63e Congrès des Psychanalystes de Langue Française
Lyon, Palais des congrès, du 29 mai au 1er juin 2003
Honte et culpabilité
Compte rendu
Le 63ème Congrès des Psychanalystes de Langue Française, sur « Honte et culpabilité », s’est déroulé, cette année, au Palais des Congrès de Lyon, réunissant près de 900 congressistes avec la participation de Daniel Widlöcher, président de l’API.
Les rapporteurs, André Beetschen et Claude Janin, se sont attachés à transmettre leurs réflexions dans un après-coup de leurs rapports publiés dans le Bulletin de la SPP. La dynamique de l’après-coup a tenu sans faillir ces quatre journées, stimulant considérablement l’écoute associative de l’auditoire et l’efficacité psychique collective. Le dispositif des temps de parole à la tribune a introduit une rythmicité à plusieurs niveaux : une alternance de conférences, de discussions en contre-point et de dialogues sous forme de discussions libres à deux sur certains aspects des maîtres-thèmes. Sur ce rythme de base, s’est greffé le rythme de l’écho, issu de la salle, sous forme de nombreuses et brèves interventions spontanées. A mi-parcours, une demi-journée de travail en ateliers a permis de diversifier encore la réflexion dans des groupes plus restreints et en des axes plus ciblés, tirant plus loin encore les fils et ses croisements associatifs. Enfin, les analystes en formation qui ont représenté presque le tiers des congressistes avec 275 inscrits, ont instauré, sous la présidence de Jacques Hochmann, un quatrième niveau de réflexion lors d’une soirée-débat passionnante, suivie d’une collation amicale, dans les locaux du Groupe Lyonnais. Il faut souligner le rôle important, pour la dynamique du Congrès, des introducteurs à la discussion des rapports, Chantal Lechartier-Atlan et Patrick Merot qui, bien au-delà de leurs interventions mais à partir de celles-ci, ont alimenté un courant contradictoire ouvrant à la conflictualité psychique et soutenant l’épistémophilie. Le Congrès s’est achevé par une reprise alors que, l’écho s’étant déplacé et comme intériorisé de la salle vers la tribune, les rapporteurs ont répondu aux auteurs des communications préalables. Cette architecture en cascade d’après-coups dans la pensée collective, a révélé son efficacité.
Celle-ci n’aurait pas été possible sans la remarquable organisation du Congrès dans son aspect concret. Le rassemblement, dans l’espace, de l’hôtellerie, là encore, à des niveaux différents, a participé à l’impression générale de fluidité du mouvement, de facilitation des rencontres et retrouvailles personnelles, de détente et de convivialité. A cela, se sont ajoutées les chaleureuses réceptions en soirée, chez soi ou au restaurant, sur l’initiative des membres du Groupe Lyonnais. Nous savons gré à René Roussillon et Françoise Brette ainsi qu’à tous les collègues et amis pour leur engagement.
C’est ainsi qu’ont pu se tisser, en étayage mutuel sur les liens d’amitié, des réseaux de pensées, réalisant ce plaisir du lien rappelé par André Green.
Respectant la dynamique de l’après-coup qui a présidé au Congrès, je vais tenter, à partir de la remémoration, de repérer quelques croisements pour rendre compte du contenu et de la dynamique engagés par le jeu du couple surface/profondeur convié lors de ces journées.
En proposant, d’un côté, une théorie métapsychologique unifiée de la honte sous l’angle développemental et, de l’autre, une perspective de la culpabilité comme modalités de traitement du pulsionnel selon ses versants de la satisfaction et de l’insatisfaction, les rapporteurs ont mis en travail leurs convergences et leurs différences sur l’élaboration de la pluralité de ces affects ainsi que leurs rapports avec les autres affects, en particulier l’angoisse.
L’originaire et la temporalité
Si la sexualité infantile a été reconnue comme la source commune, de nombreuses questions d’ordre dynamique et économique se sont posées, telle l’hypothèse métapsychologique de la honte primaire, après-coup sexualisé d’un temps originaire de passivité. Penser une précession d’un des affects sur l’autre a conduit à penser la préparation de l’un par l’autre, la régression de l’un vers l’autre, les formes de recouvrement, de passage ou de troc, leur négativation et leur révélation dans les mouvements progrédients et régrédients de la psyché, tout en soulevant le paradoxe de l’affect inconscient. Les nombreuses références cliniques ont mis en évidence les liens entre l’émergence de ces affects et les destins des pulsions scopiques et sado-masochiques dans la cure, à partir de l’état de passivation originaire et de la séparation/arrachement primordiale, leur fonction organisatrice dans le transfert ou, au contraire, leur force désorganisatrice dévastatrice par excès pulsionnel et défaillance du pare-excitation, interrogeant alors les rapports des couples narcissisme/destructivité et subjectivation/désubjectivation. Le rôle de l’objet, de son regard et de sa voix, a été constamment souligné, dans les mouvements d’intrication/désintrication pulsionnelle, dans les processus de liaison/déliaison/reliaison, en même temps que s’est posée la question de la nature même de l’objet. Des interrogations quant aux modalités de transmission des affects dans le sens synchronique et diachronique, comme la notion d’affect d’emprunt, d’héritage et de contagion sont apparues de façon récurrente. A partir de la mise en perspective de la différence entre l’émergence in statu naescendi des affects et les indices de leur mise en travail dans un processus d’intériorisation et de subjectivation dans l’après-coup, s’est fait jour l’idée d’une différence de la temporalité psychique pour ces deux affects.
Les relations aux instances surmoi et idéal du moi
Les liens faits avec les thèmes des Congrès de Montréal et de Bruxelles ont montré que la pensée psychanalytique se déroulait dans un processus d’historicisation. Le cadrage du sentiment de culpabilité sur la relation au surmoi et de la honte sur la relation à l’idéal du moi, a permis de revisiter la genèse des instances, les fixations à des formes archaïques et de poser la question du dehors et du dedans. L’idée d’un moi rusé a longuement été reprise et illustrée alors que l’expérience par le sujet d’un doute sur la qualité d’intériorisation des instances a remis en cause une conception solipsiste de la psyché. S’est articulé ici l’idée de l’imposture des instances. Origine de la destructivité et destructivité fondatrice des origines, intériorisation du jugement et jugement venu du dehors dans la rencontre avec l’autre, excès d’intériorité et insuffisance de subjectivation, le paradoxe, relevé par P. Merot, d’une subjectivation de la désubjectivation dans la honte, ont remis en chantier la fonction liante du masochisme et ses échecs dans les états d’affects traumatiques. Démantèlement du surmoi dans la cure et chute de l’être par l’attaque du lien avec l’idéal du moi ont mobilisé la réflexion sur la question des identifications/désidentifications, primaires notamment, ainsi que sur le problème de l’inachèvement de la topique et de la fonction paradoxale de la perception.
Le féminin et le corps
La question du désir meurtrier sur le père chez la fille s’est posée à plusieurs reprises, de même que celle de l’importance du masochisme chez elle, alors qu’elle demeure en attente de recevoir un pénis ou un enfant du père, l’idée d’un surmoi féminin ayant été lancée dès le début du congrès par C. Lechartier-Atlan. On a eu l’impression qu’à la femme revenait la honte, honte mise en réserve par la pudeur comme l’a rappelé C. Janin. Un des ateliers a été consacré à la conjugaison de la honte et la culpabilité au féminin. Le féminin serait-il le lieu de la liaison de ces deux affects dans les deux sexes ? La conflictualité dans les débats s’est alors montrée plus affirmée. La mère/femme est apparue non seulement comme messagère de la castration, mais aussi comme celle de la honte, préparant ou conduisant à la culpabilité. A la question du meurtre du père s’est ajoutée celle du matricide comme étape nécessaire à la naissance de la pensée. L’attention a été attirée sur l’importance de l’analité comme organisateur central de l’échange et du développement des auto-érotismes en lien avec la relation à la mère. Les questions de la créativité et de la sublimation ont trouvé à s’articuler au débat, intriquant honte, culpabilité et douleur, dans le même élan que la référence au refoulement primaire du vagin et la métaphore de l’invagination dans le vécu de honte. Une large place a enfin été faite aux expressions corporelles de la honte et à la culpabilité de la faute inscrite sur le corps.
Le travail de culture
Messagère de la honte, la mère a été reconnue comme messagère de la culture et de la civilisation. A. Beetschen a rappelé comment la psychanalyse avait arraché la culpabilité au religieux et comment elle l’avait instituée comme condition de la civilisation, de l’héritage et de la dette. Si les affects ont été qualifiés de conservateurs des traces mnésiques inconscientes, en rapport avec les refoulements, ils ont aussi été reconnus comme résidus ayant échappé au travail de culture, émergeant de la dé-verticalisation, quand l’homme se découvre petit et impur, confronté à sa déshumanisation et à son impuissance à atteindre ses objets d’identification. La peur de la représentation a été rattachée non seulement à la culpabilité mais aussi à la honte de la représentation de soi-même. Il a été discuté assez vivement du problème que posent les appellations de « civilisation de la honte » et « civilisation de la culpabilité » qui risquent d’induire des attitudes de compartimentation de l’humanité. A la question du pourquoi ces affects n’émergent-ils pas alors qu’ils le devraient, la question de la civilisation s’est alors retournée : elle peut elle-même apporter des procédés anti-honte et anti-culpabilité.
Ces quelques traces du Congrès laissent apparaître les formes de passage, de chiasme a-t-il été proposé (Laurent Danon-Boileau), entre honte et culpabilité, que l’on peut aussi appréhender en termes de retournements pulsionnels actif/passif qui scandent le développement de la psyché individuelle et collective. Avant de conclure, il faut remercier les Présidents des Sociétés ici présents de leur rôle d’animateur lors des débats scientifiques de ces journées, en particulier, Daniel Widlöcher, Alain Fine et Edmundo Gomez Mango. Nous avons eu le plaisir d’accueillir la nouvelle de l’élection de la Société Israëlienne à l’API ; lors de la clôture du Congrès, l’intervention émouvante de Viviane Chetrit-Vatine a fait forte impression. Enfin, il faut rendre hommage aux talents de régulateurs et d’animateurs de Gérard Bayle et de Georges Pragier et les en remercier.
Chantal Artinian