Le destin de la SFP
"On ne voit pas pourquoi, au prochain Congrès de Londres,
elle [la SFP] ne serait pas reconnue par l'Association Internationale
de Psychanalyse", avait assuré Daniel Lagache au lendemain
de la scission, le 18 juin 1953, avec un optimisme rapidement démenti
par l'annonce de son exclusion personnelle et de la non-reconnaissance
de son groupe lors du Congrès de Londres le 26 juillet suivant.
Un Comité de cinq membres, parmi lesquels Phylis Greenacre, Jeanne
Lampl de Groot et Donald W. Winnicott, se verra toutefois désigné
par l'Exécutif central que préside alors Heinz Hartmann pour "établir
les faits et présenter un rapport". Dès la rentrée de 1953,
il se met au travail. Lagache a rédigé un mémorandum [p.87] en juillet
tandis qu'un rapport établi par Schlumberger, Benassy et Marty donne
la version SPP de la scission. Les membres de la SFP craignent le
peu de pouvoir accordé au Comité au regard de l'hostilité de la
princesse qui, vice-présidente et amie d'Anna Freud, siège à l'exécutif,
mais ils acceptent néanmoins de se soumettre à une enquête dont
Wladimir Granoff rappelle : "Dans cette série d'entretiens,
il s'effectua une répartition dynamique équitable, c'est-à-dire
qu'aux plus durs, si je puis dire, à Mme Lampl de Groot en particulier,
émanation directe du pouvoir central, fut dévolu le soin d'interroger
les têtes dures; avant tout, les meneurs de la rébellion, au niveau
qu'on disait à ce moment-là estudiantin."
Le résultat de ces interrogatoires va se révéler défavorable à
la SFP et, dès le mois de mai 1954, la Revue française de psychanalyse
peut publier la nouvelle, répétée d'ailleurs en juin, lors de l'inauguration
de l'Institut, puis en juillet : "Le Bureau de l'A.P.I. a refusé
à l'unanimité cette affiliation. Seul l'enseignement de l'Institut
de Psychanalyse, formé sous l'égide de la SPP, est reconnu comme
valable par l'A.P.I."
Un vote des membres de l'I.P.A. réunis en séance pleinière administrative
lors d'un congrès international est statutairement indispensable
pour l'admission d'une nouvelle société composante. D'une ville
à l'autre et de congrès en congrès, c'est donc tous les deux ans
seulement, pendant douze années, que la SFP va espérer son affiliation.
Le refus de la Commission de 1954 sera ainsi entériné l'année suivante,
au XIXe Congrès international de Genève "du fait de l'insuffisance
de la formation et des capacités d'enseignement du groupe".
Les membres de la SFP ne jugeront pas opportun de renouveler leur
demande à l'occasion du XXe Congrès qui se déroule précisément à
Paris, organisé par Nacht, à la fin du mois de juillet 1957, et
va voir son élection à la vice-présidence de l'I.P.A. [p.88] Rien
d'officiel, en fait, n'apparaît avant le 11 mai 1959 où l'on apprend
que "le principe d'une nouvelle demande d'affiliation a été
pris à l'unanimité au cours de la réunion du Bureau élargi"
de la SFP, décision suivie de la constitution d'un mémoire détaillé
rédigé par Serge Leclaire, secrétaire de la Société, et adressé
à l'I.P.A. le 4 juillet, au nom du président qui est alors Angelo
Hesnard, par Daniel Lagache, vice-président.
"15 titulaires (dont 13 médecins), 17 associés (dont 11 médecins)...
28 élèves admis à une didactique (20 médecins-8 non-médecins)...
22 refusés (7 médecins-15 non-médecins), 15 admis aux cures contrôlées
(13 médecins-2 non-médecins)", un enseignement "dispensé
pour une grande part dans le cadre de la Clinique des Maladies Mentales
et de l'Encéphale", rien n'est négligé pour rassurer les Américains,
farouches partisans d'une psychanalyse exclusivement médicale, et
pour se montrer au moins aussi "orthodoxe" sur ce point
que la SPP Hélas, le 28 juillet 1959, le Dr W. H. Gillespie, présidant
à Copenhague la séance fatidique du congrès, ne s'estime pas convaincu.
Il propose la nomination d'un nouveau Comité afin d'enquêter sur
place, comme six ans auparavant, avant toute éventuelle reconnaissance.
Le 1er décembre suivant, une assemblée générale de la SFP approuve
les démarches entreprises en vue de l'affiliation, malgré la perspective
d'interrogatoires dont on imagine les répercussions qu'ils peuvent
avoir sur les analyses en cours, malgré la nécessité d'extorquer
à Lacan de nouvelles promesses pour qu'il applique enfin ces normes
internationales avec lesquelles il joue, et se joue de tous, depuis
huit ans. Il est vrai que cette approbation n'a pas été donnée sans
de sérieuses motivations. Passé le temps euphorique de "la
liberté", la SFP a senti grandir en elle ces tensions internes
et ces cliva- [p.89] ges dont Serge Leclaire, avant même Clavreul,
a souligné l'origine précoce. Un Colloque international, rassemblé
à Royaumont en juillet 1958, a montré le relatif exil dans lequel
se trouvent parqués ses membres, même si des témoignages amicaux
leur parviennent de l'étranger à titre privé. On voudrait pouvoir
discuter avec d'autres collègues des théories anglo-saxonnes nouvelles
qui agitent le monde psychanalytique et ne se bornent pas à cette
egopsychology de Hartmann, Kris et Loewenstein qui indigne tant
Lacan. De plus, tout un groupe, autour de Lagache, se considère
abusivement envahi par la notoriété grandissante de Lacan. Sa doctrine
tend à s'imposer dans le public comme représentative de la pensée
de la Société entière. Or, il n'en est rien, on le sait. Le recrutement
des élèves en subit les conséquences, beaucoup se présentant parce
que l'enseignement de Lacan les attire, exclusivement. Parmi ceux
qui en sont les auditeurs fidèles, certains, tel Leclaire, estiment
dommage qu'il n'ait pas sa juste place à l'intérieur d'une Association
internationale qu'il ferait bouger de ses positions, jugées sclérosées,
et qui lui assurerait à l'échelle mondiale une tribune méritée à
leurs yeux.
Sur ce point, Lacan est d'ailleurs entièrement d'accord, car on
oublie souvent, tant est restée vivace la trace de ses railleries
anti-américaines, qu'il s'est montré depuis le début des tractations
très désireux de voir aboutir la demande d'affiliation de la SFP
Il s'est rendu à plusieurs congrès internationaux, bien présent
en coulisse, multipliant les contacts personnels avec les membres
influents de l'I.P.A. A Paris, c'est selon son désir que les "lacaniens"
du Bureau négocient avec le Central exécutif.
Pour un moment, les partisans de l'introduction de ce "cheval
de Troie" au sein de l'I.P.A. et ceux qui espèrent trouver
à l'extérieur de la Société une alternative théorique et institutionnelle
à l'exclusivisme lacanien, vont unir leurs efforts. Ils sont symbolisés
au bureau de la SFP par ce que l'on a surnommé "la troïka",
formée de Wladimir Granoff, Serge Leclaire et François Perrier,
"tentative courageuse et désespérée pour marier l'eau avec
le feu, pour permettre à la SFP de vivre, alors qu'elle était atteinte
dès le départ d'un mal incurable", écrira Jean Clavreul en
l964. Il n'indique toutefois pas qu'à cette "troïka" s'adjoignent
parfois, pour former le "soviet", trois délégués des étudiants,
Jean Laplanche, Victor Smirnoff et Jean-Paul Valabréga, tous bien
proches de Lacan.
Comprenant Paula Heimann, Ilse Helman, P. J. Van der Leeuw, le
petit comité désigné à Copenhague se donne pour secrétaire le Dr
Pierre Turquet. Celui-ci, que Lacan saluait à son retour d'Angleterre
en 1945 comme "le psychanalyste qui est mon ami Turquet",
et qu'il désignera en 1967 comme le "nommé dindon (en anglais)
dont il m'a fallu supporter en juillet 62 les propositions malpropres",
prend un premier contact avec les membres de la SFP au mois de juin
1960. Des négociations s'engagent, ce qui explique peut-être en
partie les attitudes plutôt provocantes de Jacques Lacan à l'égard
des titulaires de la SPP présents au Colloque de Bonneval, en octobre.
Serge Lebovici, surtout, désigné comme l'ennemi le plus virulent
de la SFP au sein de l'I.P.A. depuis l'effacement de la princesse.
En mai 1961 ,la situation paraît se détendre et quelques négociateurs
aménagent dans les coulisses du XXIIe Congrès international d'Edimbourg
les bases d'un accord : la SFP retire sa candidature de société
constituante et accepte le rang plus modeste de "Groupe d'étude
sous le parrainage de l'I.P.A., par l'entremise d'un Comité ad hoc",
formé des membres du comité précédent auxquels est adjoint Wilhelm
Solms, analyste viennois, vite désigné à la SFP comme l'homme de
main de Lebovici. Ce comité de parrai- [p.91] nage devra veiller
particulièrement aux problèmes de la formation et à la bonne application
de "Recommandations" très précises qui sont alors acceptées
par les représentants officiels de la SFP Comme les statuts exigent
pour tout Groupe d'étude qu'au moins trois membres de l'I.P.A. en
fassent partie, le statut de membre "at large" (directement
rattaché, à titre personnel) est accordé à Daniel Lagache, Juliette
Favez-Boutonier et Serge Leclaire, le 2 août 1961.
Ces Recommandations portent essentiellement sur la formation des
candidats. De même qu'en 1953, la pratique de Lacan dans ses analyses
didactiques ne peut être admise par les instances internationales
qui rappellent : au minimum quatre séances de quarante-cinq minutes,
prolongation de la cure plus d'un an après le début du premier cas
de contrôle, etc. Par ailleurs, l'élaboration d'un programme d'enseignement
plus strict est réclamée, comme est soulignée la nécessité d'une
grande circonspection en ce qui concerne l'éventuelle formation
de candidats venant de l'étranger, pour ne pas faire double emploi
avec les sociétés locales.
Bref, tout ce qui peut aller à l'encontre des façons d'agir de
Lacan a été mis en batterie, assorti d'un renforcement des pouvoirs
de la Commission des études dont la composition bigarrée garantit
la non-allégeance. Les négociateurs de la SFP ont dû accepter que
Hesnard et Laforgue soient tenus à l'écart de la formation, du fait
de leur pratique très personnelle. Mais, lors de l'escale sur l'aérodrome
de Londres, à ce qu'ils disent, on leur apprend l'existence d'une
Recommandation supplémentaire dont ils ne se doutaient pas. Elle
porte le numéro 13 et stipule : "Que les docteurs Dolto et
Lacan prennent progressivement leurs distances d'avec le programme
de formation et qu'on ne leur adresse pas de nouveaux cas d'analyse
didactique ou de contrôle." [p.92] Cette fois-ci, les choses
sont claires et les noms prononcés. A chacun de se déterminer. Le
28 septembre, la présidente de la Société, Juliette Favez-Boutonier,
"regrette que les Recommandations ne se bornent pas à énoncer
des principes et mettent en cause directement des personnes"
et conclut : "L'article 13 ne nous paraît pas acceptable."
Tout va cependant concourir à le faire accepter. Le temps qui passe,
les passions qui s'échauffent, les trahisons dont on s'accuse. La
"surprise" de l'aérodrome ne peut en être vraiment une
: personne n'ignore que Lacan est visé, et pas seulement par les
membres du Comité exécutif de l'I.P.A. Les plus favorables, tel
Serge Leclaire, souhaitent conserver son enseignement et sa liberté
de parole, mais ils ne se font pas d'illusions : il va falloir le
contrôler et réduire le plus possible son activité didactique. Sera-ce
possible avec son accord ? Les négociations reprennent et dureront
deux ans, avec promesses de Lacan, non tenues, bien sûr, puis colères,
amabilités, injures, rapprochements, ruptures. Pendant ce temps,
l'audience du Séminaire du mercredi s'accroît, chaque semaine gagnée
fait des adeptes de plus.
Au début de 1962, les gestes symboliques, comme l'élection de Lacan
à la présidence de la Société, avec Françoise Dolto, vice-présidente,
flanqués de Lagache et de "la troïka", n'empêchent pas
les réalités politiques. Serge Leclaire, secrétaire général, écrit
le 2l mars à Françoise Dolto : "Je me permets de vous redire
en toute simplicité que nous ne souhaitons pas que vous preniez
pour l'instant la charge de nouvelles didactiques." L'application
d'au moins une moitié de "l'article 13" est en marche...
L'année 1962 n'étant celle d'aucun congrès international, rien
de bien net n'émerge des tractations souterraines, sinon, en juillet,
des "rumeurs insistantes" selon lesquelles le statut obtenu
à Edimbourg se verrait remis en question. Pourquoi d'ailleurs ne
le [p.93] serait-il pas, puisque les Recommandations sont en fait
pratiquement restées lettre morte ? Ces inquiétudes ne sont-elles
pas également liées à l'élection, en février, de "l'ennemi
mortel" Serge Lebovici, au poste de directeur de l'Institut,
après la difficile éviction de Sacha Nacht, qui, au bout de neuf
ans, voulait encore se maintenir à ce poste ?
Le 6 janvier 1963, le Comité Conseil de l'I.P.A. se réunit avec
les membres de la SFP et sa pression doit se faire plus rude puisque
le 2l janvier une motion du Bureau de la Société "affirme que
ne saurait être envisagée pour quelque raison d'ordre politique
que ce soit la mise en position d'exclusion de l'un des membres
fondateurs de la Société". Serge Leclaire est alors président,
mais une affirmation si solennelle a des airs de dénégation. Dans
dix mois, tout sera liquidé.
Le 19 mai 1963, Pierre Turquet expose oralement aux organismes
directeurs de la SFP les grandes lignes du rapport que le Comité
Conseil compte remettre à l'Exécutif central à l'occasion du prochain
Congrès de Stockholm. François Perrier en note des extraits dont
la diffusion à l'ensemble des membres de la Société, au mois de
novembre suivant, provoquera remous et indignations. Pour le moment,
y est-il dit, "ce qui domine aux yeux du Comité Conseil, c'est
le problème Lacan. C'est un problème qui déborde même les affaires
intérieures de la SFP pour retrouver la question du développement
de la psychanalyse en France. Le fait que Lacan soit inacceptable
pour l'I.P.A. ne semble pas avoir été bien saisi par le Bureau de
la SFP Il convient de savoir qu'il doit être exclu de toute activité
concernant l'enseignement et ce, pour toujours [...]. Il est très
douteux que la majorité de ses élèves soit analysée. Il joue à tort
et à travers avec l'analyse du transfert. Il le manipule."
D'autres griefs suivent :on étudie Freud comme des clercs du Moyen
Age, on néglige les travaux de la psychanalyse contemporaine, le
transfert [p.94] négatif est ignoré, le théorique prime sur le vécu,
on ne parle pas du fantasme; quant à la psychanalyse d'enfant, tout
est à revoir, et cela d'ailleurs dans les deux Sociétés, etc. Conclusion
: "Exclure Berge, Lacan, Dolto de la liste des didacticiens"
et que Lacan "travaille en paix et à sa manière comme simple
membre de la Société". André Berge sera indigné lorsqu'il apprendra
quelques mois plus tard cette demande d'exclusion qu'il attribuera,
après courrier avec Turquet, à Serge Lclaire. Celui-ci aurait-il
voulu offrir une victime de plus pour faire écran au sacrifice de
Lacan ?
Une assemblée générale de la SFP, le 2 juillet 1963, réunit les
membres et, pour la première fois, les stagiaires qui, statutairement,
n'y avaient jamais participé mais dont une grande partie, pro-lacanienne,
colore différemment interventions et débats. Serge Leclaire rappelle
à tous l'histoire et les principes de la Société : style de relative
liberté, libre choix de l'analyste, du contrôleur, des cours ou
des séminaires. "Il n'y a jamais eu d'assistance obligatoire,
d'examen de contrôle. Il n'y a jamais eu de pointage à l'entrée."
Encore que ces pratiques, déjà à l'époque, y aient bien perdu de
leur virulence, c'est l'image de l'Institut qui est ici évoquée.
Mais cette liberté comporte ses inconvénients avec "la création
de cercles fermés à l'intérieur de la Société", la fabrication
d'"élèves qui ont une formation très univoque". "On
entend certaines fois, sur le mode plaisant assurément, formuler
par tel tenant d'un petit cercle que ce qui se passe dans tel autre
cercle de toute façon ça n'a aucun intérêt, voire même que ça n'est
pas de l'analyse." Quant aux séances de la Société où pourraient
et devraient se réunir les tendances opposées, elles n'attirent
guère les conférenciers ni les auditeurs. Bien que les négociations
soient au bord de la rupture, il faut, dit Leclaire, "maintenir
et soutenir la demande d'affiliation à [p.95] l'A.P.I., restaurer
et développer les échanges avec le Mouvement Psychanalytique".
Une motion en ce sens, votée par 17 voix contre 4 et 1 bulletin
nul (soit la moitié seulement des membres de la SFP) au terme d'une
longue discussion, n'est encore qu'une de ces manoeuvres temporisatrices
où chacun réfugie ses incertitudes et sa mauvaise conscience. Peut-on
vraiment rayer Lacan d'un trait de plume ? Pourquoi n'accepte-t-il
aucune concession ? Comment le faire plier ?
Le 14 juillet, quelques-uns se décident : Piera Aulagnier (qui
ne tardera pas à se désolidariser de cette action), Jean-Louis Lang,
Jean Laplanche, Jean-Bertrand Lefèvre-Pontalis, Victor Smirnoff
et Daniel Widlöcher. Ils publient une motion, dite "des motionnaires",
qui met en accusation la laxité de la commission des études face
aux normes de formation exigées et réclame leur application pour
sauvegarder l'actuel statut de Groupe d'étude accordé par l'I.P.A.
Un espoir anime certains d'entre eux à cette époque, et c'est peut-être
la raison de la présence temporaire de Piera Aulagnier : cette ferme
prise de position ne va-t-elle pas impressionner davantage Lacan
que le jeu ambigu de Leclaire ? Le décider à négocier ?
En fait leurs motivations sont complexes, à la limite du contradictoire
:analysés ou élèves de Lacan, ils veulent obtenir l'affiliation
de la SFP avec Lacan en son sein, tout en constatant, pour reprendre
une remarque de Jean Laplanche, qu'il y a "incompatibilité
entre le fonctionnement d'une Société d'analystes et le maintien
tel quel de la position de Lacan dans notre groupe". Mais Lacan
se sait en position de force, menace ceux qui ourdissent son exclusion
ou promet appui et prestige à qui le soutient, avec cette même alternance
de charme et de violentes colères qu'on lui avait connue deux ans
auparavant. De nouveau, la rumeur de sa [p.96] dépression, voire
de son imminent suicide, se met à circuler. On ne peut négliger
le fait que nombre de ses analysés se trouvent désormais en position
de "Brutus", ce qu'on ne manque d'ailleurs pas de leur
rappeler, comme s'ils pouvaient l'oublier, eux qui, lorsqu'on les
interroge, revivent ces moments avec tant d'intensité, vingt ans
après.
Wladimir Granoff n'est pas de ceux-là : son ancien analyste, Marc
Schlumberger, grand ami autrefois de Françoise Dolto et de Juliette
Favez, est cependant resté lors de la première scission au sein
de la SPP qu'il a même présidée durant deux ans. Diplomate discret,
s'enveloppant volontiers de secret et de sous-entendus, Granoff
s'exhibe peu durant ces années et laisse le devant de la scène à
ses deux partenaires de "la troïka". Mais il ne demeure
pas inactif pour autant, écrivant volontiers aux uns et aux autres
ce qu'il pense de la situation. S'il se trouve marqué par l'enseignement
de Lacan, il ne lui est pas transférentiellement lié, et tout le
pousse à jouer la carte internationale.
Lors de la séance administrative du XXIIIe Congrès qui se tient
à Stockholm en juillet 1963, Granoff se voit nommé, sur proposition
du Comité Conseil, quatrième "Member at large" de l'I.P.A.
Contrairement aux prévisions pessimistes de Leclaire en juillet,
le Conseil exécutif décide également de maintenir le statut de "Study
Group" de la SFP Une directive ("Minute", dans le
texte original) en neuf points, très nette, conditionne toutefois
cette prolongation : "Le Dr Lacan n'est plus désormais reconnu
comme analyste didacticien. Cette notification devra être effective
le 31 octobre 1963 au plus tard. Tous les candidats en formation
avec le Dr Lacan sont priés d'informer la Commission des études
s'ils désirent ou non poursuivre leur formation, étant entendu qu'il
sera exigé d'eux une tranche supplémentaire d'analyse didactique
avec un analyste agréé par la Commission des études. Cette [p.97]
notification devra être effective le 3l décembre 1963 au plus tard."
C'est un ultimatum. Brutal, aussi peu admissible dans son exigence
que les "candidats" interrompent leur analyse en cours,
que les ruses et les manoeuvres dilatoires de Lacan qui l'ont provoqué.
Tout va désormais se dérouler très vite, et, de nouveau, tant pis
pour les élèves que les uns et les autres ont entraînés dans une
aventure qui n'a plus de psychanalytique que le nom.
Le dimanche 13 octobre 1963, deux réunions importantes se tiennent.
L'une, à la demande des "motionnaires" (sauf Piera Aulagnier),
pour faire savoir à Pierre Turquet leur existence, leur analyse
de la situation et envisager avec lui les possibilités d'action.
Serge Leclaire est indigné de ce que le secrétaire du Comité Conseil
ait accepté une invitation privée, hors Société, mais il ne peut
l'empêcher. Quant à l'autre groupement, il comprend Juliette Favez-Boutonier,
Daniel Lagache, Wladimir Granoff et Georges Favez qui rédigent,
afin de la présenter le lendemain à la Commission des études où
elle sera votée, la motion suivante : "Le Dr J. Lacan ne figure
plus sur la liste des membres titulaires habilités à l'analyse didactique
et aux contrôles à dater de ce jour." Le Rubicon est franchi...
Lors des Journées d'automne de la SFP, une semaine plus tard, l'atmosphère
sera particulièrement amère et la scission présente à tous les esprits.
Serge Leclaire a convoqué une assemblée générale le 10 novembre
pour y présenter, pense-t-il, la démission collective d'un Bureau
désormais scindé en deux. Il décide finalement de la consacrer à
une ultime tentative de réflexion et de discussion, mais les jeux
sont faits. Dès le lendemain, il publie la "décision"
du Bureau de "faire en sorte que ne soit pas appliquée la motion
de la Commission des études du 14 octobre". [p.98] Simple "décision",
ce texte est une sorte de motion de confiance et devra donc être
approuvé par une nouvelle assemblée générale, processus en deux
temps qui rappelle celui de la motion de Mme Codet, dix ans auparavant
Le 19 novembre 1963, l'assemblée générale désapprouve la "décision"
par 27 voix contre 16 et l bulletin blanc. Ce soir-là, tous les
membres ont voté. Le président, Serge Leclaire, Françoise Dolto,
vice-présidente, et François Perrier, secrétaire scientifique, démissionnent
immédiatement.
Le lendemain, 20 novembre, dans l'amphithéâtre du service du Pr
Delay, Jacques Lacan tient son Séminaire. Il l'entame par ces mots
:"Je n'ai pas l'intention de me livrer à aucun jeu qui ressemble
à un coup de théâtre. Je n'attendrai pas la fin de ce séminaire
pour vous dire que celui-ci sera le dernier que je ferai [...].
Je demande qu'on garde le silence absolu pendant cette séance."
Ce séminaire, dit "Des noms-du-père" sera effectivement
l'unique sur ce thème, et le dernier se déroulant à Sainte-Anne,
car le pr Delay profite de la circonstance pour ne pas lui accorder
plus longtemps l'hospitalité.
"Trouver dans l'impasse même d'une situation la force vive
de l'intervention...", le vieux mot d'ordre de 1945 garde son
efficacité. Deux mois après cet adieu et ce bannissement, c'est
à l'Ecole normale supérieure que Lacan, revenu sur sa décision,
reprend le 15 janvier 1964 son Séminaire sur le thème nouveau des
"Quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse". Pour
la première fois, il s'éloigne des structures institutionnelles
au sein desquelles il avait jusqu'alors dispensé son enseignement
pour entrer dans le siècle et se ranger du côté des philosophes.
Son discours, s'adressant de plus en plus à des non-analystes, va
privilégier une théorisation destinée aux intellectuels qui lui
assureront une répercussion culturelle [p.99] considérable. Quant
à "la clinique", elle y paraîtra secondaire, essentiellement
représentée par les allusions qu'il multiplie aux sottises que disent
les autres, d'après lui, sous cette rubrique, présente toutefois
dans la salle, en la personne de ses analysants. Peu à peu, le mythe
de "l'analyse avec Lacan" fera de cette épreuve initiatique
la garantie et le brevet d'une qualification pratique et théorique
sans égale, et, bien des années plus tard, l'influence des non-analystes
s'étant révélée prépondérante, l'accent mis sur la pure théorie
placera presque la cure analytique en position de formation "de
surcroît".