Le contre-transfert Tome LXX N°2, avril 2006
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Argument
Le 7 juin 1909, Freud écrit à Jung aux prises avec le
transfert amoureux d’une patiente (S. Spielrein) que ce dernier pense à ce
moment être devenu revendication : « De telles expériences, si elles
sont douloureuses, sont aussi nécessaires et difficiles à épargner ». Il
s’estime en avoir été épargné lui-même par son âge et les nécessités farouches
de la vie quant à son travail… et continue ainsi : « Mais cela ne
nuit en rien. Il nous pousse ainsi la peau dure qu’il nous faut, on devient
maître du contre-transfert, dans lequel on est tout de même chaque fois placé
et on apprend à déplacer ses propres affects et à les placer
correctement. »
C’est en 1910 que, pour la première fois, Freud étudie
plus avant la notion de contre-transfert qu’il définit alors comme
« … l’influence qu’exerce le patient sur les sentiments inconscient
de son analyste » (L’avenir de la technique analytique, in La
technique Psychanalytique).
L’introduction d’un tel concept dans la métapsychologie
représente une étape importante dans l’évolution de la pensée Freudienne au
sein de laquelle le contre-transfert conserve une place déterminante.
On comprend que, concomitamment à ses travaux sur le
contre-transfert, Freud porte une attention particulière à ce que l’analyste
dispose d’une connaissance parfaite de son propre fonctionnement psychique.
Cela conduit à la nécéssité qu’un psychanalyste ait été lui-même analysé et
qu’il poursuive sa vie durant une auto-analyse permanente ; ce d’autant
qu’« Aucun analyste ne va plus loin que ses propres complexes et
résistances interne ne le permettent » écrit Freud (1910). La question de
la formation (analyse dite didactique) et des dispositions à l’auto-analyse du
futur analyste se posent donc d’emblé. Depuis 1910, elle ne cesse d’être l’objet
de nombreux débats, controverses ou polémiques qui marquent l’histoire de la
psychanalyse : les divergences avec les lacaniens, les différents actuels
au sein de l’API en témoignent. L’objectif initial de Freud est de maintenir
chez l’analyste une froideur de sentiments indispensable au bon déroulement de
la cure. Dans « conseils aux médecins » en 1912, il recommande aux
analystes de prendre comme modèle le chirurgien, reprenant la phrase attribuée
à Ambroise Paré : « Je le pansai, Dieu le guérit ».
C’est dans ce même article qu’il distingue la pratique de
la cure de celle de la psychothérapie pour laquelle s’associent utilement
analyse et suggestion. Il reste cependant indispensable qu’une telle pratique
soit effectuée en toute connaissance de cause par un analyste ayant bénéficié
de « la purification psychanalytique » (p.67) qui lui assure la
totale maîtrise de son contre-transfert. Le débat sur le statut de la
psychothérapie et la formation des psychothérapeutes était déjà présent, au
regard du travail du contre-transfert.
La prise en compte du contre-transfert occupe également
une place importante dans la théorie de la technique analytique. Dans cet
article de 1912 on trouve chez Freud une position qui servira de tremplin à
l’évolution de ses points de vue : appréhender l’inconscient de
l’analysant par l’inconscient de l’analyste. Le fonctionnement psychique de
l’analyste en séance devient une source croissante d’intérêt qui conduit à
définir, entre autre, l’attention (également) flottante. L’analyste n’est plus
un simple miroir ; son fonctionnement psychique et ce qui en émerge
(affects, représentations…) dans la séance contiennent des indicateurs qui se
rapportent aux problématiques inconscientes de l’analysant. L’inconscient de
l’analyste opère de surcroît un travail de transformation et de reformulation
de l’inconscient du patient, « de même que le récepteur (téléphonique)
retransforme en ondes sonores les vibrations téléphoniques qui émanent des
ondes sonores ». La spécificité de la pratique clinique psychanalytique se
précise par la prise en compte de l’engagement du psychisme de l’analyste dans
la dynamique de la séance et de la cure dans son ensemble.
Le 20 février 1913, Freud écrit à Binswanger que le
contre-transfert est un des problèmes techniques les plus compliqués de la
psychanalyse. Il le considère comme « soluble ». « Ce que l’on
donne au patient ne doit justement jamais être affect immédiat, mais toujours
affect consciemment accordé, et cela plus ou moins selon la nécessité du moment.
En certaines circonstances, on peut accorder beaucoup, mais jamais en puisant
dans son propre inconscient. Ce serait pour moi la formule. Il faut donc à
chaque fois reconnaître son contre-transfert et le surmonter. »
En 1915, dans « Observations sur l’amour de transfert »
l’expression du vécu contre- transférentiel lié au transfert amoureux
s’enrichit du qualificatif de « douloureux », il comporte maintenant
« des côtés pénibles et comiques et des côtés sérieux ». Si Freud
conseille à ce propos de ne pas étouffer trop tôt le transfert amoureux, il
encourage également l’analyste à laisser se déployer le vécu
contre-transférentiel afin de le mieux saisir.
Ce rappel historique resitue les bases conceptuelles et
introduit à ce qui se profile d’emblée du déploiement et de la multiplicité des
enjeux dialectiques :
- D’activité et de passivité: le contre-transfert est une expérience subie
que l’on peut, soit analyser d’emblée pour l’éradiquer, soit recevoir,
accueillir, transformer, mais dont il faut se saisir pour en faire un levier
actif dans la cure. En ça il sollicite la bisexualité psychique de l’analyste.
- De symétrie ou d’asymétrie entre le fonctionnement psychique de
l’analyste et celui de l’analysant ; entre associations libres et
attention flottante…
- D’une temporalité qui se retrouve au sein de chaque séance : le
contre-transfert précède-t-il le transfert ; en est-il seulement une
réponse ?
- D’équilibrage entre mouvements émotionnels spontanés de l’analyste et
don de sentiments maîtrisés, l’affect semblant constituer pour Freud le
représentant essentiel des manifestations contre-transférentielles
- De ce qui, dans cette expérience, reviens à la part consciente de
l’analyste, et de ce qui en reste inconscient.
Ces fondements théoriques interrogent déjà la nature du
processus : par quelles voies et dans quelle topique s’opère cette dynamique
transfert / contre-transfert ?
Qu’en est-il également des limites de cette expérience au
regard de l’idéal et du Sur-moi analytique mais aussi des capacités propres à
l’analyste, pas nécessairement « solubles » dans l’autoanalyse ?
En effet, en contrepoint de ces jalons théoriques, nous sont données les
difficultés contre transférentielles rencontrées par Freud lui-même: dans
l’analyse de Ferenczi (acceptation d’être le support de l’imago maternelle dans
le transfert) comme dans les cas cliniques qu’il rapporte (l’homme aux rats,
l’homme aux loups, Dora…).
Ferenczi, pris dans son opposition et dans ses reproches
à l’égard de Freud, va dans les années 1920 souligner le risque de la technique
classique en ce qu’elle risque de favoriser la répétition d’une non rencontre
de la souffrance passée. L’héritage de Ferenczi apporte incontestablement des
voies nouvelles dont la (ou les ?) pratique(s) actuelles de la
psychanalyse s’inspirent. Il laisse aussi apparaître les risques d’une
implication personnelle excessive de l’analyste. La lettre que Freud adresse à
Ferenczi en date du 13 décembre 1931 condense les « dérives »
techniques qui peuvent en découler. A la suite de Ferenczi certains de ses anciens
patients (Ernest Jones, Melanie Klein, Michel Balint) et d’autres analystes
(Winnicott…) ont pris appui sur l’implication profonde de l’analyste pour
développer des approches innovantes.
Paula Heimann (À propos du contre-transfert, 1950)
propose explicitement de prendre en compte « la réponse émotionnelle de
l’analyste » comme outil de connaissance de l’inconscient du patient, en
tenant à l’écart ce qui ressort de la problématique personnelle de l’analyste.
Le contre-transfert, vécu tout d’abord comme un obstacle, devient un levier
dans la cure. Heinrich Racker, valorise également la prise en compte des
éprouvés contre-transferentiels en tant que voie d’accès à une connaissance de
l’inconscient du patient (Observation sur le contre-transfert, 1952).
L’identification projective, introduite par Melanie Klein
(en 1946), s’apparente-t-elle à ces conceptions ou en apporte-elle
d’autres ? Qu’en est-il également des positions de Léon Grinberg (1962)
sur la « contre-identification projective » comme réponse inconsciente
à l’identification projective du patient ?
Wilfred R. Bion développe à la même époque que M. Klein
ses conceptions personnelles. La fonction « contenante » de
l’analyste, intégrant le concept d’une identification projective normale,
participe à la « capacité de rêverie » de la mère et de l’analyste.
Il ne s’agit plus d’instruments de compréhension mais de connaissance et de
transformation qui permettent l’appropriation par le patient de la capacité de
traiter les matériaux psychiques.
Pour Margareth Little et Harold Searles, le
contre-transfert n’est pas régi exclusivement par l’identification projective
du patient,
La question de l’asymétrie transfert / contre-transfert
est posée par Willy et Madeleine Baranger (La situation analytique,
1961-1962). On la retrouve dans les travaux de Laplanche, Viderman et Neyraut.
Serge Viderman, à l’appui de sa proposition sur la « Construction de
l’espace analytique » (1970), considère que les moments les plus précieux
de l’interprétation psychanalytique naissent de l’entrecroisement
transféro-contre-transférentiel. Pour l’auteur le contre-transfert de
l’analyste alimente l’interprétation du transfert. Qu’en est-il de nos jours de
ce qui a été la source d’une polémique restée historique ?
Michel Neyraut (Le transfert, 1974) soutient la
précession du contre-transfert sur le transfert tout en insistant sur sa
manifestation « après-coup » dans le déroulement de la cure, en
réponse au transfert.
Pierre Fédida (1986) souligne le risque de
psychologisation de la relation analytique vue comme interaction au détriment
de la répétition transférentielle de scénarii inconscients. André Green (Inventer
en psychanalyse, 2003)) partage cette crainte qu’il reformule à propos des
positions des « inter subjectivistes ». Ces positions fixent en effet
l’identité fonctionnelle des deux protagonistes de la cure, et le
contre-transfert prend de ce fait une acception plus élargie : tout ce qui
est de la personnalité de l’analyste peut intervenir dans la cure, dans
« l’interaction ». L’analysant réagirait alors davantage au
contre-transfert de l’analyste qu’à son propre vécu. Cette vue synchronique met
et cause les notions de transfert et de refoulement. Dans ces conditions,
souligne A. Green, peut-on conserver la notion de contre-transfert si le
transfert lui-même n’est pas pris en compte dans son acception
psychanalytique ?
Plusieurs auteurs s’attachent à mettre en évidence un
contre-transfert « originaire » (J.-B. Pontalis, « le mort et le
vif entrelacés ») ou un contre-transfert « de base » (C. Parat).
J. Guillaumin (« Le contre-transfert ») insiste sur le caractère
partiellement impensable, et en même temps le rôle de conteneur d’un
contre-transfert « à fonds perdus », d’essence positive, qui s’allie
au transfert de base du patient. Cette (ou ces ?) disposition(s) de base
se forge(nt) dans l’histoire analytique de l’analyste.
Louise de Urtubey a souligné dans son rapport de 1994
l’importance de l’origine du contre-transfert en ce qu’elle se trouve dans le
transfert de l’analyste au cours de sa propre cure et dans les intuitions
inconscientes que celui-ci a concernant le contre-transfert de son propre
analyste. La transmission de la psychanalyse est alors interrogée au regard du
contre-transfert. Serait-il à saisir à l’interface de l’individuel et du
collectif du fait des identifications aliénantes ou structurantes de l’analyste
à son analyste, à ses formateurs, à l’institution analytique…. ? (M. Parsons).
Par ailleurs, des travaux comme ceux de F. Guignard soulignent « l’impact
sur le psychanalyste de l’infantile dans l’analysant » et les
« taches aveugles » de l’analyste qui peuvent en être les
conséquences. L’ensemble de ces considérations, aussi restreintes soient elles
ici, rends compte de la complexité du « travail de contre-transfert »
qui se doit (idéalement ?) de prendre en compte de nombreux paramètres
conscients mais surtout inconscients. Ainsi, si on peut s’interroger sur les
liens parfois hâtivement établis entre le travail du rêve et le travail du
contre-transfert on est en droit de reconsidérer l’assertion ancienne :
rêver de son patient indique la nécessité pour l’analyste d’effectuer une
« nouvelle tranche ». Les « rêves curatifs » de l’analyste
qui soignent le contre-tranfert tout en participant à la dynamique du
traitement (Winnicott) soutiennent une position diamétralement opposée.
Entre l’analyste « chirurgien » et « la
technique du baiser » que Freud reprochait à Ferenczi, la prise en compte
du trauma, du négatif, de l’irreprésentable, du lien à l’objet primaire est
devenu une nécessité clinique incontournable qui conduit à revisiter
l’acception première définissant le contre-transfert. De nombreux auteurs
développent des conceptions innovantes qui prennent en compte la diversité des
fonctionnements psychiques, la pluralité des cadres proposés (qui restent
néanmoins dans le champ de la pensée analytique) ainsi que l’âge du patient. Ce
foisonnement de travaux extrêmement fécond ouvre la voie à de nombreuses
interrogations, essentiellement d’ordre technique et clinique.
- Les diverses d éclinaisons de la dyade transfert / contre-transfert
sont-elles antagonistes, ou participent-elles de moments différents dans le
cours évolutif d’une cure ?
- Jusqu’à quel point peut-on corréler les éprouvés contre-transférentiels
au fonctionnement psychique du patient ? N’encoure-t-on pas le risque
d’établir des liens de causalité linéaires, par essence réducteurs ?
- Quels liens établir entre contre-transfert et choix du cadre (J.-L.
Donnet parle d’un choix « confortable ») puis entre cadre et possibilités
d’analyse du contre-transfert ? Quelle est la nature du « jeu »
appréhendé par l’analyste pour qu’il pose une « indication de
cadre » ?
- Le modèle de la cure repose sur la dynamique du refoulement. Pour autant
les clivages ne sollicitent ils pas de façon singulièrement intense l’analyse
du contre-transfert, tant pour les repérer que pour les réduire ?
- En quoi et dans quelles proportions l’analyse du contre-transfert
oriente l’interprétation ? la construction ? et protège de
l’agir ?
- Si la bisexualité psychique de l’analyste est assurément sollicitée,
qu’en est-il des équilibres entre sadisme et masochisme, entre économie
objectale et économie narcissique ?
- Comment le psychisme de l’analyste prend-t-il en compte et traite-t-il
le mortifère, le désinvestissement, la désintrication, la réaction
thérapeutique négative ?
- Les avancées dans la prise en compte des régressions massives
(Winnicott) et la proximité du modèle de la cure avec celui du parent (Bion) ne
convoquent-t-elle pas d’une nouvelle manière la question du contre-transfert
parental de l’analyste ?
- La psychanalyse de l’enfant à la particularité de s’adresser à des
sujets dont le psychisme est en cours de développement. La névrose de
transfert, dans son acception la plus classique (S. Lebovici), ne peut
s’organiser que dans l’après-coup pubertaire (M. Ody, 2003).L’existence ou non
d’un transfert chez l’enfant à été au cœur de débats historiques. Qu’en est-il
aujourd’hui ? et du contre-transfert ? Dans la cure de l’enfant
doit-on, peut-on, disjoindre ce qui serait dans le registre du transfert de ce
qui revient à la participation de l’analyste dans la construction psychique en
cours ?
- L’allongement de la durée des cures et l’âge croissant des candidats au
cursus interrogent-t-ils le contre-œdipe de l’analyste ?
Le contre-transfert paraît à la fois le gardien et
l’incitateur d’un jeu analytique dont l’amplitude, les possibilités de
régression formelle et topique, l’ancrage et le repérage des manifestations
corporelles semblent constituer maintenant un nouvel idéal analytique, déjà
annoncé par V.N. Smirnoff (1982, le contre-transfert, maladie infantile de
l’analyste) : « Peut-être le contre-transfert nous aidera-t-il a ne
pas devenir, à la longue, des énarques de l’inconscient ».
Élisabeth Birot, François Kamel[1] et Albert Louppe
[1] La disparition de François Kamel à l'automne 2006 a profondément attristé le comité de rédaction de la RFP. Son apport et sa présence nous
étaient précieux. |