Thierry Bokanowski
Traumatisme, traumatique, trauma
Le conflit Freud/Ferenczi
Concept central au sein de l'appareil théorique de
la psychanalyse, le traumatisme garde cette place
tout au long du développement de l'ouvre de S.Freud
qu'il traverse de bout en bout (de l'Esquisse,
1895, à L'Homme Moïse, 1939) en subissant,
au gré des avancées, d'importants remaniements sur
le plan métapsychologique, du fait, entre autres,
des propositions avancées par S.Ferenczi lors des
dernières années de sa vie (1928-1933).
Ce seront ces avancées concernant le concept de traumatisme,
tant chez Freud que chez Ferenczi, auxquelles je vous
propose de nous intéresser ce soir.
Je chercherai à rappeler quelle place et quelle évolution
a pris le concept de traumatisme en psychanalyse,
concept dont les remaniements dans l'ouvre freudienne
du fait des avancées de Ferenczi sont intimement liés
à l'histoire même du développement de la psychanalyse,
tant sur le plan théorique que sur le plan épistémologique
(histoire des concepts), et à propos desquels on peut
affirmer que les problèmes théoriques soulevés à l'époque
(il y a plus de soixante-dix ans) sont encore actuels
et continuent à être au centre de la psychanalyse
dite « d'aujourd'hui » (la psychanalyse
dite « contemporaine »).
Avant toute chose il me faut brièvement rappeler
l'histoire du concept de traumatisme chez Freud, ce
qui me permettra de situer à quelle place exacte se
situent, par rapport aux avancées de Freud, celles
de Ferenczi.
Le traumatisme, concept central dans l'ouvre freudienne
Trois moments peuvent être schématiquement
dégagés :
A. Une première période qui va de 1895 à 1920
Le traumatisme se réfère au sexuel et, de
ce fait, était intimement lié à la théorie de la
séduction : ce modèle, qui désigne l'action
de la « séduction » sexuelle comme présidant
à l'organisation de la névrose (qui intéresse la mémoire,
le refoulement et sa levée), est celui qui prédomine
jusqu'en 1920.
À l'intérieur de cette première période, deux
moments doivent être distingués :
- un premier moment (de 1895 à 1900 / 1905),
pendant lequel S.Freud établit que le modèle princeps
de l'action du traumatisme lié à une séduction est
celui du modèle en deux temps (« après-coup »)
de l'Esquisse
[1] et des Études sur l'hystérie [2] ; c'est aussi le
moment (« je ne crois plus à ma neurotica »,
1897) où c'est le « fantasme » et non
plus la séduction qui devient le facteur traumatique
princeps et préside à l'organisation de la névrose ;
- un second moment (de 1905 à 1920), pendant
lequel S.Freud retrace le « développement sexuel
infantile » et élabore la métapsychologie ;
en termes de développement sexuel infantile et de
théorie de la libido, les situations traumatiques
paradigmatiques sont liés aux « fantasmes originaires »
et aux angoisses afférentes [angoisse de séduction,
castration, scène primitive, complexe d'Œdipe] ;
le traumatisme est en rapport avec la force pressante
des pulsions sexuelles et la lutte que leur livre
le Moi ; tous les conflits et tous les traumatismes
sont envisagés par référence aux fantasmes inconscients
et la réalité psychique interne.
B. À partir de 1920
Le traumatisme prend une nouvelle dimension du fait
qu'il devient un concept emblématique (métaphorique)
des apories économiques de l'appareil psychique ;
dès lors, le traumatisme représente une « effraction
du pare-excitation »
[3] : l'Hilflosigkeit - la
détresse du nourrisson - devient le paradigme de l'angoisse
par débordement, lorsque le signal d'angoisse ne permet
plus au moi de se protéger de l'effraction quantitative,
qu'elle soit d'origine externe ou interne ; dans
les années qui suivent, dans Inhibition, symptôme
et angoisse (Freud S.,1926) [4] , S.Freud propose une nouvelle théorie de l'angoisse
et met l'accent sur le lien entre le traumatisme et
la perte d'objet (introduisant dès lors la
question, qui deviendra ultérieurement centrale en
psychanalyse, des liens à l'objet)
[5] ; à partir de 1920, au terme
de traumatisme, s'adjoint celui de traumatique.
C/ À la fin de son ouvre, dans L'Homme Moïse
(1939) [6]
S. Freud souligne que les expériences traumatiques
originairement constitutives de l'organisation et
du fonctionnement psychique [« Nous appelons
traumatismes les impressions éprouvées dans la petite
enfance, puis oubliées, ces impressions auxquelles
nous attribuons une grande importance dans l'étiologie
des névroses »] peuvent entraîner des atteintes
précoces du Moi et créer des blessures
d'ordre narcissiques (ce que S.Ferenczi a souligné
lors de ses toutes dernières avancées) ;
par ailleurs, Freud distingue deux effets, positifs
et négatifs (« un État dans l'État »),
du traumatisme (pour lequel, ici, on peut proposer
le terme de trauma).
Traumatisme, traumatique et trauma : trois
« versions » métapsychologiques
En m'appuyant sur cette évolution en trois temps
du concept de traumatisme dans l'ouvre freudienne
je propose de distinguer les trois termes traumatisme,
traumatique et trauma, en leur attribuant
des valences différentes au regard de l'organisation
psychique et des paramètres auxquels nous confrontent
ceux-ci, notamment au regard de la cure psychanalytique :
- le traumatisme vient désigner la conception
générique du trauma ; plus spécifiquement il
désignerait, ce qui, dans la cure psychanalytique,
apparaît comme les effets représentables, figurables
et symbolisables de l'effet traumatique de l'organisation
fantasmatique du sujet (fantasmes originaires au
premier chef desquels, le fantasme de « séduction »,
associé aux fantasme de « castration »
et de « scène primitive »), ainsi que
du poids du sexuel sur celle-ci ; c'est ce
que, classiquement, l'on voit apparaître dans l'organisation
des types de fonctionnement psychique qui relèvent
des névroses dites « névroses de transfert » ;
- le traumatique vient plus spécifiquement
désigner l'aspect économique du traumatisme (le
défaut de « pare-excitant », etc.) ;
ce principe économique entraîne un type de fonctionnement
à propos duquel on pourrait parler de fonctionnement
à « empreinte traumatique » ou « en
traumatique » ; même si une partie de
ses effets peuvent être représentables, figurables
et symbolisables, ils ne le sont jamais totalement ;
- le trauma viendrait désigner l'action positive,
mais surtout négative, du traumatisme sur
l'organisation psychique ; comme S.Freud le
suggère, il peut entraîner des « atteintes
précoces du Moi » sous forme de « blessures
d'ordre narcissique » ; ces traumas
(qui concernent les empreintes de l'objet, ou l'action
de l'environnement et qui peuvent survenir avant
l'établissement du langage) viennent perturber et
renforcer les premiers opérateurs défensifs tels
le déni, le clivage, la projection (l'identification
projective), l'idéalisation, l'omnipotence, etc. ;
ils peuvent organiser des « zones psychiques
mortes » (« cryptes », Abraham N.,
Torok M. [7] ) du fait de l'absence de représentation,
de figuration et de symbolisation qu'ils entraînent.
Ce qui est ainsi désigné par « trauma »
intéresse donc les catégories du primaire et de
l'originaire en articulation avec les catégories
odipiennes classiques, ce qui, de ce fait, situe
ce concept au centre des préoccupations de toute
l'analyse contemporaine.
Les avancées de Ferenczi : du « traumatisme »
et du « traumatique » au « trauma »
Ce que je propose d'envisager à présent c'est l'incidence
et la portée des avancées de Ferenczi concernant le
traumatisme, avancées proposées entre les années 1926
(année où Freud publie Inhibition, symptôme et
angoisse, dernier écrit où il est conduit à parler
de traumatisme avant la mort de Ferenczi) et 1933
(année de la disparition de ce dernier). Ces avancées
ont vraisemblablement été à l'origine de celles que
Freud propose en 1939 dans l'Homme Moïse, autrement
dit elles concernent des traumatismes qui ne sont
pas uniquement d'origine sexuelle, mais des traumatismes
qui ont des incidences sur la sexualité du fait que
ce sont des traumas précoces (parfois instaurés avant
l'acquisition du langage), qui endommagent gravement
le narcissisme (et les ressources narcissiques) de
l'infans du fait des « inadéquations »
des réponses de l'objet et de l'environnement (la
mère ou son tenant lieu).
Les traumas, décrits par Ferenczi, n'ont pas qu'une
action désorganisatrice au niveau des processus secondaires
et secondarisés (comme les traumatismes liés à un
« fantasme de séduction »), mais du fait
de la sidération psychique qu'ils entraînent et l'importance
du recours aux mécanismes de défense qu'ils mettent
en jeu (notamment le clivage et la projection - l'identification
projective) ils perturbent gravement l'organisation
même de l'économie pulsionnelle, la symbolisation
et, par voie de conséquence, l'autonomie du Moi.
Ces avancées formulées entre les années 1926 / 1927
et 1933, ont été à la source d'un véritable différent,
voire d'un véritable conflit, entre Freud et Ferenczi,
conflit qui a pris l'apparence pendant deux décennies
d'un véritable schisme, puisque comme l'a écrit M.Balint,
dans son livre Le défaut fondamental, au chapitre
intitulé « Le désaccord entre Freud et Ferenczi,
ses répercussions » : « Le fait historique
représenté par le désaccord entre Freud et Ferenczi
fit sur le monde analytique l'effet d'un traumatisme.
Un maître consommé de la technique analytique comme
Ferenczi, auteur de nombreux articles classiques en
psychanalyse, aveuglé au point d'être incapable de
reconnaître ses erreurs malgré les avertissements
répétés de Freud ; ou bien Freud et Ferenczi,
les deux analystes les plus éminents, incapables de
se comprendre et d'évaluer correctement leurs découvertes
cliniques, leurs observations et leurs idées théoriques
respectives : le choc était extrêmement profond
et douloureux »
[8] .
L'héritage des avancées ferencziennes sur le plan
de la théorie
Si l'on fait aujourd'hui le bilan des apports et
des avancées de Sándor Ferenczi en l'espace des vingt-cinq
années pendant lesquelles il a magistralement contribué
à l'avancée de la psychanalyse (entre 1908 et 1933)
- contributions faites d'abord comme élève, puis comme
disciple devenu un peu plus tard lui-même un « maître »,
un confident et un ami de Freud -, on peut énumérer
un nombre important de concepts qui sont venus éclairer,
quand ce n'était pas étayer fermement, l'édifice freudien.
Il fut certes considéré par certains (dont A.Freud)
comme « l'enfant terrible » de la psychanalyse,
mais il ne fait aucun doute que les dix dernières
années de sa vie (1923-1933) ont représenté une période
pendant laquelle il a pu donner libre cours à son
génie créateur, n'hésitant pas à interroger de nombreuses
avancées freudiennes, non pas par le biais de critiques
ou de remises en question qui viendraient à l'encontre
de certains piliers de l'édifice théorique, édifice
auquel il avait lui-même largement contribué, mais
dans un désir de venir éclairer et prolonger certaines
questions essentielles, sinon cruciales, qui en constituaient,
à l'époque, le socle.
Si l'on met de côté le concept d'introjection associé
au transfert (1909) - ce que j'ai proposé de considérer
comme son « coup de maître » lors de son
entrée sur la scène analytique, coup de maître auquel
son nom reste associé
[9] -, les avancées qui restent marquées de son
empreinte dans le développement de la théorie et de
la pratique psychanalytique voient leur plein épanouissement
à partir de années 1920, jusqu'à l'année de sa mort,
1933.
Ainsi en est-il de :
- l'accent mis sur l'importance (du point de vue
théorique) et sur la prise en compte (du point de
vue de la pratique analytique) de certains des aspects
de la régression dans la cure ;
- l'idée que le contre-transfert n'est pas un obstacle
mais un outil précieux du point de vue du processus
et du « travail de l'analyste » ;
- l'examen des nombreux problèmes afférents à la
« terminaison » d'une cure psychanalytique ;
- ses avancées sur le « trauma », avancées
qui ont entraîné que l'on prenne en compte :
- l'importance de l'environnement et des empreintes
psychiques maternelles ;
- l'établissement et le développement, pour
certains patients dans le cours de l'analyse,
d'une relation primaire (établissement d'une
« relation symbiotique primitive »),
permettant la compréhension des fantasmes précoces
mère-enfant ;
- l'importance de l'amour primaire et de la
haine primaire : la haine étant un moyen
de fixation plus fort que l'amour (l'amour de
la haine) ;
- le clivage entre les pensées et le corps
(« clivage somato-psychique ») ;
- le « clivage du moi » et le « clivage
narcissique » comme conséquences de traumatismes
psychiques précoces (notamment dans les cas
de traumatismes d'avant l'acquisition du langage) ;
etc.
On peut voir que ces concepts (et notamment ceux
qui ont été le plus tardivement forgés) renvoient
à ce qui, dans la seconde moitié du XXème siècle,
a présidé aux avancées et débats théoriques, débats
encore actuels, concernant les empreintes de l'objet,
et des « vicissitudes » de la « relation »
qu'il entraîne.
Ferenczi a été le premier à avoir souligné la place
prévalente que la présence de l'objet (la mère
ou son tenant lieu) peut avoir dans l'organisation
de la psyché, ceci du fait qu'il a compris, avant
tout autre, que la nature des traumatismes psychiques
présentés par les patients - dont les transferts s'établissaient
sous le joug de l'inertie, de la viscosité, de la
stagnation (transferts ancrés dans le négatif), sinon
sous le sceau du « passionnel » -, n'était
pas uniquement d'ordre sexuel ; il propose de
voir la nature des traumatismes comme pouvant être
liée aux empreintes psychiques laissées dans l'enfance
du sujet par les « défauts de qualités »
des réponses de l'objet au regard de ses besoins affectifs :
à savoir, qu'en cas « carence de l'objet primaire »
et de « non réponses », voire de « réponses
non suffisamment psychisées » de la part de celui-ci,
les conséquence peuvent en être des blessures non-cicatrisables
du moi pour l'infans, blessures qui viennent
« endommager » son moi et qui paralysent
ses capacités de pensée, comme ses capacités d'élaboration.
C'est donc l'importance du rôle précoce de l'objet
et de ses empreintes sur l'organisation psychique
du sujet, qui sera à l'origine du grave conflit théorique
avec Freud, conflit évoqué par Balint, mais c'est
aussi cette voie ouverte sur la compréhension de l'organisation
de certains états psychiques qui fait que certains
tiennent aujourd'hui Ferenczi pour le véritable précurseur
de la clinique des états qui se situent en dehors
de la capacité à pouvoir établir une névrose de transfert :
les états « non névrotiques » (ou « états
limites »).
Une parenthèse
Il me semble intéressant de souligner que c'est dès
1909, c'est-à-dire dès son premier écrit qui va le
consacrer comme un théoricien à part entière, que
Ferenczi introduit l'idée et l'importance de l'objet.
Dans Transfert et introjection, établissant
le concept d'introjection primitive (primaire), Ferenczi
définit le transfert par la répétition des premières
relations d'objet :
« Le premier amour, la première haine se réalisent
grâce au transfert : une partie des sensations
de plaisir ou de déplaisir, auto-érotiques à l'origine,
se déplace sur les objets qui les ont suscitées.
[.] Le premier amour objectal, la première
haine objectale sont donc la racine, le modèle
de tout transfert ultérieur qui n'est dons pas une
caractéristique de la névrose, mais l'exagération
d'un processus mental normal. »
Dans ce texte, la notion d'introjection, qui est
bien antérieure à la théorie freudienne de l'identification,
est définie par son auteur comme un processus qui
comporte à la fois :
- un investissement objectal (l'investissement
d'un objet dans la réalité extérieure) ;
- et une identification qui en est l'aspect narcissique,
en rapport avec la fonction du Moi.
Pour Ferenczi, l'introjection peut se voir comme
l'effet d'un déplacement (d'un transfert) de l'auto-érotisme
aux objets extérieurs. Elle n'est pas que d'ordre
fantasmatique, mais elle comporte une orientation
vers la réalité extérieure : elle a un pôle externe,
c'est-à-dire une source externe. Ainsi, l'objet externe
se définit par l'investissement dont il est le siège
et par les projections dont il est le support [10] .
Les lendemains du « tournant de 1920 »
Nous savons qu'aux lendemains de la fin de la Première
Guerre Mondiale (mais en fait à partir de 1914, c'est-à-dire
après la cure de l'Homme aux loups - dont on
sait qu'elle fut à l'origine de quelques remises en
questions conceptuelles dont, jusque là, le bien fondé
semblait fermement établi), Freud, et quelques analystes
à sa suite, dont Ferenczi, commencent à s'interroger
au sujet des difficultés concernant la pratique analytique,
voire de ses limites, en raison de l'écart croissant
constaté entre celle-ci et les résultats obtenus.
Confrontés à la pertinence clinique du caractère démoniaque
de la compulsion de répétition, et ne pouvant
échapper à ses logiques transférentielles qui conduisent
aux impasses thérapeutiques en tous genres, les psychanalystes
de l'époque sont ainsi inévitablement conduits à se
poser une série de questions : « Quels sont
les moyens envisageables pour y remédier ? Quelles
mesures concrètes apporter pour y parer ? Ou
pour la surmonter ? »
Du fait de certaines résistances tenaces rencontrées
dans les cures (notamment l'entropie du transfert
qui peut aller jusqu'à la réaction thérapeutique
négative), le modèle de la première théorie des
pulsions, ainsi que celui de la première topique semblent
être insuffisants. Même si les concepts de base, qui
permettent une lecture de l'organisation de la « névrose
infantile » demeurent valides, néanmoins, ils
se révèlent à la fois trop imprécis et trop restrictifs
pour rendre compte des déconvenues liées à l'importance
clinique de la compulsion de répétition (qui vise
à un « au-delà du principe de plaisir »
et qui souligne l'aspect « démoniaque »
de la pulsion [11] ), à laquelle s'ajoutent les
pulsions de destruction (dont la force fait obstacle
au déploiement de la libido). Si le projet de la cure
continue bien à avoir comme visée de combattre les
résistances et de lever les refoulements, la répétition
du refoulé reste cependant la plus forte et empêche
la remémoration, tandis que le traitement bute sur
l'impossibilité du patient à confirmer par ses propres
souvenirs la (re)construction de l'analyste. La névrose
de transfert - qui permettait la réactualisation du
passé, ainsi que la reviviscence du complexe d'Œdipe
-, devient elle-même un obstacle à la levée du refoulement.
Confrontés aux « limites » du concept de
névrose de transfert ainsi qu'aux déceptions qu'entraîne
parfois la pratique, le projet analytique et la conception
de la cure vont devoir être sensiblement modifiés.
Moins enclin à suivre Freud sur le terrain du principe
économique des pulsions de destruction, Ferenczi,
pour sa part, pense que la pratique de la cure et
le traitement psychanalytique n'ont pas dit leur dernier
mot.
C'est ce qu'il se propose de mettre en perspective
dans un ouvrage écrit avec Rank, Perspectives de
la psychanalyse [12] , publié en 1924. Dans l'esprit de ses auteurs,
ce livre avait pour but de répondre à une question
posée par Freud, en 1922 au congrès de Berlin
[13] : « Jusqu'à quel point la technique
influence-t-elle la théorie et dans quelle mesure
les deux se favorisent ou se portent mutuellement
préjudice ? »
« Perspectives de la psychanalyse » (1924)
Dans leur essai, Ferenczi et Rank sont ainsi conduits
à examiner certains paramètres de la pensée praticienne
communément admise à l'époque. Partant de l'article
de Freud de 1914, Remémoration, répétition, élaboration
[14]
, qu'ils argumentent longuement, ils proposent
l'idée que ce n'est pas la remémoration, comme l'affirme
Freud, mais bien la compulsion de répétition - pour
eux, seule et véritable expression manifeste du transfert
-, qui doit faire l'objet du travail d'élaboration
dans la cure et ceci dans le but de « transformer
les éléments répétés en souvenirs actuels »,
car ce sont les événements répétés qui constituent
« le matériel inconscient véritable ».
Pour les auteurs, toute reconstruction, aussi pertinente
ou valide soit-elle, reste sans effet tant que « l'analysand »
(le patient) n'a pu revivre dans l'actualité de la
séance, « le temps présent » de la reviviscence
transférentielle, quelque chose d'équivalent.
Si, pour les auteurs, le transfert reste bien une
résistance à lever et à vaincre, il doit surtout être
considéré comme l'expression de la manifestation des
tendances inconscientes qui cherchent à parvenir au
conscient.
C'est ainsi qu'ils préconisent l'analyse de « l'expérience
vécue » du transfert plutôt que la remémoration
véritable des souvenirs et des fantasmes refoulés :
l'affect doit être mis au service du sens.
Par ailleurs, cherchant à réévaluer la question des
résistances à la guérison et celle des limites de
la cure, ils refusent le point de vue qui envisage
le complexe de castration comme seul indicateur
de l'analysabilité et proposent de voir, dans l'idée
que les troubles d'ordre narcissiques puissent
représenter une « limite » à l'analyse,
comme cela était couramment admis à l'époque :
« l'intention de se protéger d'une analyse trop
profonde ». Cette proposition est fondamentale :
elle sera la toute première indication, faite par
des psychanalystes, de l'aspect incontournable de
la prise en compte de la souffrance narcissique
présentée par certains patients. Cette proposition
qui, ainsi, ouvre, les chemins de la réflexion quant
à l'écoute des conjonctures qui ne vont pas simplement
s'organiser, pendant la cure psychanalytique, en « névrose
de transfert » : ceux que l'on appelle communément
aujourd'hui les« cas difficiles », les « structures
non-névrotiques » qui présentent une « souffrance
identitaire narcissique » (R.Roussillon) ou des
« troubles de l'intériorité » (C.Chabert),
et qui renvoient aux différents registres rencontrés
chez les « cas limites » qui vont développer
transferts non-névrotiques, voire des transferts de
non-transfert, etc.
Ainsi l'intérêt marqué pour la technique psychanalytique
est-il largement développé par les deux auteurs :
ils proposent la technique active (Ferenczi),
laquelle favoriserait l'expérience vécue (« Erlebnis »)
et permettrait, dans le champ de l'analyse, la répétition
des expériences traumatiques qui ne sauraient
se déployer autrement.
Questionnant l'influence réciproque de la technique
sur la théorie et, inversement, l'influence de la
théorie sur la technique, dont ils soulignent la « circularité »
et la « récursivité », Ferenczi et Rank
tentent de mettre en évidence l'importance qu'il y
a à abandonner, autant que faire se peut, les présupposés
théoriques lorsque l'on aborde la situation analytique :
« Aborder chaque cas nouveau de manière nouvelle,
c'est à dire ne pas se fermer à de nouvelles expériences ».
Il est clair que, pour les auteurs, l'accueil du matériel
du patient s'inscrit avant tout dans un processus
de perlaboration à deux, processus qui indique
dès lors l'importance du contre-transfert de l'analyste.
D'où l'importance de l'analyse de l'analyste, point
de vue que Ferenczi s'attachera à édicter, par la
suite, comme étant la « deuxième règle fondamentale
de l'analyse »
[15] .
Estimant que la théorie doit être constamment réévaluée
par les données de la clinique et de la pratique,
les auteurs concluent en préconisant une certaine
simplification de la technique, en espérant ainsi
accélérer les cures.
En dehors du dernier point qui s'écarte très nettement
de l'orthodoxie freudienne - point qui va appeler
un certain scepticisme et les réserves de Freud, lequel
se méfie des tentatives faites pour raccourcir l'analyse
du fait que toute intervention en profondeur sur la
psyché doit suivre le rythme naturel de celle-ci,
ce qui demande de respecter les développements temporels
des processus à l'ouvre -, on voit ce que ces propositions
avancées par les deux auteurs, les quelles ouvrent
à des espaces nouveaux, peuvent contenir en germe
de révolutionnaire pour l'époque. Ainsi, par exemple,
penser que le travail analytique puisse s'envisager
sous l'angle de l'implication contre-transférentielle
de l'analyste (c'est à dire du point de vue de ses
éprouvés affectifs), tout en laissant entendre que
cela faciliterait l'abord des couches plus profondes
de la psyché sans qu'aucune limite ne soit a priori
donnée à la régression, est une avancée qui, d'un
certain point de vue, vient marquer un véritable tournant
dans la conception de l'analyse et de sa pratique
[16]
.
L'effet quasiment scandaleux que provoque la publication
de cet ouvrage sur les membres du Comité et certains
milieux analytiques fut partiellement occulté par
la controverse qui tourne autour du livre de Rank
paru très peu de temps auparavant, Le traumatisme
de la naissance (1923), ainsi que par sa « dissidence »
et sa défection de la communauté psychanalytique dans
les années qui suivirent.
Néanmoins le scandale lié à la parution de Perspectives
de la psychanalyse était double.
Premier objet de scandale : le livre paraît
sans l'assentiment, hormis celui de Freud, des autres
membres du Comité, contrairement à ce qui avait été
décidé lors de la création de celui-ci. Ce pacte d'alliance
rompu fut considéré par Jones « comme de mauvaise
augure tant il s'éloignait des habitudes et promesses
mutuelles faites ».
Le deuxième objet de scandale concerne le contenu
même du livre où l'on pouvait, toujours d'après Jones,
« deviner les idées bien camouflées de Rank concernant
le traumatisme de la naissance et celles de Ferenczi
relatives à la méthode technique d'"activité", toutes
destinées à abréger l'analyse ».
Émus par de telles entorses, les autres membres du
Comité, inquiets et perplexes, demandent à Freud de
prendre position ; ce dernier, le 15 février
1924, envoie une lettre circulaire à tous les membres
du Comité : « [...] il y a certainement,
écrit-il, de nombreux dangers inhérents au fait de
s'écarter de notre "technique classique" comme l'a
appelée Ferenczi à Vienne, mais cela ne veut pas dire
qu'ils ne peuvent pas être évités. Dans la mesure
où il s'agit d'une question de technique, et où pour
des raisons pratiques nous pouvons accomplir notre
travail d'une autre façon, je trouve l'expérience
des deux auteurs parfaitement justifiée. Nous verrons
ce qu'il en sortira. [...] La "thérapie active" de
Ferenczi est une tentation risquée pour des débutants
ambitieux, et il n'y a guère moyen de les empêcher
de se livrer à de telles expériences. je ne cacherai
pas non plus une autre impression, un autre de mes
préjugés. Ma récente maladie m'a appris qu'il faut
six semaines à une barbe rasée pour pousser a nouveau.
Trois mois ont passé depuis ma dernière opération
et je souffre encore des modifications du tissu cicatriciel.
J'ai donc peine à croire qu'en un laps de temps à
peine plus long, quatre à cinq mois on puisse pénétrer
jusqu'aux couches les plus profondes de l'inconscient
[...]. Personnellement, je continuerai à faire des
analyses "classiques" »
[17] .
C'est ici qu'apparaît le premier différend entre
Freud et Ferenczi. Différend qui va s'accroître au
fil des années et qui peu à peu se noue, en deux temps,
sur deux thèmes :
- le point de vue technique et la pratique analytique ;
- la question du traumatisme, du traumatique et
du trauma.
La pratique analytique
Pour la clarté de mon propos, je laisse volontairement
de côté les propositions techniques de Ferenczi, qui,
de la technique dite « active » vont insensiblement
évoluer, dans les années qui suivent, vers « l'élasticité
technique » ou « néocatharsis » et
vers la « mutualité ». Ce qu'il faut comprendre,
et retenir, c'est que ces propositions techniques
avaient pour but à l'époque, dans l'esprit de celui
qui les a conçues, de pallier l'absence de concepts
théoriques qui permettent de mieux saisir ce à quoi,
sur un plan métapsychologique, renvoient les difficultés
rencontrées dans les cures des cas dits « difficiles ».
Refusant d'imputer la responsabilité des dérives
négatives (« réactions thérapeutiques négatives »)
ou des apories du transfert au seul patient,
Ferenczi propose de considérer les difficultés rencontrées
dans les cures comme liées en partie aux points aveugles
du contre-transfert de l'analyste [18] . C'est ainsi que, dans les années qui suivent, il est conduit
à déplacer le débat théorico-pratique (du fait de
« l'écart théorico-pratique » constaté
[19] ) sur l'idée qu'il y aurait en fait, deux
modalités d'analyse et deux types de pratique analytique :
l'une, celle de Freud, « classique » ;
l'autre, la sienne, moins « orthodoxe »
et plus en profondeur. La première, essentiellement
basée sur l'aspect paternel du transfert, la levée
du refoulement, la remémoration ainsi que la reconstruction,
aboutit, grâce à la rencontre du matériel représentatif
avec le transfert, à l'élaboration interprétative,
« but » et « fin » de l'analyse,
ainsi qu'à la prise de conscience (« l'Einsicht »)
dans un esprit de d'Aufklärung (d'éclaircissement) ;
la seconde, plus axée sur l'aspect primaire de la
relation, le transfert maternel, introduit le concept
de relation d'objet ainsi que la prise en compte
de ses effets dans le cadre des avancées de la cure ;
elle est une analyse « régressive » où prédominent
l'expérience vécue, l'interaction, l'infraverbal et
le « sentir avec » (« Einfühlung »).
Elle permet à l'analyste d'entrer directement en contact
avec « l'enfant dans le patient » (l'infantile
de celui-ci) et de prendre ainsi connaissance des
traumatismes subis [20] .
Dès lors, ce que Ferenczi propose, c'est d'envisager
le transfert plus sous l'angle de ses effets factuels
liés à la cure que sous l'angle d'une transformation
interne propre à la libido, c'est-à-dire de comprendre
et d'appréhender le transfert comme transfert de
la libido sur l'objet plus que comme un déplacement
de la libido - déplacement du somatique au psychique,
déplacement entre le narcissisme et l'objet, ou encore,
déplacement d'une instance (Ça, Moi, Surmoi, Moi,
Idéal, Idéal du Moi, Réalité) à une autre.
La question du « trauma »
Confronté, dans sa pratique analytique, aux transferts
les plus complexes de patients difficiles, pour lesquels
il est souvent considéré par ses collègues comme étant
le seul recours, Ferenczi, comme je l'ai évoqué plus
haut, met en perspective d'autres orientations techniques
qui l'entraînent, de proche en proche, à réévaluer
le cadre classique, à le modifier tout en en faisant
le « procès » [21] . Contraint d'abandonner la technique active
du fait des échecs qu'elle entraîne, il propose alors
des modifications techniques dans le but de pouvoir
aborder et traiter les conjonctures cliniques de type
passionnel. Interprétant les transferts auxquels elles
le confrontent comme une pure répétition des traumas
de l'enfance, Ferenczi est conduit à une réélaboration
du concept même de trauma.
Les hypothèses avancées par Ferenczi vont pour l'essentiel
concerner une formulation métapsychologique de la
théorie de la séduction en articulation avec
celle du traumatisme qui témoignent de l'inévitable
de la séduction liée à l'objet (objet
« trop présent » ou « trop absent »
- de toute façon, « objet en trop », c'est
à dire objet qui marque de son empreinte quantitative
la constitution de l'objet primaire interne).
Mais avant d'aborder cette question, j'ouvre ici
une parenthèse pour permettre de situer le problème
dans son contexte historique.
Il faut ici se rappeler que quelques années auparavant,
en 1924, au VIIIème Congrès de l'I.P.A. à Salzbourg,
Congrès qui avait pour thème « Les relations
entre théorie et pratiques de la psychanalyse »,
furent discutées des présentations faites par Hanns
Sachs, Franz Alexander et Sándor Rado. Les points
de vue défendus par les rapporteurs mettaient l'accent
sur la nécessité, pour l'analyse, de faire évoluer
le surmoi du patient. Ainsi, par exemple, pour Alexander,
« le but de l'analyste consiste à prendre le
rôle de superviseur de la vie pulsionnelle du patient,
afin de reprendre progressivement le contrôle du moi
conscient du patient [.] ce point de vue pédagogique
en jeu dans l'analyse est un point de vue tout à fait
nouveau »
[22] .
C'est contre ce « point de vue pédagogique »
que s'insurgea en force Ferenczi. Car pour lui, ramener
par le biais de l'analyse des événements traumatiques
à la conscience jusqu'à organiser leur répétition,
puis les observer avec le détachement bienveillant
(la « neutralité ») que prône la technique
« classique », semble être un processus
identique, dans sa structure, à ceux qui ont organisé
et étayé ces mêmes traumatismes pendant l'enfance
du patient.
Dénonçant, dans le cadre de la cure, les risques
que provoquent certaines contre-attitudes inconscientes
de l'analyste (notamment s'il applique une trop grande
« rigidité technique » et se comporte, pendant
l'analyse, comme un « éducateur » animé
par une passion « pédagogique »), Ferenczi
met en parallèle l'enfant traumatisé par la « confusion
de langue » et le patient dont les traumatismes
anciens sont ravivés, voire redoublés, par ce qui
aboutit à « l'hypocrisie professionnelle »
de l'analyste.
Partant de ses difficultés ou de résultats thérapeutiques
insatisfaisants, voire de ses échecs, avec ses patients
adultes, Ferenczi pense qu'une des principales raisons
en est que l'analyste ne tient pas suffisamment compte
de la réalité de certains traumatismes vécus autrefois
par ces patients : « Le fait de ne pas approfondir
suffisamment l'origine extérieure comporte un danger »,
écrit-il, dans le désir de désigner ici tout autant
les réponses de l'objet qui ont fait défaut, que celles
qui ont été données de manière inadéquate (inappropriée,
voire disqualifiante), pour satisfaire les désirs
de l'adulte (ou pour parer à la détresse de l'enfant).
A partir de ce postulat, Ferenczi propose de voir
dans ces traumatismes l'empreinte et la résultante
d'une confusion entre le « langage de tendresse »
- la sexualité infantile qui est une sexualité « innocente »
- et le « langage passionnel » de l'adulte
dont la sexualité (empreinte d'érotisme) vient pervertir
et culpabiliser celle de l'enfant.
Transposant alors ce qu'il pense voir se déployer
sous ses yeux dans le cours de ses traitements psychanalytiques,
Ferenczi développe la théorie suivante :
- Le traumatisme est précoce ;
- Il est la résultante :
- des mouvements passionnels des adultes,
de leur langage de passion face aux demandes
de tendresse et de vérité des enfants ;
- des désaveux de ces mêmes adultes
quant à la souffrance psychique (disqualification
des affects) de l'enfant, ce qui peut être vécu
par ce dernier comme un « terrorisme »
ayant pour conséquences une entrave dans son
autonomie de penser ainsi que donner lieu à
des disqualifications de la symbolisation ;
- de l'introjection du sentiment - inconscient
- de culpabilité de l'adulte, ce qui altère
l'objet d'amour et le convertit en objet de
haine.
- Le processus qui se déroule met alors l'agressé,
débordé par ses défenses, en situation de s'abandonner
à son inéluctable destin : il se retire de
lui-même et observe l'événement traumatique. Ferenczi
note : « Nous assistons ainsi à la reproduction
de l'agonie psychique et physique qu'entraîne une
inconcevable et insupportable douleur. » Cette
douleur reproduit celle éprouvée, dans la petite
enfance, à l'occasion d'un traumatisme, qui peut
avoir été de type sexuel ; elle a pour conséquence,
selon un point de vue qui sera ensuite très souvent
repris par Ferenczi, un « clivage de la propre
personne en une partie endolorie et brutalement
destructrice, et en une autre partie omnisciente
aussi bien qu'insensible. » De cette position
le patient / enfant traumatisé peut éventuellement
considérer l'agresseur (en l'occurrence, ici, le
psychanalyste) comme un malade, un fou ; parfois
même, il essaye de le soigner, de le guérir, comme
autrefois, véritable « nourrisson savant »,
il avait pu se faire le psychiatre de ses parents.
Ainsi, pour Ferenczi, le trauma n'est pas seulement
lié aux conséquences d'un fantasme de séduction ou
de castration, mais il trouve son origine dans les
avatars d'un certain type de destin libidinal lié
à l'action excessive et violente d'une excitation
sexuelle prématurée, qui, suivant certaines circonstances,
prend alors la valeur d'un viol psychique.
Cette effraction a pour conséquence la sidération
du Moi, ainsi que l'asphyxie, voire l'agonie de la
vie psychique : ainsi, pour Ferenczi, le trauma
doit être considéré comme résultant d'une absence
de réponse de l'objet face à une situation de détresse.
Cette absence :
- mutile à jamais le Moi du fait du traumatisme
narcissique qu'elle opère comme des clivages qu'elle
crée ;
- maintient une souffrance psychique en relation
à l'intériorisation d'un objet primaire « défaillant » ;
- et entraîne une sensation de détresse primaire
(d'Hilflosigkeit) qui, toute la vie durant,
se réactive à la moindre occasion.
Pour Ferenczi les traumas ont donc un soubassement
métapsychologique bien différents de ceux que Freud
théorisait à l'époque, puisque pour lui il ne s'agirait
pas de trauma secondaire à une séduction (via
les soins maternels ou via l'absence de l'objet -
comme Freud le propose à partir d'Inhibition, symptôme
et angoisse), mais il serait ici question de viol
de la pensée et de l'affect - par disqualification
de l'affect et par le déni de la reconnaissance
de l'affect et de l'éprouvé par l'objet.
Ces conjonctures psychiques entraînant des subordinations,
soit du fait :
- des « excès » des demandes parentales ;
- des « privations d'amour » (tant sur
le plan primaire que secondaire) ;
- ou des « méconnaissances » des besoins
de l'enfant,
qui, tous, engendrent une « paralysie psychique »,
voire une sidération psychique, due, pour l'essentiel,
au désespoir.
Comme on le voit, avec de telles avancées, non seulement
la nature du trauma se modifie considérablement, mais
de plus ses effets s'aggravent : non seulement
la sexualité est loin d'être seule en question, mais
encore, défendant sa conception de la confusion
des langues, Ferenczi décrit ici une modalité,
jusque là inaperçue, du traumatisme, puisqu'il met
en cause la nature de l'objet (et par voie de conséquence,
celle de l'analyste).
On doit remarquer que le traumatisme dont il est
question concerne tout autant les réponses de l'objet
qui avaient fait défaut que celles qui avaient été
données, de manière inappropriée (alors ressentie
par le sujet comme « disqualifiante »),
pour satisfaire les désirs de l'adulte ou pour parer
à la détresse de l'enfant. On sait qu'après Ferenczi
d'autres auteurs ont développé cette ligne de pensée :
ce fut le cas plus particulièrement de Winnicott,
Mélanie Klein ayant pour sa part moins mis l'accent
sur la réponse maternelle que sur les sources endogènes
du psychisme.
Dès lors, Ferenczi est conduit à interpréter les
effets du traumatisme au niveau du Moi : inhibitions
graves, sidérations de l'appareil psychique, ravages
de l'incompréhension, de la froideur, etc., soulignant
la profondeur des dégâts.
Progressivement élaborées dans les cinq dernières
années de sa vie (1928 - 1933), ces avancées proposées
rendent inévitable le conflit avec Freud. Un véritable
fossé théorique se creusera dont la ligne
de démarcation sera la conception du traumatisme infantile.
Car, pour Freud, invoquer la compulsion de répétition
comme répétition de la situation traumatique, en rendre
l'objet responsable, revient à sous-estimer les ressources
de l'appareil psychique et sa capacité à transformer
le trauma, ainsi que la douleur psychique qui lui
est liée. Pour Freud, envisager d'autres concepts
revient à un retour en arrière (notamment à un retour
à sa « neurotica », à un avant 1897), et
équivaut ainsi à une déviance théorique.
Le couple « clivage - trauma »
J'aimerais à présent aborder ce qui fut, de mon point
de vue, l'un des apports conceptuels majeur conçu
par Ferenczi, apport qui découle directement de son
expérience des transferts passionnels et de la clinique
des « limites », à savoir l'importance tant
économique que métapsychologique du couple trauma-clivage
[23]
.
Il fait partie des toutes dernières avancées de Ferenczi
qui voulait voir en celui-ci un véritable « fil
rouge » permettant une « grille de lecture »
qui concerne tout aussi bien l'abord de certaines
conjonctures complexes - organisations psychiques
fragiles, qui mettent en jeu les relations des catégories
du primaire et de l'originaire avec les catégories
odipiennes classiques -, que les impasses transféro
- contre-transférentielles qui leur sont liées.
L'importance mutative du concept de trauma avec celui
de clivage est au cour du Journal Clinique
(janvier - octobre 1932), qui, comme son titre l'indique,
est un document clinique, document exceptionnel dans
lequel il est tout autant question de ses patients
que de lui-même au travers des difficultés qu'il rencontre
dans le creuset de la cure. C'est ce concept qui dans
cet écrit, et tout au long de celui-ci, reste au centre
de ses réflexions et de ses interrogations, concept
qu'il aborde à la faveur d'observations cliniques
dès les premières pages du document (document à propos
duquel il faut rappeler, et souligner, qu'il était
d'ordre strictement privé et n'était pas prévu pour
être publié).
Dès le début du Journal (en date du 12 janvier
1932), au sujet d'une patiente désignée par les initiales
R.N., Ferenczi aborde la question du clivage et de
tente d'en définir les contours sur le plan métapsychologique,
au regard de la géographie du trauma [24] .
Cette patiente a subi trois attentats sexuels (séductions
et viols) pendant la période qui va de sa petite enfance
à sa pré-adolescence. Ces traumas, inscrits dans la
psyché de la patiente, ont entraîné chez elle une
« atomisation de sa vie psychique »,
une véritable « dislocation » de
sa personnalité, « disloquée jusqu'aux atomes »,
écrit Ferenczi qui voit comme effet de la fragmentation
due aux clivages successifs l'organisation d'une « sorte
de psyché artificielle pour le corps obligé de vivre ».
À partir des éléments cliniques apparus pendant
le traitement de la patiente, Ferenczi inventorie,
de manière descriptive, les conséquences des clivages
mis en ouvre lors des différentes conjonctures traumatiques
rencontrées par celle-ci jusqu'à son adolescence :
- la fixation, à l'intérieur de la personne adulte,
d'une « enfant séduite ». Cette adulte
se présente débordée par ses pulsions ; excitée,
elle ne peut pallier ses excitations qu'en les contre-investissant
et en les protégeant par une transe somnambulique
de type hystérique. L'analyste ne peut « entrer
en contact » qu'à « grand-peine »
avec cette partie, « l'affect refoulé pur »,
écrit Ferenczi : cette partie se « comporte
comme un enfant évanoui qui ne sait rien de lui-même,
qui ne fait que gémir et qu'il faut secouer psychiquement,
parfois physiquement », ajoute-t-il ;
- les différentes fragmentations créent une personnalité
« sans âme », un « corps sans âme »,
par dévitalisation du psychisme et disqualification
des sentiments, du vécu et du ressenti ;
- ces fragmentations peuvent aller jusqu'à une
atomisation, voire une pulvérisation de la vie psychique
[25] .
Dès lors, cherchant à donner une structure d'ensemble
au tableau clinique, Ferenczi décrit les effets des
différents clivages de la manière suivante :
« À première vue, l'"individu" consiste
en ces parties : (a) en surface, un être vivant
capable, actif, avec un mécanisme bien, voire même
trop bien réglé, (b) derrière celui-ci, un être qui
ne veut plus rien savoir de la vie, (c) derrière ce
Moi assassiné, les cendres de la maladie mentale antérieure,
ravivée chaque nuit par les feux de cette souffrance ;
(d) la maladie elle-même, comme une masse affective
séparée, inconsciente et sans contenu, reste de l'être
humain proprement dit. »
À la faveur de ces notes, on peut remarquer
que, pour Ferenczi, le clivage, comme la fragmentation,
court-circuitent les mécanismes du refoulement. Dès
lors, il conçoit et traite l'amnésie infantile comme
un phénomène secondaire au clivage, véritable spaltung
liée à l'effet de choc du trauma. La part exclue du
souvenir survivrait en secret : clivée de ses
possibilités de représentation sur un mode névrotique,
elle ne pourrait pas se traduire par des mots, mais
se manifesterait corporellement (transes hystériques).
La même patiente le conduit, peu de temps après,
le 24 janvier 1932, à se poser la question du contenu
des clivages :
« Quel est le contenu du Moi clivé ? [...]
Le contenu de l'élément clivé est donc toujours :
développement naturel et spontanéité ; protestation
contre la violence et l'injustice ; obéissance
méprisante, voire sarcastique et ironique, affectée
à l'égard de la domination, sachant intérieurement
en fait que la violence n'a rien obtenu : elle
n'a modifié que les choses objectives, les formes
de décision, mais non le Moi en tant que tel ;
autosatisfaction à propos de cette performance, sentiment
d'être plus grand, plus intelligent que la force brutale
[...]. »
Ferenczi décrit ici un mode d'"auto-guérison" par
le développement chez le sujet d'un clivage narcissique,
ce qui permet la création d'un narcissisme, apparemment
protecteur, mais pouvant aussi devenir « mégalomane »,
voire « surdoué », et qu'il développera
un peu plus tard à propos de la métaphore du nourrisson
savant [26] .
Après avoir décrit la paralysie de l'activité
de penser comme effet secondaire du trauma, Ferenczi
aborde dans ses notes la question du déni comme
mécanisme venant renforcer le refoulement. Mais c'est
dans une note importante plus tardive, intitulée Fragmentation
(en date du 27 février 1932), qu'il pose la question
du travail de l'analyste face aux conjonctures
traumatiques et au clivage :
« Avantages psychiques : on fait l'économie
du déplaisir qui résulte de la mise en évidence de
certaines cohérences, en abandonnant ces cohérences.
Le clivage en deux personnalités qui ne veulent rien
savoir l'une de l'autre, et qui sont groupées autour
de différentes tendances, fait l'économie du conflit
subjectif [...]. Tâche de l'analyste : lever
le clivage. ».
Ce dont il s'agit ici pour Ferenczi, c'est de « réanimer »
la partie clivée, « morte », qui, mise en
hibernation, peut se trouver néanmoins aussi dans
« l'agonie de l'angoisse ». Le moyen de
lever le clivage doit se faire par la capacité de
l'analyste à pouvoir « penser » l'événement
traumatique, ajoute-t-il. Autrement dit, traduit dans
un langage analytique plus actuel, le travail de l'analyste
consiste à proposer au patient des pensées et des
représentations qui favorisent, par le biais des représentations
de mots, une requalification de l'affect, ou encore,
de procéder maintenant à l'inscription de l'expérience
qui n'a pu, en son temps, avoir lieu. Ceci permet
d'espérer, à long terme, une resymbolisation et une
repsychisation des zones agoniques. Ferenczi poursuit
en concluant provisoirement que :
« La question reste ouverte de savoir s'il n'y
a pas de cas où la réunification du complexe, clivé
par traumatisme, est si insupportable qu'elle ne s'effectue
pas totalement et que le patient reste en partie marqué
de traits névrotiques, voire sombre encore plus profondément
dans le non-être ou dans la volonté de ne pas être. »
On peut, ici, apprécier, une fois de plus, l'extraordinaire
intuition clinique de Ferenczi qui relève l'importance
pronostique des processus négatifs au sein
de la psyché et dans l'analyse.
Dès lors, pour Ferenczi, la question qui est posée
est celle qui consiste à pouvoir préciser le lieu
psychique où s'inscrit originairement le
trauma et les empreintes, véritables traces mnésiques,
qu'il laisse :
« La question se pose de savoir s'il ne faut
pas rechercher chaque fois le trauma originaire dans
la relation originaire à la mère, si les traumas de
l'époque un peu plus tardive, déjà compliquée par
l'apparition du père, auraient pu avoir un tel effet
sans la présence d'une telle cicatrice traumatique
maternelle-infantile, archi-originaire (« Ururtraumatisch »).
Être aimé, être le centre du monde, est l'état émotionnel
naturel du nourrisson, ce n'est donc pas un état maniaque,
mais un fait réel. Les premières déceptions d'amour
(sevrage, régulation des fonctions d'excrétion, premières
punitions par l'intermédiaire d'un ton brusque, menace,
voire correction) doivent avoir dans tous les cas
un effet traumatique, c'est-à-dire, sur le coup, psychiquement
paralysant. La désintégration qui en résulte rend
possible la constitution de nouvelles formations psychiques.
En particulier on peut supposer la constitution d'un
clivage à ce moment-là. ».
On voit, dans ces lignes, de quelle façon Ferenczi
ouvre de nouvelles voies d'approche et de compréhension
clinique, et, de ce fait, combien il est en avance
sur son temps en étant le précurseur d'une métapsychologie
qui se développera par la suite, entre autre du fait
de l'intérêt soulevé par les problèmes rencontrés
lors des cures des « états-limites ». Dès
à l'époque, à l'évidence pour Ferenczi, c'est du côté
des défaillances de la relation liée à l'objet primaire,
voire des échecs de la capacité pare-excitante et
contenante de celui-ci (ce qui deviendra les « carences
de l'environnement », ou l'environnement « non-facilitateur »
chez Winnicott) - du fait d'un trop de séduction précoce
que cet objet induirait (soit par excès, soit par
défaut) -, que s'origine « l'Ururtraumatisch »,
lieu de l'origine des troubles de la symbolisation
et de la pensée, de l'aliénation du Je (P.Aulagnier),
des états d'altération du Moi, des états de violence
primaire (avatars de l'amour et de la haine primaires),
des troubles de l'auto-érotisme (failles auto-érotiques)
qui seront autant de lits aux dénis et aux clivages,
eux-mêmes à l'origine des dépressions anaclitiques,
des transferts passionnels et des états-limites.
Paris, novembre 2001
__________
[1] Freud S. (1895), Esquisse d'une psychologie scientifique, in
La naissance de la psychanalyse, Paris, P.U.F.,
1969.
[2] Freud S. et Breuer J. (1895), Études sur
l'hystérie, Paris, P.U.F., 1965 ; « Les
hystériques souffrent d'un traumatisme psychique qui
n'a été qu'incomplètement abréagi » ; « les
hystériques souffrent de réminiscence ».
[3] Freud S. (1920), Au delà du principe de plaisir,
O.C.F., XV, Paris, P.U.F., p.273-338.
[4] Freud S. (1926), Inhibition, symptôme et
angoisse, O.C.F., XVII, Paris, P.U.F., p.203-286.
[5] Le traumatisme est lié à l'angoisse de séparation
où aux angoisses que la séparation entraîne, ainsi
Freud distingue cinq types d'angoisse : l'angoisse
du trauma de la naissance ; l'angoisse de la
perte de la mère en tant qu'objet ; l'angoisse
de perte du pénis ; l'angoisse de perte de l'amour
de l'objet ; l'angoisse de perte de l'amour du
surmoi.
[6] Freud S. (1939), L'Homme Moïse et la religion
monothéiste, Paris, Gallimard, 1986.
[7] Abraham N., Torok M. (1975), « L'objet
perdu-moi ». Notations sur l'identification endocryptique,
L'Écorce et le noyau, Éditions Aubier Montaigne,
1978, p.295-317.
[8] Balint M. (1968), Le défaut fondamental, Payot,
1971, p.207.
[9] Bokanowski T. (1997), Sándor Ferenczi,
Psychanalystes d'aujourd'hui, P.U.F., 128 p.
[10] Bernard Brusset écrit : « L'introjection
(primitive) est un changement topique en rapport
avec l'investissement d'un objet extérieur » ;
Brusset B. (1988), Psychanalyse du lien La relation
d'objet, Préface d'André Green, Paris, Le Centurion,
p.49.
[11] Freud S. (1920), Au-delà du principe de
plaisir, OCF, XV, Paris, P.U.F., 1996, p.273-342.
[12] Ferenczi S., Rank O. (1924), Perspectives
de la psychanalyse (Sur l'indépendance de la
théorie et de la pratique), Paris, Bibliothèque
scientifique Payot, 1994.
[13] Congrès dont le thème était la question
des « rapports de la technique analytique
à la théorie analytique ».
[14] Freud S. (1914), op.cit.
[15] Ferenczi S. (1928), Élasticité de la technique
psychanalytique, in Psychanalyse IV, Paris,
Payot, 1982, p.53-65.
[16] Cahn R. (1995), Du transfert au contre-transfert.
La question de l'implication de l'analyste dans le
processus psychanalytique, Sándor Ferenczi,
sous la dir. T.Bokanowski, K.Kelley-Laîné, G.Pragier,
Monographies de la Revue française de Psychanalyse,
P.U.F., p.87-98.
[17] Remarquons la métaphore qu'emploie Freud aux
lendemains de son intervention chirurgicale (1924),
et comment, ici, les « modifications du tissu
cicatriciel » vont précéder les « fils qui
restent après une opération » et les « fragments
d'os nécrosés qui s'éliminent d'eux-mêmes » évoqués,
quelque treize années plus tard, dans Analyse avec
fin et analyse sans fin (1937).
[18] Ceci ouvrira à la voie à ceux qui, deux
décennies plus tard, seront conduits à l'idée que
le contre-transfert est un moyen de connaissance et
un fil conducteur pour l'abord et la compréhension
des relations d'objet primaires et précoces (Winnicott).
[19] Donnet J.-L. (1995), Le divan bien tempéré,
Le fil rouge, Paris, P.U.F.
[20] Rappelons qu'à la même époque, Melanie Klein
était conduite à élaborer ce qui sera aux fondements
de sa théorie à savoir ce qui vient, pour elle, présider
à l'organisation de l'Œdipe précoce.
[21] Cahn R. (1983), Le procès du cadre ou la
passion de Ferenczi, Revue française de Psychanalyse,
47, 5/1983, p.1107-1133.
[22] Sandler J., Dreher A.U., (1996), Que
veulent les psychanalystes ? Le problème des
buts de la thérapie psychanalytique, Le fil rouge,
Paris, P.U.F., 1998, p.54-55.
[23] Bokanowski T. (1995), Le couple « trauma-clivage »
dans le Journal clinique de Ferenczi, Sándor
Ferenczi, sous la dir. T.Bokanowski, K.Kelley-Laîné,
G.Pragier, Monographies de la Revue française de Psychanalyse,
P.U.F., p.133-143., repris in Bokanowski T. (1997),
op.cit.
[24] Je rappellerai que si, à l'époque, Freud
avait bien pressenti l'importance du rôle du clivage
dans certains états psychiques (psychoses et perversions
notamment), il n'avait pas encore écrit son article
princeps sur le clivage, Le clivage du moi dans
les processus de défense (1938).
[25] La description de ces états psychiques introduit
celle qui seront par la suite décrites sous le vocable
de « moi non intégré », « moi désintégré »
au « moi en morceaux » ; cf., Winnicott
D.W. (1945), Le développement affectif primaire, De
la pédiatrie à la psychanalyse, Paris, Payot,
1969, p.32-47. ; Klein M. (1946), Notes sur quelques
mécanismes schizoïdes, in M.Klein, S.Isaacs, P.Heimann,
J.Rivière (1952), Développements de la psychanalyse,
Paris, P.U.F., 1966, p.279.
[26] Bokanowski T. (2001), Le concept de « nourrisson
savant », une figure de l'infantile (L'infantile,
le trauma et l'asphyxie de la vie psychique), in Ie
nourrisson savant Une figure de l'infantile, sous
la dir. de D.Arnoux et T.Bokanowski, Collection de
la SEPEA, Paris, Éditions In Press, p.13-32.