Jean José Baranes
Transgénérationnel et adolescence
La patate chaude est un jeu courant dans les communautés
d'enfants et d'adolescents; il consiste à se passer
de l'un à l'autre, en allant le plus vite possible,
une patate sortie des cendres sans se brûler, ni la
faire tomber, ce qui exclurait automatiquement le
joueur fautif.
Commençons par une métaphore: celle d'une soirée
de fête familiale, anniversaire , mariage ou autre.
Une salle a été louée pour la circonstance, il y a
un buffet, l'orchestre joue, on danse. Pour accueillir
les invités et garder la porte vis à vis des intrusions
gènantes, un huissier a été posté à l'entrée de la
salle, avec pour mission de ne laisser entrer que
les personnes munis d'un emblème ou de tout autre
signe de reconnaissance "syntone au moi".
Certains invités ont des drôles de têtes, mais enfin,
ils appartiennent quand même à la famille, on ne les
refoulera pas. D'autres viennent déguisés, ce sont
les symptômes, et pour la plupart, en payant tribut
d'entrée, ils réussiront à franchir le barrage, immobilisant
au besoin pendant un temps plus ou moins long l'huissier
et une partie des invités venus en renfort. Mais voilà
que surgit un peu plus tard la branche honnie de la
famille, celle par qui le malheur et la honte arrivent,
les cousins ou oncles fraudeurs, ruinés, incestueux,
ceux à qui on avait très délibérement caché la soirée
et qui viennent quand même!. A ceux-la nul accès à
la fête n'est pensable; mieux encore, on restera sourds
à leurs appels, à leurs cris, même aux jets de pierre
dans les fenêtres auquels ils vont se livrer depuis
la rue. Ils n'existent littéralement pas. On sera
prêt au besoin, pour assurer un étanchéité qu'on voudrait
à toute épreuve, à pousser les meubles devant les
fenêtres, et même à ouvrir une cloison mobile, quitte
à ce qu'elle rétrécisse la pièce et la sépare en deux
parties, pourvu qu'elles puissent s'ignorer l'une
l'autre. La fête continuera, dans cet organisation
topique particulière, en dépit -ou plutôt en déni-
des perturbateurs- visiteurs- fantômes indésirables
du moi.
On aura reconnu dans cette métaphore, déjà citée
par Freud à propos du refoulement
mais développée et prolongée ici, l'opposition entre
le refoulement et ses compromis d'un côté, et le
déni- avec son corollaire habituel, le clivage du
moi, et la dualité aconflictuelle qui en résulte.
Dans ce dernier cas, ce n'est plus le (les) désirs
qui sont interdite, c'est ce qui vient du dehors qui
est intolérable, la relation de frontière entre dedans/dehors
est en crise et avec elle ce qui deviendra dans la
théorie freudienne les pathologies du Moi (pathologies
du contenant et non plus des contenus fantasmatiques
pathogènes), que Freud va mettre au centre de sa reflexion
métapsychologique à partir de 1920. Le modèle du
fonctionnement psychique dit de"la double limite"
d'A.Green (4) décrit bien ces enjeux.
Illustrons à présent cette double polarité du « non »
psychique, du refoulement au déni.
Gabriel
G. "J'ai fait presque 25 km avec mon fils sur
les épaules, hier. Une ballade dans Paris, tous les
deux. Paris c'est mes racines, maintenant que j'ai
quitté Israel et que je voyage dans le monde entier
pour mon boulot. A mon retour de Montréal, j'ai été
au cinéma, j'ai vu Aprile de Nani Moretti.
Moretti, c'est beaucoup mieux que Woody Allen. Les
deux sont aussi narcissiques l'un que l'autre, mais
Moretti... ah la scène du scooter dans Rome, et celle
de la partie de Water polo dans Palomba Rossa! comment
dire, c'est plus frais, plus enfant, plus tourné vers
la vie.
C'est vrai que l'américain parle plus de sa famille,
de ses parents dans ses films... C'est peut être là,
leur différence? C'est comme si Allen devait porter
toute la souffrance du monde, non seulement sa névrose
bien sûr, mais aussi celle des générations précédentes.
Je ne supporte plus d'aller voir ses films, il a trop
de complaisance à fouiller ses entrailles.
(un silence)
Mon père m'a téléphoné hier, il doit partir à la
retraite bientôt, et c'est une véritable débacle de
souffrances et de lamentations. La sinistrose. Cette
fois-ci, je ne me suis pas laissé faire. Je l'ai vertement
renvoyé à sa plainte, là, je ne l'ai pas raté, je
vous assure...
je comprends pourquoi j'ai quitté si tôt mes parents,
à 18 ans, sans retour; c'etait un duo de lamentations
permanent ces deux là; comme une seule voix... Et
pourtant je suis redevable à mon père de son opiniatreté,
de son acharnement au travail. Ma mère est née en
Israel, elle est Sabra. Lui est né en Pologne,à B.,
ses parents sont venus en Israel parmi les premiers
pionniers, avant l'Holocauste, par croyance, enfin,
disons par idéologie. Des pionniers quoi, mais incroyants.
Mon père a toujours été très critique vis à vis d'Israel,
il a entrainé ma mère avec lui. Pas par politique,
même pas, non, il est négatif et critique vis à vis
de tout, de tout savoir, de toute croyance. Personne
ni rien ne trouve grâce à ses yeux.
et çà, c'est dur à vivre au quotidien, ce décapage
là.
C'est étrange quand même d'être aussi accroché au
malheur...Enfin, oui, il y avait eu cette histoire,
qu'on m'a racontée un jour: parait-il que son père
avait épousé ma grand mère pour sa fortune, pas par
amour. Une des plus riches familles de B. parait-il.
Il est reparti un jour après leur installation en
Israel, et n'a plus donné de ses nouvelles depuis.
L'analyste: "Alors au fond, votre père, c'est
ce procès là, celui de son propre père qu'il vous
a transmis?.. Procès, ou quète d'amour constamment
déçue"
Nous sommes là devant de la transmission intergénérationnelle
aisémant symbolisable, l'analyste n'a qu'un mot à
dire pour que G. poursuive sa route. A travers sa
rupture avec sa famille, son exil volontaire, son
orientation professionnelle si opposée à l'humanisme
de son père - les choix professionnels qu'il a fait
le conduisent aujourd'hui, après une révolte adolescente
disons de bon aloi, vers des hautes technologies assez
hermétiques aux non spécialistes-, G. a pu, par le
biais d'un travail identificatoire singulier, faire
quelque chose de ce qui lui a été transmis, le symboliser
pour son propre compte, et s'approprier subjectivement
ce qui était mémoire collective.
Tous n'ont pas cette chance, ni ces possibilités
de symbolisation, comme on va le voir dans la vignette
suivante.
Mathieu
Je résumerai ici en une seule phrase, assez vertigineuse,
l'histoire de Mathieu:
"Ce à quoi il ne doit pas penser, même s'il
n'y pense pas, c'est constamment à ça que je pense
qu'il pense" me dit un jour la mère de cet adolescent
aux rituels de lavages nocturnes incoercibles. Ceux-ci
se déroulaient en effet dans la salle de bains où,
bien des années auparavant, avait eu lieu un crime
passionnel particulièrement atroce. Contre toute évidence,
un silence opaque en avait soigneusement dissimulé
circonstances et conséquences jusqu'à ce que les symptômes
obsessionnels d'un des enfants n'entrainent le retour
de l'intolérable: dès lors, chaque action insolite,
sinon chaque pensée de Mathieu, était interprétée
par sa mère comme réactivation de la scène traumatique
déniée. La lutte pour l'appropriation subjectivante
de l'histoire à laquelle procède tout adolescent était
bien compromise par une telle prédiction parentale
en forme -violente- d'interdit de penser.
L'histoire de mathieu était exemplaire à cet égard
de ce que divers auteurs (H.Faimberg(5),R.Cahn(6)
notamment) ont qualifié de télescopage des générations
ou d'identification aliènante.
Je ne reprendrai pas ici l'abondant matériel clinique
déjà publié dans deux ouvrages collectifs sur "le
Négatif"(7) et "la question psychotique
à l'adolescence"(8), pour son caractère assez
exemplaires des questions auquelles confrontent les
décompensations sévères de l'adolescence. Elles obligent
bien souvent l'analyste qui s'y risque à rencontrer
la famille et ses diverses distorsions plus ou moins
pathogènes.
Ainsi se constitua pour moi, au cours d'un travail
d'une vingtaine d'années avec des adolescents pris
en charge dans un hopital de jour Parisien (1**), un "album de famille"
assez particulier, des plus nourris en secrets de
famille inavouables et en situations complexes tout
aussi inassimilables pour la psyché. Ceci au point
de me trouver un temps "pris" par le transgénérationnel,
cette thématique ayant d'ailleurs pu apparaitre dans
certains travaux français comme une véritable idée
fixe confinant à la "folie du sens" . Ce
n'est qu'au fil des ans que le travail simultané de
théorisation et d'autoanalyse m'ont permis de mieux
dégager cerner les enjeux théorico-cliniques tout
à fait fondamentaux qui s'y engageaient, et que je
développerai plus loin.
Entre ces deux vignettes cliniques extrêmes, va
se déployer le champ du transgénérationnel. J'ai tenté
de montrer avec l'exemple de Léa (RFP 1/2000) comment
la question -qui est celle du trauma- surgit dans
la pratique analytique la plus quotidienne, question
d'autant plus cruciale qu'une dérive guette aujourd'hui
la psychanalyse, évolution de la culture aidant: celle
de la réalité, comme telle, du traumatisme psychique,
qu'il s'agisse de maltraitance, d'inceste ou autres.
Il n'est pas rare en effet de constater de nos jours
deux fait:
d'une part l'extension d'une véritable position idéologique
de l'enfance maltraitée dans la culture comme dans
nombre de lieux de soins,
et simultanément, le recours dans certains travaux
contemporains, à une théorie développementale "molle":
la mère insuffisamment bonne, l'environnement mal
adapté aux besoins du bébé y deviennent la cause de
tous les maux psychiques, ruptures du développement
à l'adolescence compris. Plus d'après-coup ni d'hétérogénéité
des registres psychiques dès lors, pour ne pas même
parler des aléas complexes du désir, mais une pathologie
transgénérationnelle réduite à la transmission de
la faute, partout où il y a échec dans la constitution
d'un roman des origines, échec à l'appropriation historicisante
du corps et de l'histoire évenementielle (M. Enriquez)
-ce qui est tout autre chose- .
L'adolescence : un temps de la génération
L'adolescence m'apparait occuper dans la question
du transgénérationnel une place privilégiée, et ceci
pour plusieurs raisons:
- en tant qu'elle est une problématique de la marge
et des limites, dans un espace psychique élargi
où l'objet externe retrouve toute l'importance de
passeur et la fonction objectalisante qui fut la
sienne au temps mythique du narcissisme primaire,
- en tant qu'elle est chaos ou télescopage mêlant
castration et néantisation, réactivation à vif des
désirs incestueux et parricides oedipiens, en même
temps que résurgence de la problématique identitaire
et narcissique,
- en tant qu'elle est enfin double intégration du
corps et du code, chiasme des temporalités psychiques
et des générations,
- l'adolescence, c'est le temps de l'étrange
de la sexualité pubertaire et le temps de l'opposé.
- on sait qu'à la manière dont s'opèrent les
mues dans le règne animal, il faut aux adolescents,
pour trouver le temps de changer de peau, une
protection, cocon ou carapace, qui est bien
souvent le "non" décliné sous toutes
ses formes, celle du retrait, celle de l'opposition,
ou encore celle de la rupture.
Les symptômes cliniques de cette étrangeté à eux
mêmes -changeants, variables, kaleidoscopiques, voire
contradictoires- ne donnent à eux seuls que peu d'indications
sur la donnée majeure : le degré de profondeur
de cette rupture avec le monde et avec eux mêmes,
plus encore, c'est le silence symptômatique d'une
adolescence muette qui pourrait inquiéter le clinicien :
- les parents n'ont pas la tâche facile: mis eux
même en crise, ils doivent répondre sans se déprimer,
et éviter aussi bien la connivence complice que
le rejet envieux
- c'est aussi le cas pour le thérapeute, qui devra
savoir aider l'adolescent à faire appel sans se
démettre de sa place, accepter de ne pas savoir
ni comprendre, et pour autant savoir "garder
le cap".
Mais cette double intégration, celle du corps
sexué, et celle du code par où l'adolescent en devenir
d'adulte va trouver sa place dans la société et l'ordre
des générations peut voler en éclat sous le coup
de boutoir du débordement traumatique lié à l'excitation
interne, le devenir de cette actualité traumatique
dépendant de façon majeure de ce qui s'est joué au
temps primaire de l'indistinction sujet -objet et
du processus de subjectivation, bref, aux conditions
de la symbolisation. A l'adolescence, si le déclencheur
est toujours l'oedipe, la charge de rupture étant
dans la dimension pulsionnelle de la crise. Mais la
suite va embrayer très vite sur la ligne narcissique,
l'équilibre narcissico-objectal, et l'identité.
Or l'expérience clinique nous montre que les adolescents
peuvent se trouver dans la situation d'avoir à élaborer
ces pulsions en excès, ce trop de sensorialité, ces
images parentales redevenant excitantes, cette crise
narcissique enfin, à partir d'un "manque à signifier".
Je désigne par là une négativité particulière de l'environnement
familial actuel qui, par son trop d'empiètement ou
par son pas assez d'investissement, entretiendra une
crise dont il est étroitement partie prenante. Mais
aussi et surtout, ce qui, sous jacent à cette crise
et comme révélée par elle, procède de téléscopages
entre les générations, court-circuitant le temps et
la différence des générations, et partant, les possibilités
de mise en sens de la rupture adolescente.
On peut dire que le temps de l'adolescence, temps
génératif, rencontre le temps de l'adulte, dans un
processus historicisant de mise en crise réciproque
entre les générations.
Mais ce temps des générations, qui est normalement
temps de transmission et de transformation du transmis
entre les générations temps généalogique donc dans
son principe, peut devenir, non plus transmission
entre les générations, mais "télescopage des
générations".
À cette question, deux vertex :
- Du point de vue des parents,
Une fonction parentale "suffisamment bonne"
assure la transmission des interdits et l'induction
- au sens magnétique - d'une activité psychique
assurant la "vectorisation " pulsionnelle.
Ici, au contraire, elle ne se fait plus alors sous
le régime d'un refoulement secondaire souple, soumis
aux prescriptions de l'interdit surmoïque oedipien
et donc d'identifications secondaires post oedipiennes,
mais dans le déni-clivage et les identifications
aliénantes.
- Du point de vue du sujet,
L'histoire de tout sujet, remise en crise à l'adolescence,
se fonde sur le projet et le fantasme que ses géniteurs
avaient organisé dès, ou avant même, sa conception,
et qui le fait porteur d'un projet hérité du narcissisme
parental qu'il a vocation de réaliser. Mais si ces
inscriptions premières indiquent un certain parcours,
qu'il aura ensuite loisir de varier et de subjectiver
au gré de sa dynamique pulsionnelle propre, la place
particulière qui lui sera dans certains cas désignée
à priori dans la psyché familiale peut être
non pas signe transmis, "indication",
prénom, marque corporelle ouverte à la métaphore
et à la représentation, mais assujettissement au
sens le plus fort.
Au lieu d'un temporalité différentielle, où chacun
trouverait sa place et son identité singulière, vont
alors se produire engrènements et non-différenciations
entre générations.
Les travaux de R. Cahn sur la subjectivation,
ceux de Piera Aulagnier sur le porte-parole,
le processus identificatoire, et la rencontre à valeur
identifiante entre un fantasme inconscient et un événement
réel, les écrits de M. Enriquez ("le délire en
héritage", "incidence du délire parental
sur le descendance") en particulier, ont remarquablement
montré l'impact du dénié chez l'un des parents sur
l' activité de pensée et de théorisation -des origines
en particulier- chez le descendant.
Pris entre l'actuel et l'archaïque, l'adolescent
a besoin d'organisateurs symboliques (parents ou
substituts) pour l'aider à constituer un espace de
subjectivité. Certaines aliénations en révèlent la
carence, la fantasmatisation individuelle se voyant
alors remplacée -la clinique du secret familial en
est remplie- par les dénis d'existence ou de signification
les plus divers (M. Enriquez, Cahn, Penot), par l'utilisation
narcissique d'un enfant au profit de l'un de ses ascendants,
par l'appropriation ou l'intrusion dans la psyché
de l'autre (Faimberg) aboutissant à une adaptation
servile de l'enfant aux besoins du parent De ceci,
Férenczi avait fait le premier, dans les repères et
les concepts de l'époque, la description théorique.
Je ne m'étendrai pas ici sur les "effets d'emprise
" de telles identifications aliénantes sur les
équipes et les thérapeutes: elles sont la dynamique
même du processus
Les répétitions transgénérationnelles
I.
Quelle serait, shématiquement résumée, la logique
sous-jacente aux répétitions transgénérationnelles
? ce qui se transmet dans ces répétitions n'est autre
que ce qui reste en souffrance dans le processus même
de transmission (R. Kaës) aboutissant à un dépôt
du négatif, contenu brut, non pensé, passant sans
transformation, de génération en génération: "un
paquet bien ficelé balancé d'une génération à l'autre",
disait une de mes patientes, avec interdiction expresse
de l'ouvrir "circulez, il n'y a rien à voir".
La patate chaude...
Les moyens en seront l'engrènement à l'identique,
la disqualification, l'emprise, la séduction narcissique,
les stratégies ant-eodipiennes et l'incestuel sous
toutes ses formes, bien décrites par Racamier et son
ecole. Avec, sous jacent les identifications aliénantes,
narcissiques, projectives ou vampiriques dont on retrouvera
les effets sur le transfert et le contretransfert
. Le concept d'identification projective serait ici
pertinent, et en même temps singulièrement réducteur.
II.
Dans mon travail de 1993
[1] « devenir soi même, j'avais avancé
l'idée que les interprétations-constructions intergénérationnelles
allaient "tendre alors à introduire du différent,
de l'altérité, de la relation entre appareils psychiques,
là où il y a du même en action Remettre en
jeu, en discours, entre les diverses générations,
ce qui, demeuré hors refoulement, reste néanmoins
-ou d'autant plus- répétitif et agissant. Là où l'activité
de rêverie parentale n'aura pas été capable de parler
un passé, comme un à-venir par principe imprévisible,
l'interprétation intergénérationnelle et l'espace
de jeu qu'elle permet viendrait en somme s'offrir
en tant que support au fantasme singulier, par le
biais d'une sorte de récit légendaire ou mythique
à partir duquel se relancera le processus d'historicisation
singulier". Raconter des histoires en somme qui
permettent de réintroduire la transitionnalité.
Il me faut être plus précis et reprendre ici un débat
contemporain essentiel pour la psychanalyse, celui
des divers registres de la symbolisation, qui ne saurait
se résumer à la représentation de mot : Une telle
« structure narrative », d'autant plus attirante
pour le thérapeute qu'il y a eu déni ou secret « à
mettre en mots », ne serait rien en effet sans
l'impact, essentiel pour l'efficacité de cette symbolisation
langagière, de l'intense engagement affectif, corporel,
perceptif fourni par la situation thérapeutique, qu'elle
soit individuelle ou groupale, qu'il s'agisse de consultations
analytiques espacées ou d'une thérapie analytique
familiale plus codifiée. Il suffit pour s'en convaincre
de lire avec soin les protocoles de séances ou récits
de cure rapportés à l'appui du Générationnel [2]
Force est de passer en effet ici par d'autres registres
psychiques que ceux de la symbolisation secondaire
dans le langage. Le corps, la perception, la sensorialité,
ces exclus de principe par le dispositif de la cure
"classique", deviennent les points d'appui
de l'analyste pour tenter de redonner à ces patient
en souffrance identitaire narcissique une enveloppe
psychique et un accès à ces excitations mal pulsionnalisées
et volontiers clivées, de dramatiser en quelque sorte
, tout comme en psychodrame, ces registres archaïques
de la souffrance narcissique qui débordent -ou échappent-
au champ du langage verbal.
Les registres psychiques mobilisés et actifs
ici relèvent alors non pas tant du méconnu refoulé
et des représentations de mot, que des traces mnésiques
perceptives et des représentations de chose, du matériau
psychique dénié-clivé ou faisant irruption sous une
forme insuffisamment déplacée-décondensée dans le
langage. C'est à partir de ces figurabilités issues
des traces mnésiques perceptives, survenant dans
un espace psychique intermédiaire ou transitionnel,
que le travail de rêverie, en même temps singulier
et collectif, va favoriser une sorte de tissage incessant
des psychés et des régimes psychiques, véritable navette
faisant le va et vient entre les protagonistes et
les divers registres psychiques.
Les enjeux métapsychologiques du transgénérationnel
Une première remarque : Comme toute réflexion
et toute théorisation sur le traumatisme, l'évènement
et l'histoire "réelle", l'argument transgénérationnel
expose à un risque qu'il ne faut pas sous estimer:
ce qui se veut, comme on vient de le dire, processus
de relance pour la métaphore visant à transformer,
dans les cas heureux, les conditions et les modalités
du fonctionnement psychique des divers protagonistes
engagés dans une répétition pathologique à plusieurs
générations peut devenir procédure : celle d'un procès
accusant les parents, ou d'une enquête plus ou moins
policière menée à la recherche d'une causalité clairement
assignable, hypothèse étiologique linéaire visant
à rendre compte de telle ou telle organisation psychopathologique
actuelle.
Une telle réduction des questions sur l'origine,
si elle devenait une nouvelle "clé prêt-à-porter
de la pensée" pour toute analyse qui stagne par
exemple, aboutirait, de fait, à l'extinction de la
démarche analytique elle-même. Le sort fait dans un
passé récent aux travaux originaux de Torok et Abraham
(16) sur la crypte en fournit un exemple remarquable:
dans la suite de leurs travaux (1968-1974), les divans
parisiens se peuplèrent rapidement de patients cryptophores
-lieu de l'innommable-, de deuils non faits et des
revenants les plus divers...
Mais cette curiosité pour un originaire trop excitant
ne suffit pas à rendre compte du succès du transgénérationnel
dans la théorisation française des vingt dernières
années, l'enjeu fondamental du débat est ailleurs.
Il faut savoir que les travaux sur le
transgénérationnel ont fait florès dans les années
70_90 en France
Loin de témoigner d'une simple fascination"
pour des situations psychopathologiques singulières
dont le pouvoir excitant aurait " produit"
des adeptes de la crypte ou du fantôme, ils posaient
à leur manière la question des bornes ou confins de
la théorie freudienne, engageant la réflexion sur
un problème métapsychologique, sinon épistémologique
fondamental. Celles-ci -les situations cliniques-
ne faisaient que révéler celui-là -le problème du
modèlemétapsychologique- .
Il était logique dès lors que deux groupes de travaux
sur le thème transgénérationnel aient été précurseurs:
- un premier groupe réunit des travaux d'analystes
qui s'intéressaient aux états et aux pathologies
psychotiques, qu'il s'agisse d'adolescents ou non.
La question de l'emprise,de l'engrènement et de
la non différenciation des générations et des psychés
est au premier plan de la problématique, et elle
conduirait plutôt l'analyste à souhaiter d'atteindre
au refoulement pudique de ce qui est exhibé parfois
de façon bien crue.
- les thérapeutes de famille ou les théoriciens
du groupe et notamment R. Kaës . Pour tous ceux-ci,
l'angle d'attaque du sujet est différent de celui
des analystes de pratique du divan-fauteuil, d'où
une plus grande familiarité avec des problématiques
mettant en crise le modèle de la cure individuelle
et faisant de principe une autre place à
la relation à l'environnement et au rôle de l'objet
dans l'intersubjectivité.
- Mais ces deux premiers groupes de travaux furent
rejoints par les travaux d'analystes de divan "classiques"
préoccupés par l'évolution de la pratique analytique,
l'allongement et l'approfondissement des cures,
la nécessité enfin de conceptualiser de façon renouvelée
le théatre intime - espace de jeu du désir et de
la pulsion- que Freud avait dévoilé et laissé en
héritage. Troisième topique (dite "réalitaire")
de Torok et Abraham, conception originale de la
psyché des psychosomaticiens (P. Marty 17), Double
limite de Green, Moi-peau d'Anzieu (18), pour ne
citer que ceux-ci.
Le modèle d'origine de la psychanalyse, pleinement
développé en 1915, est celui de la névrose et du systême
représentation- affect- refoulement (J. Cournut) avec
ses conflits d'instances, ses contenus sexuels infantiles
pathogènes, son théatre interne des pulsions.
La question transgénérationnelle ouvrait la monade
freudienne sur l'impact du monde extérieur dans la
subjectivation et les diverses modalités de la symbolisation.
On peut certes repérer dans la théorie élaborée par
Freud des "précurseurs" à ces réflexions,
mais il faudra attendre les travaux d'un Winnicott
pour donner toute sa place à ce qui avait été déjà
entrevu par Férenczi, à savoir le rôle décisif de
l'environnement primaire dans la constitution du sujet,
de ses capacités de symbolisation et de mémoire individuelle.
Mais ce qu'il faut bien bien comprendre, c'est que,
avec l'introduction du transgénérationnel, nous passons
d'un modèle « névrotique » de la cure dans
lequel l'espace de l'intrapsychique et le fonctionnement
des instances conviennent, à un modèle dont Bollas
a bien montré qu'il était tout autre, processus faisant
une place majeure à l'objet transformationnel qu'est
l'analyste, pour que les faits « historiques »
deviennent des éléments psychiques, des objets de
reflexion, « objets mentaux qui s'unissent à
leur tour avec d'autres objets mentaux afin de constituer
des chaines de significations croisées qui enrichissent
la vie symbolique d'un individu ».
On connaît l'aphorisme classique, véritable projet
analytique des années 70_80 « voyons en quoi
vous êtes l'artisan de votre propre malheur (névrotique) » ;
les psychanalystes aujourd'hui en conserveraient surtout
la partie initiale « voyons -avec la mémoire
sensorielle du corps- ensemble quel artisanat de
pensée possible, quel jeu pour le Je.
Dans son rapport de 1994 "La métapsychologie
des processus et la transitionnalité", R. Roussillon
a tenté une relecture "rétrospective" du
travail de théorisation de Freud à la lumière des
apports de Winnicott, en essayant de dégager, comme
conséquence implicite du tournant de 1920 et de la
découverte de la compulsion de répétition, la nécessité
d'une position transformationnelle de l'objet dans
la théorie freudienne elle-même [3] . Il est intéressant de souligner
qu'il met l'accent sur la place faite par Freud à
l'hallucinatoire comme modalité de retour "d'un
évènement oublié des toutes premières années, de quelque
chose que l'enfant a vu ou entendu à une époque où
il savait à peine parler" (S. Freud, "Constructions",
1937)
C'est bien cette voie d'avant le langage et la représentation
de mots que nous empruntons dans l'espace de transformation
psychique que nous proposons à nos patients.
Devrait-on pour autant aboutir à une troisième topique,
ou à un quatrième point de vue qui viendrait s'ajouter
aux points de vue dynamique, topique et économique
qui spécifient la métapsychologie freudienne, le générationnel
relayant ici le génétique? [4]
Je ne le crois pas, et partage en celà l'opinion
de Roussillon, qui fait de cette question un "faux
problème métapsychologique". La psychanalyse,
écrit Roussillon, est "une expérience centrée
sur la générativité associative, c'est-à-dire le développement
des capacités de métabolisation de l'expérience subjective
présente ou passée", tout autre chose donc que
la quête d'un "contenu" dernier, origine
assignable de la pathologie devenant raison ultime,
causalité objectivable. Et plus encore, souligne-t-il,
"Toute théorie de l'originaire fait courir au
psychisme et à l'organisation de la pensée métapsychologique
le risque d'une fixation, d'un arrêt, d'une clôture."
Et en même temps, impossible de s'en passer, mais
à la condition de considérer que la référence à l'histoire
comme les théories de l'originaire sont une nécessité
pour chacun des vertex métapsychologiques et non pas
leur réification en un vertex ou une métapsychologie
spécifiques.
__________
(1) L'hopital de jour du Centre Etienne Marcel
[1] op.cité
[2] op. cité
[3] À la manière dont R. Kaës l'avait
fait pour la transmission dans "transmission
de la vie psychique entre les générations".
[4] J'intitulais en 1984 un de mes premiers
travaux sur la question: "Vers une métapsychologie
transgénérationnelle?"