65e Congrès des Psychanalystes de Langue Française, La sublimation
Atelier 6
Destructivité, pulsions, sublimation
Modérateurs : Claude Janin (Lyon - SPP), Dorette Gédance (Genève - SSP), Susann Heenen-Wolff (Bruxelles - SPB), Denys Ribas (Paris - SPP)
J’ai travaillé longtemps avec une patiente qui, trois fois par semaine, immanquablement, commençait nos séances par un épouvantable « J’allais dire ». Elle était vraie jumelle d’une sœur, et souffrait d’un cancer du sein. La force des mots du transfert « m’obligea » un jour à lui dire : « Mais, votre cancer, c’est moi ! ». « Oui », avait-elle répondu fermement. Un jour, elle décida de me quitter et ce fut sur cette phrase : « Je vous laisse, je vous laisse mon cancer, maintenant, je veux être tranquille ».
Je ne sais pas si elle est tranquille, ni de quelle façon, mais ce que je sais, c’est que je n’ai pu en parler tranquillement lors de notre atelier. Car comment parler tranquillement de ces séances qui semblent durer le temps de trois, ou les paupières implacablement s’affaissent, où l’on est absenté en silence de toute excitation de l’esprit, où notre corps est touché à mort par ce silence même, alors que nous gambadions dans notre tête lors de la séance précédente ? Un participant a regretté cet empêchement largement partagé, et remarqué le recours que nous faisions à la psychanalyse appliquée car, par contre, en effet, ils étaient tous là, nos peintres, nos sculpteurs, nos écrivains, et c’est avec leur aide, leurs tâtonnements, la beauté des choses et la souffrance aussi, que la discussion a fusé, de tous côtés, sincèrement, on pourrait même dire naïvement, avec la fraîcheur requise pour parler de nous à travers eux. En ce sens, nous pouvions considérer que nous ne butions pas dans la psychanalyse appliquée, mais que nous étions tout simplement bien freudiens et que, comme Freud, nous avions besoin, pour penser et dire, de ces créateurs qui connaissent et expriment les choses souvent bien mieux que nous.
Et puis, écrire ces quelques mots à propos d’une patiente me semble moins violent que de les dire en assemblée. Sans doute ne peut-on bavarder de cela facilement, parce que cela se passe en silence, dans l’intimité étroite d’un corps à corps, et qu’il faut que l’intimité soit préservée pour en parler sans la trahir ni la dénaturer, ni même perdre l’espace du corps que l’écriture, elle, respecte. Alors, on a parlé de Bacon et de ses toiles lacérées par lui-même ; de Semprun, et des vingt ans de suspens entre son envie de vivre et puis celle d’écrire, pour ne mourir ni de l’une, ni de l’autre ; de l’obstination de Cézanne à reconnaître que ce n’est pas ça, jamais ça ; de l’oscillation de Giacometti entre l’effacement de ses silhouettes et l’immensité humaine de ses personnages parfois minuscules ; du suicide de Nicolas de Staël et de sa subtilité lorsqu’il parlait de son art ; et des autres …
Ce faisant, nous avons réinterrogé, en nous les réappropriant, les grands axes que les rapports d’Evelyne Séchaud et de Jean-Louis Baldacci avaient dégagés, en les réajustant plus précisément sur la question des rapports entre pulsion de mort et sublimation, de la menace que cette dernière peut faire planer d’une désintrication, où la composante destructrice règne en maître, d’une désexualisation qui pourrait laisser la voie libre à une destruction du moi lui-même ; et de ce fait, rendrait la sublimation assimilable à un toxique psychique.
D’autres questions, en vrac, ont fusé : y a-t-il une possibilité de sublimation de la pulsion de mort ? La pulsion de mort ne peut-elle trouver une médiation que dans le sadisme ou le masochisme ? Quel danger mortifère dans l’idéalisation ? Y a-t-il une mise en jeu de la destructivité qui peut conduire à la mort, mais qui n’est pas la mort : la pulsion de mort remise au service de la créativité. Comment penser la destruction de l’œuvre par l’artiste ? Comme évitement du deuil ? Etc …
En définitive, peut-être pouvons-nous dire qu’en laissant les questions en ce désordre sinon joyeux, du moins presque enfantin, l’atelier a, en acte, repris et rétabli vivant le paradoxe auquel nous affronte l’intrication d’Eros et de Thanatos ; et laissé dans son mystère ce que Freud nous permet tout juste d’entrapercevoir, lorsqu’il désigne dans la pulsion de mort « ce qu’il y a de plus pulsionnel », au principe donc de tout désir ; ou ce que Laplanche reprend sous le terme de « pulsion sexuelle de mort ».
Conserver ce mystère, c’est n’y répondre que par un autre mystère : celui, pour moi, de l’œuvre de Rothko, telle qu’elle fut présentée il y a quelques années au Palais de Tokyo. Salle après salle, les toiles s’agrandissaient, tout en s’effaçant dans la couleur elle-même juxtaposée d’une transparence à une autre, et puis la dernière salle, des toiles sombres, noires, de parfaites transparences de noir, juste avant le suicide de Rothko. La perfection, juste avant …
Cécile Cambadélis (Paris - APF)