L’acte Tome LXX N° 1, janvier 2006
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Argument
« Au commencement était l’acte. » Cette
conclusion de Totem et tabou prescrit à l’homme d’en passer par l’acte
ontologiquement et phylogénétiquement.
Dès 1895, dans l'Esquisse de Psychologie scientifique,
Freud développe la notion d'action spécifique qui vise la décharge des
excitations internes. Celle-ci peut se faire de manière non spécifique et
inadéquate (voie courte de la décharge), par voie motrice (action réflexe) ou
de façon spécifique, par voie de frayage associatif, permettant la résolution
durable.
Plus tard il apparaîtra dans la théorie qu'en raison de l'Hilflosigkeit du nourrisson, la présence de l'objet extérieur est indispensable pour
l'accomplissement de l'action spécifique liée à l’expérience de satisfaction.
La voie de décharge motrice acquiert dans un deuxième temps une fonction de
mise en liens entre la mère et l'enfant, selon le modèle alimentaire bouche -
tractus digestif, ce qui permettra la métaphorisation des processus de
projection-introjection, dans sa double valence active -passive. Cette première
configuration d'action sur la réalité fera l'objet de transformations
ultérieures lors de l'évolution de l'organisation de la psycho-sexualité
pré-œdipienne et œdipienne (double retournement pulsionnel, passivité-activité,
sadisme-masochisme, masculin-féminin).
L’adresse active de la motion pulsionnelle permet dans la
rencontre avec la réalité corporelle et psychique des objets parentaux
l’élaboration de l’Œdipe qui va structurer l’humanisation et la subjectivation.
Le sujet se situe dynamiquement à l'interface de deux mouvements psychiques
antagonistes: celui de la poussée pulsionnelle qui l'attire vers la réalisation
du désir incestueux et celui de l'introjection des interdits de l'inceste et du
meurtre. La problématique du meurtre symbolique paternel sera encore
réaffirmée par Freud dans « L’homme Moise ». Puisque nul ne peut être
tué in abstentia, est-ce une rencontre suffisamment violente avec le
père qui aboutira à l’instauration du Surmoi post-œdipien ?
Dans la Traumdeutung, Freud fait du rêve la
voie royale de l’inconscient ; c’est sur ce modèle que le cadre de la cure
analytique sera élaboré. La règle de l’abstinence (tout dire et ne
rien faire) réinstaure le cadre interdicteur structurant de la névrose infantile
et introduit la mise en latence et la frustration nécessaire au développement
du désir et de l’activité de représentation. Tout acte même minime au sein
du cadre prend alors potentiellement sens par rapport aux deux tabous
fondamentaux.
Ainsi la pensée, sa mise en scène fantasmatique apparaît
antinomique de l’action.
Dans la cure, Freud a dû d’abord abandonner
l’abréaction (abreagieren) trop proche de la décharge, au
profit de l’élaboration de la représentation inconsciente. Le transfert
obéissant à l’automatisme de répétition est une mise en actes, une
actualisation du refoulé sous l’égide du principe de plaisir ; il s’oppose
d’abord à la remémoration, mais va devenir le levier de la
cure (Répéter, remémorer, perlaborer). La névrose de
transfert, répétition agie du passé refoulé, révèle la névrose
infantile. L’interprétation de l'analyste doit montrer au patient que ce
qu'il croit actuel appartient au passé et le scénario joué permet de lier
affect et représentation en authentifiant l’élaboration et en lui donnant corps.
À partir de 1920 dans Au-delà du principe de plaisir,
l’acte n’est plus relié à la traduction du refoulé, il est rattaché à la
compulsion de répétition. Le Moi y apparaît passivé, par la force du
traumatisme, traduction de l’empiètement de l’objet. Avec la notion
d’agieren (l’agir, le passage à l’acte, l’acting out) le sujet est agi par
la motion pulsionnelle. Celle-ci émane du Ça de la seconde topique mettant
ainsi l’accent sur la charge quantitative (à la différence de l’inconscient de
la première topique). « Désormais la pulsion et l’action sont dans un
rapport de proximité plus grand que celui qui unissait action et
représentation. » (A.Green[1]). La
répétition agie et le rêve traumatique ne sont plus réalisations de désir.
Modes de décharge et de reproduction de traces non symbolisées d’un passé
traumatique clivé, ils vont servir à maîtriser le traumatisme.
Mais l’agir-décharge par son rôle évacuateur, peut court-circuiter la
représentation intolérable, empêcher la mentalisation et servir la résistance.
De plus le cadre analytique privant le patient de la motricité l’expose
d’autant plus à la reviviscence traumatique, donc à de nouveaux agirs
soulageant la tension, faute de remémoration et d’élaboration possible.
L’agir (agieren) plus ou moins démétaphorisé s’est alors
substitué à la représentation dans le transfert /contre-transfert. Il garde
l’adresse à l’objet, s’inscrit du côté de la violence de l’affect, du
quantitatif passionnel et enfin traduit la faille de la symbolisation primaire. Le
travail psychique pulsionnel, celui qui permet la rencontre avec l’objet et la
création de l’objet interne, est- il encore en recherche d’accomplissement
quand la pulsion de mort désintriquée pourrait s’attaquer aussi bien au Moi
qu’à l’objet lui-même (le Moi et le Ça) ?
Dans Inhibition, symptôme, angoisse, Freud
met l’accent sur les processus de défenses du Moi, vis-à-vis du danger interne
pulsionnel. Le névrosé qui ne peut agir pour réaliser ses fantasmes doit
restreindre sa propre organisation par le refoulement, le symptôme et se
conforter par les contre-investissements. Le Moi se clôture pour se
conserver, et l’étrangeté interne réprimée ou trop projectivement
externalisée appauvrit une vie interne dépressive qui ne permet plus de
médiatiser la relation aux objets externes. L’inhibition évite la rencontre
traumatique et constitue une précaution
conservatrice. L’inhibition, limitation fonctionnelle du Moi
traduit-elle alors la force du Moi ou son impuissance à l’égard de la force du Ça
et de la sévérité du Surmoi ?
À l’inverse de l’inhibition, dans les pathologies
comportementales transgressives violentes et sexuelles, le meurtre et l’inceste
s’inscrivent-ils dans la continuité des désirs œdipiens ?
La perversion avait d’abord été définie par Freud comme
l’inverse de la névrose ; mais s’agit-il de réalisation agie de
désir ? Après les travaux de Freud sur le clivage, ne sommes-nous pas
plutôt conduits à prendre en compte non seulement un déficit grave dans
l’élaboration des désirs mais surtout un trouble identitaire lié à la
libération d’angoisse catastrophique qui ne pourra être jugulée que par la mise
en acte du scénario pervers ou, dans le cas de criminels, par le
passage par l’acte. Quelle place garder à la sexualité ? Est-ce
le principe de plaisir ou la compulsion de répétition qui guide l’action ?
En ce qui concerne la psychopathie, la
pédophilie, doit-on penser défaut de la problématique
paternelle, infirmité du Surmoi, démesure de l’Idéal du Moi ou plutôt
mettre l’accent sur la problématique maternelle ? Les exigences du Moi Idéal
et la terreur de l’homosexualité primaire passivante n’évoquent-elles pas un
défaut primaire du double retournement pulsionnel, une non-intégration du
féminin, une dépression primaire, aggravés par le manque de fonction tierceisante
paternelle (C. Balier) ?
M.Perron-Borelli interroge les rapports antagonistes et
complémentaires du pôle de l’action et celui de l’hallucinatoire. Le
fantasme n’est-il pas une représentation de l’action sa métaphorisation (cf.
la représentation –but de la pulsion)? Quel processus, quelle qualité de
l’objet permet l’intégration de l’acte - c’est-à-dire son intériorisation
progressive en représentation de l’action? Freud n’a-il pas défini la pensée
comme une action d’essai exigeant une moindre dépense énergétique. Alors
que dans un fonctionnement harmonieux de l’appareil psychique, fantasme et
action sont dans un rapport d’opposition dynamique, d’étayage et de
substitution, dans la pathologie névrotique et surtout dans celle du clivage,
cette complémentarité disparaît et provoque des incompatibilités, des
apories paralysant soit l’action, soit le fonctionnement psychique par
insuffisance de la représentation et de la conflictualisation.
M. et J.Haber dans leur rapport de 2002 pensent le
transfert de base comme une modalité de répétition de la rencontre avec les
objets primaires, libérant un passé peu élaboré. Le transfert /
contre-transfert sera l’occasion d’un échange inconscient interagi, obstacle
potentiel mais aussi ouverture à une reprise symbolisante et transformatrice
des failles de la symbolisation primaire. L’expérience émotionnelle
partagée dans le vacillement identitaire et dans celui des capacités
symbolisantes pourra alors constituer une nouvelle rencontre transformatrice et
une expérience de co-création.
Les identifications projectives croisées au sens de Bion
créent un réseau d’échanges où l’affect et les agirs ont leur part à côté
d’éléments déjà plus psychisés. Plus l’identification projective devient
intrusive, plus le risque est important d’une répétition d’agirs
évacuateurs et attaquant la réalité haïe qu’elle soit externe ou interne :
l’acte appelle l’acte et risque alors de déséquilibrer la fonctionnalité du
préconscient de l’analyste. Aussi Bion à la suite de Freud doit remettre l’accent
sur la capacité négative de l’analyste (non-mémoire, non
désir). À la fin de son œuvre, il parle d’un « langage
d’accomplissement », sorte d’action, prélude à l’action, ce
langage maintient le doute et des éléments insaturés qui favoriseront les transformations
processuelles et la croissance vers l’inachevable du travail pulsionnel.
L’analyste reprendrait-il par cette qualité spécifique
d’accueil, l’investissement parental, inhibé quant au but mais
suffisamment énigmatique pour séduire la pulsion tout en la mettant en
latence ?
Mais la cure serait-elle un passage obligé par l’acte
(R.Roussillon) si elle veut atteindre une problématique
archaïque ? La cure, piège à négatif (J.Guillaumin), remet
au travail le négatif (A.Green), ce qui n’a pu être suffisamment psychisé
dans un après-coup élaborateur. À l’opposé, l’absence de tout
acte, l’attachement ritualisé, fétichisé au cadre traduit une
idéalisation perpétuant un faux Self et une connivence correspondant à un
secteur clivé méconnu et mis hors circuit. Dans les pathologies de
l’inhibition, du non agir fréquentes à
l’adolescence, morosité, isolement narcissique, on peut
percevoir l’effet d’antimentalisation du retrait relationnel qui se substitue
au pare excitation et aux phénomènes transitionnels. La réintégration
élaborative de l’acte ou par l’acte, vise à réinstaurer une dynamique
inter-psychique et une zone de jeu plus ou moins psychodramatisé. L’espace
psychique peut se redéployer. L’agir (du patient ou de
l’analyste) qui va rouvrir la conflictualité déniée, créant un
désemboitement- réemboîtement, réalisant les conditions d’une intégration
pulsionnelle grâce à l’interprétation dans « un écart économico-symbolique
optimal ». Ainsi selon J.L.Donnet, l’analyse repose alors sur
l'articulation de deux scènes, celle de la représentation et celle de la mise
en acte. Le transfert sur la parole « œuvre sur les deux
registres, intrapsychique et intersubjectif mais de manière souvent
désynchronisée ».
Pour A.Green, la pathologie de
l’état-limite, qui oscille entre l’angoisse d’abandon et
d’intrusion, témoigne d’une confusion entre l’affect, la
représentation, la pensée et l’action. L’acting in (somatose) ou l’acting
out expulsent la tension intolérable née de l’absence ou du rapprochement
de l’objet. Les limites interpsychiques et intrapsychiques, externes et
internes ne sont plus des barrières de contact, créant disjonction et
conjonction fécondes ; elles ne peuvent plus être le lieu de «
processus de transformation d’énergie et de symbolisation. » Comment mieux
cerner la distinction entre l'action (spécifique qui œuvre vers
l’expérience de satisfaction), et l'acting qui s’oppose à la
mentalisation ? Dans ce dessein, A.Green propose la catégorie du jugement
d'action, qui vient compléter le jugement d'attribution et le jugement
d'existence de Freud.
L’inconscient ne cesse d’être actif. L’acte
serait-il alors ce moment de vérité ou le sujet mobilisant une motion
pulsionnelle, transgresse une limite personnelle et parfois conjointement
une limite dans son environnement en direction de l’objet ? L’acte est
d’essence transgressive. Il apporte du nouveau. Il possède un potentiel
régressif, désorganisateur ou au contraire créatif, refondateur du sujet.
Pourrait-il traduire la variation des capacités de négociation du Moi avec
l’altérité interne et externe ?
Geneviève Bourdellon
et Marina Papageorgiou
[1] Conférence donnée à la SPP, le 18 mai 2004. |