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Denys Ribas
Autisme infantile

Histoire des idées

L'autisme infantile, dont la description inaugurale par Kanner en 1942 définit un trouble affectif de la communication et de la relation tout en soulignant la conservation de l'intelligence, a été l'objet de controverses passionnées au sujet, principalement, de son origine et de son traitement. Il est caractérisé par le besoin d'immuabilité ­ sameness ­ et l'isolement ­ aloneness ­ de l'enfant. C'est pour Kanner un trouble inné, ce qui innocente les parents de toute responsabilité dans sa survenue, mais en même temps il décrit des parents remarquablement peu aimants, intellectuels, rigides et froids.

On peut penser aujourd'hui que les enfants vus par Kanner, amenés par des parents psychiatres ou psychologues dans la moitié des cas, formaient un échantillon biaisé d'une part par les performances exceptionnelles des enfants, en particulier sur le plan de la mémoire, ce qui avait alerté leurs parents sur l'inadéquation d'un diagnostic d'encéphalopathie, et d'autre part par la propension des parents à en faire des cas à observer scientifiquement, ce qui rend peut-être compte de leurs caractéristiques personnelles particulières.

Au même moment, en Autriche, et la guerre ne leur permettant pas d'être au courant de leurs travaux respectifs, Hans Asperger décrivait "les psychopathes autistiques pendant l'enfance" caractérisés par leur maladresse, des traits de caractère et des bizarreries qui se retrouvent pour lui "du débile au génie". Si aujourd'hui le syndrome d'Asperger caractérise dans les classifications internationales des autistes de hauts niveaux intellectuels, sa description originale est très proche des descriptions de Kanner. Asperger est convaincu d'une origine organique de l'autisme, mais lui aussi décrit des parents particuliers, originaux, ayant certains traits autistiques, ce qui confirme ses vues sur l'hérédité de la maladie.

Les contributions des psychanalystes

Margareth Mahler opposa l'autisme infantile, caractérisé selon elle par une hallucination négative de la réalité, à la psychose symbiotique qui maintient un lien délirant à une mère archaïque, projetée sur tous les objets.

La tentative thérapeutique de Bettelheim, plus issue de son expérience concentrationnaire que de la psychanalyse, a cependant été assimilée aux USA à une position psychanalytique. Frappé par les réactions de repli total de certains déportés devant un environnement radicalement désespérant, Bettelheim fit le lien avec le repli autistique et choisit de tenter de guérir l'autisme par un environnement qui restaure une confiance. Pour ce faire il se substitua aux parents en accueillant à temps complet des enfants dans son "école orthogénique". S'il écrit qu'il considère que ce ne sont pas les parents qui ont créé l'autisme, il semble cependant avoir eu un préjugé négatif sur leur responsabilité ­ involontaire ­ ce qui a marqué durablement l'évolution des idées.

Les apports post-kleiniens

Si Mélanie Klein a soigné Dick, qui devait être autiste, elle ne l'a pas identifié comme posant des problèmes spécifiques.

Il appartiendra aux psychanalystes post-kleiniens de décrire un fonctionnement psychique original à l'autisme infantile. Dans la filiation de Bion, Frances Tustin et Donald Meltzer ont proposé une compréhension qui se démarque des postulats kleiniens en décrivant un état antérieur à l'individualisation d'un self ayant constitué une séparation d'avec les objets, et une relation préalable à l'identification projective, l'identification adhésive (Meltzer).

Pour Tustin, une séparation mère-enfant, une perte du sein alors que l'enfant n'a pas encore constitué la différenciation dedans/dehors est vécue comme un arrachement de la bouche avec le mamelon qui provoque une perte du sentiment d'existence trouvé dans le contact, un "trou noir", vécu d'annihilation, d'"agonie primitive" pour reprendre l'expression de Winnicott.

Pour Meltzer, le monde autistique est caractérisé par la bi-dimensionnalité, qui ne permet que des relations adhésives, et une temporalité circulaire qui rend compte des stéréotypies. Ni le self ni l'objet n'ont de compartiments internes pouvant contenir des objets sur lesquels pourrait s'exercer l'identification projective, premier mode d'échange véritable.

Tustin décrit le recours aux "objets autistiques" - objets fétiches durs - et aux "formes autistiques", accrochages à des sensations internes ou à des stimulations sensorielles comme garants d'un sentiment d'existence.

Meltzer décrit quant à lui le "démantèlement" psychique comme forme de refuge dans une clivage passif de l'ébauche du self selon les axes sensoriels. Les conséquences en sont dramatiques car pour lui, "le temps passé dans l'autisme est perdu pour la maturation".

En France, Geneviève Haag, a souligné l'importance des clivages des parties gauche et droite du corps, ce que l'on peut rapporter à l'absence de la dimension externe de la projection, ainsi que l'existence de mouvements maniaques ou pervers prolongés dans la sortie de l'autisme. Didier Houzel met l'accent sur les "angoisses de précipitation" dans l'autisme. J'ai pour ma part relié le démantèlement et l'identification adhésive de Meltzer respectivement à la pulsion de mort et à la libido dans un état de désintrication pulsionnelle extrême, et souligné l'absence de projection comme différentiant l'autisme de la psychose.

Les théorisations lacaniennes

Elles ont eu l'intérêt de souligner la difficulté d'assumer une position de sujet. Mais en posant la question pertinente de l'apport de la psyché des parents à la construction symbolique de l'enfant, en supposant l'échec d'un circuit pulsionnel passant par l'objet, elles exposent d'une part à plus décrire ce qui est en défaut pour se construire que ce qui permet au patient de rester vivant et, d'autre part, centrent l'attention du psychothérapeute sur la psyché maternelle.

Les conceptions "éducatives"

Eric Schopler a proposé de comprendre l'autisme comme un handicap définitif en partie éducable par une méthode comportementale - dont il faut souligner qu'elle se devrait d'être non violente - et d'intégrer des apports pédagogiques, considérant qu'il n'y a ni défense ni refus, mais une incapacité de l'enfant. Les parents y sont associés comme thérapeutes. Cependant, la situation économique de la santé aux USA, ne permettant pas de prise en charge de soins par la collectivité, l'a incité à présenter son projet comme donnant accès à une éducation à des handicapés, ce qui lui a permis d'obtenir des financements fédéraux au titre de l'éducation. En traversant l'Atlantique, cette présentation a entraîné une grande confusion des débats, alimentant des positions antipsychiatriques de certaines associations de parents. Celles-ci, légitimement indignées de l'abandon par le système de soin psychiatrique français ont revendiqué le statut de handicapés pour leurs enfants, alimentant une confusion des causes et des conséquences assez dommageable, surtout dans la mesure où en France la situation est inverse et le soin mieux doté financièrement que l'éducation spécialisée.

Les théorisations cognitives

Une heureuse évolution du comportementalisme, impuissant à résumer l'être humain à son comportement en termes d'"input" et d'"output", a amené ce courant qui postule une origine organique fixée à faire des hypothèses sur le fonctionnement psychique, réduit cependant à sa dimension cognitive.

Uta Frith postule ainsi dans l'autisme des dysfonctionnements cérébraux portant sur des structures complexes qui ne se révèlent de ce fait que dans un second temps du développement. Elle en conclut, hélas et il faut le contester vigoureusement, à l'impossibilité d'un dépistage précoce et à l'inutilité de toute thérapeutique. Ses descriptions sont en revanche intéressantes, mettant l'accent sur un déficit de la "théorie de l'esprit", c'est-à-dire sur l'incapacité de percevoir l'esprit d'autrui comme distinct du sien. En résulteraient une incapacité au mensonge et au jeu, une naïveté désarmante et une impossibilité à comprendre les règles du jeu social.

Des états autistiques existent chez des enfants atteint d'anomalies génétiques ou de problèmes neurologiques

Un certain nombre de syndromes génétiques ont été identifiés qui s'accompagnent parfois d'autisme ('"X fragile"), ou passent par un temps d'évolution d'aspect autistique (Syndrome de Willy Prader, Microdélétion 22qn, Syndrome de Rett).

Enfin, un certain nombre d'enfants aux difficultés cérébrales liées à une grande prématurité, à des traumatismes obsétricaux, à des défaillances sensorielles ou à d'autres causes entraînant des épilepsies subchroniques présentent aussi des états autistiques.

Les choses ont bien changé depuis l'époque où soins psychiques et diagnostics génétiques semblaient s'exclurent.

Il faut aujourd'hui conseiller une consultation de génétique pédiatrique à tout enfant présentant un retard massif de son développement psychique pour qu'une éventuelle altération génétique soit identifiée. En effet, si l'enfant - pour le moment - ne bénéficie pas d'un traitement, il est important que les membres de la famille susceptibles d'avoir un enfant atteint en soit informés.

Les recherches sur la neurochimie cérébrale

De multiples recherches sur la neurochimie cérébrale sont menées dans le monde, ainsi l'hypothèse d'une intoxication interne aux endorphines a été envisagée, sans que les traitements proposés soient décisifs.

La "Communication facilitée"

Ces dernières années, une technique australienne de "communication facilitée", mise au point pour des infirmes moteurs cérébraux, a été appliquée à l'autisme, considéré alors comme une apraxie motrice supposant un psychisme intact mais incapable de communiquer sans aide. Des témoignages saisissants ont été écrits avec cette technique, la main du patient sans langage tapant sur le clavier d'un ordinateur en étant tenue par une "facilitatrice" formée à cette méthode. La question de savoir qui écrit alors a été évidemment posée, mais, par exemple, la poésie étrange d'"Une âme prisonnière" de Birger Sellin suscite la réflexion. On peut citer aussi "L'enfant hérisson" de Kathia Rohde. Dans les deux cas, les enfants - sans langage parlé - auraient acquis à l'insu de leur entourage la lecture sur un mode particulier : perception immédiate de la page entière d'un livre en le feuilletant (B.Sellin), mémorisation définitive (K.Rohde).

Certains autistes compétents devenus adultes, comme Temple Grandin (" Ma vie d'autiste "), Donna Williams (" Si on me touche, je n'existe plus "), Sean Barron,(" Moi, l'enfant autiste ") ont écrit des témoignages passionnants sur leurs expériences.

Il semble aujourd'hui que les polémiques idéologiques s'apaisent pour laisser la place à des complémentarités d'approches, fort heureuses devant la gravité de la maladie et les carences actuelles des prises en charges qui laissent encore trop souvent les familles démunies.

Réflexions psychanalytiques

Il semble que depuis son identification la problématique de l'autisme ait exacerbé les passions. On peut y voir au moins deux raisons : une excitation devant l'interrogation sur l'origine de la psyché humaine et du langage, et une mise en cause de la relation mère-enfant. Une attitude analytique semble aujourd'hui devoir mettre en suspens la question de l'origine et s'intéresser à la compréhension du fonctionnement psychique de l'enfant et à son traitement.

Nous devons reconnaître que les autistes que nous soignons n'ont souvent pas de capacités exceptionnelles et que leurs parents ne présentent pas les caractéristiques décrites par Kanner. Nous sommes souvent rendus nous-mêmes assez étranges par les troubles profonds et inhabituels de ces enfants, cela nous fait voir les parents autrement et nous aide à mieux nous identifier à eux. On peut remarquer qu'il n'était pas psychanalytique de prendre l'histoire amenée par les parents comme vérité historique - il s'agit de l'élaboration par leur propre culpabilité d'une catastrophe insensée : la non-vie psychique de l'enfant qu'ils ont engendré.

Le traitement psychanalytique

Le traitement psychanalytiquede l'autisme pose de manière paradigmatique (Fédida) les enjeux d'un traitement psychanalytique qui ne part plus de la parole du patient (souvent absente), et de la relation comme traitement de l'incapacité à la relation. Ce qui spécifie une position psychanalytique se fonde alors sur la valeur organisatrice pour le psychisme du patient du contre-transfert de l'analyste - par exemple sa "fonction contenante" au sens de Bion, sa "malléabilité" au sens de Marion Millner - et le postulat que le patient se défend contre des angoisses, fussent-elle "impensables".

Là se situe surtout la différence d'approche avec les cognitivistes. Ces derniers méconnaissent le plus souvent la dimension de l'investissement psychique, ses fondements pulsionnels et sa dimension affective. Pour les psychanalystes, l'enfant "crée la mère", et a besoin de la trouver lorsqu'il la crée. Ce temps d'"illusion partagée" ouvre à l'investissement de la réalité et la fonde.

Si l'investissement de l'enfant autiste se rencontre toujours dans la séance analytique, ce qui favorise son accès à la symbolisation et au langage reste un enjeu majeur de recherche.

Les psychanalystes conçoivent dans l'autisme des altérations majeures de la construction de l'espace et du temps (Meltzer), ce qui se traduit bien évidemment par des troubles cognitifs.

Autres traitements psychanalytiques

Les traitements précoces mère (père)-enfants, sans préjugés étiologiques, sont d'un grand intérêt pour tenter de favoriser une évolution de la relation de l'enfant à ses parents.

Des tentatives de psychodrame s'attachent à développer la capacité de jouer et de faire semblant, et utilisent les capacités psychiques du groupe des thérapeutes au service du fonctionnement psychique du patient.

Conséquences pour les autres traitements

Le traitement institutionnel de l'autisme, essentiellement dans des institutions de jour crées en France depuis plus de quarante ans par des psychanalystes, trouve dans la description cognitive de l'incapacité au jeu une justification d'une tradition éducative soignante cherchant à favoriser l'accès au jeu et à la vie avec d'autres enfants.

Il ne faut plus confondre traitement relationnel en groupe et pédagogie : l'enfant autiste a besoin des deux. Si l'accès à l'école est heureux lorsque l'enfant s'y intègre authentiquement, cela ne doit pas se substituer au traitement institutionnel et personnel dont il a aussi besoin, et une instruction spécialisée est aussi disponible dans les institutions soignantes.

Le traitement relationnel n'est d'ailleurs pas l'apanage d'une conception psychanalytique et n'est pas lié à une théorie d'une origine relationnelle de l'autisme. Asperger soignait déjà en institution il y a soixante ans des enfants par une "pédagogie curative" où la dimension affective était privilégiée, malgré une toute autre conception de l'étiologie.

Les psychanalystes ont évolué aussi et sont maintenant partisans d'une attitude active vis à vis de l'enfant qu'il ne faut pas laisser dans son monde autistique par un respect inadéquat (Tustin).

Si la "communication facilitée" a réveillé l'intérêt pour l'expression de ses désirs et de ses besoins par l'enfant, ce qui est heureux, elle expose aussi à réveiller le fantasme de l'enfant intact derrière la barrière de l'autisme, et est parfois soutenue par des croyances pouvant amener à des dérives.

Un psychanalyste est frappé par le besoin de contact physique, qui pourrait constituer une "identité adhésive" au sens d'Esther Bick, permettant un fonctionnement psychique à deux, la facilitatrice offrant alors à l'enfant un moi auxiliaire. Ceci est d'autant plus manifeste lorsque le patient en arrive à frapper lui-même le clavier, mais à la condition que son coude , voire son épaule soit fermement tenue. L'idée de production "à deux", lorsque la main qui tape est tenue, permet de sortir de l'alternative miracle /mystification. De toute façon, une certaine part d'illusion anticipatrice est heureuse.

Une autre leçon intéressante est de voir que la problématique la plus classique de la séduction a rapidement infiltré cette pratique qui suppose une grande proximité psychique : il faut en tout cas que la facilitatrice se laisse influencer par le patient, et le risque inverse ne peut être évité.

Conclusion

La réalité d'une maladie autistique s'estompe devant : - soit des maladies autistiques ayant diverses origines, - soit un syndrome autistique témoignant d'une organisation psychique de survie indépendamment des facteurs internes et/ou externes ayant favorisés sa survenue.

La distinction nette entre facteurs de l'environnement et internes est devenue en toute rigueur impossible depuis que l'on prend en compte d'une part les compétences innées du nourrisson à la relation, et d'autre part l'importance des expériences faites par l'enfant dans la structuration de ses connexions neuronales. En revanche, un traitement psychique le plus précoce possible s'impose, surtout si on a la notion qu'une atteinte organique va compliquer la tâche de l'enfant.

L'autisme et son traitement psychanalytique, dégagé de la confusion des conséquences et des causes, imposent aussi de réévaluer d'une manière plus générale, qui concerne également les enfants déficitaires, l'apport à la construction psychique de l'établissement d'une relation non verbale qui prenne en compte l'économie pulsionnelle.

La problématique autistique dans sa spécificité et avec ses paradoxes continue aussi de représenter un défi pour notre compréhension, travail dans lequel nous avons beaucoup à apprendre sur les défenses mutilantes contre les douleurs psychiques extrêmes, sur les désinvestissements et les hyperinvestissements paradoxaux, sur la construction psychique et sa complexité, sur l'accès à l'être de l'humain.

 

Bibliographie

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