fréquent de la transmission des interdits ? Que
sont devenus les trois interdits fondamentaux, de l’inceste, du cannibalisme et
du meurtre, qui constituent, selon Freud, « le noyau d’hostilité contre la
culture » ? C’est autour de ces questions que se déploie la
problématique de ce volume, avec les contributions de Jacques André, Didier
Anzieu, Dominique Bourdin, Marie-Claire Durieux, Bernard Juillerat, Félicie
Nayrou, Hélène Parat, Jacqueline Schaeffer et Juan E. Tesone.
[1] Freud S. (1912-1913), Totem et tabou, Gallimard, p. 64-65.
[2] W. R. Smith écrit:
“Tous les tabous sont inspirés par la crainte du surnaturel, mais il y a une
différence d’ordre moral entre des mesures de protection contre l’invasion de
puissances mystérieuses et hostiles et des précautions fondées sur le respect
d’un dieu amical et souverain.” |