François
Richard
La parentalité, un notion à discuter[1]
Qu’une bonne capacité à se comporter en
mère, en père, en parent ou tout simplement en adulte, corresponde à l’exercice
de la fonction (maternelle, paternelle, parentale) va tellement de soi
qu’on ne sait plus très bien distinguer parenté et parentalité. Celle-ci,
d’abord conçue comme l’accomplissement véritable d’une fonction assignée par la
parenté, est devenue aujourd’hui la posture citoyenne par excellence, celle de
l’adulte altruiste éducateur, grand frère bienveillant pour tous ses
semblables. On pense bien sûr aux discussions sur l’homoparentalité, lesquelles
sont hantées par le fantasme archaïque (et la théorie sexuelle infantile) d’une
reproduction sexuée par l’accouplement entre deux femmes ou entre deux hommes.
Ce fantasme (distinct des représentations liées au clonage génétique) peut
susciter un trouble (rejet eilou attirance) qui fausse les termes du débat: en
pratique les enfants éduqués par un couple parental homosexuel ne sont pas
issus d’un tel accouplement, les références inconscientes de leurs
parents-éducateurs à leur propre histoire généalogique (où l’on trouve des
hommes et des femmes, des pères et des mères, des grands-pères et des
grands-mères) ainsi que le contexte d’une société où continuent d’exister et de
se transformer le gigantesque système représentationnel de la parenté
judéo-chrétienne (centrée sur le père et la mère), à côté de la connaissance
des autres systèmes étudiés par l’anthropologie (où dominent non pas la « parentalité » mais des mythes et des théories sexuelles collectives complexes),
procurent à ces enfants des repérages structurellement identiques à ceux des
autres enfants ? Si danger il y a, il résiderait dans l’oubli de la
richesse imaginaire créatrice des systèmes de parenté, que la moderne notion de
parentalité tend à réduire à une parenté biologique, considérée comme
substrat insuffisant, ce qui va dans le sens d’une homogénéisation du monde
humain à un seul niveau, la réalité sociale s’autogérant, se reproduisant, pour
le bien de tous, fraternelle-parentale.
La conception freudienne de l’Œdipe introduit à
une exigence éthique de parentalité bien assumée mais n’exclut pas la parenté.
Bien au contraire, elle incite à une curiosité ouverte des systèmes de parenté
distincts de celui où Freud théorisa l’Œdipe à partir de la névrose. Avec D. W.
Winnicott, et d’autres, l’accent se porte déjà trop du côté de la parentalité,
alors qu’avec J. Lacan la parenté se noue à la parentalité dans la fonction
(symbolique). Les psychanalystes ne tendraient-ils pas à se situer, dans
l’écoute de leurs patients, comme des adultes assagis, des « parents », même dans des situations où la gravité du cas ne sollicite aucun
interventionnisme protecteur ? C’est alors le transfert (celui du
patient mais aussi celui de l’analyste) qui est pris pour un mode de
relation en effet « parental », répétitif et sans terme. Je
vois bien, en accord avec Ph. Gutton (2000), que souvent un adolescent assigne
inconsciemment son analyste à une place de double narcissique avec un écart,
une différence susceptible d’introduire utilement à l’élaboration d’un
transfert parental. J’ajouterai que l’on trouve celui-ci aussi dans les cures
d’adultes. L’enjeu est alors de permettre à notre interlocuteur de s’approprier
subjectivement sa capacité à effectuer des transferts, à vrai dire infinie,
tout à l’opposé d’une attitude qui consisterait à endosser l’habit de l’objet
parental transféré et à se prendre pour l’éducateur enfin trouvé, le véritable
parent ! Un fantasme d’adoption et de sécurité risque de remplacer le fantasme
de séduction, lequel du même coup reprend du poil de la bête dans une suspicion
généralisée envers tout adulte qui s’occupe d’enfants ou d’adolescents.
Bien sûr, il faut que l’adolescent puisse
envisager ses parents et donc son psychothérapeute comme sexuellement « obsolète » pour se défaire de l’empreinte et de l’emprise de ses objets internes
incestueux inconscients. De la même façon, il faut qu’un analysant adulte
parvienne à distinguer son analyste comme personne de la fonction analytique,
ce qui ne devient possible que lorsque le psychanalyste a suffisamment
interprété les transferts incestueux hystéro-phobiques dont il est
l’objet dans l’imaginaire de l’analysant confondant sa personne et sa fonction:
le calme revient parce que l’analyste n’a pas évité d’interpréter l’excitation
sous prétexte d’étayage ; bien au contraire, en l’interprétant, il a appris au
patient à articuler un système de différences (entre l’analyste comme objet
d’investissement, la fonction analytique et le transféré). Le vrai bon étayage
en psychanalyse n’est autre que cette propédeutique à la tiercéité
subjectivante.
À cet égard, il faut bien le dire, la « parentalité » apparaît comme une notion à discuter sérieusement. Etant donné
l’ampleur et l’importance des questions soulevées, je me limiterai ici à
esquisser quelques pistes pour une recherche psychanalytique sur les évolutions
de la modernité.
Le malaise dans la culture aujourd’hui
La parentalité serait-elle l’avenir d’une parenté
désormais soumise à une gestion sociale éducationnelle ? On n’a jamais vu une
telle condensation, et donc une telle tension, entre d’un côté les idéaux de
respect d’autrui et de maîtrise des pulsions et de l’autre, l’apologie d’une
liberté individuelle supposée capable de se représenter voire d’expérimenter
les mouvements pulsionnels les plus variés. Cette définition du moment
historique actuel est fidèle à Freud dans Le malaise dans la culture, lorsqu’il
cherche à cerner la contradiction d’un excès d’exigence sociale de répression
des besoins pulsionnels aboutissant à leur retour sous une forme pervertie (la
violence politique de l’État ou des foules déchaînées, désarrimée de ses
fondements sexuels). Selon Freud (1930), ce retour vengeur s’exprime
directement sous l’espèce de néobarbaries, mais aussi à l’intérieur même des
institutions et des mœurs civilisées comme sadisme du Surmoi culturel collectif,
ou comme délitement de ce même Surmoi. Il me semble que les évolutions
contemporaines de la modernité valident cette hypothèse en la portant au carré
et en l’hypostasiant dans la sémiotique déréférentialisée de la société du
spectacle. Aujourd’hui, le conflit s’est complexifié au point que nous ne
sommes plus sûrs de le reconnaître : est-ce la civilisation qui invente des
modalités nouvelles de compromis ? N’assiste-t-on pas plutôt au triomphe d’une « barbarie à visage humain »[2] où désormais ce n’est plus la civilisation qui échoue à surmonter l’animalité
chez l’être humain, mais bel et bien la barbarie de toujours qui, arrogante,
emprunte le discours « politiquement correct » comme pour mieux
en montrer l’inanité ? Les faits renvoient en effet tous les jours ce discours
à son impuissance, à tel point que l’on peut légitimement se demander s’il
n’est pas complice de ce qu’il dénonce, comme l’hypocrisie bourgeoise (et ses
compléments, les systèmes étriqués de valeurs petites bourgeoises et prolétariennes>
de jadis, mais à un degré de chauffe plus élevé. La barbarie mettant enfin bas
les masques semble avouer que le progrès n’avait été qu’une couverture dont
elle peut désormais se passer — d’où le mélange actuel détonant entre une
volonté collective éducationnelle (respect de la singularité des désirs de
chacun, mais aussi de la nature, des différentes cultures, et bien sûr de
l’enfant émergeant comme sujet dans un système de parenté à condition qu’une
bonne parentalité y veille) et une absence de limites aux représentations
autorisées de la violence perverse et psychopathique, dont la corrélation avec
le déchaînement des actes destructeurs (génocides, guerres et conflits
internationaux, avec leurs répliques en simulacres dans les « banlieues », mais aussi la recrudescence des violences privées interindividuelles et
intrafamiliales, jusqu’à un subtil délitement du lien social ordinaire) est
évidente sans être pour autant causale. Cette critique reste peut-être
elle-même prisonnière de cette logique, tant on peut s’apercevoir tous les
jours qu’elle peut convaincre, mais ne suffit pas à modifier le cours des
choses.
Sous le signe du pathos de la fin imminente d’une
époque (voyez par exemple les discours sur le déclin de la fonction paternelle,
que l’on s’en afflige ou s’en félicite) s’organisent des formes nouvelles du
refoulement, et de la névrose de toujours. Comme le dit Ph. Sollers, le
contrôle social du sexuel s’effectue maintenant dans le paradoxe de sa
libération, mais celle-ci se voit nettoyée du rapport singulier que chacun
entretient intimement avec ses objets oedipiens internes et avec la pulsion de
mort, puis promue à une transparence et une banalité aphanasiques lorsqu’elle
n’est pas prescrite comme vérification d’appartenance à une catégorie particulière
de la multiplicité des plaisirs ou comme satisfaction hygiéniste des besoins.
Rien d’étonnant dès lors à voir converger l’envahissant discours social sur le
Bien et la tolérance libérale-libertaire pour tout ce qui advient, ils se
défient autant l’un que l’autre de l’engagement subjectal dans le rapport aux
pulsions[3] comme foyer d’antisocialité, alors qu’un tel engagement est sans doute la
condition d’une socialité vraiment partagee et réfléchie. Parentalité plutôt
que parenté, thérapies comportementales ou narcissisantes plutôt qu’éclairage
de l’intériorité psychique, idéologie d’un changement permanent plutôt
qu’historicité : il y a là comme l’effet d’une désublimation dépressive,
peut-être en effet la fm d’un moment, celui de la laïcisation du religieux se
métamorphosant en « subjectivation croyante »[4].
Le mot parentalité ne résonne-t-il pas en effet comme une formation de
compromis entre les parents oedipiens et les parents considérés comme des dieux
? G. Simmel a en 1916 cette heureuse formule: « Les gens ne sont plus
dans un monde religieux objectif ; ils sont subjectivement religieux dans un
monde objectivement indifférent »[5].
En 2005-2006 ce type d’auto-affectation semble bien essoufflé.
Avatars de la subjectivation
Ce que l’on cherche à penser sous le mot de
subjectivation aujourd’hui[6] n’a plus grand-chose à voir avec des rémanences de spiritualité et de
métaphysique ici et là présentes dans l’oeuvre de Freud (et beaucoup plus dans
les oeuvres de certains de ses successeurs). Dans les problématiques
cas-limites, un subtil travail du négatif, dit A. Green (1993), sapé
l’investissement objectai sous les apparences d’un lien maintenu et même
parfois renforcé : le sujet se désengage de son rapport à ses pulsions dans une
relation objectale dès lors désexualisée qui régresse vers une dépendance
d’autant plus sadomasochiste qu’elle tend à évacuer le désir. Ce type d’avatar
de la subjectivation dans la relation inter-sujets se présente paradoxalement
comme un surinvestissement du rapport psychologique entre deux (ou
plusieurs, dans les troubles intrafamiliaux) individus. Le discours de la
psychologie collective contemporaine rationalise volontiers cette négation du
sexuel par la dimension psychologique du lien en termes de parentalité
généralisée (la prise en charge adulte de l’autre et l’infantilisme provocateur
comme régimes de toute relation). On assiste dès lors à une extension de la
phénoménalité des symptomatologies borderline, jusque dans le registre
névrotico-normal.
Les retombées de l’avancée freudienne dans la
psychologie quotidienne de tout un chacun ont pu elles aussi favoriser la
promotion de la notion de parentalité. Ne voit-on pas Unetelle parier de sa
relation «maternelle» à Untel, ou tel autre analysant (homosexuel) évoquer la
place de « fils » qu’il donne à son beaucoup plus jeune
compagnon, non sans conscience de la difficulté qui est alors la sienne,
puisqu’il lui faut aussitôt ajouter qu’il s’en sent plus l’éducateur et le
protecteur que le père. Il ne s’agit pas d’appeler à la défense de ce qui
semble lentement disparaître mais bien au contraire d’être attentif aux formes
émergentes du lien, de la sublimation et de la subjectivation. Pour cela,
encore faut-il prendre la mesure des évidences qui empêchent de penser:
subsumer dans la notion de parentalité les niveaux différents de la
relation infantile la plus archaïque aux parents, de l’(IEdipe infantile (où la
double identification sexuée à l’homme et à la femme constitue le sujet dans sa
capacité à se considérer comme tel), et enfin des relations sociales plus
secondarisées, revient à sots-estimer le second de ces niveaux au bénéfice du
premier et du troisième. Exit les identifications sexuées inconscientes
et leur infinie richesse, ne reste que le sujet assujetti à un besoin de contenance
originaire tempéré par l’obsession éducationnelle (fusse-t-elle celle de
certains psychanalystes) ! Oui, il existe une parentalité primaire de l’enfant
qui se fait « parent » d’une poupée, d’un animal domestique ou
d’un petit frère, et sans doute d’une façon relativement autonome par rapport
au fil des identifications sexuées oedipiennes. Mais sans ces dernières, rien
n’est possible. Le Freud des Trois essais sur la théorie de la sexualité, cent
ans plus tard, continue décidément de gêner ! Les parents ? ils ne sont jamais
assez « parentaux » du point de vue de l’enfant séduit et excité
par la femme et l’homme qu’ils sont, tout en l’étant toujours trop du point de
vue des idéaux d’autonomisation adolescente et adulte. J. Laplanche (1987)
montre bien que l’enfant se construit en repérant derrière la façade des
conduites parentales officielles ces « signifiants énigmatiques » situés
dans l’écart entre sa connaissance du sexuel infantile et ce qu’il
entr’aperçoit de la scène primitive. Une « bonne parentalité » sert
à recouvrir les signifiants énigmatiques pour mieux s’y repérer; de ce point de
vue, c’est une figure du refoulement. Or il n’existe pas de refoulement
suffisamment fort et souple à la fois, acquis une fois pour toutes le sexuel
incestueux archaïque peut resurgir de l’intérieur même d’une parentalité se
voulant asexuelle, par exemple dans les pathologies de dépendance et
d’agressivité narcissiques réciproques entre parents et enfants (y compris
enfants devenus adultes) pouvant donner l’impression d’un effondrement de la
différence entre les générations, voire d’un trouble du lien intersubjectif
comme tel, alors que précisément le trouble intersubjectif y est indiciel de
l’obscénité de l’« incestuel » (P.-C. Racamier). Cette obscénité de
l’incestuel est massivement à l’œuvre dans l’actuel malaise dans la culture,
avec la violence intersubjective qui la caractérise.
Je pense à un «post-adolescent »,jeune étudiant
d’une vingtaine d’années ne parvenant pas à quitter le domicile parental,
dépeignant avec finesse le système relationnel qui le lie à ses parents ainsi
que le confort de bénéficier à la fois de ce système et d’une vie amoureuse
apparemment libre mais voilà, il s’ennuie, ne croit pas à ses études, n’est
jamais vraiment amoureux. Un jour, il me parle de H~ Miller, de son talent à
restituer le style et l’éprouvé des errances d’un sujet à la fois misérable et
tout puissant, entre écriture, copains, alcool et sexualité au hasard des
rencontres. La séance suivante se fait jour une colère contre des parents
irréprochables et la prise de conscience de sa culpabilité comme de son
inhibition, alors qu’il tenait jusque-là sur lui-même le discours d’un (Edipe
déçu par (en fait clivé de) la sexualité, voué à l’amour de parents trop bien
installés dans leur parentalité. Le refoulement avait opéré comme en pleine
lumière, au niveau d’une insuffisante subjectivation de son rapport à ses
pulsions, dans le contexte de sa relation ambivalente à ses parents.
Je pourrais aussi évoquer
cet homme qui, au décours d’un divorce et d’un engagement dans une nouvelle vie
de couple, fait un épisode dépressif trahissant
une dépendance archaïque envers une figure
maternelle à la fois bienfaisante et castratrice, ainsi qu’envers la vie
familiale en tant qu’isolée de la vie sexuelle. il recourt alors à sa fonction
parentale par rapport à ses jeunes enfants pour contreinvestir ce que lui
révèle dans l’angoisse sa nouvelle vie de couple concernant l’actualité de ses
vœux oedipiens inconscients.
Nous avons tous à l’esprit des exemples de ce type
où un discours « adulte », la volonté de bien peser les termes
d’une alternative, ou de juger sans illusion juvénile les impasses d’une
relation que l’on rompt alors qu’elle apportait des satisfactions (à moins
qu’il ne s’agisse de s’enfermer dans un lien destructeur) recouvrent un conflit
pulsionnel « classique ». Mais ce qu’il y a ici de nouveau c’est
l’exigence culturelle de responsabilité déviée dans des rationalisations
concernant précisément la parentalité, qu’elle soit celle qui lie aux enfants
ou celle qui assujettit sans fin aux variations des conduites des parents. Au
discours social compassionnel obsédé par la sécurité, correspond une redondance
des discours individuels contraints par l’idéal d’un lien de type « parental »étendu à tous les types de relation. Si d’un côté la phase de latence
est sérieusement mise à mal par l’omniprésence des représentations de ce qui
devrait être refoulé, d’un autre côté une nouvelle latence généralisée semble
s’avancer dans le souci du lien, le désinvestissement du sexuel et
l’augmentation d’agirs violents désobjectalisants.
Parentalité ou parenté ?
Le sujet humain ne peut-il émerger (et se « subjectiver
») que dans l’Œdipe ou, plus largement, que dans le lien généalogique de
filiation? Dans les discours actuels sur la parentalité il y a confusion entre
la relation souhaitée à. un enfant et le fait qu’il devienne son enfant
(ce qui est le propre de la filiation) ce désir-là suppose une implication où
l’on se donne totalement, mais du même coup où l’on reconnaît son incomplétude
(que la différence des sexes à la fois cause et représente).
Si, aujourd’hui, les interdits familiaux et
sociaux se font moins contraignants, le besoin psychique interne de référence à
la Loi, lui, ne diminue pas, ce qui entraîne une discordance et un sentiment
dépressif généralisé. La fonction paternelle se voit ainsi sollicitée pour
inventer un
lien social intergénérationnel plus démocratique. Elle ne disparaît
pas, elle change et dans cette transition on dirait qu’elle tient
paradoxalement grâce à ses défaillances. On ne saurait sous-estimer les
pathologies liées à une insuffisante différenciation de la fonction paternelle
par rapport à la fonction maternelle et à leur coalescence dans la parentalité.
Ce changement en cours ressemble au moment adolescent de désidéalisation des
figures parentales: le père y est moins « symbolique », plus
critiqué. Pour Freud le conflit oedipien engendre angoisse pulsionnelle et
symptômes. Or, depuis un siècle, on l’a de plus en plus considéré comme un
organisateur symbolique de sorte que l’Œdipe est devenu, comme le souligne B.
Juillerat (1991), une symbolique au-delà du conflit. Tout se passe comme si
nous avions élaboré une mythologie au fond assez proche de celle que B.
Juillerat étudie chez les Yafars de Papouasie Nouvelle Guinée, où la thématique
du complexe d’Œdipe sert à mettre en place une sociogenèse (le risque de
régression excessive vers l’objet maternel primaire y introduit une
socialisation organisée autour des valeurs masculines et patriarcales). L’Œdipe
est devenu un héritage psychiquement transmis, « symbolique » et
symbolisant, dont on craint l’envahissement par un archaïque maternel. Voilà
que nous redécouvrons l’Œdipe comme conflit, en particulier intergénérationnel,
sur le théâtre collectif des « violences » (faites aux enfants,
ou agies par les adolescents).
Dans son dernier livre, M. Godelier (2004) suggère
que nous serions parvenus à un certain équilibre entre la parenté (alliance et
filiation) et la parentalité (gestion sociale civilisée de la reproduction de
l’espèce et de la transmission de sa culture). Il y aurait là plus continuité
que rupture dans la mesure où les systèmes de parenté auraient toujours été au
service d’une production du social par le social, avec des variations plus
importantes qu’on ne le pense. Peut-on néanmoins repérer quelques invariants au
sein de ces variations ? Une discussion récente avec M. Godelier (2005) a
fait avancer la question. À propos des Na, peuple tibéto-birman de
Chine, où le système matrilinéaire est poussé à l’extrême (il n’y a pas de
mariage, frères et soeurs vivent ensemble et celles-ci élèvent les enfants
qu’elles ont avec des amants jamais considérés comme des maris ou des pères, la
prohibition de l’inceste concerne les relations entre frères et soeurs), M.
Godelier fait remarquer que la parenté s’y présente comme parentalité: les
frères renoncent à leurs sœurs et désirent les sœurs des autres, il y a échange
social total, sans reste, hors l’atome fermé du triangle oedipien. La sexualité
foncièrement asociale, ainsi contrôlée, est mise au service de la production du
lien social. Certes les Na ignorent notre catégorie occidentale de « père » et même de géniteur, mais ne trouve-t-on pas chez eux un savoir sexuel
primaire des sujets dans leurs rapports aux pulsions (savoir qu’un enfant est
toujours issu d’un coït entre un homme et une femme, même si les mythes, les
théories sexuelles collectives, en proposent des versions déplacées et
baroques) ? À cette question que je lui posais considérant que dans toutes les
sociétés humaines les incestes père-fille et surtout mère-fils, malgré des
transgressions, sont rares et toujours très mal considérés, M. Godelier
répondit qu’il y a un niveau du lien et de l’identité sociale qui englobe et dépasse
la parenté dans une totalisation de l’imaginaire dans le sacré. « Le
sexuel prohibé devient du social et celui-ci devient du parental, lequel à la
fin redevient du sexuel »[7];
la différence entre les sexes y est marquée par des attributs sociaux et par la
transmission intergénérationnelle inconsciente. Le psychanalyste entend dans
son fauteuil des théories infantiles à survalorisation symbolique,
l’anthropologue étudie les ensembles imaginaires politico-religieux totalisants
qui organisent violemment le sexuel, autorisant tel type d’union sexuelle et
prohibant tel autre. Dans les mythes et les rituels, la société parle
d’elle-même et s’avoue infantile.
Comme on peut le voir, l’approche anthropologique
dialectise parenté et parentalité plus qu’elle ne les oppose. Mieux, elle tient
leur opposition comme structurelle dans la mesure où celle-ci initie à une
socialisation du sexuel mais aussi à une imprégnation de tous les rapports
sociaux par la logique et les représentations du sexuel.
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Penot, R. Roussillon. Pari : Dunod.
[1] Texte
paru dans la revue Adolescence, Esprit du temps, Paris, n° 55, 2006/1,
pp.43-53. Nous remercions Ph. Guitton, directeur de la revue, qui nous a
autorisé la publication.
[2] Pour reprendre l’expression de B.-H. Lévy
((1977). La barbarie à visage humain. Paris: Grasset] visant la façon
dont le totalitarisme communiste se présente comme un humanisme. L’évolution
récente des sociétés démocratiques vers une contrainte morale le plus souvent
vide de vraie réflexion éthique me semble correspondre, hélas, à cette
formulation.
[3] Qui se défait dans les problématiques cas-limites ( cf Green, 1993).
[4] J’emprunte ce terme à J. Arènes qui effectue une
recherche sur les évolutions du champ du religieux à la suite des hypothèses de
M. Gauchet (1985). Le désenchantement du mande. Paris: Gallimard.
[5] Simmel G.
(1916). Rembrandt. Belval z Circé, 1998, p. 173.
[6] Cf Richard F., Wainnb S. (à paraître 2006).
[7] . Godelier, 2005, p. 253.