Conférence Vulpian,
mai, 2002
Alain Fine
Fixation au trauma ; résurgence, élaboration
Dernier de la série des conférenciers portant sur
le thème du traumatisme, les participants réguliers
des « Vulpian » constateront des répétitions,
inéluctables, s'agissant d'une approche commune.
J'ai choisi de privilégier la notion freudienne de
« fixation au trauma ».
La fixation au trauma et le parcours freudien
concernant le trauma
La notion de trauma reste questionnante, la littérature
psychanalytique venant des champs divers en est la
preuve tangible. L'approche freudienne concernant
le trauma, diversifiée et évolutive, englobant celle
de fixation au trauma, a mis en perspective, en travail,
en tant qu'objet théorico-clinique, cette notion.
La fixation au trauma a provoqué et provoque encore
des interrogations sur son statut métapsychologique
tant au niveau topique, lieu de son inscription, que
dynamique (remaniements en après-coup, attracteur
favorisant la compulsion de répétition...),enfin économique.
Avec Freud on a pu présenter la fixation et la régression
comme un véritable système concernant entre autre
le jeu de l'appareil psychique notamment au niveau
du travail proprement analytique.
Le trauma peut être admis comme facteur déclenchant
de la mise en mouvement du système régression/fixation.
Si on le conçoit comme facteur fixé en amont, il se
propose comme attracteur donnant sens au phénomène
d'après-coup. Ce serait dans l'après-coup que la fixation
serait supposée être une cristallisation psychique
du trauma.
Je ne peux dans le déroulement de cette conférence
développer le parcours freudien concernant la fixation
au trauma. Je veux signaler quelques éléments.
Avant la période proprement analytique Freud évoque
la notion « d'action posthume du trauma » ;
il écrit en 1896 (l'hérédité et l'étiologie des névroses),
à propos du souvenir : « le souvenir déploiera
une puissance qui fait totalement défaut à l'événement
lui-même ; il agira comme s'il était un événement
actuel. Il y a pour ainsi dire une action posthume
du trauma » Il faudrait donc, selon cette approche,
retrouver, laisser émerger le souvenir qui provoque,
en après-coup un appel émané du trauma lui-même. Rappelons
ici son approche ultérieure du souvenir écran.
Dans les études sur l'hystérie sont évoquées les
attitudes passionnelles de l'hystérique reproduisant
de façon « hallucinatoire » le traumatisme
initial, faute d'avoir permis l'évacuation de l'affect
étranglé lié au temps bloqué de la fixation. Dans
ce contexte émerge la théorie de l'abréaction et de
son effet curateur
Dans une célèbre lettre à Fliess (6/11,1896) Freud
signale que les mécanismes psychiques s'établissent
dans un parcours de stratifications, avec remaniements
des traces mnémoniques suivant les circonstances nouvelles ;
si aucun enregistrement nouveau ne se produit, l'excitation
s'écoule suivant les lois psychologiques gouvernant
l'époque psychique précédente et par les voies alors
accessibles. Nous nous trouvons ainsi en présence
d'un anachronisme...des « fueros » existent
encore, des traces du passé ont survécu. Elles sont
fixées en quelque sorte, mais peuvent resurgir. Les
fueros dévoilent le passé traumatique et amplifient,
distordent le vécu actuel. Ces notions, bien que lointaines,
sont à prendre en considération dans notre approche
clinique, notamment lors de notre compréhension des
émotions et affects actuels dont le discours manifeste,
les circonstances actuelles, n'auraient pas dus être
porteurs. Les effets de mémoire sont donc pernicieux
lorsqu'ils suscitent des « anachronismes »,
en laissant perdurer les défenses laissées contre
des dangers maintenant disparus.
Le trauma serait en quelque sorte inscrit dans un
système de traces qui est dépositaire, non seulement
du passé mais de l'organisation préformatrice du présent
selon les préformations laissées par ce passé qui
intègrent ce présent dans les mailles d'une grille
inconsciente constituée par l'héritage de ce passé,
sans caractère proprement mnésique, selon A Green.
Selon cette approche, on peut évoquer une « mémoire
amnésique » dans la catégorie des objets mnésiques
représentés par : la compulsion de répétition,
les états de dépersonnalisation, de somatisation...qui
diffèrent des autres objets mnésiques surtout les
souvenirs, par l'intensité de l'actualisation, la
référence situant ces phénomènes, moins du coté des
souvenirs que comme équivalents de celui-ci, connotés
d'une qualité hallucinatoire.
Le trauma précoce semble constituer une butée, susciter
une défense primaire, un modèle premier de système
anti-traumatique, au sens, écrit M Neyraut, : «
d'un réseau où les voies sont barrées, non investies,
non mémorisées, muettes, ne figurant dans aucun registre
d'inscription autre que théorique et ne sont perceptibles
que de façon externe par une facticité de la répétition,
une actualité sans autre écho dans l'esprit que celui
d'une contrainte itérative. » Ces systèmes itératifs
n'auraient pas su coder la séquence des messages traumatiques
transmis par l'adulte
Considérée comme véritable « corps étranger
interne » , à la différence des éléments
du refoulement qui cependant la constitue,
la fixation, englobant la fixation au trauma, pose
au cours du travail analytique la problématique de
sa résurgence en différentes figures, en différentes
conséquences, que l'analyste aura à déceler, dont
il aura l'intuition, en vue de comprendre son empreinte
dans la réalité de la conjoncture actuelle, dans son
activation au niveau transférentiel, dans ses impacts
contre-transférentiels.
L'abandon de la « neurotica » (Septembre
1897) ne rend pas obsolète toute idée de séduction
traumatique. Il est faux de prétendre que Freud ait
nié l'importance des scènes traumatiques ; sa
négation n'en visait qu'une, celle de séduction sexuelle
incestueuse obligée de l'enfant par l'adulte, comme
causalité de la névrose hystérique. Cette séduction
ne serait pas un acte traumatique réel, un avant-coup
des traumas à venir, mais une catégorie faisant partie
de la réalité psychique, une représentation sur une
autre scène où se joue désormais le théâtre de l'inconscient,
qui n'exclut pas la dimension traumatique possible
de la sexualité infantile, voire des premières relations
humaines.
On plonge alors avec Freud dans l'émergence, la formation
des fantasmes inconscients, construits ou non sur
des morceaux de réalité, de perception du passé, dont
les éléments traumatiques. Ces fantasmes inconscients,
il nous faudra essayer de les rendre conscients, voire
de les construire à deux dans nos cures. Ces abords,
souvent difficiles, nous précisent l'imprégnation
traumatique des conflits infantiles, nous plongent,
au cours du travail analytique, dans la source et
les effets de la névrose infantile si l'on prend ce
modèle comme référence théorique. Ils découvrent aussi
les sources des différentes potentialités notamment
psychotiques, les trames des différentes psychopathologies.
Les expériences traumatiques peuvent aussi émerger
dans les rêves, au même titre que les réalisations
hallucinatoires de désirs infantiles.
Je signale que très tôt Freud précisait : « Il
n'existe dans l'inconscient aucun indice de réalité,
de telle sorte qu'il est impossible de distinguer
l'une de l'autre, la vérité de la fiction investie
d'affect. » Il évoquait la résurgence possible
d'émotions, d'éprouvés, d'affects, produisant même
les éléments fictionnels, en deçà des représentations
pulsionnelles refoulées, et qui peuvent s'avérer la
trace d'éléments traumatiques précoces.
Faute de temps je ne peux déployer la mise en jeu,
en 1920, de la pulsion de mort, de la destructivité,
les expériences d'effroi, de détresse retrouvées dans
les cures ; surtout la compulsion de répétition.
Il pourrait resurgir, régressivement, des modes actuels
de réponse à des conjonctures traumatiques dépassées
et dont la seule compulsion de répétition garderait
la mémoire et en représenterait l'ultime témoignage.
Dans ce contexte, le point de vue économique est central.
1923, « Le moi et le ça ». Il est suggéré
que le conflit des instances organise des états d'autant
plus traumatiques que le moi est fragile ou fragilisé
par des traumas antérieurs.
Et en 1926 la problématique de l'angoisse, notamment
de l'angoisse diffuse, s'apparentant à l'expérience
traumatique primaire d'effroi. Freud nous précise
que l'analyse montre qu'au danger réel et connu se
superpose un danger instinctuel inconnu, provoquant
une situation traumatique d'impuissance que l'analyste
est aussi amené à subir ; ce dernier aura à se
souvenir que la situation présente peut rappeler des
événements traumatiques subis antérieurement, encore
ignorés du sujet.
Peut-on espérer avec certains que, avec patience
et prudence, nous pourrions transformer ces angoisses
traumatiques en angoisse signal d'alarme, rabaissant
la détresse au rang de misère banale ? Ramener
la destructivité, l'aspect désorganisateur de ces
angoisses, grâce au travail analytique en séance,
au rang de l'angoisse de castration ?; cela supposant
que l'immaturité du moi de ces sujets ne soit pas
trop intense ou définitive, qu'il ait les capacités
de se ressaisir secondairement, une fois la crise
passée.
Je vais revenir sur les derniers textes freudiens
qui concernent aussi le thème du trauma et de ses
résurgences ; auparavant je vous soumettrai quelques
considérations générales.
Quelques considérations générales
Le trauma est en quelque sorte constitutif de l'humain ;
C'est son destin, son dépassement ou non, ses séquelles
éventuelles qui intéressent au premier plan l'analyste.
Ces considérations feront la trame de l'approche
et mettront en perspective notre approche clinique,
en tenant compte de l'inévitable écart théorico-pratique.
Tout événement « dramatique », fut-il précoce,
n'est pas nécessairement traumatique.
De nombreux travaux montrent que le trauma psychique
possède ses caractéristiques propres qui ne sont pas
assimilables aux traces laissées par les malheurs
ordinaires de la vie ; un même événement peut
faire trauma pour un sujet, un trauma fiché dans sa
psyché et n'être qu'un souvenir pénible pour un autre
qui aura eu les moyens de le surmonter et de l'élaborer
psychiquement.
Le sujet ne peut advenir que de ce qui était, tel
serait l'enjeu de tout travail psy pour les troubles
résultant d'un traumatisme. Le traumatisme pourrait
être défini à partir de l'effet catastrophique qui
en a résulté, et qui peut être réactivé en après-coup.
Dans la cure, ce qui est décrit par de nombreux auteurs
comme une atteinte dans le procès de symbolisation,
trou et déchirure dans le moi, cette atteinte ne fera
que se répéter, allant jusqu'à mettre en jeu, de façon
itérative ce qui a pu être décrit comme point d'horreur.
L'analyste ne pourra se soustraire à ce point, attracteur,
ce fait pourrait être déterminant pour la conduite
de la cure, de toute cure ; à l'analyste alors
d'en déterminer la trame et les sources, une gageure
nécessaire avant toute possibilité élaborative à deux.
Dans un travail sur les traumatismes psychiques,
une collègue et amie, Radmila Zygouris (bloc note
de la psychanalyse, No 12, 2dit, Georg) présente le
trauma comme ayant une dimension tragique, les autres
malheurs relevant de l'espace du drame. Le propre
du travail psy serait de permettre le passage de l'espace
tragique à celui du drame. Le trauma, lui, est toujours
tragique, car il ferait toujours déchoir le sujet
concerné de sa place symbolique, mais, pour le « soigner »,
il faudrait repasser par la reconnaissance du drame
singulier, aidé en cela par la provocation dans le
transfert. Selon elle, les souvenirs intimes, récents
ou lointains, conscients ou reconstruits à partir
de bribes, leur récit, à condition de faire sens pour
un autre, en l'occurence l'analyste, peut alors prendre
place dans la dimension trinitaire du tragique; ceci
ne signifierait nullement une réduction de tout événement
traumatique à des histoires oedipiennes ou sexuelles,
cela signifie la possibilité d'un lien restauré entre
une expérience singulière et les fondements mythiques
qui ordonnent les communautés humaines et qui dépasse
le rapport duel. Il s'agirait là des mythes fondateurs
qui s'apparentent aux fantasmes originaires, dont
on perçoit les valences traumatiques de ces scènes
en abîme pour certains. A nous de différencier ces
inscriptions dans l'ordre du tragique, fixées comme
telles, des lamentations sur le destin de certains
patients qui ne peuvent imaginer être acteurs de leur
propre existence autrement que sous l'emprise d'un
passé éternellement présent.
Les travaux contemporains insistent sur le fait que
l'expérience traumatique est ce qui ne se figure pas,
même si elle laisse des traces mnésiques inéffaçables
Chaque mise à mal traumatique, particulièrement celle
de l'infans, de l'enfant, implique une réinscription
dans une dimension qui dépasse le cadre privé de sa
survenue. Seraient convoqués tant au niveau théorique
que clinique les phénomènes d'après coup, en tenant
compte de temporalités éclatées.
La dimension clinique de ces traumas insiste à juste
titre sur la voie nécessaire de la figurabilité, notamment
chez l'analyste, pour pallier aux trous dans le système
représentatif..
Les derniers textes freudiens et les apports
contemporains
Je vais donc partir des quatre derniers textes freudiens,
qui concernent les traumas et abordent certains aspects
techniques précisant les possibilités et les « limitations » de
la psychanalyse en tant que technique thérapeutique :
l'Analyse avec fin et l'analyse sans fin (1937) ;
Constructions en analyse (1937) ;l'Abrégé (38) ;
l'homme Moïse et la religion monothéiste (1939) -
textes qu'on peut considérer comme testamentaires.
Analyse avec fin et analyse sans fin
Dans le premier texte, il est dit que le moi des
patients n'est pas notablement modifié dès lors que
l'étiologie des troubles est essentiellement traumatique,
précoce. Ainsi plus fort est le traumatisme, plus
sûrement il manifestera son action nocive, même dans
des conditions pulsionnelles normales. Mais Freud
ajoute aussitôt après : « il n'y a aucun
doute que l'étiologie traumatique offre à l'analyse
l'occasion de loin la plus favorable. C'est seulement
dans les cas à prépondérance traumatique que l'analyse
réalisera ce dont elle est magistralement capable :
substituer grâce au renforcement du moi une résolution
correcte à la décision inadéquate remontant à l'âge
précoce.ici, l'analyse a fait son devoir et n'a pas
besoin d'être poursuivie ». Par contre, la force
pulsionnelle et la modification défavorable du moi
acquise dans la lutte défensive, au sens d'une dislocation
et d'une restriction , sont des facteurs défavorables
à l'action de l'analyse, ajoute Freud. Ainsi le conflit
pulsionnel serait plus difficile à ²liquider² que
les effets des traumas, malgré la gravité des traumas
infantiles. Cette approche n'est pas paradoxale si
l'on admet qu'il s'agit d'expériences traumatiques
que le moi a reconnu et qui font partie de l'analysable,
de l'élaborable, du résolutif ; ce grâce à son
renforcement par le travail analytique dépassant les
répétitions reconnues à la longue dans et par le transfert,
comme « décisions inadéquates ». Cette séquence
théorico-clinique concernant le trauma, peut-elle
être mise à la rubrique des « analyses avec fin ».,
sous l'égide d'un moi capable de se renforcer ?
Construction en analyse
C'est un texte qui touche à l'élaboration des traumas
précoces. Ceux-ci sont enfouis dans les couches profondes
de la psyché ; comme d'autres éléments, ils sont
conservés, mais ensevelis, inaccessibles à l'individu.
L'objet-trauma serait un objet psychique dont l'analyste
veut recueillir la préhistoire, objet, pour paraphraser
Freud, qui recèle encore beaucoup de mystère. Les
constructions que nous faisons et qui quelques fois
évoquent les traumas précoces, constructions faites
avec tact et mesure, au moment voulu, devraient entraîner
la ²conviction² chez le patient. Ce texte montre qu'il
nous faut faire le deuil d'une levée totale de l'amnésie
infantile afin de reconstituer une histoire complète
qui affirmerait la vérité des traumas infantiles,
surtout ceux survenus avant l'acquisition du langage,
ceux qui font partie d'une ²mémoire amnésique
(A. Green)². Comment le dévoilement
d'un noyau traumatique peut-il se faire en deçà
de toute remémoration ? Freud envisage ce travail
de construction comme consistant à débarrasser le
morceau de vérité historique de ses déformations et
de ses appuis sur la réalité actuelle, de façon à
le ramener au point du passé auquel il appartient.
Je ne peux que rappeler ici les thèses qui s'en éloignent,
celle de la construction de l'espace analytique de
Viderman longuement discutée et controversée, et qui
concernent aussi l'origine à jamais inaccessible des
traumas hyper précoces ; qu'il faut donc inventer
et énoncer pour la faire exister.
Freud pense dans ce texte qu'on n'aurait pas « assez
apprécié le caractère général de l'hallucination d'être
le retour d'un événement oublié des toutes premières
années, de quelque chose que l'enfant a vu ou entendu
à une époque où il savait à peine parler. »
Il évoque aussi les formations délirantes qui contiendraient
« un morceau de vérité historique »,
la croyance compulsive tirant sa force de cette source
infantile. Ainsi les délires pourraient bien apparaître
comme des équivalents de nos constructions. Construirions
nous des vérités traumatiques comme équivalents hallucinatoires,
mais qui entraîneraient la conviction ? Cette
²imagination² que l'autre nous oblige à construire
à partir de matériaux de tous ordres - les rêves,
les fragments de souvenirs déformés, des idées incidentes
par associations libres, des indices de répétitions
d'affects appartenant au refoulé, les projections,
les agirs transférentiels, les répétitions - serait
un imaginaire des traumas dont la psyché porterait
la trace. Cette imagination serait donc beaucoup plus
le fait de l'analyste que la capacité du patient.
Je pense avec d'autres que ces traumas sont déduits
après-coup, que nos constructions-élaborations ne
saisissent qu'une parcelle de l'expérience oubliée.
Cependant il nous faut bien essayer de reconstruire
ce qui s'est passé historiquement pour nos patients
et que cet excès d'excitation, souligne Janin à juste
titre dans un de ses travaux portant sur le trauma,
a rendu inintelligible et inintégrable par le moi ;
du moins ajoute-t-il dans une perspective optimiste,
jusqu'à ce que la cure permette de l'élaborer. Ce
serait là faire ouvre d'historien permettant de qualifier,
à partir des indices qui lui restent accessibles,
ce qui, sans cet acte de construction, demeurerait
incompréhensible. Alors ? opération de reconstruction ?
de construction de l'espace analytique ? Rappelons,
en contre point, ce qu'écrivait Freud dans l'homme
aux loups : « ou bien l'analyse basée sur
sa névrose infantile n'est qu'un tissus d'absurdité,
ou bien tout s'est passé exactement comme je l'ai
décrit plus haut. »
La deuxième partie de l'Abrégé - le travail
pratique
Cette séquence évoque plusieurs éléments qui peuvent
concerner l'élaboration des traumas. Dans le transfert,
l'analyste pourrait être considéré comme la réincarnation
d'un personnage important du passé infantile de l'analysé,
manifestant des réactions certainement destinées au
modèle primitif (mère, environnement). Les projections
transférentielles, verbales et sous forme d'agir constitueraient
« une source de périls graves » ; cette
« ambivalence du transfert », effet possible
de traumas psychiques précoces, serait « ce qui
en fait la particularité à la fois la plus essentielle,
et le rend si difficile à analyser ».
Freud insiste sur la difficulté à vaincre les résistances
cependant que l'analyste ne doit pas se dérober mais
au contraire encourager et rassurer le patient. « Plus
le moi se sent accablé, plus il se cramponne comme
saisi d'effroi, à ces contre-investissements, et cela
dans le but, de défendre tout ce qui lui reste contre
d'autres irruptions. » et plus loin : « Nous
sommes ainsi amenés à conclure que le résultat final
de la lutte engagée dépend de rapports quantitatifs,
de la somme d'énergie que nous mobilisons chez le
patient, à notre profit, par rapport à la quantité
d'énergie dont disposent les forces qui agissent contre
nous. » Dans ce contexte guerrier s'énonce l'alliage
de pulsions érotiques et destructrices ; le trauma
est aux premières lignes cependant que stratégie et
tactique dans cette clinique restent dans l'ombre.
Il ajoutait : « il n'est nullement souhaitable
que le patient, en dehors du transfert, agisse au
lieu de se remémorer. » Mais, est-il souhaitable
que le patient agisse, ne puisse se passer d'actings-out
dans le transfert, comme élément positif d'élaboration ?
Enfin l'Homme Moïse et la religion monothéiste
(1939)
Je présenterai surtout les applications proposées
des idées de Freud concernant la clinique psychanalytique.
Il mentionne que : « les psychanalyses d'individus
particuliers nous ont appris que leurs impressions
les plus anciennes reçues en un temps où l'enfant
n'était guère en état de parler, extériorisent en
un moment quelconque des effets de caractère compulsionnel,
sans être elles mêmes remémorées consciemment ».
Le trauma précoce est présenté comme le premier de
la série des moments formateurs du paradigme de la
névrose : trauma précoce - défense - latence
- éclatement de la maladie - retour partiel du refoulé.
Les traces anciennes ne reflètent pas les conditions
qui régnaient au moment de l'inscription et qui seraient
à jamais perdues mais leurs réactivations ramènent
leurs retours, semblables à des vestiges déformés.
Freud insistait sur le fait que la répétition, fut-elle
compulsionnelle, serait bien la traduction d'événements
qui se seraient effectivement passés, et non d'un
pur fantasme. Nous pensons dans ce registre au défaut
de traduction, aux fueros, signalés en 1896. Cependant
la vérité de ces traces significatives, il faut nous
résigner à la construire plutôt qu'à la découvrir,
vérité qui ne peut donc s'atteindre sans en passer
par la déformation, ce d'autant qu'elle est soumise
à l'après-coup. Ainsi que le signalait André Green
dans « la diachronie dans le freudisme »,
pour la pensée psychanalytique (et j'ajoute dans notre
clinique), la signification est moins liée à l'expérience
immédiate qu'à une interprétation rétrospective de
celle-ci, en tenant compte des après-coups successifs ;
si bien que : « le temps où ça se passe
n'est pas le temps où ça se signifie. »
Le trauma donc, sa fixation ontogénétique mais aussi
phylogénétique pour Freud, ses résurgences, reviennent
en force dans ce texte testamentaire. Dans le sens
élargi, ces traumas des premiers temps ne sont pas
réduits à une ponctualité factuelle ; il s'agirait
plutôt d'impressions vécues précocement et plus tard
oubliées, impressions qui ne seraient pas simplement
« endo-psychiques » mais qui résulteraient
d'expériences vécues.
Etudiant les effets du traumatisme précoce, Freud
indique qu'ils sont le résultat d'expériences relatives
au corps ou bien des perceptions sensorielles, principalement
d'ordre visuel ou auditif, éléments qui introduisent
alors le trauma précoce selon une vision élargie,
coextensive à tout le champs de l'expérience infantile
précoce. Cette introduction a posé et pose encore
les problèmes ardus d'une psychogenèse conjecturale,
notamment celle de la résurgence des traces dites
perceptives. N'oublions pas que l'expérience précoce
ne prend elle aussi son caractère de trauma qu'à raison
d'un facteur quantitatif. Signalons cependant que
par la suite et dans l'Abrégé, la quête du qualitatif
aurait repris ses droits sans pour autant les rendre
prédominants, notamment dans les temps où se jouent
les complexes d'Œdipe et de Castration, ou insistent
les fantasmes originaires, mais aussi dans lesquels
sont admises les influences de la civilisation ajoutait
Freud. Ces expériences ne seraient pas intrinsèquement
traumatiques, mais pourraient le devenir pour tel
ou tel individu dont le moi ne sera pas en mesure
de tolérer des processus pulsionnels d'une certaine
ampleur, appelés ou induits après-coup par l'impression
produite.
Rappelons aussi que, au niveau de l'hypothèse traumatique
chez Freud, la désintrication pulsionnelle, la force
de la destructivité jouent ici leur rôle.
Selon cet éclairage, on peut penser que dans notre
clinique, le retour à ce passé revienne sous des formes
élémentaires du psychisme, loin de simples régressions
temporelles ; passé comme réservoirs de sens
bruts, explosifs qui, dans la cure, laisse émerger
des tensions évocatrices d'une actualisation potentiellement
agie, notamment sous formes de passages à l'acte,
d'autres formes de décharge empruntant les voies courtes,
par exemple la voie somatique, donc de répétitions
au lieu de remémorations (A.Green). Si ce type de
trauma reste inconscient, est lesté d'une « mémoire
amnésique, l'inconscient dans ce climat laisse sourdre
une douleur psychique qu'il nous faut repérer. La
seule mémoire dont nous aurions l'intuition serait,
selon des approches contemporaines, une pulsion qui
pulse rythmiquement, sans fin (M. Neyraut, nous l'avons
signalé plus haut), un travail du négatif donnant
toute leur force aux résistances dans la cure, qui
dans certains cas peuvent se révéler insurmontables
(A.Green) .
L'élaboration des traumas précoces serait soumise,
dans nos cures, à une élaboration psychique à deux
, en rappelant que le travail d'élaboration consiste
entre autre, à intégrer les excitations dans le psychisme
et à établir entre elles des connexions associatives.
Il s'agirait donc dans ce contexte d'opérations intra-psychiques
et inter-psychiques. Ce « grand complexe des
associations » dont parlait Freud avec Breuer,
celui exerçant une action correctrice, un régime associatif
venant de part et d'autre, qui sera un élément clé
de ces élaborations. Cette problématique des liens
associatifs met en lumière celle de la liaison consistant
à relier les représentations entre elles ; liaison
d'autant plus difficile lorsque les représentations
ne sont pas au rendez-vous.
Traumas à effets positifs et négatifs
Enfin je vais évoquer une référence qui nous intéresse
particulièrement et sur laquelle la plupart des auteurs
connus de moi se sont penchés. La voici :
« les effets du traumatisme sont de deux sortes,
positifs et négatifs. Les premiers sont des efforts
pour remettre en ouvre le traumatisme, donc pour remémorer
l'expérience oubliée, mieux encore pour la rendre
réelle, pour en vivre à nouveau une répétition même
si ce ne fut qu'une relation affective antérieure,
pour la faire revivre dans une relation analogue à
une autre personne.On réunit ces efforts sous le nom
de fixation au trauma et de contrainte de répétition. » On
pense évidemment aussi à la relation analytique, au
transfert.
Et pour le trauma à effet négatif : « les
réactions négatives tendent au but opposé, à ce qu'aucun
élément des traumatismes oubliés ne puisse être remémoré
ni répété » ; il s'agirait là de réaction
de défense par évitement.
Ainsi, malgré la contrainte de répétition, les effets
de certains traumas seraient positifs car la réalité
psychique ne les évite pas ; ils seraient en
quelque sorte dans le registre de l'analysable voire
de l'élaborable dans le temps d'un long et difficile
travail psychanalytique ; « des traumas
avec fin ? ». Nous retrouvons
la perspective du texte : « analyse avec
fin et analyse sans fin »
Par contre la négativité des défenses par évitement,
inhibitions, angoisses et phobies seraient au fond
des fixations de tendance contraire, apportant aussi
les plus fortes contributions à l'empreinte du caractère,
ajoute Freud.
Ces deux effets ont un caractère de contrainte, ils
ne sont pas assez influencés par la réalité extérieure,
ils sont un état dans l'état, ils peuvent devenir
le chemin qui conduit à la psychose.
Il semble, en relisant attentivement cette approche
de la bipolarité des effets positifs et négatifs prêtés
au trauma, qu'ils correspondaient chez Freud, malgré
un destin possible vers la psychose, à une bipartition
des symptômes de la névrose, pour autant que ces derniers
soient tous placés sous l'égide de l'expérience traumatique,
en y ajoutant les incidences impénétrables de la constitution.
Cette relecture est entrée en résonance, chez moi,
avec le texte de A Green sur « la position phobique
centrale » rencontrée souvent dans la cure de
certains états-limites. Il évoque aussi l'évitement
comme mode défensif pour : « faire obstacle
à l'établissement de relations entre les différentes
constellations traumatiques, dont la mise en rapport
les unes avec les autres est ressentie comme une invasion
angoissante par des forces incontrôlables. Le réveil
de l'un quelconque de ces traumas pourrait entrer
en résonance avec d'autres. ». Et plus loin :
« le vrai trauma consistera donc dans la possibilité
de les réunir en une configuration d'ensemble où le
sujet a le sentiment qu'il a perdu sa capacité intérieure
de s'opposer aux interdits et n'est plus en mesure
d'assurer les limites de son individualité. ».
On peut mettre en relation cette position avec celle
que suggère Freud au sujet de l'évitement comme mesure
défensive extrême, s'agissant de traumas à effets
négatifs. Un travail du négatif dans ces deux approches.
Les cicatrices narcissiques
Freud cependant, après avoir envisagé comme précédemment
le rôle du trauma dans les relations précoces, rôle
attribué aux pulsions érotiques et agressives et l'hallucination
comme le retour d'un événement sensoriel antérieur
au langage, enfin, évoque les blessures narcissiques
par atteinte précoce du moi. Ces atteintes
narcissiques précoces avaient déjà été envisagées
par Ferenczi. Je ne peux que rappeler la confrontation
entre Freud et Ferenczi concernant les traumas précoces
repris par de nombreux auteurs, notamment par T.Bokanowski
. Je veux seulement rappeler que dans les cures difficiles
que Ferenczi rapportait, il fallait tendre à faire
répéter le trauma lui-même dans des conditions plus
favorables en abandonnant toute relation au présent,
en s'immergeant dans le passé traumatique ; le
seul pont étant la personne de l'analyste. Ferenczi
évoquait aussi la problématique de l'empathie, du
contre-transfert, celle du traitement des cicatrices
narcissiques.
La pensée freudienne dans la spécificité des processus
traumatiques, qui suppose ici la notion de cicatrices
narcissiques du moi, n'a été qu'ébauchée, elle fera
parler d'elle ultérieurement et donnera lieu à de
nombreuses hypothèses d'articulation souvent difficile
avec la praxis. Je pense par exemple à l'approche
de René Roussillon concernant les troubles narcissiques-identitaires
qu'il présente notamment dans son livre : Agonie,
clivage et symbolisation. Le modèle qu'il propose
dans ce livre s'adapte particulièrement aux traumatismes
précoces ou précocissimes, mais, ajoute-t-il :
« il vaut aussi pour n'importe quelle expérience
de débordement et de détresse face à ce débordement
, même celles qui affectent l'appareil psychique à
un âge plus tardif. » Je ne peux reprendre
ici cette riche élaboration concernant les agonies
primitives avancées par Winnicott et retravaillées
aussi par d'autres : les défenses contre le retour
du clivé, de l'état traumatique antérieur, le défaut
de symbolisation primaire, l'hypothèse d'une symbolisation
secondaire après-coup des agonies. L'hypothèse de
Roussillon de traces perceptives nociceptives qui
tendraient à revenir, répétitivement, sous forme hallucinatoire,
interpelle la pensée clinique. Ce serait à l'analyste
de les admettre, grâce notamment à son contre-transfert. ;.
Objet et environnement primaires
Il est vrai que Freud est resté dans une « monade
métapsychologique (M.Neyraut) », a peu envisagé
les rôles de l'objet, de l'environnement primaires
dans le processus des traumas précoces ; de nombreux
auteurs l'ont signalé.
Le rôle de l'objet primaire en fonction de sa propre
organisation psychique est devenu incontournable ;
les effets de ce rôle plongent dans la constitution
du narcissisme, du moi, de l'appareil psychique. Les
avatars, les distorsions, dus à cet impact, seraient
à considérer comme éléments constitutifs des traumas
précoces de l'infans.
Mère survenant aux besoins, exerçant une violence
d'interprétation, mère de toutes les demandes, mère
pare-excitante réduisant la détresse infantile, mère
intricante permettant l'accès aux symbolisations primaires,
mère exerçant sa capacité de rêverie grâce a sa fonction
alpha( Bion), mère comme premier objet d'une séduction
généralisée (Laplanche) ; je ne peux qu'oublier
certains rôles dans ce contexte de primarité. Ai-je
besoin de rappeler que la naissance du moi n'est pas
un événement qui tombe du ciel ; en amont, ce
qui en précède l'apparition et la permet doit laisser
des traces Dans ce champs du primaire voire de l'originaire
(P Aulagnier), ce serait le non respect des besoins
de l'infans, voire une non acceptation de sa demande
d'amour, un non désir, qui exercerait des blessures
de tous ordres, notamment narcissiques, importantes.
Travail analytique, travail de l'analyste
Dans notre pratique au quotidien, qu'il s'agisse
de cures dites classiques, de psychothérapies aux
divers cadres, nous sommes confrontés à des récits
qui clament des douleurs psychiques, des angoisses,
des désarrois, des dépressions diverses, des plaintes
d'agir inéfficaces, éléments que l'on peut envisager
comme la répétition de temps traumatiques précoces
non élaborés par le sujet qui vient nous demander,
explicitement ou implicitement, une aide en vue d'en
atténuer les réactualisations et les impacts dans
leur vie.
Certains traumas sont connus, évoqués par le sujet
adulte, mais sans traces de symbolisation, sans remise
en circuit dans le vécu actuel, sans régime associatif.
Ce peuvent donc être des répétitions agies, des moments
dépressifs, des moments d'angoisse, des vécus de vide,
des conduites d'évitement, des exacerbations caractérielles...que
l'analyste devra déceler, dont il tissera les liens,
lèvera les clivages, tissera la trame qui permettra,
dans un second temps, de procéder à des constructions,
à des interprétations alors symbolisantes. Les vicissitudes
du transfert et du contre-transfert en favoriseront
la compréhension.
Lorsque nous sommes dans le modèle névrotique, nous
pouvons supposer que le conflit actuel exposé entre
en résonance avec un conflit historique issu de la
sexualité infantile qui n'a pu être réglé à l'époque
du fait d'une conjoncture traumatique, qu'à l'aide
du refoulement. Ce traumatisme nommé historique a
été refoulé et avec lui les représentations de désir
qui s'y trouvaient impliquées ; c'est pourquoi
ce traumatisme peut être décrit comme secondaire(
René Roussillon). On peut faire l'hypothèse que ce
refoulement est à l'origine d'une fixation, que celle-ci
provoque un « archaïsme » qui attire les
conflits actuels correspondants ; ceux-ci devraient
à leur tour être refoulés. Cependant, ajoute Roussillon,
, et je le suis volontiers, ce refoulé reste actif
et menace le sujet d'un retour notamment des représentations,
réminiscences du conflit antérieur et de la conjoncture
traumatique ; risque qui peut être pris en cours
de travail analytique, ce d'autant que, dans ces cures,
le désir inconscient et refoulé est activé par le
transfert et le dispositif analytique. C'est
par le travail analytique, que, malgré les systèmes
défensifs, la parole analytique est soumise à une
recherche permettant le retour du refoulé, en interprétant,
par le biais du transfert, les enjeux actuels, charriant
- c'est du moins notre hypothèse heuristique - les
caractéristiques du contexte infantile des premiers
refoulements. Ainsi, selon le modèle classique, la
névrose clinique transformée par l'analyse en névrose
de transfert, permettrait d'élaborer la névrose infantile
et les éléments traumatiques qu'elle contient. Mais,
pour que ce modèle soit efficient il faut que le narcissisme
de l'analysant reste suffisamment bon car, suggère
à juste titre R Roussillon : « il permet
l'organisation d'une illusion qui rend le transfert,
sous le primat du principe de plaisir, possible, et
rend ainsi envisageable un travail de deuil, fragment
par fragment... »Dans un tel schéma, l'ensemble
du processus se déploie dans un espace représentatif,
de bout en bout, car un travail de symbolisation a
eu lieu en amont ; les éléments traumatiques,
quoique refoulés, ont pu être représentés, donc par
la suite partageables dans la cure. Cependant, c'est
à l'analyste d'avoir l'intuition de cette présence
interne des fixations traumatiques, puis de la rendre
consciente ; un travail à deux.
Est-on encore dans le registre névrotique classique
lorsque au transfert par déplacement se
substitue ou s'ajoute ce que Roussillon nomme transfert
par retournement : un transfert dans lequel
le sujet viendrait, en parallèle mais clivé de ses
possibilités d'intégration, faire vivre à l'analyste
ce qu'il n'a pu vivre de son histoire, faire sentir
à l'autre ce qu'il ne sent pas de soi. Il semble que
dans ces conjonctures transférentielles nous soyons
dans un autre registre qui s'étale dans notre clinique
contemporaine. Les approches contemporaines plongeront
dans le pourquoi et le comment de ces « infantiles »
surchargés de traumatique, ce d'autant qu'ils rendent
difficiles sinon impossible ses réactualisations dans
une névrose de transfert qui n'advient pas.
Il y aurait, surtout dans les états-limites,
comme une rétraction du sujet sans la moindre conscience
de ce retrait. Dans ces cures, cette fermeture serait
aussi fermeture à la parole de l'analyste, une précarité
de ce qu'il représente et qui ne s'accompagnerait
d'aucune activité élaborative, affirmant ainsi les
procédés de déni, de recouvrement des traumas précoces.
Dans ce registre suppose A Green : « le
travail analytique, laborieux, consisterait à transformer
cette négativation de la perception des processus
de pensées, en pensées latentes ; cette organisation
des pensées latentes supposée par l'analyste serait
ici, entendement par ce dernier, créateur de la difficile
relation analytique. « C'est dire que dans ce
registre l'écoute de l'analyste doit s'efforcer de
saisir l'émergence projective traduisant l'initiation
d'un embryon fantasmatique qui est beaucoup moins
à prendre dans sa valeur de contenu que comme modalité
inaugurale d'appropriation subjective adressée à un
tiers. ».La fonction de l'analyste serait
d'éviter le renforcement du transfert de défenses,
d'attendre que le transfert donne des indices suffisants
de sa proximité, d'accepter une plus grande ouverture
à des modes de pensée inhabituels. Ici l'empathie
serait largement convoquée.
Dans certains contextes le travail de l'analyste
en séance, son écoute, ses réactions, ses interventions,
prennent une tournure particulière, voire paradoxale
qui peuvent renseigner sur la nature et les conséquences
des traumas, surtout des traumas précoces.
Ces occurrences particulières ont été conceptualisées
dans des vertex différents, mais qui tous ramènent
à la problématique de « la figurabilité
chez l'analyste », figurabilité qui permettra
l'approche des traumas précoces, si possible leur
élaboration. Comment cette figurabilité vient à l'analyste ?
Je ne peux que signaler certaines approches, d'autant
qu'elles surviennent dans des contextes différents :
celles de W. Bion, de Piera Aulagnier par exemple.
Dans le travail en séance, bien qu'il ne s'agisse
pas particulièrement des traumas précoces, la notion
de contre-transfert paradoxal de M de M'Uzan peut
être convoquée. Il s'agirait de l'envahissement de
l'appareil psychique de l'analyste, envahissement
allant jusqu'à la dépersonnalisation transitoire,
par la psyché du patient. Dans ce registre les capacités
d'identification primaire seraient nécessaires.
Les Bottela, depuis des lustres et encore récemment,
se sont penchés sur la notion de trauma précoce, surtout
dans l'optique du trauma dit négatif, l'effet négatif
étant lié à un effondrement de la topique et à la
perte de la capacité de représentation.. Ils ont mis
en pièce maîtresse le travail de figurabilité. Pour
eux, surtout dans les cures d'adultes et de borderlines,
je cite : « C'est surtout face à certains
aspects traumatiques de la pensée de l'analyste en
séance que nous avons progressivement compris que
la figurabilité ne peut être réduite à l'image..qu'elle
est le produit d'un travail devenu complexe, un travail
de figurabilité. » Ce travail serait un processus
psychique fondateur qui, se dévoilant sur la voie
régrédiente, serait déterminé par la tendance à faire
converger toutes les données du moment, stimulis internes
et externes, en une seule unité intelligible visant
à lier les éléments hétérogènes présents dans une
simultanéité atemporelle, sous forme d'actualisation
hallucinatoire, dont la forme originaire la plus élémentaire
serait la figurabilité. Les capacités de régression
formelle de l'analyste sont convoquées. Il y aurait
donc simultanéité de champs multiples et variés :
le discours ou l'agi de l'analysant, le transfert
ainsi que le contre-transfert, mais aussi tout un
matériel perceptif actuel allant de la perception
sensorielle et des impressions corporelles du moment,
aux restes sensoriels des séances précédentes ;
un travail en double en quelque sorte. Ce matériel
pourrait bien s'avérer, résurgence de perceptions
et d'émois de l'infantile, de l'enfance et contenir
son poids de traumatique. La régression formelle de
la pensée de l'analyste le mettrait, le soumettrait
à l'inconnu, il ne serait pas loin alors de l'enfant
face à son inconnu traumatique. Ainsi selon les Botella :
la figurabilité de l'analyste représente à la fois
le reflet et le complément du fonctionnement psychique
de l'analysant, seuls capables de suppléer à la rupture,
dans l'ordre du représentationnel, au négatif du trauma.
On y retrouve la connotation d'une pensée animique
partagée.
Ce travail de figurabilité comme seul moyen d'accéder
et de révéler le négatif du trauma aurait une valeur
anti-traumatique dans la cure. Par contre, si ce travail
à deux n'accède pas à un vécu d'intelligibilité accessible
au système de représentation, le moi de l'analysant
continuera de le vivre comme traumatique, continueront
d'exister des tensions évocatrices d'une actualisation
potentiellement agie.
Claude Janin évoque aussi la construction à deux
du trauma infantile, la difficulté de représentations
d'événements qui n'ont pas été représentés, de mise
en représentation de ce traumatique chez l'analyste,
de ce traumatique non représenté qui tente cependant
de se manifester, notamment dans la cure, de produire
des rejetons par lesquels il s'agirait, en appui sur
le cadre, de frayer les voies à la figurabilité. Je
rappelle sa notion d'animisme à deux qui permettrait
que le trauma devienne communicable, partageable,
entrant dans l'histoire du sujet et non plus seulement
« commémorable ». Pour cet auteur aussi,
la cure, dans son ensemble, deviendrait acte anti
traumatique, à condition que l'adulte au cours de
ce travail analytique parvienne à jouir de son aire
personnelle, de son espace transitionnel, sans rien
revendiquer. « Alors il ne serait pas exclu,
écrit-il, que nous puissions y reconnaître nos propres
aires intermédiaires correspondantes et constater
un certain chevauchement, c'est-à-dire une expérience
commune partageable, donc analysable » ;
une approche bien différente de celle de l'analyse
mutuelle de Ferenczi.
René Roussillon évoquant la solution bio-logique
de certaines somatisations, fait intervenir un « hallucinatoire »
issu de perceptions nociceptives précoces, qui infiltrerait
les perceptions actuelles et dont l'analyste aurait
l'intuition de par le contexte transférentiel et par
l'auto-analyse de son contre-transfert. C'est là une
élaboration particulière de traumas hyper précoces,
un passage de la solution bio-logique à la solution
psycho-logique !
Les traumas hyper-précoces dépendent donc de la déqualification
de l'environnement primaire, font partie de l'infantile
entrant, selon moi, dans un cadre hypothético-déductif
qui en permettrait, éventuellement, l'élaboration.
La réactivité traumatique ultérieure dépendra de l'assise
narcissique et de la solidité du sujet.
Cette réactivité aura des incidences pathologiques
dans des conduites répétitives qui alerteront le psychanalyste
et lui permettront de remonter, hypothétiquement,
jusqu'à la relation primaire en tenant compte des
après-coups successifs. Pour de nombreux psychanalystes
dont je fais partie, les vicissitudes dans l'oscillation
transféro-contre transférentielle, en favorisent la
compréhension ; ajoutons qu'elles ne sont pas
les seules.. Ainsi, les traces mnésiques, écrasées
par le trauma, ne pourraient être ravivées que par
son élaboration dans la reprise transférentielle.
Si l'on dépasse le temps de l'infantile, de la préhistoire
du sujet, on peut considérer que tout ce qui menace
la sécurité interne de l'enfant peut constituer un
trauma narcissique, à l'aune de la structuration de
son moi. Ces traumas précoces ne sont d'ailleurs pas
que narcissiques. Dans nos cures d'adultes reviennent
les éléments traumatiques de l'enfance. La levée de
l'amnésie infantile, le retour du refoulé secondaire
sont les temps nécessaires du travail analytique,
de l'élaboration à deux des souvenirs traumatiques,
de l'élaboration de ce qui se répète sous diverses
formes au fil du temps non linéaire des cures, voire
d'une construction à deux du trauma infantile.
Cependant, le narratif, les contenus proposés à l'écoute
de l'analyste, sont insuffisants, il faut aussi admettre
et comprendre le flot processuel, la dimension du
transfert et du contre-transfert, comme je viens de
le signaler. C'est à partir de ces éléments que nous
pouvons faire des constructions aptes à étayer l'élaboration
de ces traumas.
Je terminerai en insistant encore sur le fait que
les formulations à partir du primaire des traumas
précocissimes restent, dans la plupart des cas, hypothético-déductifs.
La relation à l'infantile, équivalent de l'inconscient
inconnaissable fait intervenir le concept de refoulement
originaire. Il semble que la violence du refoulement
originaire, telle qu'elle se perpétue dans l'actualité
du conflit et du trauma psychique, installe les différentes
temporalités dans une incompatibilité radicale (A
Green). Si une homologie entre inconscient et infantile
s'impose pour certains, c'est bien par ce que l'expérience
infantile est une expérience authentique, mais sans
sujet et donc sans vécu. La trace, entre autre des
traumas liés à l'environnement primaire, ne s'est
pas inscrite dans le moi, seul acteur d'une histoire
et d'une temporalité subjective. De telles actions
et processus postulés ont une position historique
tout aussi mal définie que celles des désirs et fantasmes
apparus, eux aussi à certains moments de la vie de
l'enfant, même si l'on admet que certaines évocations
puissent s'imposer avec une évidence quasi hallucinatoire,
et par là se rapprocher de la quasi sensorialité onirique
évoquée par Freud, tant chez l'analysant que chez
l'analyste.