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Neurosciences et psychanalyse
Tome LXXI
N°2, avril  2007

Argument

L’inventeur de la psychanalyse était à l’origine un neurologue. Certes la psychanalyse a ouvert des voies entièrement différentes de celles de la neurophysiologie, mais il ne faut pas oublier que dès 1895, avec L’Esquisse d’une psychologie scientifique, Freud tentait une articulation originale entre psychanalyse et neurologie. Son intérêt pour le "biologique"  ne s'est d'ailleurs pas affaibli au cours de sa vie de recherches, comme en témoignent les conceptualisations de la sexualité, des zones érogènes de la libido, et surtout de la pulsion, qui font appel à la notion de stimulations externes comme à celle d'excitation interne. Il écrit ainsi en 1909: "Il existe des interactions évidentes entre le somatique et le psychique, mais faute de pouvoir actuellement en décrire la nature en termes bio-chimiques et physiologiques, la théorie des névroses doit demeurer psychologique".

L'état de la neurologie à l'époque de Freud ne permettait pas d'apprécier la correspondance entre les processus psychiques et ce qui se passait au niveau du fonctionnement cérébral, mais restait pour lui à l'horizon d'une recherche à venir. Qu'en est-il aujourd'hui de ces correspondances ? Nul doute que les avancées des neurosciences n'ouvrent de nouvelles perspectives et ne posent de nouvelles questions. Mais il est difficile d'évaluer de façon pertinente l'impact de ces avancées sur les conceptualisations psychanalytiques, ou à l'inverse, l'apport des conceptualisations psychanalytiques aux recherches neurobiologiques. Est-il même heuristique de chercher à déterminer les influences mutuelles entre ces champs et à en cerner les limites ?

Dans le champ de la neurophysiologie, les recherches sur le sommeil et le rêve, sur l’attention et la conscience, sur la vie émotionnelle et les affects, suscitent régulièrement des échanges féconds, parfois des confrontations vives, voire des controverses entre psychanalyse et neurosciences. Dans le vaste champ de la psychiatrie, que peuvent dire les psychanalystes sur le développement des études sur les symptômes dépressifs ou anxieux, des travaux sur les psychoses de l'enfant et de l'adulte et des recherches en psychopharmacologie par les neurosciences ? Du côté de la neurologie, l’ouverture de nouvelles perspectives cliniques du côté des maladies du vieillissement, des maladies dégénératives et de l’accidentologie, où coexistent troubles neurologiques et troubles psychiques justifient une double approche neurologique et psychanalytique. Comment la psychanalyse peut-elle enrichir la réflexion sur les effets et les conséquences des altérations du fonctionnement cérébral sur le fonctionnement psychique ?

Il y a une quinzaine d’années, prévalait un scientisme opposé à la conception psychanalytique, qui voulait expliquer tout le psychisme à partir de la chimie du cerveau et des neurotransmetteurs. Si l’idéal de l’Homme - Machine resurgit de temps à autre depuis le XVIIIe siècle, il ressortait d’un fantasme « scientifique » plus que d’une science proprement dite. L’heure n’est plus à de telles simplifications, aussi préjudiciables aux neurosciences qu’à la psychanalyse. Il y a un consensus, au moins parmi les personnes éclairées, pour reconnaître que l’être humain est un objet complexe, constitué au moins autant par son milieu culturel et langagier, par son environnement social et familial, que par ses neurones. La psychanalyse peut-elle aborder sans risque cette complexité ?

Cela suscite de nouvelles questions épistémologiques, comme en témoigne le colloque organisé en 1994 par André Green sur Psychanalyse, neurosciences, sciences cognitives. Parmi ces questions, la moindre n'est pas de savoir si une discipline nouvelle (neuro -psychanalyse) peut prendre à son compte le double éclairage, ou si une coopération entre plusieurs disciplines serait susceptible d'apporter les moyens les plus appropriés de recherche et de thérapeutique.

C’est pour contribuer à cette réflexion que la Revue française de psychanalyse ouvre ses pages, dans ce numéro à des neurobiologistes et à des psychanalystes.

Michèle Bertrand, Albert Louppe