Dominique J. Arnoux
La psychanalyse des enfants
« Le complexe d'Oedipe est le corrélat psychique
de deux faits biologiques fondamentaux : la longue dépendance
infantile de l'être humain et la manière remarquable
dont sa vie sexuelle atteint, de la troisième à
la cinquième année, un premier point culminant,
pour ensuite, après une période d'inhibition,
entrer en jeu à nouveau avec la puberté. »
Sigmund Freud, Abrégé de psychanalyse, 1938.
La psychanalyse est une. La psychanalyse d'enfant est une
réalisation de la psychanalyse dans une situation
clinique qui a ses spécificités. Chaque rencontre
psychanalytique demeure pour autant unique. Avec l'enfant,
c'est la technique par le jeu et ses conséquences
qui est spécifique. Les limites du langage de l'enfant
semblaient annoncer son inaccessibilité à l'approche
psychanalytique. En fait, le jeu introduit une différence
technique mais pas une différence de nature dans le
travail psychanalytique. Il permet à l'enfant une
expression symbolique de ses angoisses.
Historique
La technique de l'association libre s'appuyait sur la découverte
du transfert et de sa valeur de répétition
quant à ce qui est soumis au refoulement. L'interprétation
était conçue comme un moyen d'élargir
les limites du conscient. La méthode a cherché
son équivalent dans la rencontre avec l'enfant à
partir de 1920.
S. Freud a démontré, à partir
du fonctionnement névrotique adulte, la complexité
du développement psychique de l'enfant. Ainsi la levée
du refoulement s'avérait comme révélant
du psychique jusque là inaccessible mais préservé.
La sexualité infantile et les théories
sexuelles infantiles qui découlent de cette découverte,
dévoilent, avec les phases du développement
libidinal humain, l'influence de la génitalité
sur le développement psychique de l'enfant. Cette
découverte représente aujourd'hui encore l'une
des plus fortes raisons de résistance à la
psychanalyse. S. Freud découvre que les liens aux
premiers objets de dépendance jouent un rôle
central. Les relations objectales, la réalisation
hallucinatoire du désir, l'ambivalence des sentiments,
le développement libidinal et ses phases : orale,
anale, phallique et génitale, les identifications
et la construction du Moi, de l'idéal du Moi et
du Surmoi établissent l'identité du sujet
au cur d'un triangle oedipien : père-mère-enfant,
marqué par l'interdit de l'inceste et dont la conséquence
est le complexe d'dipe. Celui-ci fonde universellement
l'humain, sa pensée, ses cultures, ses religions et
sa vie en société. En outre, chez l'humain
et d'une manière qui lui est spécifique, la
pression de la pulsion est constante cependant que le complexe
oedipien évolue et se constitue en deux phases (biphasisme),
séparées par une phase de latence. De
celle-ci résulte une capacité à la sublimation.
La plupart des évènements et tendances psychiques,
antérieurs à la période de latence,
sont frappés d'amnésie infantile. Pour
Freud, le complexe d'dipe résulte de la longue dépendance
infantile et de la période d'inhibition sexuelle que
représente la phase de latence. La floraison sexuelle
précoce succombe au refoulement. Les formations
réactionnelles de la période de latence,
physiologique, forment les bases de la morale, de la pudeur
et du dégoût. En 1905, les Trois essais sur
la théorie de la sexualité proposent d'un
certain point de vue une méthodologie pour connaître
le développement et l'organisation psychodynamique
de l'enfant et de l'adolescent. En 1909, Freud écrit
L'analyse d'une phobie chez un garçon de cinq ans
(Le petit Hans). Même si nous ne pouvons considérer
qu'il s'agit du récit d'une cure telle qu'elle serait
pratiquée aujourd'hui, Freud confirme, ici chez l'enfant,
ses vues sur le développement libidinal, l'importance
du complexe de castration et du complexe d'dipe
tels qu'il a appris à les considérer à
partir de la cure psychanalytique des adultes névrosés.
En 1920, dans Au-delà du principe de plaisir,
S. Freud décrit l'importance de la recherche de plaisir
par rapport au déplaisir dans le jeu d'un enfant.
Ce Jeu de la bobine a pour fonction de corriger les
angoisses de perte d'objet et d'assurer les tendances dépressives.
La tendance à la répétition du refoulé
et le désir de maîtrise sont les moteurs essentiels
de l'activité ludique.
Les pionnières et initiatrices de la psychanalyse
de l'enfant sont Hermine von Hug-Hellmuth et Anna Freud
à Vienne, Melanie Klein à Budapest et Berlin
et Eugénie Sokolnicka à Paris. La naissance
de la psychanalyse des enfants se fera, dès 1922,
dans une violente confrontation entre deux tendances, représentées
bientôt par ce qu'on pourrait appeler « l'école
d'Anna Freud » et « l'école de Melanie
Klein. » Les termes les plus approfondis de ces débats
s'épanouiront dans ce que l'on a nommé Les
Controverses à Londres à partir de 1941.
On a pu sommairement opposer une psychanalyse de l'enfant
qui se voulait une application des principes de la psychanalyse
à l'environnement et à l'éducation de
l'enfant, c'est la tendance d'Anna Freud, à ses débuts,
et une psychanalyse d'enfant qui défend l'idée
d'un transfert par l'enfant sur le psychanalyste, transfert
qui est alors analysable, c'est la conviction de Melanie
Klein et des analystes qui l'entourent.
Melanie Klein a mis au point la technique de la
psychanalyse par le jeu. Elle défend d'emblée
l'idée d'un transfert au sens complet du terme
et analyse les aspects négatifs du transfert
toujours présents dès le début de la
cure et qu'il faut savoir reconnaître et interpréter
pour abaisser le seuil d'angoisse. Ce fait suppose
de considérer l'existence précoce d'un Surmoi
sévère chez l'enfant.
Anna Freud concevra, comme elle le définira, «
quelque chose entre une crèche et un jardin d'enfants
» qui prodigue aux enfants les plus pauvres des soins
physiques et psychologiques. C'est à partir de cette
expérience qu'elle créera avec Dorothy Burlingham,
en 1940, les Hampstead War Nurseries à Londres. Ces
crèches de guerre s'enrichiront d'une fondation, The
Hampstead Child Therapy Course and Clinic, où se pratique
et s'enseigne la psychanalyse des enfants. Cette influence
a enrichi la conception, au sein de l'institution, de la
rencontre psychanalytique avec l'enfant. Anna Freud a apporté
une contribution irremplaçable à la psychanalyse
d'enfant par ses travaux sur le moi et ses mécanismes
de défenses.
C'est au cours des Controverses que Melanie Klein
décrira un concept particulièrement fécond
pour la compréhension de la vie psychique et de la
fonction analytique. Il s'agit d' un ensemble mécanisme-fantasme
: l'identification projective. Avec le clivage, le
déni et l'idéalisation, l'identification projective
organise la base de la santé mentale. Corrélativement,
leur pathologie peut laisser le sujet dans un état
de fragmentation. L'intégration du Moi
dépend donc des relations d'objet. Avec l'identification
projective, ce n'est plus la pulsion seule qui est projetée
dans l'objet mais bien des parties du self. Ce mécanisme-fantasme
permet d'expulser une partie de soi que l'on ressent comme
dangereuse ou en danger à l'intérieur de soi.
Il est aussi à l'origine de la perception d'une avidité
de l'objet dans lequel a été projeté
l'avidité de l'enfant.
Wilfred Bion développera l'idée de l'identification
projective comme mécanisme normal et comme une contribution
centrale à la naissance de la capacité de penser
dont le prototype est la capacité de rêverie
de la mère et dont l'équivalent dans la
cure analytique est l'attention flottante de l'analyste.
Ainsi concevra-t-il que des affects très primitifs
puissent trouver au sein de la séance le contenant
qui permet la naissance de la pensée. Les fonctions
de la psyché de l'analyste deviennent primordiales
pour l'accession à la capacité de penser les
états primitifs d'affects et d'excitations. Les champs
des deux psychés sont réciproques et croisés
à partir de l'identification projective normale. Le
travail ne se situe plus seulement sur le refoulement (Freud)
ou sur le clivage (Klein) mais sur l'appareil pour penser
les pensées. L'idée de contenant
prend là tout son sens. La pensée de W. Bion
est primordiale pour la compréhension de la symbolisation,
du contre-transfert, du langage interprétatif et de
la pensée et ses troubles. On doit à W. Bion
d'avoir souligné l'importance de la groupalité
comme organisation venant s'opposer au développement
oedipien de la vie psychique individuelle. La mentalité
de groupe influence le moi. De même, à côté
des pulsions d'amour et de haine, W. Bion développe
l'idée selon laquelle la curiosité, le désir
de connaître est une pulsion à part entière
: la pulsion épistémophilique.
D. W. Winnicott, pédiatre et psychanalyste
a travaillé toute sa vie avec les enfants. Ses travaux,
issus de Melanie Klein s'en éloigneront et reconnaîtront
la fonction de l'objet externe et l'influence de l'environnement
primaire. Il insistera sur le « tenir » :
le holding et le handling. Il développera
la conception originale d'un espace de création, l'espace
transitionnel, qui se situe comme intermédiaire
dans le champ de la relation précoce et est à
la base de la culture. La mère est le premier miroir
de l'enfant et la représentation du vécu corporel
de l'enfant passe par l'image du corps de la mère.
La relation objectale la plus ancienne contient aussi la
menace d'annihilation. La présence excessive
ou empiètement double l'angoisse d'abandon
liée à l'absence de l'angoisse d'intrusion,
source de désorganisation. La capacité anticipatrice
de la mère ne doit pas excéder les besoins
de l'enfant sauf à éteindre son dynamisme propre.
D.W. Winnicott a placé la haine nécessaire
du côté d'un suffisamment bon chez la
mère en élaborant la conception d'une haine
qu'il placera aussi dans le fonctionnement psychique de l'analyste
au travail en parlant d'une haine dans le contre transfert.
D. W Winnicott dont les travaux ont inspiré fortement
les recherches des psychanalystes, en particulier sur les
états limites, concevra la relation précoce
mère-bébé comme étant à
l'origine d'une maladie normale, la préoccupation
maternelle primaire. Pour D. W. Winnicott, le jeu deviendra
le lieu de l'expérience de la réalité,
l'espace où se déroulent les contacts, les
transitions entre l'intérieur et l'extérieur.
Le jeu est un exercice de création d'objets. Le symbole
est dans la distance entre l'objet subjectif et l'objet qui
est perdu objectivement.
Aspects pratiques
La capacité de jouer ou de dessiner de l'enfant, qui
fournit ainsi un texte aussi analysable que les associations
libres de l'adulte, vont permettre de préciser
le cadre de la cure psychanalytique de l'enfant et celui
des psychothérapies psychanalytiques adaptées
en fonction des troubles.
Le jeu. En introduisant le jouet et le matériel
du jeu avec l'enfant, M. Klein va à la rencontre des
fantasmes sous-jacents comme s'il s'agissait d'un récit
de rêve. Elle découvre ainsi que l'enfant est
dans une activité constante de personnification
et donc qu'on peut considérer son activité
de jeu comme assimilable aux associations libres. Cette personnification
ouvre au théatre du monde interne et à ses
espaces complexes. Toute la vie psychique apparaît
dominée par le jeu des fantasmes inconscients
et les défenses qui y sont liées. L'analyste
devient le lieu de projection des fantasmes inconscients
les plus archaïques du patient. Le fantasme inconscient
est l'expression psychique des pulsions. Rappelons que S.
Morgenstern en France, dès 1937, et Rambert en Suisse,
dès 1938, vont toutes deux utiliser le jeu pour écouter
les enfants. Par la suite, en France, l'une de ces techniques
de jeu prendra un essor considérable : il s'agit du
psychodrame psychanalytique dont les conditions seront
définies pour être adaptées aux enfants.
Le dessin. Avec le petit Hans qui dessine le fait-pipi
de la girafe, nous avons la première expression psychanalytique
par le dessin du questionnement psychique chez un enfant.
Viendront ensuite les dessins de Richard dont Melanie Klein
donne les interprétations dans La psychanalyse
d'un enfant, puis le livre de D. W. Winnicott sur le
Squiggle. Le dessin en séance d'analyse est l'expression
du fantasme inconscient avec sa référence
corporelle. L'extériorisation du monde intérieur
de l'enfant qu'il traduit est aussi une projection dans le
transfert. Le dessin peut être aussi utilisé
comme un rêve qui permet que des associations libres
s'expriment. A. Ferro insiste sur la conception du dessin
comme photogramme onirique du fonctionnement mental du couple
analytique à ce moment-là.
Cadre. L'aménagement de la thérapie
psychanalytique d'un enfant se fait avec l'aide des parents.
Pour autant, sans que les parents aient à être
soumis à une extra-territorialité humiliante
et frustrante, le secret est une règle qui s'applique
tout autant en psychanalyse d'enfant qu'en psychanalyse d'adulte.
A cette condition, il est possible de créer un espace
où la règle de libre association adaptée
à l'enfant se déploie. Le cadre est le support
du transfert. Ce cadre nécessite une continuité
pour permettre au processus psychanalytique de se développer.
C'est à partir de cette conception du cadre comme
enveloppe et du processus comme contenu que s'expriment les
aspects négatifs du transfert si importants en psychanalyse
de l'enfant. Le cadre est en effet le contenant de représentations
excitantes pour le moi. Dans certains cas difficiles, des
indications particulières sont possibles. Il s'agit
autant des thérapies psychanalytiques mère-nourrisson
que des thérapies familiales psychanalytiques qui
requièrent des techniques propres.
L'analyste et la famille. Une particularité
de l'analyse d'enfant réside dans le fait que l'analyste
est l'interlocuteur d'un enfant et donc de ses parents. C'est
une pression non négligeable pour l'analyste que l'attente
des parents à son égard alors qu'il est l'analyste
de l'enfant. Cette pression concerne tout autant des attentes
conscientes - exigences de résultats éducatifs
ou scolaires - qu'inconscientes en ce que l'analyste devient
un objet de transfert pour les parents eux-mêmes dans
leur part infantile. L'analyste d'enfant doit s'attendre
à représenter une figure parentale pour les
parents de l'enfant dont il assure la cure. Ceci n'est pas
une donnée mineure pour le contre-transfert.
Enjeux théoriques
Concepts. La technique du jeu a permis la cure
des enfants. Elle a apporté avec elle la définition
de concepts fondamentaux comme l'dipe archaïque,
le Surmoi précoce, la phase d'apogée du sadisme,
le fantasme des parents combinés, la position schizo-paranoïde,
la position dépressive, les mécanismes de clivage
du Moi et des objets, l'envie du sein, la défense
maniaque comme réparation.
L'introjection des objets d'amour-haine
existe dès les premiers mois de la vie. De ce fait,
le conflit oedipien, prend la forme d'un conflit oral : dévorer-détruire,
être dévoré et être détruit.
L'angoisse est donc créée par la connexion
entre la haine et la pulsion épistémophilique.
Ainsi à l'âge du sevrage, les imagos
peuvent être terrifiantes chez l'enfant petit, du fait
des frustrations mais aussi des limites à ses capacités
verbales que son développement encore incomplet lui
impose. C'est là la détresse. Les premiers
stades du conflit oedipien sont ainsi dominés
par le sadisme. C'est à partir de cette observation
que se défend l'idée kleinienne d'un complexe
d'dipe précoce.
Omnipotence. L'enfant est donc en grande partie créateur
de ses objets en prêtant aux objets extérieurs
sa propre agressivité. C'est ainsi que les imagos,
ces créations, s'établissent à l'intérieur
du Moi mobilisant du même coup les premiers moyens
de défense que sont la scotomisation ou négation
de la vie psychique.
Clivages et identité. La description du clivage
des objets en bons et mauvais objets, le rôle
de la projection et de l'introjection précisent
les forces en cause dans la construction de l'identité
de l'enfant et son intégration. Une part de
l'angoisse est la résultante de l'instinct de mort
en soi, source de l'instinct agressif primaire non
sexualisé.
Inhibition et symbolisation. Toute une clinique de
l'inhibition et du détachement chez
l'enfant éclaire l'importance de la formation du
symbole dans le développement du Moi. Le sadisme
attaque toutes les sources du plaisir libidinal. Le développement
de l'enfant peut être ainsi dominé par la lutte
entre les pulsions de vie et les pulsions
de mort. Les fonctions cognitives et le processus de
symbolisation visités par la psychanalyse et, particulièrement,
par les recherches inspirées de la pensée de
Melanie Klein vont s'éclairer et permettre, entre
autre, les rééducations des dyslexies, des
dysorthographies, des dyscalculies mais aussi des dyspraxies,
des dysgnosies et des dysrythmies. La restriction des investissements
cognitifs dans certains tableaux de psychoses à expression
déficitaire ou dans des états névrotiques
ou limites sont ainsi abordables. La capacité de reconnaître
les troubles de la fonction symbolique et, par exemple,
l'influence persistante d'un fonctionnement psychique dominé
par l'équation symbolique (Hanna Segal) est
un résultat que nous devons à la psychanalyse.
Les formations de l'équation symbolique sont en particulier
en relation avec la première relation d'objet. Le
symbole n'existe qu'en l'absence de l'objet. En ce sens la
symbolisation est processus de défense contre la disparition
de l'objet, la dépression et la mort.
Du féminin et de l'envie. Les travaux à
partir de la cure des enfants remettent en question le phallocentrisme
au cur de la conception de S. Freud. S. Freud défendait
en effet l'idée que l'envie du pénis jouait
un rôle central dans l'évolution psychique des
filles et dans la conception psychanalytique de la différence
des sexes. Melanie Klein a décrit une phase
féminine primaire propre au garçon comme
à la fille. C'est à la période du sevrage
que surgit cette phase à l'origine d'un fantasme
: le pénis paternel est incorporé au
sein de la mère. Ce fantasme représente l'assise
archaïque d'une conception de la scène
primitive. Pour Melanie Klein la haine chez la
petite fille ne vient pas de l'envie du pénis mais
de la rivalité avec le pénis. D. W. Winnicott
a développé à son tour une conception
du féminin pur.
Discussions
Une première vectorisation des travaux, venant des
formulations de la psychanalyse de l'enfant, est celle d'une
psychanalyse développementale, voire génétique,
qui s'attache à rendre compte de la genèse
de certaines affections mentales de l'enfant, de certaines
issues pathologiques de son développement libidinal.
L'autre vectorisation, issue d'une conception plus processuelle
et structurelle du fonctionnement de l'appareil psychique,
envisage au cur de l'expression fantasmatique et défensive
plus ou moins archaïque, des positions plus que des
stades, des processus plus que des mécanismes. La
notion de noyau signifiant se situe alors dans un registre
historique et an-historique. Ici, c'est l'économie
pulsionnelle et les conflits qu'elle engendre qui est la
base d'une psychopathologie dynamique.
Comment penser, avec le développement, l'intégration
des fantasmes qui s'observent si évidemment dans le
matériel des cures de l'enfant ? Peut-on devant le
caractère brut des fantasmes énoncés
au présent distinguer fantasmes, pulsions et imagos
? L'intégration de la vie fantasmatique au développement,
la question des fantasmes originaires et celle de l'origine
des fantasmes sont inséparables d'une reconstruction
et d'une élaboration du passé. Si le jeu témoigne
de la liberté fantasmatique et transforme l'angoisse
en plaisir, du fait de la maîtrise sur la réalité
qu'il permet à l'aide des projections sur le monde
extérieur des dangers internes, une discussion s'ensuit
sur l'interprétation à en donner. Le travail
analytique dégage le fantasme de la réalité
et conçoit les fantasmes comme tentatives d'intégration
d'expériences antérieures dans un système
relationnel nouvellement acquis.
Le rapport de S. Lebovici, au XXXIXe Congrès
des psychanalystes de langue française, porte sur
les modèles de la névrose infantile et de la
névrose de transfert. Ce travail, L'expérience
du psychanalyste chez l'enfant et chez l'adulte devant le
modèle de la névrose infantile et de la névrose
de transfert, a l'avantage d'éclairer d'un jour
nouveau la question de la continuité ou de la discontinuité
entre l'enfant et l'adulte, tant au niveau du modèle
théorique qu'eu égard à la pathologie
et aux troubles « réels.» Ainsi, peut-on
lire sous la plume de S. Lebovici que si la position de M.
Klein ne lui permet pas de s'intéresser à la
névrose de l'enfant, en revanche sa conception des
positions psychotiques précoces conduit à comprendre
la névrose de l'enfant comme leur non-intégration,
comme la persistance d'organisations archaïques en contradiction
avec le fonctionnement du Moi. La névrose de l'enfant
serait la preuve de l'échec de la névrose infantile
qui, elle, peut être caractérisée comme
névrose de développement et modèle métapsychologique.
La névrose infantile est un fait de développement
et à la fois un modèle pour sa compréhension.
Les conflits de la névrose infantile sont ceux qui
viennent se répéter dans la névrose
de transfert de la cure des adultes. On voit ici que la question
posée est : sachant que si, à tous âges,
on peut parler de névrose de transfert, sait-on pour
autant si l'enfant est en mesure d'organiser une névrose
infantile ?
Un autre élément de discussion est de savoir
si, la cure étant réalisable chez l'enfant,
elle permet pour autant de penser que nous assisterions in
situ à la « naissance de l'inconscient ».
En fait pour bien des auteurs, la psychanalyse d'enfant si
précoce soit-elle ne nous fait pas connaître
un être plus simple mais une autre complexité.
Les logiques à l'uvre chez l'enfant sont aussi sophistiquées
qu'à l'âge adulte. Les différences tiennent
aux opérations et aux objets. Le mirage archaïque
tombe ainsi de lui-même. Les lois du fonctionnement
primaire et les lois du fonctionnement secondaire coexistent
et s'opposent. Le risque serait sinon de tomber en résistance
à la psychanalyse devant l'obstacle épistémologique
que pourrait représenter une référence
à l'infantile trop en résonance avec l'analysant.
La névrose infantile demeure la reconstruction de
la névrose de transfert. On ne peut rabattre l'originaire
sur l'origine, incarnant celle-ci dans la réalité.
Une pensée développementale a longtemps dominé
la théorie psychanalytique. Ce fait risquait de nourrir
malheureusement certaines conceptions reliant un biologisme
naïf à un psychologisme faible. On pouvait dès
lors craindre un certain appauvrissement de la psychanalyse.
L'histoire ainsi s'inverserait. Là où l'on
imaginait, avant la psychanalyse, l'enfant comme un adulte
en miniature, mineur, on comprendrait aujourd'hui un adulte
selon la norme venu d'un enfant conçu par la psychanalyse.
En fait, en plus des recherches propres à la complexité
de la vie psychique de l'enfant, celui-ci peut, comme chez
certains auteurs ; tels W. Bion s'intéressant aux
psychoses et D. Winnicott aux « borderline »
représenter une chance de théorie rétrospective
de la psychopathologie de l'adulte. Il reste que : «
l'enfant est psychologiquement un autre objet que l'adulte.
» comme l'écrit S. Freud, en 1933, dans
les Nouvelles conférences d'introduction à
la psychanalyse.
Bibliographie
A. Anzieu, C. Anzieu-Premmereur, S.
Daymas, Le jeu en psychothérapie d'enfant,
Dunod, Paris, 2000
W. Bion, Recherche sur les petits
groupes, Payot,Paris, 1965, L'attention et l'interprétation,
Payot, Paris, 1974
R. Diatkine, Le psychanalyste et
l'enfant, Nouvelle revue de psychanalyse, Paris, n°19
A. Freud
Le traitement psychanalytique des enfants, Puf, Paris,
1955
Le Moi et les mécanismes de défenses, Puf,
Paris, 1964
Le normal et le pathologique chez l'enfant, Gallimard.,
Paris, 1968
S. Freud
Trois essais sur la théorie de la sexualité,
Gallimard, Paris 1991
L'analyse d'une phobie chez un garçon de cinq ans
(Le petit Hans) in : Cinq Psychanalyses, Puf,
Paris, 1975
Au delà du principe de plaisir, in : Essais
de psychanalyse, Payot, Paris, 1981
Abrégé de psychanalyse, Puf,1967
F. Guignard
Au vif de l'infantile, Delachaux et Niestlé,
1996
M. Klein
La psychanalyse des enfants, P.U.F, Paris, 1959
Développements de la psychanalyse, Puf, Paris,
1966
Essais de psychanalyse, Puf, Paris, 1967
S. Lebovici.
L'expérience du psychanalyste chez l'enfant et
chez l'adulte devant le modèle de la névrose
infantile et de la névrose de transfert, Rapport au
XXXIXe Congrès des psychanalystes de langue
française, in : Revue Française
de Psychanalyse, Puf, Paris, 1980
A propos de la névrose infantile, en collaboration
avec D. Braunschweig, Psychiatrie de l'enfant, Puf, Paris,
1967, X, 1, pp. 43-122
D.W. Winnicott
De la pédiatrie à la psychanalyse, Payot,
Paris, 1969
Processus de maturation chez l'enfant, Payot, Paris,
1972
Jeu et réalité, Gallimard, Paris, 1975
Pour « Les Controverses »,
lire l'ouvrage de P. King et R. Steiner : « The
Freud-Klein controversies 1941-1945 », Londres,
Routledge, 1991 (trad. Puf 1996).