Conférence du 22 septembre 1999 (S. Lebovici, B.
Golse, S. Missonnier)
Bernard Golse
À propos des consultations thérapeutiques
et des thérapies conjointes parent(s)/bébé
Éléments de la psychopathologie du bébé
Le 22 septembre 1999 se tenait la dernière conférence
que Serge Lebovici a eu l’occasion d’organiser et
de faire dans le cadre de la Société Psychanalytique
de Paris. Le texte qui suit avait ainsi valeur
d’hommage, fait de son vivant, à son immense travail
dans le champ de la transmission et de la psychopathologie
précoce.
Pour ce faire, j’avais choisi de resituer la question
des thérapies conjointes parents-bébé d’un point de
vue historique, théorique et technique, à l’occasion
de la parution du premier coffret de la collection
multimédia « À l’aube de la vie »
dont Serge Lebovici avait coordonné la conception
et dont ce premier numéro voyait, et voit, son contenu
principalement centré, précisément, sur la pratique
des thérapies conjointes.
I. Différents modèles en ont été proposés au cours
des dernières décennies
- En France, Alice Doumic a été l'un des premiers
auteurs à utiliser ce type de setting à la fin de
la seconde guerre mondiale.
Avec Pierre Male qui l'avait aidée à théoriser sa
pratique, elle soulignait l'importance de la régression
dans le cadre de ce dispositif particulier. Elle
pensait ainsi que pour une mère et son enfant, l'opportunité
de pouvoir jouer librement en présence d'un tiers
était suceptible de favoriser grandement la régression
et ce faisant, de les aider à repasser en quelque
sorte par les différentes étapes qui avaient pu
être ratées au sein de leur relation et de leur
histoire commune précoce. La pratique d'Alice Doumic
se situait sans conteste dans une perspective réparatoire
et elle se référait d'ailleurs souvent au concept
de réparation des "temps manqués". Elle
eut un réel rôle de pionnier dans ce champ des consultations
thérapeutiques.
- Les travaux et les recherches de D.W. Winnicott
sont suffisamment connus pour qu'il ne soit pas
besoin d'y insister ici.
Disons seulement que pour lui, le ressort essentiel
des thérapies conjointes passait par le fait de
se proposer lui‑même comme un "objet
transitionnel" pour la dyade mère‑enfant
en référence à ses positions théoriques quant à
la dynamique des systèmes inconscients et
préconscients. À l'heure actuelle, en France,
Serge Lebovici souligne l'impact sur le développement
du psychisme de l'enfant de ce qu'il nomme les "mandats
transgénérationnels inconscients". Serge Lebovici
recourt avec force aux concepts "d'enaction"
ou "d'enactment", concepts d'une grande
richesse et qui n'ont rien à voir avec la question
du passage à l'acte mais bien plutôt avec la mise
en corps de l'émotion comme préalable à la compréhension
empathique et intuitive. D'où sa référence fréquente
à la notion "d'empathie métaphorisante"
qui se trouve au coeur même de sa pratique.
Serge Lebovici propose habituellement deux ou trois
séances relativement longues avec les parents et
l'enfant dans le but de dévoiler et de clarifier
les différents mandats transgénérationnels inconscients
qui pèsent sur le développement de l'enfant et qui
l'entravent dans son déploiement.
Ceci est censé offrir à l'enfant et à ses parents
un plus grand degré de liberté par la remise en
circulation d'un matériel inconscient jusque‑là
figé.
- À la Tavistock Clinic de Londres, Dylis
Daws et ses collègues travaillent en référence à
la théorie de W.R. Bion.
Dans cette perspective post‑kleinienne, le
groupe constitué par les parents, le bébé et le(s)
thérapeute(s) est conçu comme fonctionnant comme
une sorte de psyché collective et c'est alors la
"capacité de rêverie" collective qui représente
le mécanisme principal de transformation des productions
psychiques de l'enfant et notamment de ses "éléments
bêta".
- À Genève, Bertrand Cramer et Francisco
Palacio‑Espasa ont proposé un modèle détaillé
et approfondi des thérapies mère‑enfant
dans le cadre d'interventions thérapeutiques dites
brèves. Deux points sont essentiels pour eux: d'une
part, la nature des projections parentales sur l'enfant
et d'autre part le concept de "séquences interactives
symptomatiques" susceptibles de représenter,
de figurer, de "matérialiser" en quelque
sorte la confictualité psychique des parents au
niveau du comportement de l'enfant. Certaines des
projections parentales sont absolument nécessaires,
structurantes et physiologiques tandis que d'autres
sont trop intenses ou qualitativement anormales
et alors capables de gauchir, d'infléchir, d'entraver
ou de contraindre le développement de l'enfant.
La clarification ou l'élucidation de ces projections
par le thérapeute permet ici leur réappropriation,
leur réintégration psychique par les parents ce
qui allège leur relation avec l'enfant dont les
symptômes perdent alors de leur "utilité"
psychodynamique.
- En France encore, Rosine Debray qui fait partie
de l'Ecole Parisienne de Pychosomatique (de la Société
Parisienne de Psychanalyse) considère que l'idée
même de thérapie brève est fallacieuse et elle utilise
seulement les thérapies conjointes comme une première
étape offrant l'opportunité d'inciter la mère à
un travail psychanalytique personnel classique.
Il s'agit là d'une position assez radicale qui ne
se trouve pas partagée par la majorité des cliniciens.
Finalement, quelle que soit la théorie personnelle
de chaque auteur, quel que soit son modèle de référence,
force est de reconnaître que chacun d'entre eux fait
toujours plus qu'il ne dit et peut‑être même
plus qu'il ne pense.
Tout modèle n'est au fond qu'un moyen de décrire
d'expliquer et de comprendre une expérience et une
pratique données mais toute expérience est difficilement
réductible à une description singulière dans la mesure
où elle engage l'ensemble de la personne du thérapeute
et de son fonctionnement en tant que sujet.
Les réflexions d'A. WATILLON‑NAVEAU semblent
ici très utiles qui visent à un essai d'élaboration
théorique des thérapies conjointes en référence soit
au modèle du traumatisme précoce, soit au modèle d'un
dysfonctionnement transgénérationnel.
II. Quelles sont alors les principales indications
des thérapies conjointes parent(s)/bébé ?
De manière très schématique, on distingue deux types
de situations psychopathologiques dans lesquelles
il est possible de recourir au setting des thérapies
conjointes.
- Il y a tout d'abord le cas des enfants à risque
d'évolution autistique ou psychotique. Dans cette
indication, les thérapies conjointes permettent
d'induire et de favoriser la différenciation psychique
de l'enfant en l'aidant ‑ en présence de la
mère ‑ à se dégager peu à peu du fonctionnement
symbiotique et pathologique de la dyade.
- Il y a ensuite les indications proposées et codifiées
par B. Cramer et ses collaborateurs. Il s'agit ici
d'enfants non psychotiques mais présentant des problèmes
d'ordre psychosomatique ou divers troubles du comportement
(troubles du sommeil, troubles de l'alimentation‑)
et qui peuvent alors bénéficier d'une thérapie conjointe
pourvu que certains critères se voient respectés :
- enfants âgés de moins de deux ou trois ans
- troubles ou difficultés relativement récents
et non encore fixés
- projections parentales de type non psychotique
et pas trop destructives
- transfert ou plutôt pré‑transfert parental
positif sur le thé rapeute et/ou l'institution
- situations aigues à type de crises ou de deuils
pathologiques par exemple, et au cours desquelles
le bébé et ses symptômes se trouvent utilisés''
psychiquement par les parents pour leur permettre
de faire l'économie d'un travail d'élaboration
de la perte encore synonyme, pour eux, d'oubli
ou de trahison vis‑àvis de l'objet perdu.
III. Quelques problèmes actuels à propos des thérapies
conjointes
Très brièvement, on peut évoquer les points suivants :
- Quelle est la place concrètement réservée à l'enfant
dans le cadre des thérapies conjointes et, en particulier,
quel niveau d'attention doit être accordé au comportement
de l'enfant dans le cours même de la séance ? Un
auteur comme Barry White insiste sur la nécessité
absolue de réserver un temps spécial pendant la
séance pour jouer avec l'enfant et, si possible,
par terre, au niveau de l'enfant lui‑même.
C'est d'ailleurs ce que continuait à faire D.W.
Winnicott, et ceci jusqu'à la fin de sa vie en dépit
des difficultés physiques que cela pouvait lui occasionner.
Est‑il possible d'emblée d'explorer ou d'évoquer
les "fantômes dans la chambre d'enfants"
(S. Fraiberg) ou est‑il préférable de renforcer
au préalable le narcissisme des parents en leur
montrant les compétences de leur enfant et les secteurs
positifs de son développement ?
- Comment prendre soigneusement en compte les séquences
interactives symptomatiques de l'enfant en aidant
les parents à penser conjointement leur relation
présente avec leur enfant, les souvenirs de leur
propre passé et les représentations qu'ils
se forgent quant à l'avenir de leurs liens avec
leur bébé ?
- Enfin, est‑ce que nos interventions ou
interprétations dans le cadre des thérapies conjointes
ont pour cible et point d'impact le monde représentationnel
de la mère ou plutôt celui de l'enfant ? Cette question
fait l'objet, depuis quelques années, d'une discussion
très fructueuse entre B. Cramer et S. Lebovici.
B. Cramer pense que le principal point d'impact de
ces thérapies se joue au niveau des représentations
maternelles et, de fait, il travaille relativement
peu avec les pères.
À l'inverse, S. Lebovici pense que le bébé
lui-même est capable d'effectuer un transfert sur
le thérapeute et, dès lors, par le biais du remaniement
de ses propres représentations, d'agir comme un bon
thérapeute à l'égard de ses parents.
On a là me semble‑t‑il, la version moderne
du célèbre conflit entre Anna Freud et Mélanie Klein...
Au terme de ces quelques remarques un peu cursives,
j'espère avoir fait sentir l'ampleur des problèmes
théorico‑cliniques que soulève depuis déjà longtemps
le cadre des thérapies conjointes parent(s)‑enfant,
l'apport considérable dans ce champ de Serge Lebovici
et l'intérêt, dans cette perspective, du premier numéro
de notre collection multimédia « À
l'Aube de la vie » : Éléments de la psychopathologie du bébé, par Serge
Lebovici.
_________
Une collection multimédia
sur CD-Rom
À
l'aube de la vie, collection multimédia dirigée
par Serge Lebovici † et Bernard Golse, réalisée par
Alain Casanova et Monique Saladin.
Ouvrages cités
W.R. Bion (1962), Aux sources
de l'expérience, Puf, Coll. "Bibliothèque
de Psychanalyse", Paris, 1979 (lère éd.)
W.R. Bion (1963), Éléments
de Psychanalyse, Puf, Coll. "Bibliothèque
de Psychanalyse", Paris, 1979 (lère éd.)
W.R. Bion (1965), Transformations,
Passage de l'apprentissage à la croissance, Puf,
Coll. "Bibliothèque de Psychanalyse", Paris,
1982 (lère éd.)
B. Cramer et F. Palacio-Espasa,
La pratique des psychothérapies mères‑bébés,
Études cliniques et techniques, Puf,
Coll. "Le fil rouge", Paris, 1993 (lère
éd.)
B. Cramer et F. Palacio-Espasa,
Les bébés font‑ils un transfert ? Réponse
à Serge Lebovici, La Psychiatrie de l'enfant,
1994, XXXVII, 2, 429‑441
D. Daws, Through the night
‑ Helping parents and sleepless infants,
Free Association Books, London, 1989
R. Debray, Bébés/Mères en
révolte, Traitements psychanalytiques conjoints des
déséquilibres psychosomatiques précoces, Le Centurion,
Coll. "Païdos", Paris, 1987
S. Fraiberg, Fantômes dans
la chambre d'enfants, Puf, Coll. "Le fil
rouge", Paris, 1999 (1ère éd.)
S. Lebovici, Consultation
thérapeutique mère‑nourrisson, Journal de
la psychanalyse de l'enfant, 1987, 3, 172‑190
S. Lebovici, Des psychanalystes
pratiquent des psychothérapies bébés/parents,
Revue Française de Psychanalyse, 1991, LV, 3, 667‑683
S. Lebovici, En l'homme,
le bébé, Flammarion, Coll. "Champs",
Paris, 1994
S. Lebovici, La pratique
des psychothérapies mères‑bébés par Bertrand
Cramer et Francisco Palacio-Espasa, La Psychiatrie
de l'enfant, 1994, XXXVII, 2, 415‑427
P. Male, A. Doumic‑Girard,
F. Benhamou et M.‑C. Schott, Psychothérapie
du premier âge, Puf, Coll. "Le fil rouge",
Paris, 1975 (lère éd.)
A. Watillon‑Naveau, Essais
d'élaboration théorique des thérapies conjointes :
magie ou psychanalyse ?, Revue Belge de Psychanalyse,
1996, 28, 51‑65
B. White, L'évolution d'un
modèle, Devenir, 1998, 10, 4, 7‑22
D.W. Winnicott, La consultation
thérapeutique et l'enfant, Gallimard, Coll. "TEL",
Paris, 1971
Sylvain Missonnier
Serge Lebovici, le prénatal et le multimédia
Après l’intervention de B. Golse, je souhaiterai
contribuer à cet hommage à S. Lebovici en évoquant
brièvement deux sujets complémentaires :
1. Tout d'abord, j’aimerai envisager, dans
le domaine singulier du prénatal, le paradigme de
la « transmission intergénérationnelle » [1] défendu par S. Lebovici. Je me
référerai au deuxième numéro de la collection « À
l'Aube de la vie » dédié à l’échographie obstétricale
[2] que j’ai réalisé avec M. Soulé, L. Gourand
et M.J. Soubieux. Mon objectif est de mettre en exergue
l’intérêt clinique d'une vision psychologique, psychopathologique
et métapsychologique du processus en double hélice
du « devenir parent » et du « naître
humain ».
2. Ensuite, je voudrai vous dire un mot de
l’authentique virage épistémologique que représente,
à mon sens, l’approche multimédia de la consultation
thérapeutique parents/bébé, en regard de la classique
transmission par l’écrit.
1. La prénatalité
Grace à de nombreux pionniers, nous commençons aujourd'hui
à mieux percevoir ce qu'il en est du fonctionnement
psychique spécifique durant la période périnatale.
Ce segment de vie s'inscrit dans une temporalité
plus large, celle du « devenir parent »,
le plus souvent intitulé aujourd'hui « processus
de parentalité »
[3] .
La parentalité englobe une longue évolution en pelure
d'oignon qui traverse l'enfance et l'adolescence.
Bio-psychique, elle correspond avant tout au franchissement
d'étapes intergénérationnelles [4] , dont le programme conscient
est toujours intriqué aux traits inconscients réactualisés
par le fœtus/enfant.
Cette infiltration se cristallise d’abord pendant
la période prénatale. Dans ce contexte, on parle,
chez la femme enceinte, de "transparence psychique"
selon l'heureuse expression de M. Bydlowski
[5] .
Ce processus mental spécifique se caractérise par
une grande perméabilité à la conflictualité inconsciente
et une relative levée du refoulement coutumier.
Les souvenirs enfouis affluent avec une censure psychique
moindre : d'une part, la névrose infantile fait retour
(et sa révision adolescente) et, d'autre part, des
reviviscences plus archaïques, préoedipiennes, affleurent
inhabituellement à la conscience. Globalement, la
période prénatale s'affirme comme une mise à l'épreuve
des fondations identificatoires du frayage de la féminité
et du processus de maternalisation. À ce titre, c'est
un lieu privilégié de résurgences des traumatismes
passés.
La maturité cicatricielle de ces éventuelles blessures
sera reflétée par le degré de tolérance maternelle
aux mutations somatopsychiques inhérentes à la maternité,
par ses réactions face aux éventuelles complications
mais aussi, justement, par ses réponses au cadre échographique.
Cette vulnérabilité maternelle, par réactualisation
des conflits enkystés, se conjugue certes en terme
de crise, c'est à dire de mise à l'épreuve et de possibles
fragilisations mais, tout autant et simultanément,
en termes de potentialités créatrices, source de réaménagements
psychiques structurants que connaissent bien les
psychothérapeutes périnatals.
Pour ma part, je parle de fonctionnement psychique
maternel placentaire, pour illustrer sa finalité
virtuelle : la maturation (la gestation psychique)
des fonctions de contenance et d'interface à l'égard
de l'enfant à naître. D'abord extension narcissique
maternelle et maintenu dans un relatif silence, « l'enfant
du dedans » porté durant la grossesse sera progressivement,
dans le meilleur des cas, au centre d'une anticipation
adaptative de sa potentialité objectale [6] . Cette préparation prénatale
peut s'étayer, notamment, sur la proprioception des
interactions foeto-maternelles et sur la symbolisation
de l'image échographique.
Le paradigme d'une conflictualité maternelle mise
en relief dans la période périnatale est aussi valide,
dans un registre singulier à la même période, pour
le géniteur. Le père qui a successivement fait son
entrée dans la salle d'accouchement puis la salle
d'échographie est désormais décrit comme un homme
à sa façon « enceint ». Il traverse durant
cette période, une phase de réaménagement bio-psychique
qui questionne son histoire individuelle et intergénérationnelle [7] .
Mais ce sont aussi bien sur tous les acteurs principaux
de l'environnement parental -potentiels participants
indirects à l'échographie et à son inscription temporelle [8] - qui rencontrent à des degrés très divers,
une phase de réaménagement propre durant toute la
période prénatale.
Face à l'enfant en devenir, la réorganisation des
places et des rôles dans la dynamique générationnelle
et intra-familiale s'opère. Cette généalogie structurante
ouvre une succession de représentations qui interrogent
la filiation (« l'arbre de vie » et le
« mandat transgénérationnel » dirait S.
Lebovici [9] ) et en condensent, éventuellement,
la conflictualité latente et la vulnérabilité identificatoire.
La prénatalité psychique représente la version explicite
transitoire des éléments habituellement refoulés de
la parentalité. Elle vient mettre à jour l'interrogation
sur les origines, sur la différence des sexes, la
scène primitive, les avatars de la genèse du soi et
de la relation d'objet.
En termes freudiens, on dira : la prénatalité psychique
est une phase d'activation et de révision des fantasmes
originaires (vie intra-utérine, scène originaire,
castration, séduction).
Ce bref rappel du substrat psychique inhérent au
segment prénatal de la parentalité se justifie ici
car c'est bien lui qui est quasi-expérimentalement
mis en relief par le cadre de l'échographie obstétricale.
À l’issue de notre exploration psychodynamique de
cet examen, l'hypothèse suivante s’impose :
L'échographie induit chez les parents la rencontre
de deux résonances :
- une résonance avec les tissus du fœtus réel,
- une résonance avec l'enfant imaginé, reflet de
l'histoire individuelle, conjugale et générationnelle
des parents.
Je crois en effet que ce double retentissement de
l'image échographique d'une oeuvre de chair a un très
haut pouvoir d'effusion imaginaire, fantasmatique,
mythique et narcissique [10] sur la psyché des parents.
C'est en cela qu'elle mérite d'être interrogée comme
catalyseur de la dialectique en poupées russes
de la parentalité.
B. Cramer et F. Palacio-Espasa
[11] décrivent une « néoformation »
en post-partum caractérisée, selon eux, par le « danger »
d'une « effusion projective typique du post-partum »
synonyme d'un « ébranlement considérable de l'organisation
psychique des parents (...) ». Ils observent
fréquemment des situations pathologiques où l'enfant
est le réceptacle d'identification projectives pathologiques
qui musèlent sa subjectivité émergente. Le nourrisson
reste, au-delà d'une période nécessaire, avec son
statut initial « d'extension psychique parentale »
: face à l’empiétement parental, il ne peut conquérir
l'espace propre de son individuation que son "soi
émergent" [12] , dés la naissance, aspire à entreprendre.
La clinique de l'échographie suggère que cette effusion
identificatoire normale ou pathologique n'est pas
une néoformation du post-partum. Le cadre échographique
ne met-il pas justement en scène, en amont, le premier
acte de cette irruption psychique chez les acteurs
en présence ? De fait, le cadre, l'image et la sonorisation
échographiques induisent l'émergence de la trame
de ce qui sera plus tard, en post-partum, la part
parentale de "l'enveloppe proto-narrative"
[13] construite par l'enfant à travers sa métabolisation
progressive de l'intersubjectivité inhérente à l'interaction.
Il est temps pour nous, professionnels périnatals,
de mesurer les limites de notre conception d'une vision
directe de l'enfant en postnatal jouant un rôle d'amorce
d'une contenance psychique, « aveugle »
en prénatal. En effet, l'imagerie échographique -médiatisée
par la technique et l'interprète échographiste- vient
visuellement mettre en présence l'enfant en devenir
avec sa virtualité objectale, candidate à la tiércéité
et à l'identité de genre. Cette confrontation, inhérente
au cadre échographique, marque une « rupture »
dans le cheminement fantasmatique et narcissique parental
prénatal car elle les confronte vivement à l'orchestration
de la proto-partition de leur « schéma d'être
avec » l'enfant à naître.
Vue sous cet angle, l'échographie, fenêtre ouverte
au cœur de la grossesse psychique parentale, est potentiellement :
- un média organisateur du processus de parentalité,
- un point d'ancrage d'une collaboration pluridisciplinaire
et en réseau en faveur de la prévention des troubles
anténatals de la parentalité et des dysharmonies
interactives précoces [14] ,
- un lieu favorisant la métabolisation parentale
des ondes de chocs sismiques de la révélation d'une
anomalie et un support dynamique de l'anticipation
de l'enfant quand la grossesse n'est pas interrompue.
J’aborde maintenant le deuxième volet de ma communication.
2. La transmission multimédia
Nous sommes nombreux dans cette assemblée à connaître
l'effort laborieux de mise en écriture de notre pratique.
Comment concentrer dans un texte la complexe alchimie
de la clinique ? Bien sur, cela est possible
et certains y démontrent un grand talent mais existe-t-il
néanmoins des éléments de la clinique dont la perception
et l'élaboration ne bénéficieraient pas de la complémentarité
d'autres supports ?
Prenons un exemple emblématique : comment mettre
en mots, transmettre, enseigner, c'est à dire montrer
les vertus et les limites, de « l'énaction » [15] décrite par S. Lebovici dans
sa conception de la consultation thérapeutique parents/bébé
? Comment transcrire le ressenti corporel d'une métaphore
thérapeutiquement anticipatrice ?
À ce sujet, S. Lebovici dans sa présentation [16] de la collection « À l’aube de la vie »
nous donne de précieuses indications. Il revient sur
sa dette à l'égard de la vidéo qu'il utilisait, dit-il,
"avant 68". Elle permet selon lui une microanalyse
répétée qui permet d'accéder à des perceptions, des
insights, absents jusqu'alors.
Dans l'analyse, je cite, « pour la 50 émes
fois d'une consultation vidéo », S. Lebovici affirme
accéder à une sémiologie masquée qui donne sens à
son énigmatique énaction.
Je voudrai souligner ici le dénominateur commun qui
existe entre le multimédia, l'énaction et les consultations
parents/bébé. Je suis convaincu en effet que ce n'est
nullement par hasard si ce sont des spécialistes du
nourrisson et de la parentalité qui ont, les premiers
dans l’hexagone, signés un ouvrage didactique multimédia.
Pour argumenter cette convergence, j'invoquerai seulement
ici deux pistes introductives : la perception amodale
et l'interaction fantasmatique.
a) Dan Stern [17] en s'appuyant sur de nombreux expérimentalistes
décrit une notion centrale pour sa défense du « soi
émergent » du nouveau-né : la perception amodale.
Selon lui, elle fonde la coordination des informations
provenant de multiples sources perceptives.
La célèbre expérience qu’il rapporte de Meltzof et
Borton est devenue célèbre à ce sujet.
On propose à des bébés de cinq semaines aux yeux
bandés de sucer une tétine choisie parmi deux qui
ont une surface différente : l'une est sphérique,
l'autre présente des saillies. Secondairement, on
leur expose visuellement les deux : une majorité
significative de bébés, après un rapide examen comparatif,
poursuit l'exploration de celle qu'il « connaît »
déjà par la succion. Cette expérience met un rude
coup aux théories de l’apprentissage de l’époque.
Voici ce que dit précisément Stern de la perception
amodale : « Ainsi, le nourrisson paraît
avoir une aptitude générale et innée que l’on peut
appeler perception amodale, qui le conduit à traiter
des informations reçues dans une modalité sensorielle
donnée, et à les traduire dans une autre modalité
sensorielle. Nous ne savons pas comment il accomplit
ce travail. Il ne fait probablement pas l’expérience
de l’appartenance des informations à une modalité
sensorielle particulière. Plus vraisemblablement,
elles transcendent le mode ou la modalité et existent
d’une façon supramodale inconnue ; Il ne s’agit
donc pas simplement d’une traduction directe d’une
modalité à une autre. Cela met plutôt en jeu le codage
dans une représentation amodale encore mystérieuse
qui peut ensuite être reconnue dans n’importe quel
mode sensoriel. »
Eh bien, je me demande si le multimédia, - et en
particulier le CD-rom et le DVD-rom qui proposent
de mettre en scène cette plurimodalité sensorielle-
ne tend pas vers la recomposition de cette amodalité
organisatrice mystérieuse ?
L'énaction n'est elle pas, dans son empathie métaphorisante,
une commémoration tardive de cette perception corporelle
amodale primitive ?
L'énaction du psychothérapeute avec ses interlocuteurs
n'est elle pas, comme « l'affect de vitalité » [18] du bébé dans ses échanges relationnels,
un point d'orgue unificateur qui structure une succession
d'états comportementaux, de motivation, d'appétit,
de tensions indissociables des affects et des fantasmes
inhérents à la communauté de « l'être avec »
social ?
S. Lebovici tenait beaucoup à l’idée qu’il est possible
d’avoir des effets thérapeutiques directs sur le bébé.
Dans une critique passionnante
[19] du livre de Cramer et Palacio-Espaza (La
pratique des psychothérapies mères/bébés, 1993),
il en développe l’argumentaire et reproche aux auteurs
suisses de sous estimer cet impact dans leur cadre
psychothérapique parents/bébé.
Au fond, je crois que cette action sur le bébé -via
l’énaction- est très proche du pouvoir d’influence
contextualisante du multimédia. L’énaction est structurante
car elle est gouvernée par cette supramodalité organisatrice
qui transcendent chacun des canaux sensoriels qui
la composent. Et, le multimédia, typiquement, mobilise
lui aussi cette supramodalité organisatrice enracinée
dans la corporéité affective.
b) Dans la même perspective, « l'interaction
fantasmatique parents/bébé » [20] décrite par S. Lebovici offre une deuxième
illustration de ce territoire commun.
Le fantasme en général et le fantasme périnatal parental
en particulier illustrent avec force les voies de
passage entre inconscient et conscient à travers la
cristallisation d’un scénario organisé. « Sang
mêlé »
[21] , le fantasme, métis, habite nos rêveries
et nos rêves.
Au centre de la rêverie maternelle et paternelle,
« l’enfant fantasmatique » constitue la
trame des identifications projectives pré et postnatales
parentales. La rencontre de cette enveloppe symbolique
avec les proto-fantasmes du bébé [22] constitue une réciprocité fantasmatique matricielle.
Dans le maillage de cette mutualité fantasmatique,
le nourrisson élabore ce que je nomme volontiers sa
« nidification psychique ».
Or, pour appréhender la complexité de cet échange,
la contextualisation induite par le multimédia, en
variant et en mêlant les modalités sensorielles (les
représentations de choses) propose une activité symbolique
qui se rapproche plus des interactions parents/bébé
que la lecture d'un article (qui mobilise les représentations
de mots). Dans le registre du « co-senti »,
le multimédia donne une opportunité didactique originale
là où le texte est plus classiquement propice au « co-pensé ».
Enfin, il est important de constater combien la plasticité
interactivité en temps réel du multimédia offre un
rapport d’analogie avec le scénario fantasmatique
: le sujet y est lui même impliqué et la permutation
des rôles et des attributions fait partie intégrante
du processus.
In fine, je dirai que la convergence entre
le multimédia et la consultation thérapeutique parents/bébé
ouvre de prometteuses perspectives pour l’enseignement
et la recherche. Pourtant, ce support ne sera un allié
du clinicien qu’au prix d’une constante et rigoureuse
réflexion sur le contenu, le média et leurs complexes
intrications. Dans cette direction originale, S. Lebovici,
pionnier inventif et enseignant inoubliable, nous
a légué l’empreinte de sa généreuse acuité.
[1] Lebovici S., (1989), Les liens intergénérationnels
(transmission, conflits). Les interactions fantasmatiques
in Lebovici S., Weil-Halpern F., Psychopathologie
du Bébé, Paris, PUF
[2] http://www.aubedelavie.com/Fr/Collection/Echographie/index.htm
[3] Missonnier S., (1998), Entre
créativité et vulnérabilité : les métamorphoses de
la parentalité in Psychiatrie Française, n°3,
septembre, 64-81
[4] Lebovici S. L'homme dans le bébé in Revue
française de Psychanalyse, 3/1994
[5] Bydlowski M., (1996), La relation foeto-maternelle
et la relation de la mère a son foetus in Lebovici
S. , Diatkine R. , Soulé M. , Nouveau traité de
psychiatrie de l'enfant et de l'adolescent, T.III,1881-1891
[6] Missonnier S., (2001), Anticipation
et périnatalité : prolégomènes théoriques in
Pratiques Psychologiques, n°1, 17-30
[7] Delaisi de Parceval G., (1981), La part du père, Paris,
Seuil
[8] Boyer J.P., Porret Ph., (1987), L'échographie
obstétricale : premières remarques à propos d'un changement
épistémologique in Neuropsychiatrie de l'enfanceet
de l'adolescence, 35, 8-9
[9] Lebovici S., (1998) L'arbre de vie in Lebovici
S., Éléments de psychopathologie du bébé, Ramonville
St Agne, Érès, 107-143
[10] Lebovici S., (1994), Les interactions fantasmatiques
in Revue de medecine psychosomatique 37/38
[11] Cramer B., Palacio-Espasa F., (1993), La
pratique des psychothérapies mères-bébés, Paris,
PUF
[12] Stern D.N., (1989), Le monde interpersonnel
du nourrisson, Paris, PUF
[13] Stern D.N., (1994), Une manière de construire
un nourrisson cliniquement pertinent in Revue de
Medecine Psychosomatique, 37/38, 15-37
[14] Missonnier S., (1999), L'échographie obstétricale
: un rituel séculier d'initiation à la parentalité
? in Soulé M., Gourand L., Missonnier S., Soubieux
M.J., Ecoute voir… L'échographie de la grossesse,
les enjeux de la relation, Ramonville St Agne,
Érès
[15] Je me référe à la définition que S. Lebovici
en donne page 239 dans son ouvrage L’arbre de vie,
(1998), Éléments de psychopathologie du bébé,
Ramonville St Agne, Érès
[16] Lebovici S., (1998), L’arbre de vie,
Éléments de psychopathologie du bébé, Ramonville
St Agne, Érès
[17] Stern D.N., (1989), Le monde interpersonnel
du nourrisson, Paris, PUF
[18] Stern D.N., (1989), Le monde interpersonnel
du nourrisson, Paris, PUF
[19] Lebovici S., La pratique des psychothérapies
mères-bébés par Bertrand Cramer et Francisco Palacio-Espasa
in La psychiatrie de l’enfant, T. XXXVII,
fasc 2, 415-427
[20] Lebovici S., (1994), Les interactions fantasmatiques
in Revue de Medecine Psychosomatique, 37/38,
39-50
[21] Freud S., L’inconscient (1915) in Métapsychologie,
trad. J. Laplanche et J.B. Pontalis, Paris, Gallimard,
1968, 65-123
[22] Pinol-Douriez M., (1984),
Bébé agi, bébé actif. L'émergence du symbole dans
l'économie interactionnelle, Paris, PUF