Jacqueline Schaeffer
Le fil rouge du sang de la femme
"La lune "file" le temps, c’est elle qui
"tisse" les existences humaines. Les Déesses de la destinée sont des
fileuses". Mircea Eliade [1]
"Les femmes… ont inventé une technique, celle du tressage
et du tissage… C’est la nature elle-même qui aurait fourni le modèle de cette
imitation en faisant pousser, au moment de la puberté, la toison pubienne qui
cache les organes génitaux.." S. Freud [2]
Freud, dans "Le motif du choix des coffrets" [3] ,
évoque les Heures, divinités des eaux célestes. Du fait que les nuages étaient
appréhendés comme un tissu, ces déesses ont acquis le caractère de fileuses,
qui s’est fixé ensuite sur les Moires. "Les déesses météorologiques
devinrent des déesses du destin". Gardiennes des lois périodiques de la
succession temporelle, et du retour du même selon un ordre immuable nécessaire
à la vie humaine comme à celui de la nature. "La création des Moires est
le résultat d’une connaissance qui rappelle à l’homme que lui aussi est une
parcelle de la nature et qu’à ce titre il est soumis à l’immuable loi de la
mort". Et de conclure : "Les grandes divinités maternelles des
peuples orientaux paraissent avoir été toutes aussi bien des génitrices que des
destructrices, aussi bien des déesses de la vie et de la fécondation que des
déesses de la mort".
Le lien du sang à la femme s’étend sur la presque totalité
de sa vie, préside au destin de son féminin, au destin de son maternel. Ce sang
cyclique croît et décroît à la manière des visages de la lune, fluctue à la
façon des marées, des saisons, des moissons… On le nomme le
"climatère". D’où le caractère tabou donc sacré qui s’y attache,
comme celui qu’attribuent certains hommes aux phénomènes climatiques dont la
générosité est fécondante et invoquée, celle du soleil ou de la pluie, mais
également à des événements dont la dangerosité est crainte, celle des cyclones,
des raz de marée et des tsunamis.. On leur donne volontiers des noms de femme :
Katrina, Rita, etc.
On dit que les hommes "versent" leur sang -
souvent pour de nobles causes - tandis que les femmes le "perdent".
Les causes n’en sont pas aussi nobles, car c’est le signe qu’elles ne peuvent
pas contenir ou contrôler ce sang. Et c’est particulièrement le signe qu’elles ne
contiennent pas un enfant, ce qui est leur valeur la plus précieuse.
D’emblée apparaissent les hésitations et oscillations de
Freud dans sa recherche sur l’énigme de la différence des sexes : couple
masculin-féminin ou bien couple actif-passif ?
Le sang des femmes terrorise, fascine, répugne, émeut. Le
sang de la vie, le sang du sexe, le sang de la mort. Il fait l’objet de
nombreux mythes. Les hommes ont forgé des théories, sur le mode des théories
sexuelles infantiles, à propos de ce sang qui échappe à leur entendement, à
leur contrôle, comme il échappe au corps des femmes. Une manière de récupérer l’étrange,
inquiétant et familier phénomène, le unheimlich . Ce fut le cas de l’ami
Fliess, celui de Freud, inventeur d’une théorie des périodes de 28 jours, celle
des mois lunaires, et d’une théorie de la bisexualité.
Comment les femmes elles-mêmes, ces femmes lunaires,
lunatiques, ces Lilith de la Lune noire vivent-elles ces "lunes" ,
ces "périodes" et ces "règles" imposées par les Moires ,
cet unheimlich au cœur de leur féminin ?
Cachez ce sang que je ne saurais voir !
Le succès du livre de Marie Cardinal [4], évoquant son symptôme hémorragique et
sa cure, a ouvert tout un public populaire à Freud et à la psychanalyse.
On connaît l’investissement privilégié
que Freud a accordé au visuel : la représentation visuelle, les images du rêve,
le rôle de l’hallucinatoire, la pulsion scopique, la curiosité, la passion de
voir et de connaître, etc.. Il se disait insensible à la musique. Cependant, la
parole et l’écoute ont été le sol de sa découverte. On sait que Freud a lié au
"voir" le surgissement de l’angoisse de castration. Le petit garçon
"d’abord ne voit rien ou bien par un déni il atténue sa perception",
puis, "un beau jour… il a devant les yeux la région génitale d’une petite
fille et est forcé de se convaincre d’un manque de pénis… la menace de
castration parvient après coup à faire effet". Quant à la fille, "d’emblée..
elle a vu cela, sait qu’elle ne l’a pas et veut l’avoir". Un déni en deux
temps chez le garçon, une envie immédiate chez la fille. Pas d’angoisse de
castration. Le "voir" chez elle est brutal, inexorable, non
négociable.
Le "voir" des règles
« J’ai vu », disent certaines
femmes », désignant ainsi l’apparition des règles. Ce "voir"
est-il aussi brutal qu’il puisse renvoyer au choc effractif d’une perception de
la différence des sexes, mettant fin à l’illusion d’une bisexualité androgyne ?
C’est ainsi que le vivent certaines jeunes filles, comme une confirmation de ce
que la phase phallique avait marqué du sceau du manque, de la castration. Le
"voir" est révélation de ce qui est invisible, caché, mais aussi de l’irreprésentable
des organes génitaux féminins, ceux dont la toison a inspiré les tresseuses et
les fileuses de Freud.
Le "voir" des premières règles
prend toutes les colorations d’un prisme, selon le message transmis par la mère
: celui d’une promotion féminine, d’une assomption de la féminité, ou d’une
malédiction inhérente au destin féminin. Ce peuvent être les couleurs de la
honte, d’une souillure, de la "tache" qui trahit. Les couleurs
également de la culpabilité, de la punition des motions incestueuses enfin
dévoilées et menacées d’une possible réalisation. Le "voir" vient
signifier la contrainte et la soumission inexorable à des "règles", à
un impératif parfois ressenti comme sadique, celui des Déesses des lois
périodiques de la destinée. Figures d’une mère archaïque toute puissante à
laquelle il faut se soumettre.
Le "voir" est l’enjeu, marqué
par le contrat d’honneur familial, d’un certificat de virginité. Les draps
suspendus au balcon de la chambre nuptiale rendent visibles une action de
défloration bien accomplie. Vive le pénis triomphant !
Le "voir" est affecté de
déception en cas d’une grossesse souhaitée, ou de soulagement en cas d’une
grossesse non désirée. Le "voir" du sang d’un avortement laisse des
traces douloureuses. Le corps a sa mémoire.. Le "ne plus voir" de l’advenue
de la ménopause est vécu comme un naufrage, ou comme une délivrance.
"En catimini "
En fait, les règles sont ce que les
femmes cachent, ce qui doit rester caché. Toute tache visible provoque la
honte. Les premières règles annoncées au père par la mère sont l’objet d’une
haine féroce contre celle qui a trahi le secret.
Le terme catimini remonte en
France au XVI° siècle pour désigner les menstrues. Il est emprunté au grec d’Hippocrate
: les katamenia, pluriel de katamenios, qui réfère leur survenue
à men : lune, mois. On retrouve la lune et ses variations. "En catimini " prendra le sens de ce qui est dissimulé, hypocrite. La
"chattemite" évoque la manière discrète, secrète et dissimulée de la
chatte. La patte de velours peut brusquement s’armer de griffes. Autrement dit,
tout ce qui est caché peut devenir ruse, tromperie, menace et danger.
L’invisible du sexe féminin. L’homme vertical
L’évolution de l’homo erectus ,
lorsque l’homme s’est redressé debout au-dessus de la savane, a transformé à la
fois l’inclinaison de son cerveau, mais aussi le sens de sa sexualité.
Jean-Didier Vincent précise que, dans cette station verticale le sexe féminin
qui était visible est devenu invisible. Ce sexe que, même nue, la femme ne
laisse pas voir. Bien dissimulé sous le tissage des poils pubiens. Seul le sexe
masculin est visible. A tel point que les Romains le nommaient le fascinus .
Freud nous décrit le trajet
anthropologique du sensoriel : l’homme a troqué l’olfactif contre le visuel.
"Cette transformation, écrit-il, se rattache avant tout à l’effacement des
sensations olfactives par l’entremise desquelles le processus menstruel
exerçait une action sur l’âme masculine. Le rôle des sensations olfactives fut
alors repris par les excitations visuelles qui, à l’inverse des sensations
olfactives intermittentes, furent à même d’exercer une action permanente" [5] . Le visuel inaugure donc l’advenue d’une
poussée constante de la pulsion libidinale, spécifique de l’être humain, par
opposition au périodique de la sexualité animale, soumise au rut et à l’oestrus,
et par opposition au périodique de la fonction anale. "Ainsi donc, écrit
Freud, l’érotique anale succombe la première à ce "refoulement "
organique qui ouvrit la voie à la civilisation". Les règles,
"périodiques" peuvent donc recueillir l’héritage de cette
"érotique anale".
C’est le visuel qui, théoriquement, devient
le socle de l’activité de représentation, de re-présentation de ce qui a été
perçu. Par la suite, cette activité représentative va davantage se lier au
processus hallucinatoire, et s’éloigner du territoire de la perception. Mais il
restera toujours une ambiguïté entre ce "seulement dedans" et ce
dehors qui peut devenir "aussi dehors". Il s’agit de l’épreuve de
réalité et de toutes ses modalités.
Ainsi le "voir" des règles est
peut-être une récupération par le visible de l’invisible du sexe féminin, et de
son irreprésentable. Dirait-on également "voir" les règles pour les
soustraire au périodique de l’analité et de son érotique et pour les récupérer
du côté du surgissement de la pulsion sexuelle dans le moi ?
L’entrée en scène du sexe féminin
Le "voir" du sang marque aussi
le surgissement du sexe féminin, le passeport vers la maturité féminine. Les
menstruations sont le signe le plus évident de la différence des sexes. La
grande découverte de la puberté c’est celle du vagin, dont Freud dit qu’il est
ignoré pendant l’enfance, dans les deux sexes, du fait de l’intense
investissement phallique, c’est-à-dire narcissique du pénis, l’unique sexe de l’enfance.
Le vagin n’est pas un organe infantile - non pas que les petites filles
ignorent qu’elles ont un creux, une fente - mais parce que l’érogénéité
profonde de cet organe ne peut réellement être découverte que dans la relation
sexuelle de jouissance. Avant ce moment érotique, il se manifeste par le
"voir" des règles, et donc inaugure la levée du refoulement ou du
déni.
Cette irruption du féminin lors de la
puberté, change les données. Le complexe de castration change de statut : il ne
concerne plus seulement l’angoisse de perdre le pénis, ou de ne pas l’avoir,
mais celle de son destin dans la rencontre sexuelle, en fonction de l’excitation
de la poussée libidinale génitale. Les angoisses deviennent alors
"angoisses de féminin". Chez le garçon : comment utiliser ce pénis
dans la rencontre sexuelle ? Chez la fille : comment vivre ces
transformations corporelles qui ne la renvoient plus à une absence de sexe,
puisque des seins lui poussent, et que son vagin se manifeste ? Pour les
deux sexes, comment élaborer les fantasmes que génère la découverte de ce
nouvel organe qu’est le vagin ? Et comment intégrer ces transformations
corporelles qui s’approchent dangereusement de la scène primitive et de la
réalisation incestueuse ? La sexualité humaine a un potentiel traumatique.
Il importe que cet effracteur puisse devenir nourricier du psychisme et du moi.
L’autre sexe, qu’on soit homme ou femme,
c’est toujours le sexe féminin. Le sexe masculin reste le même, le connu, celui
qui a fait l’objet de l’investissement narcissique de la phase phallique. Il
reste au garçon à en faire un investissement érotique dans une relation
sexuelle. L’angoisse de castration va donc se doubler d’une angoisse de
pénétration, pour les deux sexes, mais dans une asymétrie qui signe la
différence des sexes. Le phallique-châtré de la phase phallique est en
"exigence de travail" vers la construction d’un couple
masculin-féminin.
Chez les filles, chez les femmes, le
pulsionnel reste très proche du corporel, de la source. C’est le ventre, l’intérieur
du corps qui peut être objet d’angoisse, ou menacé de destruction. Il l’est
davantage par envahissement et intrusion que par ce qui peut être arraché,
coupé. C’est ainsi que les règles peuvent être vécues bien autrement qu’une
castration, mais davantage comme un envahissement, souvent un cataclysme,
parfois sur le mode persécutoire.
C’est au moment d’investir la pénétration
sexuelle et le vagin érotique que peuvent réapparaître chez l’adolescente des
carences d’intériorisation et des menaces d’effraction narcissique. La puberté
a alors un effet traumatique, et remet en question les résultats de l’étayage
et ceux du refoulement. La boulimique y répond par l’acte de remplir, l’anorexique
par celui de fermer toutes les issues, les orifices. Tomber enceinte peut
également être un moyen de remplir et de fermer toutes les issues. L’arrêt des
règles ponctue ce mode de contrôle des angoisses d’ouverture du corps.
L’irreprésentable du sexe féminin.
C’est en regard de cette angoisse pour
leur féminin que les filles et les femmes ont recours à la
"féminité", que je définis comme l’ont fait avant moi Joan Rivière et
Monique Cournut. A savoir une féminité de surface, celle de la parade ou de la
mascarade, celle des robes, talons, bijoux, parfums, maquillages.
Si le surinvestissement narcissique des
hommes porte sur le pénis, c’est leur corps tout entier que les filles et les
femmes investissent, accroché à la réassurance du regard de l’autre. La
"féminité" est visible, elle fait bon ménage avec la logique
phallique, à laquelle elle répond en écho. Elle consiste en effet à valoriser
ce qui se voit, ce qui se montre et s’exhibe, ce qui s’extériorise et a pour
but de rassurer l’angoisse de castration, celle des femmes comme celle des
hommes. Ce visible de la féminité est en fait un voile mis sur le creux
informe, insaisissable, irreprésentable du sexe féminin, sur son inquiétante
ouverture, sur ses débordements de liquidités, sur ce sang qui s’échappe. L’exaltation
des rondeurs féminine, de la forme exquise du sein vient contre-investir cette
angoisse de l’informe.
Un autre déplacement désigne ce qui cache
au lieu de ce qui est caché, retour de l’élément refoulant en lieu et place du
refoulé. C’est la pilosité qui subit l’opération du refoulement de ce qu’elle
était censée dissimuler. Encore la toison pubienne ! Le poil qui a marqué
l’advenue la puberté, du surgissement du sexuel génital recueille l’héritage de
l’obscénité du sexe féminin. Ce qui est appât sexuel, ce qui doit demeurer
caché se déplace sur les poils, sur les cheveux.
Une patiente musulmane qui présente un
symptôme vaginique dit : "quand on m’a coupé les cheveux, j’ai eu l’impression
de ne plus avoir de sexe". Au Japon, paradis de l’industrie du sexe et des
sex-shops , les poils pubiens sont encore aujourd’hui tabous : les films
occidentaux sont censurés de mosaïques, livres et revues sont nettoyés de leurs
détails hirsutes. Les inquisiteurs chasseurs de sorcières, au Moyen Âge,
rasaient les femmes hystériques, supposées cacher le diable fornicateur dans
leurs poils pubiens. Les pubis des musulmanes sont soigneusement épilés. Les
femmes mariées dans la religion juive ont la tête rasée et portent perruque.
Sous le voile des musulmanes intégristes, aucun cheveu ne doit dépasser, aucun
signe de tentation féminine ne doit être manifeste. [6]
Certains rites assimilent la chevelure,
les poils pubères et le sang. Dans les textes anciens, le sang se transformait
en lait chez les femmes [7], en poils et barbe chez l’homme. Retour
au voile islamiste, au tissage de Freud, et au diable caché dans le pubis des
femmes hystériques.
La fascination du "voir"
Freud définit la curiosité, le désir de
savoir comme le prolongement de l’intérêt porté par l’enfant à son propre sexe
et à celui de ses parents, de sa quête portant sur l’énigme de la différence
des sexes. Le sexe de la mère est au cœur de l’énigme. "Maman, as-tu un
fait pipi ?" demande Hans. - "Bien entendu, pourquoi ?",
répond-elle. L’enfant épie tout ce qui entre et sort du sexe de sa mère. Lorsqu’il
verra plus tard une bassine rougie du sang de l’accouchement de sa petite
soeur, il dira : "il ne sort pas de sang de mon fait pipi à moi".
Angoisse de castration du garçon devant le sang des femmes.
Georges Devereux [8] interroge longuement le mythe grec de
Baubo, laquelle exhibe son sexe pour faire rire Démeter endeuillée par la perte
de sa fille Perséphone enlevée par Hadès au royaume des Morts. Cette exhibition
a valeur de consolation pour rendre sa féminité et sa fécondité à Démeter.
Mais on sait que, devant un homme, l’exhibition
est soit insultante soit terrorisante. Dans l’Antiquité et de notre temps -
comme ce fut le cas lors de la guerre d’Espagne et au cours de certains
génocides - des femmes ont fait honte et fait reculer les hommes d’un peloton d’exécution
et d’autres prêts à tous les massacres, en retroussant leur jupe. Comme pour
leur dire : "regarde d’où tu viens !". Et le Diable lui-même,
chez Rabelais, s’enfuit devant une femme qui lui exhibe son sexe.
On trouve des représentations de Baubo,
"vulve mythique personnifiée", dans de nombreuses civilisations. Une
Gorgone étrusque sur un char, qui exhibe son sexe et tire la langue d’une
énorme bouche dentée, devait inspirer la terreur aux ennemis. Elle maîtrise des
fauves, comme la Maîtresse des Animaux sauvages, souvent identifiée à Artémis,
et à la Grande Mère des Dieux, c’est-à-dire à Rhéa, épouse de Kronos, mère de
Zeus et de divers autres Olympiens.
La tête de Méduse, une des Gorgones, qui
ornait le bouclier de Persée, renvoyait l’image d’un visage entouré de serpents
à la bouche ouverte déformée et avide, dont le regard pétrifiait l’adversaire.
Freud [9] a fait de cette figure la représentation
du sexe de la mère, entouré de poils pubiens, provoquant l’effroi de la
castration et sa représentation en son contraire par la multiplication. La
pétrification étant un équivalent de la sidération de l’effroi, mais aussi de l’érection
masculine à effet de réassurance. Mais cet effroi renvoie également à l’horreur
de l’ouverture avide et dévorante d’un sexe-bouche.
Tout ceci connote l’insoutenable
rencontre du corps, du regard et du sexe de la femme, la jouissance du regard
englué, le plaisir de la sidération, cher au voyeur, la "fascination pour
l’effroi" [10]. Dans Le sexe et l’effroi Pascal
Quignard [11] nous invite à partager la vie érotique
des Romains à travers les fresques de Pompéï.
Le tableau L’origine du monde de
Courbet a longtemps été recouvert de paupières, de volets avant son exposition
au regard des visiteurs de musée…
Mère, ne vois-tu pas que je saigne !
La Bible le déclare : "le flux menstruel est une malédiction qui se transmet de
fille en fille". Les contes qui se disent au fil des générations
évoquent cette malédiction. Il y a toujours 13 fées : 12 bonnes, celles des 12
mois solaires ; la treizième fée apporte la malédiction, c’est celle qui
représente le treizième mois lunaire. La Belle au bois dormant se pique au fuseau de sa mère à l’âge de 15 ans, âge des règles, et s’endort ensuite jusqu’à
sa délivrance par le Prince qui triomphe des obstacles. L’héroïne de
"Barbe bleue" est victime de sa curiosité fascinée pour le sang des
femmes qui l’ont précédée.
Une des figures de la Reine de la nuit de La flûte enchantée de Mozart, la malédictrice, portait les ailes
noires et acérées d’une chauve-souris vampire.
Un pacte rouge, érotique : "je saigne, donc je jouis"
Le sang est en rapport avec le sexe
féminin par un processus de déplacement métonymique : c’est une manière de le
rendre visible et présent [12]. La rencontre des sangs n’est pas autre
chose que la rencontre des sexes féminins. Le fantasme homosexuel primaire
constitue une figuration archaïque de la scène primitive, et une version
fantasmatique de la filiation par le sang. Certaines femmes homosexuelles
disent que leurs rencontres ont souvent lieu au moment de leurs règles, et qu’ensuite
elles saignent en même temps. Comme les filles d’un même couvent.
La communauté sexuelle de femme à femme,
de mère à fille est le fil rouge de l’identification hystérique, théorisée par
Freud. Lorsque sa fille accouche, une mère peut ressentir des contractions, des
signes de montées de lactation, ou se remettre à saigner.
Une patiente me dit : "lorsque ma
compagne s’est séparée de moi, je saignais à l’intérieur. Je lui ai demandé :
est ce que tu sens toi aussi que tu saignes ?". Le sexe de la
patiente s’est alors mis à hurler de douleur, et c’est un symptôme de
vulvodynie qui l’a fait arriver jusqu’à moi. Une autre patiente se scarifie les
bras à chacune de nos séparations. Elle dit en éprouver une jouissance extrême.
C’est par un nouveau pacte de fidélité et par l’élaboration psychique du lien
transférentiel qu’elle consentira à défaire le pacte de sang.
Un pacte noir : "mon sang t’appartient"
C’est celui du lien d’emprise, corps sang
et âme, avec la mère des origines. Un lien de haine violente derrière lequel se
cache un amour éperdu pour la mère, la haine visant au maintien de ce pacte
mortifère [13]. Car toute tentative de rivalité est
vécue comme matricide.
Dans le film de Haneke "La
pianiste", issu du livre d’ Elfriede Jelinek [14], on voit une fille scarifier son sexe.
Il s’agit de mimer des règles, probablement taries, pour que sa mère puisse
voir son sang couler le long de sa jambe. C’est un pacte d’allégeance
prégénitale du type : "mon sang t’appartient". Ne jouir que de la
mère et servir à sa jouissance, tel est le pacte. La haine est le moyen d’assurer
ses limites.
La mère d’une patiente explique les
règles à sa fille en lui mettant devant les yeux et sous le nez une serviette
tâchée du sang de son propre sexe. La mère d’une autre patiente introduit
elle-même les tampons périodiques dans le sexe de sa fille.
Un pacte vampirique : "transfuser.. et mourir de plaisir"
Erzsébeth Bathory, comtesse sanglante née
en Hongrie à la fin du XVI° siècle, de sang bleu, s’approprie la jeunesse de
centaines de jeunes filles en les immolant et en se baignant dans leur sang.
Elle jouit d’une transfusion vampirique : "c’est moi maintenant qui vais
en vivre, une autre moi ! Je suivrai leur route de jeunesse qui les
conduisait à la merveilleuse liberté de plaire… je parviendrai à l’amour.. Car
je ne sais pas d’où je viens, je ne sais pas ou je vais : je suis là".
A qui Thérèse de Lisieux, la jeune
anorexique, sacrifie-t-elle ses règles dans son délire masochiste ? A qui
transfuse-t-elle son propre sang ? "Je veux souffrir par amour et
même jouir par amour… J’éprouvais alors un sentiment nouveau, ineffable à la
vue de ce sang précieux qui tombait à terre sans que personne s’empressât de le
recueillir". De quel sang se remplit-elle jusqu’à l’extase, jusqu’à la
mort ?
L’héroïne d’Une histoire sans nom de Barbey d’Aurevilly a donné son nom à un syndrôme, celui de "Lasthénie
de Ferjol" : des femmes se provoquent des hémorragies de source invisible,
en catimini, et sont repérées par une importante anémie. Il leur arrive
d’évoquer une extrême jouissance. Ce sang caché a été comparé aux saignements
menstruels. Les auteurs [15] évoquent le lien vital et mortifère,
indestructible qui unit fille et mère dans une relation symbiotique et
vampirique. Une mère qui a transfusé son sang - car il ne s’agit pas d’oralité
mais de "vampirisme" [16] - et que la fille retransfuse par son
propre sang. Un corps et un sang pour deux [17]. Egalement un
"auto-vampirisme" [18]. Il s’agit de "maintenir sous le
sceau du secret l’amour le plus ancien pour l’objet primordial, enseveli par le
refoulement primaire, de la séparation mal accomplie entre les deux partenaires
de la fusion primitive" [19] . Et apparaît comme une évidence l’apport
de jouissance du symptôme : vertige, pâmoison, somnambulisme ou ravissement.
Du côté des anorexiques, chez qui
dominent les fantasmes d’omnipotence et d’autosuffisance, l’idéal esthétique de
pureté, d’ascèse peut être également source de jouissance. La pureté consiste à
éviter toute substance assimilée à la dépendance d’un corps maternel haï,
fécalisé. L’intérieur maternel condense en termes de souillure tout ce qui est
nourriture, excréments, et bien évidemment les règles. Toute identification au
féminin ou au maternel est rejetée pour cause d’impureté. Le sang se tarit.
Le symptôme boulimique, qui en est l’autre
versant, donne la version orgiaque, cannibalique de cette dépendance haïe, que
le vomissement et le dégoût viennent expulser, décorporer.
Qu’un sang impur…
Relisons Freud : "Ce n’est pas
seulement le premier coït avec la femme qui est tabou : tous les rapports
sexuels le sont. On pourrait presque dire que la femme dans son entier est
tabou… Peut-être cette crainte se fonde-t-elle en ceci que la femme est
autrement que l’homme, qu’elle apparaît incompréhensible et pleine de secrets,
étrangère et pour cela hostile. L’homme redoute d’être affaibli par la femme, d’être
contaminé par sa féminité et de se montrer alors incapable [20]."
Voici le cœur du tabou qui traverse les
temps et les moeurs : la femme est tout à la fois "autre",
"sexuelle", "impure" et "castratrice". Le
"venin de la pucelle", cité par Freud, en témoigne. Il s’agit d’une
terreur primaire. Le sang des règles vient condenser tous ces dangers. Il
réunit le sexuel, la procréation et la mort, donc les interdits oedipiens et
les prohibitions culturelles de l’inceste maternel et du parricide. Il recouvre
les angoisses de féminin tout autant que celles de castration et de mort. Ce
sang ne peut être qu’impur et maléfique. Le sang des règles est incoagulable.
Ce qui ramène à la mort. Il y a un parallèlisme des rituels qui entourent les
menstruations et la mort.
La femme menstruée détruit tout ce qu’elle
est censée protéger et produire en tant que terre-mère. Elle détruit la vie
comme elle détruit l’enfant qu’elle ne porte pas. Derrière le tabou du sang se
cache donc la crainte inspirée par les forces obscures de la vie et de la mort.
Celles d’une mère archaïque toute puissante, étouffante, dévorante qui possède
le droit exclusif de donner la vie et donc de la reprendre.
Les hommes ont donc créé des mythes et
des rites destinés à exorciser et à contrôler le maléfique féminin. Des rites
sociaux d’isolement, des rites médicaux d’expulsion, des rites religieux de
purification.
J’emprunte une description des calamités
rencontrées dans les mythes, folklores et fantasmes [21]. Le sexe de la femme y est vu comme
mystérieux et terrifiant . Son vagin est denté et, tel une bouche vorace, il
sectionne et dévore le pénis. Son clitoris est une flèche acérée et il est plus
prudent de l’exciser. Des serpents logent dans son ventre et les hommes se font
mordre cruellement. Dans les théories médicales, l’utérus est un animal sauvage
qui guette avec voracité la semence de l’homme. Il se déplace jusqu’à la gorge
et, pour le faire redescendre, on fait respirer à la femme hystérique des
vapeurs nauséabondes ou on la suspend par les pieds. L’appétit sexuel de la
femme est insatiable. Seule la copulation avec le diable peut parvenir à
satisfaire cette sorcière. De ce commerce avec les démons vont découler les
premières menstruations dues à la morsure d’un animal surnaturel.
Pour exorciser la puissance de la grande
déesse des origines, a-t-il fallu la remplacer par un dieu unique et mâle, seul
créateur de l’univers ? À propos de la horde primitive et de la mort du père
Freud s’interroge : "où se trouve dans cette évolution la place des
divinités maternelles qui ont peut-être précédé partout les dieux-pères ?
Je ne saurais le dire".
A-t-il fallu surinvestir le pénis, voir la
femme comme un être châtré, inférieur, infantile ? A-t-il fallu lui ravir son
pouvoir en instaurant des lois qui établissent un ordre patriarcal ? L’envie que
pouvait éprouver le garçon vis-à-vis de l’omnipotence créatrice de sa mère a-t-elle été retournée en envie de la femme vis-à- vis du pénis de l’homme ?
Le rôle des saignées
La longue pratique des saignées visait à
purifier, à vider l’excès de mauvais sang. Au Moyen Âge, le sang menstruel est
considéré comme contaminant : l’enfant conçu pendant les règles était roux, ou
il risquait de naître lépreux, ou épileptique. Les rapports sexuels étaient
alors interdits.
La femme, au temps d’Hippocrate, abrite
en elle des "semences pourries séjournant dans la matrice", des
humeurs "peccantes". Le remède est la "purge de matrice".
On rétablissait l’équilibre des fluides, on expulsait les humeurs mauvaises. On
pratiquait des saignées périodiques chez les femmes enceintes pour éviter l’intoxication
du sang qui devait nourrir l’embryon. Egalement, chez des femmes ménopausées
des sangsues les délivraient du sang qui les empoisonnait.
Freud lui-même pathologise : "la
période menstruelle est le prototype physiologique de la névrose d’angoisse,
elle constitue un état toxique avec, à la base, un processus organique".
La chasse aux sorcières
Pour Pline, le sang menstruel était
venimeux. Un être capable de produire un tel poison était fondamentalement
mauvais, pernicieux, diabolique. La substance vénéneuse dégagée par l’utérus
provient d’une rétention et corruption de matière, autrement dit d’un
dysfonctionnement des sécrétions sanguines ou séminales, imputables au mode de
vie. Les rapports sexuels pendant les règles relevaient de l’idolâtrie, de l’adoration
de la déesse lune, de l’hérésie. Ils ont subi des interdits religieux jusqu’au
XVIII° siècle.
Dans la religion juive, la mère accouchée
et sa fille sont impures. Le fils, par la circoncision, est séparé de la
souillure maternelle et devient pur. La circoncision signe l’alliance de Dieu
avec Abraham. Le péché originel est plus un péché de la connaissance et donc de
concurrence avec Dieu qu’un péché de la chair. La connaissance en hébreu
signifie l’union sexuelle. Les lois de Nidda concernent les menstruations. Le
Lévitique confirme le pouvoir contaminant, transmissible de l’impureté
menstruelle. La femme menstruée doit rester sept jours isolée, " car son
défaut évident doit rester invisible, interdit au regard de l’homme. C’est
par le regard que l’impureté de la femme se communique à l’homme". La
sexualité du couple marié est suspendue par l’apparition des règles. Les
rapports ne sont autorisés qu’après le bain rituel qui clôt la période des sept
jours de purification, et après une analyse minutieuse des sécrétions
génitales. La femme redevient alors pure, c’est-à-dire convenable à l’homme.
Chez les Musulmans, le Coran affirme :
"au paradis ni urines, ni vents, ni défécation, ni sperme, ni
menstrues". C’est un lieu de jouissance infinie, habité par des vierges
pures. Tout ce qui sort du corps est impur et transmet la souillure. Les rites
d’ablutions et de purifications sont nombreux. Sont déclarées impuretés mineures
les excrétions urinaires ou intestinales, impuretés majeures l’émission de
sperme, les menstrues et le sang de l’accouchement.
La perte de la virginité, dans ces deux
religions est conçue comme une initiation. L’hymen est un bien familial qui assure
l’honneur du clan. Un certificat de virginité est remis à la belle mère. Les
rituels religieux sont accomplis de 11 à 13 ans, âge de la puberté des filles.
Les Chrétiens ont abandonné la
circoncision et les lois d’impureté, ils ont donc fait disparaître les rites
concernant le sang génital des femmes. Jésus donne à manger son corps et à boire
son sang. Le sang, dans le Nouveau testament c’est avant tout le sang du
sacrifice du Christ. D’où les stigmates des mystiques, le martyre des premières
vierges chrétiennes, la folie mystique de Catherine de Sienne, vierge farouche,
anorexique notoire et aménorrhéique et ses visions de Jésus lui donnant à boire
le sang de sa blessure.
Mais les Chrétiens, du temps des
Inquisiteurs, se sont acharnés contre la sexualité, le péché de chair, et
particulièrement contre les femmes. Un manuel de détection de sorcellerie (que
Freud s’était procuré), intitulé Malleus Maleficarum (Le Marteau des
sorcières, 1486), exemplaire de misogynie, de haine de la femme, décrivait
toutes formes de luxure charnelle, et de dangerosité féminine. La femme y était
traitée de fléau, d’animal imparfait, ne pensant qu’au mal, à tromper et à
"priver l’homme de son membre viril". Le caractère lascif et sadique
du Malleus lui valut un immense succès, et sa diffusion dans toute l’Europe,
favorisée par la récente découverte de l’imprimerie, accrut les phénomènes de
persécution. A cette époque de la Renaissance, en pleine efflorescence de la science, des arts et de la littérature, la superstition néanmoins faisait
rage. Les femmes étaient la cible principale de la chasse aux sorcières.
"Pour un sorcier, dix mille sorcières" (Michelet). Tout plaisir
charnel devenait le résultat d’un pacte avec le diable, et le plaisir de la
femme ne pouvait provenir que d’une copulation satanique. Des dizaines de
milliers de femmes qui seraient aujourd’hui traitées, subirent la torture et la
mort ad majorem dei gloriam.
Cloacal, anal et fécal
Inter urinas et faeces nascimur , déclarent les Pères de l’Eglise . Le
sang menstruel et l’excrémentiel se rejoignent dans ce lieu désigné par
"cloaque", qui correspond à l’impureté viscérale où se confondent le
lieu de procréation et le lieu d’éjection. C’est donc une zone de confusion, d’où
la fascination et l’effroi qu’il peut inspirer, en raison du danger d’une
dissolution dans l’informe, à ce qui se profile comme sources cachées à l’intérieur
du corps de la femme.
C’est cet informe qui aurait pu inspirer
à Lou Andreas Salomé son idée de la location du vagin au cloaque. Mais le
cloaque dont parle Lou est en fait anal, comme le perçoit Freud [22]. La Cloaca Maxima, l’égout romain, mène vers la fécalisation.
De fait, l’anal comme le fécal visent à
contenir ou à donner forme à ce cloacal. L’analité est à définir comme une fonction
: la fonction sphinctérienne qui permet au moi comme au corps de s’ouvrir ou de
se fermer à la pulsion, de lâcher ou retenir l’objet. L’analité est un
carrefour, une gare de triage, de rencontre et de confrontation des contraires,
des oppositions. Elle est une zone de différenciation, de négociation, mais
aussi de clivages. Elle est le siège même de l’ambiguïté, de l’ambivalence. On
reconnaît dans cette ambivalence celle qui caractérise le tabou.
La perte des règles est assimilée au
manque de retenue féminine, à une perte de contrôle. Du fait que la femme
laisse échapper le sang au lieu de le conserver pour devenir enceinte. La femme
ne peut retenir son sang que lorsqu’elle est enceinte, qu’elle est fermée.
Les rites de scarification et ceux qui
président aux troubles de l’anorexie peuvent prétendre exercer une forme de
contrôle sur cette incontinence. "Je saigne si je veux" ou "je n’ai
rien à saigner". On sait qu’actuellement les femmes ont la possibilité de
retarder leurs règles ou même de les supprimer : "Des règles quand je
veux, si je veux", titrait récemment un magazine féminin [23] .
En Afrique, la bouche, les gencives et la
lèvre inférieure des femmes sont tatouées, pour surmonter leur incapacité à
retenir la parole, à garder le secret. Bouche et sexe féminin, par analogie, ne
peuvent retenir ni le sang, ni le sperme, ni la parole.
Dans un rite d’initiation africain, le
secret consistait à faire croire aux femmes et aux enfants qu’on bouchait et
suturait l’anus des hommes. Dans la forêt, on apprenait aux initiés qu’il s’agissait
d’une supercherie, mais qu’ils devaient en garder le secret, et ne jamais être
vus en train de déféquer. Cela les mettait à l’abri des angoisses de castration
d’un sexe ouvert, susceptible de perdre du sang et d’accoucher, mais également
les identifiait à la mère enceinte, à celle qui ne perd rien.
Le "fécal" [24] désigne à la fois les matières, leur
décomposition, et l’activité de fécalisation de la pulsion, des zones
corporelles et de l’objet. La fonction anale de sphinctérisation, de
négociation et de compromis est alors démise, rigidifiée.
La décomposition des matières, la
contamination s’adresse à l’amalgame du menstruel et de l’excrémentiel, à tout
ce qui, du corps féminin , suinte, exsude, s’écoule, déborde. On passe de la
honte des organes génitaux à leur dégoût. C’est cette assimilation des règles à
la décomposition et aussi la menace de débordement dûe à une incapacité de
rétention anale qui forcent vers la fécalisation des menstrues. Et c’est pour
ne pas réveiller ce fantasme fécal qu’il est plus rassurant de se réfugier du
côté de l’anal, et de penser le vagin comme un sphincter, comme "loué à l’anus".
La fécalisation de l’objet est ce qui
vise la femme lorsqu’elle est qualifiée d’impure, diabolisée, soumise à des
rites d’exclusion, d’exorcisme, de persécution ou de mutilation. La
fécalisation sous-tend également les pratiques sexuelles perverses qui
utilisent la femme comme un objet partiel.
Mais le dégoût peut protéger également
contre l’angoisse du retour à l’informe, à la silencieuse dissolution des
limites ou le retour à la passivité originaire, à la terreur et la jouissance d’être
livré à la toute puissance de l’autre maternel. Comme au retour à ce corps,
celui du ventre, du creux, des viscères et des sécrétions qui rappelle, parfois
trop violemment, le corps maternel et ses flux dangereux, sanglants.
La fonction psychique du tabou consiste à
mettre en place des protections contre le danger de contagion ou de
dissémination. Depuis l’interdiction de contact physique et psychique jusqu’à
la logique de la pureté, voire de la purification, qui conduit à l’isolement et
à l’enfermement jusqu’à la persécution et à la destruction.
Ambivalence des tabous
Les menstrues sont taboues dans presque
toutes les civilisations. Tapu , mot polynésien, signifie interdit et
sacré. Le terme est porteur de l’ambivalence de l’impur et du sacré. Le tabou
fait coïncider la volupté et la crainte du toucher, l’interdit et l’attrait
pour sa transgression. Il crée des espaces différenciés et aménage des
sanctuaires, lieux de sacré et de secrets, dont il sera possible ensuite de se
détourner.
La femme est à la fois sacrée et impure :
sacrée quand elle est vierge, mère, madone, impure quand elle est femme, tout
le temps de sa vie sexuelle, de ses premières menstruations jusqu’à la
ménopause. C’est le clivage de la maman et la putain. Elle est donc doublement
taboue, doublement intouchable.
L’objet du tabou, le
refoulé d’entre les refoulés, le sexe de la mère et l’impensable de l’absence
de représentation du féminin, sont indissociablement liés. La terreur profonde,
pour les deux sexes, c’est la proximité du sexe de la mère dont ils sont issus.
Cette avidité de la poussée pulsionnelle, toujours insatisfaite, ne peut que
terrifier si elle renvoie à la dévoration, à l’engloutissement dans le corps de
la mère, objet de terreur et paradis perdu de la fusion-confusion.
Le désir de retour au sein maternel est
aussi fort que la terreur qu’il inspire. Peut-on dire que la femme est déclarée
sacrée et impure pour la rendre taboue, pour que nul ne s’en approche ? Y
a-t-il nécessité de se protéger de "cet élément maternel qui loge
insidieusement, potentiellement, dans la femme" [25] ? Le tabou du sang menstruel réunit
le désir de rester en contact avec le lieu maternel de l’origine et celui de
maintenir ce lieu hors d’atteinte, et participe donc au tabou universel de l’inceste.
La vierge est pure, mais elle est
dangereuse. Elle exerce une fascination angélique mais incarne un danger
psychique qui suscite terreur sacrée et répulsion.
L’hymen a la fonction d’un voile, qui à
la fois cache et suggère. La vierge est intouchable et reste, de ce fait ,
intacte : c’est Eve avant la chute. Sexualité, mort, morsure et sang se
rencontrent autour de la représentation de la destruction de l’hymen. Freud
parle d’un lien d’hostilité dû à la blessure narcissique infligée par la
destruction de l’hymen et à la crainte de sujétion amoureuse inaltérable. Le
"venin de la pucelle" s’épuise sur le premier objet. Ce n’est pas le
pénis de l’homme qui déçoit la femme, estime Freud, mais le fait qu’elle en
soit elle-même privée. Le vaginisme reproduit sous forme de symptôme le
maintien artificiel d’un hymen irréductible et impénétrable.
La femme hostile, castratrice, dévorante
est déclarée taboue, comme les rois, les prêtres, les morts investis eux aussi
de vénération et d’une puissance redoutable. La femme, devenue sorcière, fait
du sang des règles des philtres d’amour ou de mort. Lorsque ce sang est utilisé
comme thérapeutique, sa force négative est récupérée pour libérer les humains d’autres
maléfices. Le tabou est maléfique et bénéfique.
Mythes de conception et rites initiatiques
Les mythes de conception cheminent par
toutes les voies des théories sexuelles infantiles face à l’énigme de la
différence des sexes et de la naissance.
Dès Hippocrate jusqu’au Moyen Âge, la
conception se produit à partir d’une semence masculine et féminine, le sang
menstruel servant à nourrir le fœtus. Le mâle est "l’être qui engendre
dans un autre être", le sang menstruel n’est qu’une semence sans âme.
Après l’accouchement, le sang blanchit et donne le lait. Ces croyances
perdurent encore dans certains mythes populaires.
"Buvez car ceci est le lait de
mon pénis": Le rite de la subincision, en Australie, aux îles Fidji et
en Afrique, consiste à pratiquer une incision le long du pénis qui se
renouvelle régulièrement tout au long de la vie pour obtenir des saignements
réguliers, nommés règles. L’initié reçoit sur son corps le sang du pénis de son
père, avec cette parole : "voici le lait du pénis, nous sommes devenus vos
mères mâles ». Les interdits rituels sont les mêmes que ceux du sang de la
menstruation [26]. Dans d’autres rites, c’est le sperme
qui est donné à boire aux initiés, en tant que lait maternel des hommes.
"Buvez car ceci est mon sang" :
Un film de Catherine Breillat, "Anatomie de l’enfer" décrit une cérémonie
secrète et sacrilège. Celle d’un rite initiatique visant à faire rencontrer le
féminin haï à un homme dévoyé dans l’homosexualité. Une femme nue le convie à
une découverte régressive de l’origine du monde et de la sexualité, à travers
les âges de pierre, puis de fer. Elle abandonne son sexe endormi à la pulsion
scopique de l’homme. Puis elle l’invite cérémonieusement à boire le sang de ses
règles. Comme un pacte d’allégeance à la grande divinité mère. On naît dans le
sang et par le sexe, dans le sang du sexe de la femme.
Une patiente rêve qu’elle boit le sang de
ses règles. Elle a vu la veille, bouleversée, sa fille de 4 ans saigner du nez.
Cela la renvoie à la cuiller de sang qu’on lui donnait enfant pour la
fortifier. Au sang des règles, auquel sa mère ne l’a pas préparée. Quand
celles-ci sont arrivées, elle a eu peur de mourir. Quand la patiente a vu sa
fille saigner du nez, elle a eu le fantasme de boire son sang. Un fantasme
cannibalique.
Gina Pane est une femme peintre et
sculpteur qui inscrit dans sa chair les signes d’un langage corporel. Le sang
signifie, pour elle, l’ouverture du corps. Elle est la seule à se blesser, à
provoquer un écoulement de sang. "Chez l’homme, dit-elle, il y aurait
mutilation, chez moi il y a fente, donc cela reflète le sexe, les fentes et les
gouttelettes de sang. C’est la grotte de Lascaux de la femme".
"Castration blanche". La ménopause.
Toutes les sociétés traditionnelles
craignent les femmes ménopausées . Dans les sociétés primitives l’homme est en
danger près d’une femme qui a ses règles. Mais davantage encore si elle ne les
a plus ! Comme elles cessent de perdre de la chaleur par les règles, les
femmes vont donc pouvoir en accumuler, surtout si elles continuent à avoir des
rapports sexuels, sans qu’aucune naissance ne vienne les délivrer de cette
chaleur, ce qui est supposé augmenter leur pouvoir, utilisable dans des buts
maléfiques. Les Traités de médecine à l’usage des couples mariés du XIX° siècle [27] dénoncent avec virulence « la
copulation avec l’épouse stérile et avec la femme ménopausée : deux
figures ravageuses aux amours inutiles, tumultueuses, excessives.. Ces
Messalines conjugales aiment à se livrer à des coïts effrénés qui épuisent leur
partenaire». Françoise Héritier [28] note que la femme ménopausée est la
personne sur qui risque le plus de peser l’accusation de sorcellerie.
La crainte que suscitent les femmes
ménopausées proviendrait du fait qu’elles ne sont pas soumises à un homme qui,
grâce à la satisfaction sexuelle procurée, les dominerait. Quand ces femmes ont
un mari, "leur puissance accrue par le coït est sous contrôle
masculin". De plus, les superfluidités qui ne sont plus éliminées par les
règles seraient transmises par le regard : un regard infecté qui communique le
venin aux enfants dans le berceau.
Freud lui-même stigmatise : "Une
fois que les femmes ont perdu leurs fonctions génitales… elles deviennent
querelleuses, contrariantes, dictatoriales, dépitées, mesquines" [29].
Si la ménopause est un sujet gênant,
censuré, c’est parce qu’il renvoie à la génitalité d’une femme dont l’âge
permet la projection du sexe et de la jouissance de la mère, lesquels sont le
tabou par excellence. Mieux vaut la traiter en sorcière !
L’érotique du sang des règles
Georg Groddeck va jusqu’à écrire :
"L’embrasement, l’ardeur lubrique, le désir sexuel de la femme est,
pendant ces jours de saignements, hautement accrue.. Plus de trois-quarts des
viols se situent pendant ces époques". Certaines femmes parlent du plaisir
autoérotique des règles. "Le goût pour l’odeur chaude, le liquide riche et
poisseux, pour cette sensation de lourdeur, de pesanteur, à la limite de la
douleur, qui fait que la fillette perçoit son ventre autrement, plus
profondément" [30]. Des femmes ménopausées depuis plusieurs
années ont eu la surprise de voir réapparaître leur sang, lors d’une relation
érotique et amoureuse très intense. Nouveau réveil par un amant de jouissance
de la Belle endormie.
Le maternel est périodique et temporel,
tandis que le féminin érotique, de jouissance, est marqué par l’intemporalité
de la pulsion sexuelle, par sa poussée constante. Le maternel est soumis à une
horloge, le féminin est une poussée sans fin.
Les règles participent de la confusion
corporelle entre le féminin érotique et le maternel : enfants, pénis et sang
"passent" par le même lieu, le vagin. Mais bien des femmes n’ont pas
besoin d’être "saignantes" pour se sentir "femmes". On a l’âge
de sa libido, pas de ses règles !
L’ambiguïté du tabou des règles peut
servir de champ innocent à la transgression incestueuse d’un père. Une patiente
juive raconte : son père partageait son lit pendant la période d’impureté des
règles de sa mère. Une autre patiente : son père divorcé la prenait dans son
lit, du fait de ses douleurs menstruelles, et lui mettait la main sur le
ventre : "c’est ce que je faisais à ta mère quand elle avait
mal ».
Entre cloacal et matriciel, entre
la maman et la putain, une figure de femme est toujours oubliée, refoulée : la
femme érotique, la femme sexuelle. Entre le cloacal, qui peut être relayé par l’anal,
le contrôle sur le sexe féminin, et le matriciel qui peut faire l’objet d’une
idéalisation, le sexe érotique de la femme reste le lieu le plus tabou.
Si l’hystérie a, de tous
temps, défié la médecine et l’ordre social, c’est parce qu’elle touche au
sexuel, à ce qui est le plus difficile à reconnaître : la différence des sexes,
à ce qui est le plus difficile à admettre : l’ouverture du sexe féminin et
la jouissance féminine. C’est le lieu de la poussée constante érotique, des
grandes quantités libidinales, donc des angoisses de féminin. Le
"rouge" n’est alors plus celui du sang des règles, mais symbolise la
violence du sexuel et plus particulièrement du sexuel féminin [31] .
Freud l’avait ainsi formulé : "On
pourrait presque dire que la femme dans son entier est tabou…"
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Paris, Coll. Idées, Gallimard.
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1915 écrivait à Madeleine : "Ta toison est la seule végétation dont je me
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(1997, 4° ed. 2003), Coll. Epîtres, Paris, PUF.
[23] Magazine Elle, 19 sept.
2005, Elisabeth Weissman.
[24] Terme
emprunté à C. Goldstein
[25] Schneider M. op. cit.
[26] Bettelheim B. (1954), Les
blessures symboliques , Paris, Gallimard.
[27] (citée par A. Corbin dans
« L’amour et la sexualité. Les collections de l’Histoire n°5.
[28] Héritier F. (1996), Masculin/Féminin.
La pensée de la différence . Paris, Ed. Odile Jacob.
[29] Freud S. (1913), « La
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perversion , Paris, PUF 1973.
[30] Cournut-Janin M. (1998), Féminin
et féminité , Paris, PUF.
[31] Schaeffer J. "Le rubis a
horreur du rouge", in Le refus du féminin, op. cit.