Roger Perron
Psychanalyse et psychothérapie en
France après la seconde guerre mondiale
Conférence à la Société Psychanalytique
de Paris, 15 mai 2001
Au
lendemain d'une guerre terrible, dans un
monde traumatisé et bouleversé, les psychanalystes
vont se poser dans des termes nouveaux
la question des rapports entre psychanalyse
et psychothérapie ; ils vont beaucoup
flotter à cet égard, car Freud n'est plus
là pour leur dire ce qu'il convient d'en
penser. Leurs tâtonnements procèdent pour
une part d'incertitudes théoriques, techniques,
et même sémantiques. Sémantiques :
le terme « psychothérapie » est
tantôt pris dans un sens très large, couvrant
toute action visant à soigner des troubles
ou difficultés psychiques, tantôt dans
un sens beaucoup plus restreint, où il
ne s'agit plus que d'une modalité particulière
du travail du psychanalyste avec son patient.
Théoriques : la psychanalyse est-elle
une psychothérapie ? Freud, pour l'essentiel,
répondait oui en prenant le terme « psychothérapie »
au sens large (c'est une démarche psychothérapique
parmi d'autres) mais elle est bien plus
qu'une thérapeutique. Techniques :
des entretiens en face à face peuvent-ils
donner naissance à un véritable processus
psychanalytique, et dès lors peut-on considérer
qu'il s'agit encore d'analyse ?
Deux facteurs vont contribuer, en France
comme dans d'autres pays, à modifier la
donne, à faire sortir la question d'un
débat académique ou technique réservé aux
analystes. Le premier est l'ampleur et
l'urgence des besoins : la guerre
a laissé en très grand nombre des adultes
et des enfants traumatisés pour lesquels
est nécessaire une prise en charge que
la psychiatrie ne peut assez assurer ;
la psychanalyse semble à bien des égards
mieux armée pour y faire face. Second facteur,
l'apparition d'une nouvelle catégorie de
professionnels qui pourraient fournir les
personnels nécessaires : les psychologues,
qui vont constituer une sorte de prolétariat
de la psychothérapie dont la masse croissante
et les revendications de dignité professionnelle
vont peser lourd dans ce débat.
Il serait intéressant de comparer sur ces
bases la façon dont la question des psychothérapies
a évolué dans quelques grands pays, au
premier chef la France, la Grande Bretagne
et les Etats-Unis. Ce serait un travail
considérable, dont je ne dirai rien ici,
sauf à en suggérer l'intérêt. Je me bornerai
donc, dans ce qui suit, à offrir quelques
points de repère, en me limitant de plus
à ce qui s'en en joué dans l'orbite de
la Société Psychanalytique de Paris, et
dans la période 1945-1965. J'espère cependant
que, en dépit de cette limitation, cela
permettra de jeter les bases d'une réflexion
plus étayée.
D'une première approche, même cursive,
il se dégage deux évidences :
- vers 1950, le terme « psychothérapie »
désigne en général, aux yeux des analystes
eux-mêmes une forme de pratique psychanalytique
mineure, utilisable dans des cas supposés
faciles, et qu'on pense pouvoir confier
à des gens peu formés à la pratique
psychanalytique. On en reste pour l'essentiel
à l'opinion émise par Adrien Borel lors
d'une réunion de la Société Psychanalytique
de Paris le 18 juin 1935 : c'est
« une forme régressive de la psychanalyse...».
C'est donc une technique qu'on conseille
d'utiliser avec les enfants, supposés
constituer des cas plus faciles, parce
que moins « complexes » que
les adultes, et que d'ailleurs on ne
peut allonger sur un divan....
- Comme c'est tenu pour plus facile,
on peut envisager que ces actions soient
concédées à des thérapeutes non-médecins,
mais sous surveillance d'un médecin
qui prescrit la cure et en suit le déroulement.
Avec l'émergence d'une nouvelle profession,
celle des psychologues, le débat va
devenir aigu : certains pensent
que, s'il s'agit de psychanalyse, même
« dégradée », seuls les médecins
doivent pouvoir conduire ces traitements ;
d'autres admettent sa pratique par des
non-médecins, mais mettent alors l'accent
sur une visée plus éducative que thérapeutique.
Il est clair que, ce qui sous-tend ces
prises de position, ce sont les conceptions
sur les visées de la cure analytique elle-même,
et ce qui peut en être conservé dans ses
formes supposées mineures. Ces conceptions
s'ordonnent, me semble-t-il, sur trois
axes. Sur un premier axe, la visée essentielle
de l'analyse -et par extension de la psychothérapie-
est d'ordre cathartique : ceci n'est
guère préconisé dans la psychothérapie
avec les enfants, sauf peut-être en cas
de traumatisme majeur, mais alors il est
fermement soutenu que cela doit être aux
mains d'un médecin. Sur un second
axe, la visée est réparatrice, supposant
une phase préalable plus ou moins longue
d'une régression plus ou moins profonde ;
dans le cas de la psychothérapie avec les
enfants, cette visée réparatrice se fait
volontiers maternelle, maternante, au point
que le -ou plutôt la- psychothérapeute
apparaît cousine de l'éducatrice du jardin
d'enfants... Sur un troisième axe, l'accent
est mis sur l'explication, voire même l'éducation,
dans une position qui apparente le -la-
psychothérapeute à une institutrice ès
choses sexuelles. Bien évidemment, ce sont
les positions qui sous-tendent alors la
cure psychanalytique elle-même, dans un
contexte fortement marqué au cours de toute
cette période par Anna Freud et l'ego psychology
américaine.
Telles sont les grandes lignes d'une histoire
dont je vais tenter de situer quelques
jalons, certainement très incomplets.
1. Les psychothérapeutes d'enfants
C'est dans cette optique générale que la
SPP crée en son sein, le 13 décembre 1949,
une « section de psychanalystes d'enfants »
, H. Sauguet assurant « la liaison
avec le bureau de la SPP ». Cette
Section se réunira ensuite tous les premiers
Mardi du mois ; la RFP mentionne des
exposés de cas de psychothérapies d'enfants
par Berge, Lebovici, Mme Dreyfus-Moreau,
Maud Mannoni, Françoise Dolto, Juliette
Boutonier, etc. (RFP, 1951, vol. 15, 1,
p. 130-135) ; mais, soit que
cette Section ait cessé de se réunir, soit
que d'autres sujets aient paru plus importants,
la Revue Française de Psychanalyse n'en
fait plus mention après 1950.
Les documents sont plus explicites sur
un projet de formation de psychothérapeutes
d'enfants, bien significativement rebaptisés
dans ce projet « conseillers d'enfants
agréés par la SPP », une formation
qui déboucherait sur un diplôme
Ce projet est exposé de façon détaillé
dans la Revue Française de Psychanalyse
en 1949 (RFP, 1949, vol. 13, p. 436-441)
L'exposé des motifs déclare en préalable:
« Si la psychanalyse n'est ni la
seule psychothérapie, ni applicable à tous
les cas, elle seule a apporté une théorie
générale des psychothérapies et assure
au psychothérapeute une formation satisfaisante
dont l'analyse didactique est la base ».
Mais, ajoute-t-on, les besoins sont tels
que « tous les psychothérapeutes
d'enfants ne peuvent actuellement subir
la nécessaire analyse didactique ».
Il faut donc faire appel à un appoint extérieur.
On sélectionnera pour cette formation des
psychologues : la licence de psychologie
est, dit-on, « souhaitable ».
Je rappelle qu'à ce moment, 1949, elle
vient juste d'être créée (en 1947), le
seul diplôme dans ce domaine étant jusque
là un diplôme de psychopathologie délivré
par l'Institut de Psychologie de Paris,
qui était alors un Institut inter-universitaire
placé sous le triple patronage des Facultés
de Médecine, des Sciences et des Lettres.
Le candidat à cette formation de « conseiller
d'enfants », qu'il ait ou non la licence
de psychologie, doit avoir au moins un
an d'expérience professionnelle avec des
enfants. Il faut qu'il soit « travailleur,
patient et persévérant, qu'il ait de l'ordre
et de la méthode, qu'il soit sympathique »...
En fait, quant on lit ce qui est attendu
de lui (et qui est supposé être le reflet
de ce qu'est l'analyste), on est pris de
vertige : « aptitudes intellectuelles
à la fois élevées et variées, aptitude
à penser l'abstrait et le concret, compréhension,
esprit critique, imagination, souplesse
d'esprit, maturité affective, tolérance,
absence de prétention et de dogmatisme,
tact, discrétion, patience, bonté, simplicité,
réserve, défiance envers les schémas tout
faits, intuition et pénétration psychologique,
minimum de souffrance psychique, capacité
d'être heureux, efficience, réussite, stabilité
affective, tolérance à la tension, aptitude
à se détendre et à jouer, connaissance
de soi et autocritique, humour... »
etc. Toutes qualités dont évidemment Sacha
Nacht et Jacques Lacan, personnages clés
de cette époque, étaient évidemment les
modèles ! On est tenté de leur demander,
comme Figaro au Comte : « Aux
vertus qu'on exige dans un domestique,
Votre Excellence connaît-elle beaucoup
de maîtres qui fussent dignes d'être valets ? »
C'est cependant sur ces critères que le
projet prévoit la sélection des candidats,
par une commission de trois membres de
la SPP, sur la base d'entretiens et de
tests d'aptitude et de personnalité...
Au programme de l'enseignement : biologie,
maladies des enfants, psychopathologie
infantile, techniques de psychothérapie
(36 heures en tout), et stages. Un diplôme
est délivré après deux années d'études.
Quant à l'exercice professionnel ainsi
ouvert, il s'agira de travailler avec des
enfants « dans les cas où une psychanalyse
n'est pas nécessaire ou indiquée, ou impossible ».
Le rôle du « conseiller d'enfants »
sera de « seconder le médecin dans
l'examen et le traitement psychologique
des enfants inadaptés (...) il ne fait
donc pas double emploi avec le psychanalyste
d'enfants, ni ne se confond avec lui »..
Ceci n'est pas si clair, puisque « le
psychanalyste d'enfants » n'est par
ailleurs pas défini ; la différence
réside donc essentiellement en ceci que
le « conseiller d'enfants » occupe
une position secondaire où il « seconde
le médecin », psychanalyste ou non.
Qu'en est-il advenu ? Pas grand'chose
semble-t-il si l'on considère le manque
de références ensuite dans la revue Française
de Psychanalyse....
2. Les « auxiliaires de psychanalyse »
On en trouve cependant une résurgence deux
ans plus tard, en 1951 donc, avec un projet
que Sacha Nacht, alors président de la
SPP, adresse aux titulaires en novembre
1951.
C'est le « projet d'un statut des
auxiliaires de psychanalyse », qui
vise en fait à donner un statut de psychanalyste
à des psychologues. Selon ce projet, les
candidats au diplôme qui donnerait accès
à cette nouvelle profession devaient posséder,
soit la licence de psychologie (créée quatre
ans auparavant), soit le diplôme de psychopathologie
de l'Institut de Psychologie de Paris.
Cette formation supposait : faire
une analyse didactique personnelle, puis
conduire deux analyses sous supervision,
suivre un enseignement théorique et faire
un stage d'un an dans un service de neuro-psychiatrie.
L'examen final prévoyait un travail clinique
écrit et un oral. Le diplôme, selon ce
projet de Nacht, devait être préparé et
soutenu dans le cadre de la Faculté de
Médecine de Paris, le corps professoral
étant constitué de professeurs de cette
Faculté et de titulaires de la SPP. Il
est évident que Nacht voyait là un moment
important de son action en faveur de la
création d'une chaire de psychanalyse à
la Faculté de Médecine, chaire dont il
espérait bien être le premier titulaire...
Cela ne se fit pas, du fait du manque évident
d'enthousiasme des professeurs de cette
Faculté... mais aussi de la rivalité latente
avec Lagache qui, lui, espérait bien qu'une
telle création se ferait dans le cadre
de la Faculté des Lettres, où il enseignait
lui-même...
Ce projet ne mentionne pas explicitement
le terme « psychothérapie »,
et dit bien qu'il s'agit de former des
psychanalystes. Mais le contexte, et le
choix même du terme « auxiliaire de
psychanalyse », montrent bien, ici
encore, qu'il s'agit de psychanalystes
de second rang, un peu sur le mode de ce
qu'étaient autrefois les « officiers
de santé » subordonnés aux docteurs
en médecine (je rappelle que c'est à dessein
que Flaubert fit de Charles Bovary un officier
de santé, et non un médecin...). Il semble
bien que, en dépit du prestige de Nacht,
ce projet n'ait pas, lui non plus, abouti.
3. Un procès pour exercice illégal de
la médecine intenté à une psychothérapeute
En tout ceci, il apparaît donc bien qu'aient
été étroitement intriquées deux questions.
Première question : la psychothérapie
est-elle ou non une forme mineure de la
cure psychanalytique, essentiellement applicable
aux enfants ? Seconde question :
si oui, peut-on ou non admettre à sa pratique
des gens qui, supposés moins formés que
les médecins à la pratique des soins, seraient
cependant utilisables sous surveillance
médicale, à savoir les psychologues ?
La question va prendre un grand retentissement
médiatique à l'occasion du procès intenté
par l'Ordre des Médecins à Margaret Clark-Williams,
une psychologue accusée d'exercice illégal
de la médecine (Schopp, 1990)
Margaret Clark-Williams est une psychanalyste
américaine analysée par Leuba ; elle
est membre de la SPP et travaille au Centre
Claude Bernard dirigé par André Berge. Elle
n'est pas médecin.; elle suit cependant
en pratique privée quelques uns des enfants
qui lui sont adressés. En mars 1950, l'Ordre
des médecins porte plainte contre elle,
pour exercice illégal de la médecine, puisqu'elle
exerce une pratique médicale sans être
médecin. Mais témoignent en sa faveur Leuba,
Berge, Lagache, Juliette Favez-Boutonier,
Cenac, qui tous témoignent de sa bonne
formation, du sérieux de son travail et
de son appartenance à la SPP. Le sens général
de ces témoignages est qu'elle travaille
sous contrôle médical strict, et qu'au
demeurant son action est bien plus d'ordre
pédagogique que thérapeutique. L'avocate
qui la défend reprend ces arguments en
disant qu'il s'agit en fait d'une « rééducation
psychique », et que cela ne dépasse
guère l'action d'une mère attentive. ou
d'une institutrice intelligente... Bref,
cette ligne de défense consiste à désigner
les psychothérapies pratiquées par Mme
Clark-Williams de termes non médicaux.
Il est clair en fait qu'il s'agit bien
de psychothérapie, mais déguisée sous des
termes d'apparence pédagogique... Sensible
à cette argumentation, le tribunal prononce
l'acquittement et condamne l'Ordre des
médecins aux dépens. Cependant, celui-ci
fait appel. En seconde instance, il y aura
au contraire, en juillet 1953, condamnation
pour exercice illégal de la médecine. Car
lors de cet appel, le nouveau tribunal
voit les choses autrement : il cite
dans ses attendus... le Règlement de la
SPP, qui précise que « la psychanalyse
est essentiellement une technique médicale
dont les névroses ne présentent que le
domaine d'éclosion », et qui préconise
pour le psychanalyste « des qualifications
médicales et parmi elles la spécialisation
psychiatrique »... Margaret Clark-Williams
est en conséquence condamnée à une amende
symbolique (qui sera d'ailleurs amnistiée
un peu plus tard).
Ce procès illustre bien les ambiguïtés
de la SPP en ce qui concerne le problème
posé par les pratiques thérapeutiques autres
que la cure de divan mais inspirées de
la psychanalyse, et la question, qui lui
est intimement liée, de l'analyse par les
non-médecins. Ces tensions aboutiront à
la scission de juin 1953.
4. Positions de l'Ordre des Médecins en
ce qui concerne la psychanalyse et les
psychothérapies
Ce procès Clark-Williams agite les esprits,
et nourrit les controverses entre médecins
et non médecins, psychiatres et non psychiatres,
et parmi les psychanalystes eux-mêmes.
La Société médico-psychologique va en débattre
chaudement. Le 25 novembre 1951, on y entend
une communication de Serge Lebovici et
Georges Heuyer ; je rappelle qu'alors
Lebovici, jeune psychiatre et analyste
de fraîche date, a 36 ans.
Lors de cette réunion, on s'accorde à penser
qu'il est préférable que les psychothérapies
soient faites par des médecins, mais vu
l'importance des besoins on peut admettre
une pratique de non-médecins ; cet
argument est souligné dans cette séance
par Lacan, selon qui « il est difficile
de se passer du concours des meilleurs
parmi les psychologues en mesure d'aider
les médecins », et cette position
est soutenue par Daumezon (Schopp, 1990,
doc 8)
Quant à l'Ordre des Médecins, il s'en préoccupe
d'autant plus qu'il est alors engagé dans
le procès que je viens d'évoquer. Il crée
une Commission pour définir le rôle des
psychologues, commission qui se réunit
les 8 janvier et 27 mai 1952.
Tout le monde s'accorde lors de cette réunion
pour leur consentir d'appliquer des tests...
Mais peut-on leur accorder aussi de conduire
des psychanalyses et des psychothérapies ?
Et peut-on suivre Nacht lorsqu'il envisage
des « auxiliaires de psychanalyse »
non médecins ? Nacht évidemment soutient
son projet devant cette Commission de l'Ordre
des Médecins, spécifiant qu'il s'agirait
d' « auxiliaires » formés par
la SPP. Lagache le suit, mais met en valeur
la formation des psychologues à l'Institut
de Psychologie de Paris, où il se trouve
qu'il enseigne... D'autres, notamment Lhermitte
et Delay, se prononcent contre la pratique
de l'analyse et des psychothérapies par
des non-médecins .
Conclusion du débat : « la
psychothérapie est uniquement du ressort
du médecin » . L'ambiguïté est
ici patente, dans la mesure où le terme
« psychothérapie » désigne alors
semble-t-il plutôt la cure psychanalytique
elle-même. Mais s'il s'agit seulement de
« rééducations psychiques »,
ou de « rééducations affectives »,
de l'ordre de la pédagogie et non
de la médecine comme plusieurs l'ont soutenu
lors du procès Clark-Williams ? Il
s'agissait bien sûr alors d'arguments d'opportunité
pour éviter une condamnation ; mais
leur reprise par les psychanalystes eux-mêmes,
dans ce débat au sein de l'Ordre des Médecins,
montre bien que ces termes sont significatifs
d'une option qui voit la psychothérapie,
et en fait la psychanalyse, comme une entreprise
de « correction » de développements
et fonctionnements psychiques fâcheux ;
et que le processus psychanalytique y est
considéré comme régression cathartique,
déblocage d' « affects coincés »
et résolution de fixations, puis reconstruction.
Sur ces bases assez confuses, les psychologues,
ainsi rebaptisés « rééducateurs psychiques »,
sont plus volontiers admis. Heuyer en dit
l'utilité dans son service : mais
la commission est unanime (y compris donc
Lagache, Nacht, Lacan, Cenac...) à dire
que cela ne doit concerner que les enfants,
pas les adultes (Schopp, 1990).
Il est utile de signaler que, beaucoup
plus tard, l'idée d'une action thérapeutique
qui ne dit pas son nom ressurgira avec
la création, à l'Institut de Psychologie,
d'un Diplôme d'Etudes Supérieures Spécialisées
baptisé « Conseil psychologique »...
5. La renaissance de l'Institut de Psychanalyse
et le triomphe de la médecine
De tout ceci ressort la sensation que,
dans cette période, c'est à dire vers 1950,
le discours est souvent brouillé par l'ambiguïté
du langage. En effet, le terme « psychothérapie »
est tantôt pris dans un sens très général
de « méthode de soin psychique »,
où la psychanalyse est une des psychothérapies
possibles ; tantôt au contraire il
est pris dans un sens restrictif, où la
psychothérapie est une variété de pratique
psychanalytique. En ce second sens, la
psychothérapie est souvent vue comme une
pratique psychanalytique dégradée, qui
peut être confiée à des personnages secondaires
(psychologues ou pas) à condition qu'ils
soient contrôlés de près par un médecin.
On peut d'ailleurs remarquer que les textes
disent en général « médecin »,
sans préciser s'il doit être psychanalyste.
Ce n'est pas simple négligence de langage.
D'une part, en cette période les médecins
spécialistes sont encore en France peu
nombreux : on en reste au credo traditionnel
selon lequel un médecin peut tout soigner.
D'autre part tout ceci se développe en
fait sous la pression des psychiatres ;
il est souhaitable que le médecin contrôleur
soit psychiatre, mais il n'est pas nécessairement
psychanalyste : c'est le cas dans
certains grands services comme celui de
Heuyer, et un peu plus tard de Delay.
Ce problème des psychothérapies est pris
dans le cadre de discussions très vives
qui concernent la pratique psychanalytique
elle-même : s'agit-il ou non d'une
thérapeutique, à réserver aux médecins ?
La question se pose avec acuité, au sein
même de la SPP, en ce qui concerne les
procédures de formation. Il s'agit alors
en effet de faire renaître de ses cendres
l'Institut de Psychanalyse, un Institut
fondé le 10 janvier 1934 sous la direction
de Marie Bonaparte, mais qui au lendemain
de la guerre était tombé en sommeil. Nacht
et Lacan, encore amis et alliés, élaborent
un « Règlement et doctrine de la Commission
d'Enseignement déléguée par la Société
Psychanalytique de Paris », publié
dans la RFP en 1949 (RFP, 1949, vol. 13,
426-435). L'écart de leurs positions, quant
à la pratique et à la technique analytiques,
mais aussi quant à la sélection et la formation
des élèves, apparaît déjà dans les discussions
qui préparent la rédaction de ce document ;
elles vont s'accentuer ensuite, débouchant
sur deux projets distincts de statuts de
l'Institut, et finalement sur la scission
de 1953 et la création de la Société Française
de Psychanalyse. Débarrassée de Lacan et
de ceux qui sont partis avec lui, la SPP,
dès lors fermement tenue en main par Nacht,
crée -ou plutôt recrée- officiellement
l'Institut de Psychanalyse lors d'une séance
solennelle, le 1er juin 1954,
où Nacht affirme que la psychanalyse est
une discipline médicale, et où le directeur
de cabinet du ministre de l'Education nationale
lui apporte son appui. On aurait pu croire
alors que cela devait sceller le sort des
psychothérapies comme formes mineures d'analyse
étroitement contrôlées par des médecins,
de préférence psychiatres ; en fait,
il n'en sera rien. Ceci parce que, sous-jacent
à ces discours officiels, se développe
tout un mouvement qui va dans un sens bien
différent et prépare les positions d'aujourd'hui.
6. Tentations syndicales
Le 19 décembre 1950 est créé un « Syndicat
National des médecins psychanalystes »,
exclusivement composé de membres de la
SPP médecins, dont on désigne aussitôt
les administrateurs : Benassy, Berge,
Bouvet, Cenac, Lacan, Lagache, Nacht, Parcheminey,
Pasche, Schlumberger ; et ce conseil
d'administration élit aussitôt son Bureau.
L'existence de ce Syndicat sera « officialisée »
le 9 mai 1951, ce qui, peut-on supposer,
signifie que les statuts légaux en ont
été déposés à cette date. Il semble n'avoir
eu ensuite aucune existence ni activité
réelles, car la Revue française de Psychanalyse
n'en fait plus jamais mention.
Plus sérieuse et plus durable est la création
d'un « Syndicat National des psychologues
psychanalystes » (Bourgeron, 1990),
due à un travail soutenu de Mauco et Anzieu
(lequel Anzieu, agira ensuite de même pour
obtenir un statut professionnel des psychologues
qui n'aura d'existence officielle qu'en
1985). Avec le soutien de Marie Bonaparte
et de Daniel Lagache, ils élaborent un
avant-projet qui indique que le psychologue
(psychanalyste) « conseille »
et « aide à la réadaptation des
consultants dont la relation avec autrui
est perturbée ». Les termes « conseil »,
« aide », « réadaptation »,
vont bien dans le sens d'une prise en charge
qui serait plus de l'ordre d'une action
psychologique, voire rééducative, que d'une
entreprise thérapeutique. Celle-ci est
cependant affirmée par ailleurs :
« le psychologue psychanalyste
peut traiter des malades souffrant d'affections
médicales et psychiatriques caractérisées :
psychoses, psychonévroses, perversions,
délinquances graves, affections psychosomatiques,
etc. » Le texte ajoute prudemment :
« Mais s'il intervient dans ce
domaine, ce ne peut être qu'à la demande
d'un médecin psychiatre ». Il
s'agit donc, semble-t-il, et au risque
d'un certain manque de cohérence, d'un
texte qui tente un compromis, où la notion
de « thérapeutique » s'avance
à l'abri de considérations d'une toute
autre nature.
Ce Syndicat est fondé lors d'une réunion
qui se tient le 15 décembre 1953 au domicile
d'Anzieu, qui rédige les statuts ;
Mauco est élu Président et Anzieu Secrétaire
général. Un Règlement intérieur détaillé
sera adopté en février 1954 ; il est
stipulé que seuls les membres d'une société
de psychanalyse peuvent faire partie de
ce syndicat.
Ce Syndicat sera actif pendant une bonne
dizaine d'années, jusqu'à ce qu'une certaine
usure, aggravée de dissensions intestines,
conduise à sa disparition de fait vers
1970. Le terme « psychothérapie »
n'est mentionné qu'occasionnellement dans
les documents d'archives disponibles ;
il est clair cependant que le champ d'activité
des analystes non-médecins regroupés professionnellement
par ce syndicat était conçu comme allant
bien au delà de l'analyse de divan, et
que, sous couvert des termes « conseil »,
« aide », « rééducation »,
etc., il s'agissait bien de ce que nous
désignons aujourd'hui comme le champ des
psychothérapies.
Dans l'ensemble, un certain irréalisme
semble présider à beaucoup de ces initiatives,
produisant des créations souvent mort-nées,
comme les « conseillers d'enfants »
et les « auxiliaires de psychanalyse ».
Ainsi, le 2 février 1954, lors d'une séance
administrative de la SPP, est décidé la
création d'une « Société Française
de Psychothérapie »... dont sont aussitôt
désignés les membres fondateurs :
Francis Pasche, René Diatkine, Pierre Mâle,
Pierre Marty. Mais en ce cas encore il
semble bien que cet organisme soit resté
virtuel.
7. L'institution de nouveaux cadres
thérapeutiques
Ce n'est d'ailleurs pas dans ces cadres
institutionnels que va évoluer le problème
des psychothérapies ; c'est, d'une
part au niveau d'une réflexion de fond,
d'autre part dans la formation des psychanalystes
et dans leur pratique.
La question est bien présente dans la réflexion :
ainsi, au Congrès des Langues Romanes de
1955 on annonce que R de Saussure présentera
un rapport sur « Psychanalyse et psychothérapie » ;
cependant, il faudra attendre 1963 pour
qu'un Congrès soit consacré à cette question,
avec deux rapports de Michel Gressot (« Psychanalyse
et psychothérapie : leur commensalisme »)
et de René Held (Rapport clinique sur les
psychothérapies d'inspiration psychanalytique
freudienne ») (RFP, 1963, numéro spécial
Congrès). On peut remarquer en passant
que ce terme, « psychothérapies d'inspiration
psychanalytique », qui restera assez
longtemps ensuite en faveur, n'est plus
guère utilisé aujourd'hui, en partie sans
doute parce que ce terme « d'inspiration
psychanalytique » , est lourd d'ambiguïtés,
en partie peut-être aussi parce qu'on a
pu sourire de ceux qui, utilisant son abréviation,
déclaraient « faire des PIP »...
En ce qui concerne la formation et la pratique,
il est intéressant de parcourir au fil
des années, dans la période 1950-1965,
les programmes d'enseignement de l'Institut
de Psychanalyse. On constate alors en effet
qu'une place croissante y est accordée
à des pratiques de plus en plus diversifiées,
jugées utilisables dans des cas où la cure
classique, divan-fauteuil, paraît difficile
ou inapplicable. Comme je l'ai signalé,
il s'agissait d'abord des enfants ;
mais ensuite on voit apparaître des formations
à la psychothérapie avec les adolescents,
avec les psychotiques, dans les affections
psychosomatiques, etc. Par exemple, le
programme d'enseignement de l'Institut
de Psychanalyse pour 1962 mentionne :
médecine psychosomatique, psychanalyse
d'enfants, psychothérapies psychanalytiques,
psychothérapies des psychoses, mais ajoute :
psychothérapie analytique de groupe. Il
ne s'agit plus seulement en effet d'entretiens
en face à face avec un patient, mais aussi
de psychodrame analytique, de techniques
de groupe, de thérapies familiales, de
thérapies mère-bébé, etc. Comme nous le
savons, ces dispositifs nouveaux se sont
d'ailleurs en général développés sur le
terrain, dans le cadre d'institutions où
cela répondait à des besoins réels, plus
que dans notre Institut de Psychanalyse,
au point qu'on s'y préoccupe actuellement
d'en tenir plus compte dans la formation
de base des analystes.
8. Et maintenant ?
Je terminerai par quelques brèves remarques
d'actualité, au risque de sortir de l'histoire ;
mais l'histoire ne sert-elle pas à éclairer
le présent ?
Il est bien évident que nous avons beaucoup évolué
sur ces problèmes. Personne bien sûr ne
soutiendrait plus aujourd'hui que la prise
en charge psychanalytique des enfants est
« plus facile » que celle des
adultes, ni que c'est plus facile parce
que les enfants seraient « moins complexes »...
Mais les enfants ne sont plus seuls en
cause. Depuis ces années 50-60 sur lesquels
j'ai centré mon propos, notre champ d'action
s'est considérablement élargi, notamment
par la prise en charge des psychoses, des
cas limite, des psychopathies, des affections
psychosomatiques, des autismes et psychoses
infantiles, etc., c'est à dire de structures
pour lesquels la cure classique, divan-fauteuil,
paraissait contre-indiquée. La pratique
du traitement en face à face s'en est trouvée
considérablement enrichie et complexifiée :
c'est devenu un champ de réflexion théorico-clinique
majeur, et dont on peut prévoir qu'il va
continuer à retenir encore plus notre attention
dans les années à venir. Beaucoup en tous
cas ne considèrent plus comme autrefois
que le face à face est plus facile que
la cure classique, bien au contraire, car
on entend parfois dire que le face à face
est par principe « plus difficile »
que la cure divan-fauteuil ; ce renversement
radical de position ne va pas sans inconvénients,
dans la mesure où il pourrait porter à
croire que celle dernière est « facile » :
toute généralisation de ce genre est évidemment
dangereuse.
... Mais au delà de ce dispositif en face
à face, il nous a fallu inventer, développer,
de nouvelles techniques, de nouvelles pratiques,
comme celles du psychodrame analytique,
individuel ou en groupe, des prises en
charge de la famille dans son ensemble,
des thérapies mère-bébé, etc., et ici encore
le champ de la réflexion théorico-clinique
est vaste, et c'est sans doute un facteur
puissant de renouvellement de la théorie
psychanalytique elle-même. Il en résulte
que, pour clarifier notre langage, nous
devrions nous habituer à désigner du terme
de « psychothérapie » tous ces
dispositifs, et non plus seulement le face
à face.
Nous connaissons les dangers qui nous guettent,
dans une situation où, hors de la psychanalyse
ou sur ses marges, prolifèrent les techniques
psychothérapiques et les psychothérapeutes
de tout poil, des plus admissibles aux
plus charlatanesques, dans des entreprises
où, aux yeux du public, l'image même de
la psychanalyse est parfois gravement compromise.
Nous-mêmes ne sommes pas à l'abri de compromissions,
d'affadissements de la pensée et de la
pratique où nous perdrions l'or pur au
profit du cuivre, voire du plomb... Et,
si se met en place un statut de la psychothérapie,
serons-nous ou non psychothérapeutes ?
la question est d'une brûlante actualité.
C'est pourquoi, face aux décisions à prendre,
ce rappel historique était certainement
utile.
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