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Le refoulement

Sommaire

Jacques Bouhsira, Laurent Danon-Boileau et Claude Janin
Avant-propos

Claude Le Guen
Refoulement

Ruth Menahem
Le refoulement originaire

Madjid Sali
Refoulement et défenses dans l’économie psychique

Place des défenses dans la métapsychologie

Dominique Bourdin
Destins du refoulé

Jacques Bouhsira
L’affect peut-il faire l’objet d’un refoulement ?

Cléopâtre Athanassiou-Popesco
La conception du refoulement chez Melanie Klein

Etude comparative des conceptions freudienne et kleinienne du refoulement

Marie-Claire Durieux et Jacques Angelergues
Le refoulement dans les cures d’enfants

Emmanuelle Chervet
Le contre-transfert : un refoulement à l’œuvre ?

Gérard Bayle
Le refoulement asservi

Bibliographie générale

Argument

Avec la pulsion, l’objet, le transfert et l’inconscient, le refoulement est l’un des concepts au fondement de la psychanalyse. Au demeurant, de tous ceux qui viennent d’être cités c’est sans doute le moins controversé. Qui irait penser une psychanalyse sans refoulement ? D’où le fait qu’il semble jouir d’un statut d’évidence, bien plus que tout autre destin de la pulsion qu’il s’agisse du renversement en son contraire, du retournement sur la personne propre, ou même de la sublimation. Mais comme le dit Hegel, le « bien connu est mal connu parce que bien connu » .

L’objet de la présente monographie sera de préciser les contours d’une notion dont on pourrait trop aisément penser qu’elle va de soi, dès lors que l’on accepte de penser la vie psychique dans une perspective psychanalytique. Comme on le verra, considérer que le refoulement va sans dire est une manière un peu aisée d’envisager son travail et son mouvement dans l’ensemble des processus psychiques. On pourrait d’ailleurs voir dans cette paresse du penser une ultime ruse de l’inconscient pour masquer la violence inhérente à cette défense, en lui donnant l’apparence de la banalité. Il est vrai que la banalité même est parfois le lieu d’un certain type de relégation qui n’est pas sans rappeler ce qu’il advient des contenus refoulés.

Essayons à présent d’évoquer certains des problèmes posés. Le plus évident est celui qui concerne la saisie même du processus : en effet, comment se donner à penser ce dont le principe fait qu’il s’absente et absente de la conscience tout ce qui le dénonce ? Comment interroger ce qui fait disparaître ? Car s’il atteint son but, faute d’être alors lisible par ses effets, le refoulement ne donne rien à voir. Aussi convient-il de le connaître, de le reconnaître et de l’expliciter non par l’analyse de ses succès mais par ce qu’il implique de ratage. La connaissance de ce destin pulsionnel et des contenus qu’il met en jeu est pour une large part enfermée dans ce premier paradoxe : on ne le connaît que par ce qu’il manque. Autre question à présent, celle du lien du refoulement avec la pulsion ou l’affect. Si la question du lien entre refoulement et représentation se conçoit assez bien, en revanche, la relation existante entre pulsion et refoulement, comme celle entre pulsion et affect est moins évidente. D’un côté, comme l’on sait, l’affect n’est pas refoulé, puisque c’est seulement la représentation qui lui est associée qui peut l’être. Mais d’un autre, la valeur d’un refoulement se mesure à l’effet de moindre déplaisir qui s’ensuit et ne se mesure que du côté de l’affect. Comment comprendre cet affaiblissement de l’affect qui ne tient qu’a la mise à l’écart de la représentation ? Et si l’on admet que ce qui reste d’affect, une fois la représentation disparue, doit migrer vers une autre représentation (ou être converti en angoisse) en quoi cette défense se distingue-t-elle réellement du déplacement d’affect ? Ce qui revient à se demander si l’affect défait de sa représentation par le refoulement est réduit dans son intensité ou seulement établi dans une position comparable à l’affect sur le point de changer de représentation ? Et par ailleurs que dire de la relation entre pulsion et refoulement ? En un certain sens, la pulsion n'est pas refoulée comme telle. C'est son représentant-représentation qui subit ce destin. Mais peut-on s'en tenir à cette position simple? Qu’est ce qu’une pulsion privée de son représentant-représentation ? Est-ce une pulsion régressée ou une pulsion incomplète ? En filigrane, au travers de la question du refoulement, c’est toute la conception du lien entre pulsion et affect, comme entre pulsion et représentation, et entre représentation et affect qui se trouve posée. À y regarder de près, il devient rapidement nécessaire de s’écarter de la figuration naïve qui fait de la pulsion une force produisant la représentation comme un sorte de tableau dont l’affect devient alors l’effet produit sur le spectateur. Mais faut-il concevoir la relation entre pulsion affect et représentation sur le prototype d’une force produisant un effet et des traces ou sur le mode d’une matière circonscrite par les formes successives qu’elle engendre ?

À côté de ce qui vient d’être évoqué, il convient également de définir la place du refoulement dans l’ensemble des processus défensifs . Ou bien encore (ce qui ne revient pas au même, mais permet de poser une question comparable par un autre biais) celle du statut du refoulement dans les pathologies qui s’écartent de la névrose . Car la clinique contemporaine nous oblige à penser le refoulement sur l’horizon de la perversion ou de certains processus borderline.

Comme on peut le voir, les questions à poser – et à résoudre – sont nombreuses. Soulignons que les rédacteurs et les auteurs de la présente monographie de psychanalyse ont été guidés, pour les aborder, par le considérable travail, conduit sur ce thème, il y a bien des années, par Claude Le Guen, fondateur de notre collection, à qui ce volume veut rendre hommage. Claude Le Guen nous a d’ailleurs fait l’amitié de nous donner, pour cette monographie, l’article qu’il a rédigé pour le Dictionnaire freudien à paraître aux puf en 2009. Le lecteur percevra à quel point les auteurs qui ont contribué au présent volume ont pu, en s’appuyant sur ses travaux, interroger les destins du refoulement dans la métapsychologie d’après 1920.

Comme on le verra, deux questions décisives croisent leur fil rouge dans la trame des chapitres de cet ouvrage. Il y a d’abord celle du devenir du refoulement dans la théorie freudienne après la mutation de 1920 et l’abandon (relatif) de la perspective représentationnelle au profit de la réflexion sur les processus et le jeu des forces qui les engendre. Il y a ensuite le lien que le refoulement proprement dit peut entretenir, d’une part avec les autres mécanismes de défense, mais aussi avec les autres destins de la pulsion (et notamment la sublimation). À cet égard, le premier chapitre de l’ouvrage, que Claude Le Guen nous a fait l’amitié de nous confier et qui figurera dans son dictionnaire du Vocabulaire freudien, permet de suivre l’évolution du concept au fil de l’œuvre de Freud. On prend ainsi la mesure de la différence qui persiste, tout au long de l’œuvre, entre refoulement et répression des affects. Dans le chapitre qui suit, Ruth Menahem discute le statut épistémologique de la notion d’originaire. Ceci la conduit à une lecture très serrée des textes de Freud relatif à cette question. Elle montre en particulier que la notion de refoulement originaire répond à une nécessité interne de la théorie freudienne : celle de fonder, dans le fonctionnement psychique, l’émergence de la différenciation topique.

Dans le troisième chapitre, Madjid Sali poursuit la perspective ouverte par les travaux de Claude Le Guen et cherche à articuler le refoulement à l’ensemble des mécanismes de défenses. Ceci l’amène à préciser les différences mais aussi les liens qui existent, notamment entre refoulement et sublimation. C’est d’ailleurs un point que l’on retrouve dans le chapitre consacré au refoulement chez l’enfant. On verra en outre comment l’intérêt qu’il porte à l’identification projective et aux mécanismes de défense dégagés par les auteurs post-freudiens, le conduit, en retour, à préciser le changement qualitatif qui affecte les défenses dans le passage de la première à la seconde topique.

Dans le quatrième chapitre, Dominique Bourdin poursuit l’examen du statut du refoulement dans la pensée de Freud après 1920, et montre que l’intérêt du fondateur de la psychanalyse y subit un déplacement qui le porte à se détourner de la prise en compte des contenus du refoulé (comme de ses rejetons et ses retours) pour se saisir plus directement de l’analyse de l’instance refoulante elle-même, dont l’activité se pérennise en raison de ce qu’on a pu nommer une « compulsion à figurer » inhérente à la psyché.

Dans le chapitre cinq, c’est la question de la relation entre affect et refoulement que pose Jacques Bouhsira. En suivant la perspective ouverte par André Green, et tout en maintenant l’écart entre refoulement et répression, il parvient à montrer la fécondité de l’hypothèse d’un affect inconscient dont le devenir-conscient échapperait à la voie du langage articulé. Si l’on souscrit à cette manière d’envisager la seconde topique, on découvre alors que ce que l’appareil psychique perd en représentations inconscientes, il le retrouve pour partie avec la représentance de l’affect (laquelle est au fondement de sa vocation à devenir inconscient).

Dans le chapitre six, à partir d’une discussion raisonnée des conceptions freudiennes et kleiniennes du refoulement, Cléopâtre Athanassiou-Popesco dégage avec précision l’originalité de l’apport kleinien et l’évolution du concept chez ce dernier auteur. En se centrant notamment sur l’analyse du lien entre refoulement et position dépressive, elle souligne les questions restées sans réponse et propose une stimulante réflexion sur la place du refoulement dans la théorie de la pensée.

C’est au chapitre sept que Jacques Angelergues et Marie-Claire Durieux nous donnent à penser la question du refoulement dans la cure d’enfant. Ils montrent en particulier que l’enjeu du travail n’y est pas tant la levée d’un refoulement peu constitué, que la poursuite de sa construction, laquelle constitue ici une condition nécessaire à l’émergence de la sublimation. Au gré d’un cas clinique particulièrement riche et stimulant, ils donnent à voir la part qui revient au contre-transfert dans la mise en place des conditions inhérentes à ce mécanisme psychique différencié. Mais le refoulement dans la cure et le travail analytique n’intéressent évidemment pas seulement la psyché du patient, et notre ouvrage n’aurait su se clore sans une réflexion sur le refoulement dans le contre-transfert. C’est Emmanuelle Chervet qui s’efforce d’en mesurer les effets d’alliance et d’obstacle. Pour ce faire, elle part de l’élargissement de la notion telle qu’elle apparaît chez des auteurs contemporains, mais montre également comment la figuration paradoxale sourd des résistances au devenir conscient de l’analyste, du moins s’il sait faire en lui la place qui convient au fonctionnement animique. On sera également sensible à sa description d’un temps de communauté de refoulement nécessaire dans certaines configurations de cures traumatiques pour que les rejetons produits par le patient deviennent interprétables.

Mais dans l’ordinaire du psychanalyste, quelles sont finalement la place du refoulement dans l’ensemble des mécanismes de défense, et la variabilité de celle-ci selon les structures auxquelles il est confronté ? C’est ce que ce huitième chapitre permet de préciser. En effet, on a parfois tendance à penser que le refoulement est un mécanisme qui n’existe que dans le registre de la névrose. Or tel n’est pas le cas. Comme on le verra dans le chapitre huit proposé par Gérard Bayle, il arrive très souvent que chez un sujet donné les défenses non névrotiques, caractéristiques des perversions, des psychoses et des états limites coexistent avec le refoulement. Toutefois, comme le montre l’analyse de ses relations avec les clivages du Moi notamment, sa  qualité et son effet s’en trouvent alors modifiés. Car si d’ordinaire  les autres défenses restent des adjuvants du refoulement, ici au contraire on a affaire à un « refoulement asservi ».   Cet  ouvrage permet  donc de replacer ce concept fondateur dans l’histoire de la pensée analytique mais aussi d’en apprécier les variations dans la diversité que la clinique nous propose quotidiennement.

 

Jacques Bouhsira, Laurent Danon-Boileau et Claude Janin