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Promenade dans les musées
Freud, Rodin, Picasso, Delacroix et les autres

On peut voir actuellement à Paris, au Musée Rodin, jusqu’au 22 février 2009, l’original du fameux bas-relief La Gradiva, venue spécialement du musée Chiaramonti de Rome pour l’exposition consacrée à « Rodin, Freud, collectionneurs. La passion à l’œuvre ». Ce bas-relief est une oeuvre emblématique, qui a été la source d’inspiration de la délicieuse nouvelle de Wilhelm Jensen, Gradiva, fantaisie pompéïenne, qui a donné lieu au remarquable texte de Freud,  Le délire et les rêves dans la « Gradiva » de Jensen, publié en 1907, considéré comme la première étude psychanalytique d’une œuvre d’art. De ce bas-relief, Freud possédait une copie qui était suspendue au pied du divan. Elle faisait partie de la vaste collection d’antiques (trois mille pièces !) qui emplissait le bureau où Freud recevait ses patients, et qui servaient à l’occasion à expliquer à ceux-ci les mécanismes de la vie psychique, comme en témoigne H. Doolittle. Ce décor très impressionnant, tel que le montrent les photos réalisés par Edmund Engelman en 1938, juste avant le départ de Freud pour Londres,  constituait, pour le grand découvreur des phénomènes de l’âme, un environnement, je dirais une espèce d’enveloppe, rendant visibles et présentes, à travers ces objets très anciens, les strates des fouilles antiques à l’instar de celles de l’inconscient. Est-ce que les patients ne se sentaient pas agressés par cette accumulation perturbante ?, se demande Michael Molnar, directeur du musée Freud à Londres, dans le catalogue de l’exposition.  Et il ajoute qu’aucun analyste n’oserait aujourd’hui recevoir ses patients dans un cadre aussi encombré et personnalisé !

La confrontation de la collection de Freud avec celle de Rodin provoque un effet bizarre : elles n’ont rien à voir … et en même temps tout a voir. Dans un premier temps, on se demande quel a bien pu être l’objectif  des commissaires  pour proposer cette exposition comparative. Tous deux collectionneurs, certes, mais la différence entre les deux collections saute aux yeux. Du côté de Freud, des objets sans grande qualité artistique pour la plupart, mais porteuses d’une signification, susceptibles d’être déchiffrés, pouvant stimuler la recherche d’un esprit scientifique. Du côté de Rodin, des objets et fragments, dont on voit tout de suite qu’ils ont été choisis par un artiste pour leur valeur formelle et leur mouvement. D’ailleurs Freud faisait expertiser et certifier ses achats par des spécialistes, alors que Rodin ne se fiait qu’à son seul flair, décelant  d’emblée la potentialité esthétique de l’objet. La partie la plus étonnante de l’exposition est d’ailleurs la salle consacrée à la « collection materiau de l’œuvre », où l’on voit des assemblages réalisés par Rodin de vases antiques avec des corps féminins en plâtre, qui en émergent avec des postures diverses, dans une assimilation entre le corps de la femme et le contenant féminin/maternel du vase.

C’est ce qui nous donne peut-être la clé de la convergence entre les deux démarches : pour chacun d’eux, ces objets avec lesquels ils vivaient au quotidien, étaient le matériau de leur travail : travail de plasticien pour Rodin, travail de « psychiste » pour Freud. Les objets permettent de donner forme à leur pensée : pour Rodin les formes sculpturales, pour Freud les processus psychiques.

Venons-en au délire de La Gradiva, et le commentaire que fait Freud à propos de la nouvelle de Jensen. L’archéologue Norbert Hanold tombe amoureux d’un bas-relief représentant une jeune fille qui marche d’un pas élancé et il rencontre à Pompéi une jeune femme qui lui apparaît comme le modèle original du bas-relief, mais qui en réalité n’est autre qu’une amie connue, amour d’enfance, qu’il n’avait pas reconnue.

Cette confusion, puis cette rencontre entre une femme réelle, en chair et en os, avec une femme représentée dans une œuvre d’art nous permet de faire un lien amusant avec Picasso. Non pas l’exposition du Grand Palais, Picasso et les maîtres, ni celle d’Orsay qui montre les variations sur Le déjeuner sur l’herbe, mais la plus petite, celle du Louvre, qui donne à voir quelques œuvres que Picasso a réalisées à partir des Femmes d’Alger de Delacroix, à partir de 1954, en hommage aux odalisques de Matisse qui vient de mourir (novembre 1954), et dont on sait l’importance qu’il avait pour Picasso, et pour exalter la beauté de sa nouvelle femme, Jacqueline Roque, celle qui, jusqu’à la mort de Picasso, veille à tout, organise son quotidien afin que le maître, vieillissant mais animé d’une pulsion créatrice frénétique, puisse se consacrer entièrement à l’art. Parallèlement aux variations sur les Femmes d’Alger, Picasso fait de Jacqueline une très grande quantité de portraits. On a pu dire à quel point Jacqueline ressemble à l’une des femmes, représentées par Delacroix, l’odalisque au narguilé accroupie. En effet, la ressemblance est troublante. Et il est émouvant de voir un portrait de Jacqueline tout à côté de la femme au narguilé, même si on peut regretter qu’il n’y en ait qu’un seul. On aurait tant aimé voir toute la série des Jacqueline en voisinage et en compagnie de celle qui a été … quoi au juste ? Son double, son modèle, son original ?

Pour nous, psychanalystes, il est assez cocasse de lire sur le cartel du Louvre qu’il y a une « ressemblance fortuite » entre la femme de Delacroix et celle de Picasso. Heureusement que Freud est passé par là pour nous apprendre qu’il n’y a pas de phénomènes fortuits dans les rencontres amoureuses !

La question est de savoir si Picasso aime le tableau de Delacroix parce qu’il lui rappelle la femme aimée ou n’est-ce pas plutôt qu’il tombe amoureux de Jacqueline parce qu’elle ressemble à l’une d’elles ? En effet, ce tableau qui a accompagné Picasso tout au long de sa vie artistique, revient après la rencontre avec Jacqueline. C’est la coïncidence d’une réalité avec un fantasme. Dans La Gradiva, lorsque Norbert Hanold voit la jeune fille à Pompéi, Jensen écrit que « l’aspect de cette physionomie éveillait en lui un double sentiment, car elle lui apparaissait à la fois comme étrangère et en même temps comme connue, comme déjà vécue, comme telle qu’il l’avait imaginée ». A partir de là, Freud va se servir du récit du romancier pour démontrer sa théorie de l’inconscient, du refoulement, du rêve et du délire. Ce qui réunit La Gradiva et Zoé, c’est la fameuse démarche de la jeune fille ; ce qui réunit Jacqueline et la femme au narguilé, c’est leur profil. « En présence du bas-relief, Norbert Hanold ne se souvient pas avoir déjà vu cette attitude du pied chez son amie d’enfance, il ne se souvient d’ailleurs de rien, et pourtant tout l’effet du bas-relief dérive d’un tel rapport avec cette impression datant de son enfance. Celle-ci prend ainsi vie devient active », mais les effets qu’elle produit demeurent inconscients, précise Freud. De quoi se souvient – ou ne se souvient pas Picasso – quand il voit Jacqueline ? La différence entre les deux, c’est que Norbert Hanold tombe amoureux d’une œuvre d’art qui lui permet de retrouver la jeune fille réelle de son enfance par un retour d’un refoulé, alors que Picasso tombe amoureux d’une femme en chair et en os qui réactive son attachement à la femme au narguilé de l’œuvre d’art. Est-ce à dire que la représentation artistique a chez l’artiste plus d’importance – c’est à dire est l’objet d’un investissement libidinal plus fort – que la réalité ? Mais on peut se demander aussi de quoi se souvient Picasso lorsqu’il voit pour la première fois, bien avant, Les Femmes d’Alger de Delacroix. Les fantasmes de Norbert Hanold à propos de La Gradiva sont, écrit Freud, « des échos de ses souvenirs relatifs à son amie d’enfance, des rejetons de ces souvenirs, des transformations, des déformations, de ceux-ci, qui n’ont pu, sous leur forme originelle, parvenir à la conscience ». Est-ce que les portraits de Jacqueline seraient l’équivalent dans la création artistique de ces transformations et déformations  qui agissent dans les rêves et les délires de Norbert Hanold ? Pour Freud, les pensées latentes des rêves sont : « Tu ne t’intéresses au bas-relief de Gradiva que parce qu’elle te rappelle l’actuelle et vivante Zoé, qui habite ici. » Pour Picasso, ce serait : « Tu tombes amoureux de Jacqueline, parce qu’elle te rappelle la femme d’Alger » N’y a-t-il pas chez Picasso un fantasme antérieur qui a pris corps aussi bien avec la femme au narguilé de Delacroix et avec Jacqueline ? Sont-elles la double incarnation de la beauté des femmes espagnoles, dont, en des temps beaucoup plus anciens de la vie de Picasso, la figure maternelle aurait été la version originale ? s

Simone Korff-Sausse, novembre 2008