66e Congrès des Psychanalystes de Langue Française
Relations d’objet et modèle de la pulsion
Emmanuelle Chervet (SPP)[1]
Compte rendu des séances plénières
Le thème du 66° congrès rassemblait les analystes autour
d’une question qui nourrit de nombreuses recherches et de nombreuses controverses
depuis plusieurs décennies. La qualité d’attention fut remarquable, dans une
ville de Lisbonne très en beauté sous un soleil radieux. Pour la première fois,
il fut conduit par Georges Pragier avec Rémy Puyuelo - qui remplace désormais Gérard
Bayle – mais aussi coordonné par deux membres du comité scientifique, Michèle
Emmanuelli et Félicie Nayrou
G. Pragier ouvre le Congrès en saluant la présence de Claudio
Eizirik, le nouveau Président de l’API, et des douze sociétés composantes de ce
congrès. Il salue en outre cette année la présence des Présidents et de membres
des différentes Sociétés du Brésil que reçoit le CPLF, la Société de Porto Alegre, la Société de São Paulo et celle de Rio 2.
Bernard Brusset commence par une intervention dans le
prolongement de son rapport. Il rappelle que l’histoire des théories de la
relation d’objet a conduit à opposer des théories pulsionnelles se rapportant
plutôt au corps, aux théories relationnelles se référant à l’autre et il propose
d’intégrer ces deux tendances dans le cadre plus général d’une métapsychologie
des liens dont procède l’idée d’une 3° topique.
La notion d’une 3e topique a été avancée par
différents auteurs et de façon fort hétérogène. C’est la clinique de la
psychose et des pathologies limites où règnent une absence d’intériorité, une
difficulté à instaurer le fonctionnement représentatif et la substitution à
celui-ci de différentes formes d’extériorité qui rend utile une réflexion sur
la topique qui dépasse les deux premières topiques freudiennes. D’où plusieurs
questions :
- Cette 3e topique est-elle une théorisation
adaptée à de nouvelles formes de pathologies ou une réflexion plus
générale révélée par ces pathologies ?
- Serait-elle plus originaire, plus primitive, conditionnant
l’apparition des deux autres ou met-elle en cause la topique
classique ? Quel est le degré de rupture épistémologique qu’elle
demande ?
- Serait-ce l’instauration d’une psychanalyse du face-à-face
et de la cothérapie ?
- Permet-elle de rendre compte de l’intérêt de plus en plus
vif pour l’activité de pensée non symbolisée en séance, l’induction
mutuelle entre l’analyste et l’analysant ?
- Permettrait-elle de fonder une pratique analytique de type
constructiviste en rupture avec le positivisme initial de la démarche
freudienne ?
Ces questions ne peuvent se discuter qu’à partir de la
pratique.
Pour cette introduction, en dehors du cas de Christine qui a
été largement évoqué dans le rapport, B. Brusset évoque une patiente anorexique
suivie elle aussi en psychothérapie en face-à-face au décours d’une
hospitalisation, Laura.
Cette jeune femme, au début de sa thérapie, très angoissée,
et en grande difficulté de représentation, est insomniaque ; la seule
activité qui lui permet de s’endormir consiste à graver et peindre des œufs.
C’est à partir de variations à propos de ces œufs que des échanges pourront
avoir lieu entre l’analyste et l’analysante, sans dimension interprétative dans
un premier temps, permettant la création d’un espace psychique où peut
s’installer progressivement un fonctionnement représentatif; dans un deuxième
temps aura lieu un travail interprétatif plus classique.
B. Brusset situe enfin la perspective – ouverte - d’une 3e topique vis-à-vis de trois grandes références :
- La projection dans toutes ses dimensions, de l’animisme à
la paranoïa et l’identification projective, qui pose la question des
rapports entre représentation et perception, hallucination et figuration.
- La relation de complémentarité entre le narcissisme et
l’objectalité à différents niveaux,
- La transitionnalité et la question de l’utilisation de
l’objet.
La pulsion définie par Freud comme concept limite, mesure de
l’exigence de travail imposée au psychique du fait de son lien au somatique,
peut aussi être considérée comme mesure de l’exigence de travail imposée au
psychique du fait de son lien à l’objet mais encore comme mesure de l’exigence
de travail imposée à l’objet, soit ici l’analyste. Ainsi s’adjoint à la
description d’une conflictualité intrapsychique une dimension inter-psychique
comme composante inconsciente de l’intersubjectivité.
Au fil de la discussion qui suit, François Duparc s’intéresse
à l’ouverture de voies techniques utilisant la latéralisation du transfert. Paul
Denis, précisant que l’œuf est un objet de sublimation, se demande si l’analyste
aurait pour fonction de se proposer comme objet de façon analogue. Pour Paul
Israël, ce secteur de création stéréotypée chez certains patients permet à
l’analyste toute une création métaphorique et figurative, comme un double
narcissique joueur. Ainsi, ce thème de l’activité de l’analyste en réponse à
cette « exigence de travail » imposée à l’objet se développera-t-il tout
au long des quatre jours.
Josette Czerny, (Sao Paulo) rappelle que dans la tradition
sacrée russe de peindre des œufs, il s’agit d’enlever l’intérieur charnel de
l’œuf, c'est-à-dire de ne garder qu’une sublimation asexuelle.
Le débat s’engage alors sur la 3ème topique.
Anna Potamianou préfèrerait décrire le domaine de l’intermédiaire en termes de
mouvement plutôt que de topique. Quant à Marilia Aisenstein, elle manifeste
clairement sa position contre le fait d’appeler 3e topique cet
espace fluctuant, temporaire, qui s’inscrit entre les psychés de l’analyste et
de l’analysant lors de la séance : d’une part, elle ne voit pas la continuité
avec les deux topiques de Freud, d’autre part, cette 3e topique qui
serait réservée « aux structures non névrotiques », constitue une
rupture entre ces structures et les autres qui lui parait dangereuse.
Bernard Chervet apprécie le fait que le travail de B. Brusset
remette en cause l’idée que la pulsion serait une poussée constante et que
son destinataire serait automatiquement l’objet. Ces deux éléments doivent
d’abord être constitués : comment l’enfant désigne-t-il une bobine, pour
élaborer l’absence de sa mère? B. Brusset se prête à être la bobine pour ses
patients, en s’avançant vers eux.
Après ces interventions, João Seabra Diniz (Lisbonne),
dans sa discussion du rapport, rappelle une citation de Peter Fonagy selon
laquelle « la sexualité infantile permettrait de réconcilier le courant
personnalisant et le courant de la pulsion ». En effet, il n’a jamais
senti d’incompatibilité entre le modèle de la pulsion et le modèle de la
relation d’objet. Il illustre l’articulation de ces deux modèles par l’anecdote
du nouveau-né qui ne savait pas téter, ce qui désespérait sa mère. Le médecin
appelé à son chevet aide l’enfant à trouver le sein et la mère
s’émerveille : « il ne savait pas qu’il avait faim ! ».
Toute la problématique de la représentation et du représentant pulsionnel lui
paraît ici articulée à celle de l’étayage sur l’objet. Selon Freud déjà, la
pulsion s’organise avec l’objet.
Il salue enfin dans ce rapport l’intégration de Winnicott et
de Bion. Il marque cependant une réserve contre le danger d’une conception trop
unifiée d’une 3e topique qui n’est qu’un aspect de la
métapsychologie des liens. Son intérêt serait surtout de permettre d’innover
dans la technique analytique.
Un deuxième temps de discussion est présidé par Milagros Cid
Sanz, la nouvelle Présidente de l’Association psychanalytique de Madrid.
André Green intervient, sollicité par G. Pragier mais
aussi au nom de la proximité de ses positions avec celles du rapport de B. Brusset.
Tout d’abord il réaffirme que la notion de pulsion freudienne
est incontournable. Puis il situe le point commun des cas cliniques évoqués
dans la dominante de l’investissement hostile. Il rappelle la citation de Freud
qui fonde cette métapsychologie de l’extériorité : « si la libido est
retirée à la libido d’objet, celle-ci n’est plus perçue comme intérieure mais
comme extérieure, c'est-à-dire comme une perception. Le quantum d’affect qui se
retire se retrouve d’une part dans la croyance à l’hallucination, et d’autre
part dans l’hostilité qui correspond à la perception du désinvestissement
libidinal ». Cette phrase lui semble couvrir l’ensemble du rapport. B. Brusset,
sans le dire explicitement, reconnaît cet aspect puisqu’il s’attache au sort
des représentations psychiques hors représentation, en extériorité, et se situe
lui-même dans cette extériorité : il n’interprète jamais le transfert.
Reste à comprendre comment il peut y avoir une conflictualisation psychique
alors que l’étape interne préalable est négativée ?
En reprenant le cas de Christine, A. Green montre que, si
les éléments de structuration oedipienne manquent, une scène primitive particulièrement
violente ne manque jamais. Le premier mouvement de la patiente vis-à-vis de
cette scène primitive est un meurtre dans l’espace psychique. A. Green signale
l’inachèvement des théories de Winnicott et de Bion vis-à-vis de cette question.
Enfin, deux points de discussion avec B. Brusset :
d’abord, parler de transitionnalité à propos de Laura lui paraît abusif. En
effet, celle-ci persiste à revendiquer l’excorporation quand elle dit « je
ne me sens pas ainsi mais je suis ainsi ».
Deuxième question : dans ces cas, la pulsion est
probablement plus organisée qu’on ne le pense mais sur un mode diffluent qui
mériterait d’analyser son défaut d’organisation à partir des zones érogènes.
Quelques interventions de la salle encore :
Pour Ana Maria Andrade Azevedo (Sao Paulo), l’idée de la
psychanalyse des liens paraît très appropriée à la clinique des patients
qui n’ont pu installer de différenciation entre le dehors et le dedans. Viviane
Chetrit-Vatine (Jérusalem), signale que le terme de topique est utilisé par la
tradition française alors que la psychanalyse anglo-saxonne préfère le terme de structure ou de modèle.
Florence Guignard propose l’idée que plus qu’une topique du
non névrotique, la 3e topique décrirait dans tous les cas une
pluralité du moi et de ses modes de relation sur un mode simultané : une
topique des limites où le déni et les clivages garantissent l’évitement du
conflit psychique et du travail psychique même. Seule alors l’identification
projective permet la reprise du lien et de l’introjection mais à condition que
l’analyste s’avance.
Antonino Ferro, de façon imagée, montre que l’important est
que la thérapie permette au patient de faire surgir le monstre dont parle Laura,
la patiente de B. Brusset
José Canelas Neto (São Paulo) rappelle la question du
dualisme pulsionnel. Il est très intéressé par la question de la diffraction du
transfert, thème qui a été travaillé dans le groupe de travail de São Paulo.
Jacques André donne une intervention conclusive de la
demi-journée.
L’élément essentiel du rapport, plus que la formulation de 3e topique, lui paraît être cette question : la pratique de l’analyste face
au patient limite doit-elle changer de paradigme ? Au paradigme de la
séance comme rêve doit-elle substituer le paradigme de l’analyse comme relation
mère-enfant ? Si le premier paradigme, le rêve, suppose de fonder
l’analyse sur les possibilités de régression, le deuxième réduit le transfert à
une seule de ses figures, la mère. Le holding est parfois la clé du processus analytique,
mais l’élever au rang de paradigme pose problème.
Sur le plan de la technique cependant, il affirme son accord
avec B. Brusset quant à la nécessité de garder un contact de parole avec le
patient, de lui offrir des relances, ce qui n’est pas contradictoire avec le
paradigme du rêve qui garde là toute sa pertinence.
La matinée consacrée au rapport de Teresa Flores commence par une intervention de Claudio Eizirik, Président de l’API,
qui, pour contribuer à élargir le réexamen de ce thème de la pulsion et des
relations d’objet, apporte un écho des débats sur M. Klein et J. Lacan qui ont
eu lieu au Rio de la Plata, en 2004, et en particulier des contributions de W.
Baranger.
Le pluralisme des théories actuelles pose la question des
conditions de possibilité de vraies controverses psychanalytiques. C’est dans
ce contexte que se posent la question de la recherche psychanalytique et celle
de la formation. C. Eizirik ne pense pas que la crise internationale de la
pensée actuelle détermine une crise de la psychanalyse. Il lui semble
nécessaire de reconnaître la vigueur de notre discipline qui permet d’assumer,
comme le propose J. Cournut, notre identité de représentant de l’intime du
sujet, d’ambassadeur de la subjectivité.
Parmi toutes les créations de Freud, l’une des plus
complexes est l’API. En la créant, Freud était très clair : « J’ai
jugé nécessaire de créer une association officielle parce que je craignais les
abus auxquels la psychanalyse serait soumise en devenant populaire. Il devrait
y avoir quelque endroit dont l’affaire serait de dire « tout ce non sens
n’a rien à voir avec l’analyse, ceci n’est pas de la psychanalyse ». Au
sein des sections locales, la pratique de la psychanalyse serait enseignée et
des médecins seraient formés, dont les activités auraient donc une sorte de
garantie. De plus, devant le bannissement dont la psychanalyse avait été
l’objet de la part de la science officielle, j’ai crû qu’il conviendrait de réunir
les tenants de la psychanalyse en vue d’un échange convivial et d’un soutien
mutuel. C’est tout ce que j’espérais atteindre en fondant l’Association
Psychanalytique Internationale. Mais tout porte à croire que c’était vouloir
trop. » (1914).
Ces propos restent justes. Mais, se demande C. Eizirik, quel
objet interne est l’API dans l’esprit des analystes ? Parfois persécuteur,
parfois inspirateur, son expérience récente de la fréquentation de cet étrange
animal lui apprend qu’il est possible de le côtoyer dans une certaine
convivialité à condition de prendre conscience de la relation forcément
ambivalente que l’on entretient avec lui et de chercher à connaître sa
structure complexe.
Il formule des souhaits pour que nos trois régions puissent
élargir leurs contacts et que l’échange convivial et le soutien mutuel
deviennent plus forts et effectifs. L’objet principal, au-delà de
l’institution, est notre relation à l’objet interne qu’est la psychanalyse.
Teresa Flores fait une intervention dans le prolongement
de son rapport. Elle commence par saluer la présence de Fréderico Pereira, dont
la santé est rétablie.
Elle reprend très fidèlement l’histoire clinique présentée
dans son rapport écrit. Celle-ci met en valeur sa démarche avec un jeune
patient, Al, « l’homme à l’ordinateur », en deux temps : un premier
temps où elle se montre active sur le plan interprétatif, puis un moment où
elle peut aborder une passivité plus réceptive.
Le patient, qui investit la relation avec T. Flores dès lors
qu’elle s’adresse à lui indépendamment de son père, réengage progressivement un
processus d’appropriation subjective lié à différents éléments de son histoire,
et en particulier une réappropriation de sa sensorialité qu’il commence à
aborder par l’intermédiaire de la musique
Le rapport de T. Flores est d’abord discuté par Antonino
Ferro, qui commence par nous faire part de sa façon personnelle de penser
un matériel clinique, en trois temps : une rêverie vient, figuration
évoquée par le cas raconté ; ensuite il regarde le texte comme un rêve de
l’analyste, puis il reprend le détail des séances. A propos du cas de T. Flores,
sa première image a été celle d’un patient si menaçant qu’il doit s’enfermer, et
dont l’acné forme une série d’obus hérissés. L’analyste face à cet enfermement
doit faire le premier pas.
A. Ferro analyse différentes interventions de l’analyste,
certaines saturées, peut-être trop saturées, d’autres insaturées, et l’accordage
progressif entre elle et le patient. La position active de l’analyste permet
de ne pas se dérober face à la tentative de miniaturisation des émotions de
celui-ci. Peu à peu, les projectiles de l’émotion vont pouvoir s’échanger entre
analyste et patient sans exploser et la mélodie deviendra plus harmonieuse.
F. Pereira vient prendre la parole quelques instants pour
commenter le rapport de T. Flores et lui exprimer son amitié.
Luis Carlos Menezes (Sao Paulo) reprend avec
précision l’articulation des interventions de celle-ci et des mouvements du
patient, et montre qu’on peut en suivre la circulation représentative et
pulsionnelle à l’aide de la première topique. La fragilité narcissique du
patient ouvre à la pertinence de la deuxième topique, par la question de
l’autre et de la perte : les instances, construites à partir du modèle de
la mélancolie, permettent de travailler l’implication de l’analyste et ses
ressources inventives.
La matinée se termine, après des interventions de la salle et
des réponses de T. Flores, par l’intervention de Cesar Botella.
Celui-ci situe les rapports au sein de la psychanalyse
contemporaine, moins attachée aux contenus, et en quête de nouvelles théorisations.
Pour sa part, il envisage une voie de recherche qui penserait les contenus en
termes de qualités, où l’objet serait support perceptif/ hallucinatoire, sur
une échelle entre les deux. A partir de 1938 pour Freud, avec cette notion de
qualité, la dynamique prend le pas sur la topique. Ainsi, ce sont les qualités
du transfert à un moment donné qui autorisent le registre de l’interprétation.
Pour discuter le rapport de Gérard Lucas, lors de la
séance de travail suivante, deux tables rondes furent proposées.
G. Lucas, dans le prolongement de son rapport, centre
son exposé sur l’angoisse de l’étranger, période mutative du deuxième
semestre de la vie psychique, qui effectue une sortie de l’organisation duelle
avec la mère–environnement. Ce tableau clinique a été rattaché à l’oedipe
originaire selon Le Guen. Penser en termes d’objet primaire semble à G. Lucas risquer
de simplifier par l’idée d’une succession d’objets. Or l’objet pour Freud est à
la fois l’objet contingent de la pulsion et une représentation d’autrui
investie d’affects.
En donnant sa place à la représentation d’emblée, on
pourrait décrire en matière d’objet un premier ensemble, de l’ordre du pictogramme,
condensé de l’investissement de la pulsion et de l’environnement, et un second
ensemble, issu de la perte du sein, où la symbolisation de cette perte permet
la retrouvaille d’autres objets.
L’angoisse signale un débordement économique, mais aussi un
refus, ébauche d’une appropriation subjective et d’un refoulement. L’hostilité
envers l’étranger s’adresse à la perception de l’absence de signes de présence
de la mère… soit un objet négatif, selon la terminologie d’A. Green. Il s’agit
aussi de la notion d’hystérie primaire de M. Fain et D. Braunschweig. La mère
recueillera dans un second temps une partie des investissements hostiles
adressés à l’étranger, source de l’ambivalence.
La naissance de l’objet dans la haine sera reprise plus tard
par M. Klein, qui donnera toute leur importance aux mouvements haineux, souvent
sous-estimés dans les élaborations en termes de relation d’objet. L’article de
Freud sur « La négation », décrit aussi la naissance de l’objet par
expulsion du mauvais.
On sait les risques (solution psychosomatique, comportementale
et psychotique) liés au défaut de mise en place de l’angoisse de l’étranger.
Les jeux d’enfant illustrent bien cette articulation : d’une part ils
utilisent les phénomènes transitionnels, d’autre part leur description (la
bobine) donne accès à l’ « au-delà du principe de plaisir »
ouvrant à la question de la pulsion de mort.
Cette question de l’angoisse de l’étranger débouche sur une
question technique essentielle en présence d’un enfant, à savoir la tendance de
tout un chacun à investir une attitude tutélaire protectrice offrant des contre-investissements.
Ce sont les « infortunes du réalisme » de certaines orientations
privilégiant la relation d’objet. La réserve de l’analyste tant en matière de
séduction que de protection reste indispensable, laissant ouverte la voie d’une
réintrication par le sadisme primaire par exemple.
Plutôt que d’élaborer une troisième topique, le problème est
de saisir comment une topique est possible en tenant l’ensemble de la théorie
Freudienne, comme ont par exemple tenté de le faire C. et S. Botella avec la
pensée du sexuel primordial.
La première table ronde est présidée par P. Luzes et
sera dirigée par Nicole Minazio (Belgique). J’en retracerai quelques réflexions
sur la technique en psychiatrie/psychanalyse de l’enfant.
Jean-Claude Arfouilloux (APF) s’interroge sur la difficulté
à aborder l’histoire dans des situations où l’on travaille dans le « hic
et nunc », et sur le risque de séduction avec les enfants très excitables
faute d’une transitionnalité fonctionnelle.
Nathalie Zilkha évoque les « scénarios narcissiques de
la parentalité », qui saturent la vie psychique de l’enfant, et le travail
possible en consultation thérapeutiques parents-enfants pour dégager les objets
parentaux transférés sur l’enfant, préalable à un traitement individuel de
celui-ci.
Régine Prat développe que l’enjeu de ces thérapies d’enfants
« limites » est la reprise d’un développement émotionnel, souvent
explosive, ou exposée à un gel processuel, d’où la prudence interprétative.
La seconde table ronde, présidée par Amalia Giuffrida
(SP Italie) prolongera la réflexion au sujet de l’enfant et l’adolescent en
écho aux deux rapports.
F. Guignard, qui l’anime, évoque en ouverture les
modifications de la clinique liées aux changements socio-culturels : la
période de latence est en voie de disparition, l’épistémophilie ne s’organise
plus autour de la scène primitive, l’énigme du sphinx est désinvestie au profit
de l’agir, le développement en deux temps de la sexualité se désorganise…d’où
des difficultés à installer une intimité dans l’analyse, et des configurations
contre-transférentielles particulières.
Stefano Bolognini (Bologne), à propos du rêve d’un
adolescent où les figures parentales et lui-même risquent d’être emportés par
une coulée de boue, évoque le temps intermédiaire nécessaire de partage de
l’éprouvé avec lui, dans une suspension des enjeux faisant appel au moi,
création d’une « troisième topique » tolérant la gestion temporaire
de zones clivées en attente d’intégration. C’est aussi une capacité de la
communauté analytique que de permettre cette coexistence de composantes
théorico-cliniques conflictuelles que les congrès successifs ont fonction d’intégrer
progressivement…
Martin Gauthier (Montréal), avec l’apparente
légèreté des « deux petits pas de côté » d’un texte poétique, évoque
l’exposé de Ferenczi à l’occasion du 75° anniversaire de Freud, « Psychanalyse
d’enfants avec des adultes ». Ferenczi y explique que pour aborder le
facteur traumatique avec les adultes, il se sert des variantes techniques
utilisées avec les enfants : contre-transfert, jeu, découverte des
tendances à l’action avant de passer au travail de la pensée... soit des
préoccupations proches de celles de ce congrès autour de la troisième
topique ; il s’agit des conditions facilitant la mise en place d’une
conflictualité intrapsychique, dans les situations cliniques marquées par la
disqualification du registre de la signification, la fermeture à
l’interprétation.
Quant à Fatima Cabral, elle amène « juste un
poème » …
…Écriture indéchiffrée d’autres astres
Dans le silence des zones nébuleuses
Tremblante, la boussole tâtonnait des espaces[2] …
e la discussion, je retiendrai l’intervention de M. Aisenstein
qui, à propos de l’intervention de G. Lucas, insiste sur la qualification
nécessaire de la souffrance de l’enfant, dans ces pathologies très précoces où
la constitution du masochisme érogène est en cause.
Le samedi après-midi voit se dérouler deux tables rondes
successivement.
La première table ronde, présidée par Viviane
Chetrit Vatine (Jérusalem), s’organise autour de questions ponctuelles aux
rapporteurs.
Nicolas de Coulon, (Montreux) s’inscrit en faux contre
l’idée souvent évoquée que Winnicott ne prendrait pas en compte la pulsion. Il
évoque en particulier son livre posthume « La Nature humaine » qui
rend justice à la question de la pulsion.
Anna Ferruta (Milan), pose à B. Brusset la question du rôle
de la parole. Ne serait-elle pas aussi un objet posé entre l’analyste et
l’analysant, régulateur de la distance psychique ? A G. Lucas, elle pose
la question de la place d’éléments de transformation inattendus dans le
parcours de patients.
Daniel Widlöcher commence par des questions à B. Brusset .
Il reproche à la notion de 3e topique son aspect global qui risque
de trop unifier une clinique multiple et hétérogène, dont il faudrait situer
les différenciations par rapport à une pratique de base. Il préfèrerait centrer
la référence de la théorie psychanalytique sur la question de l’écoute analytique
dont le modèle reste tout de même celui de la névrose. Et il attire l’attention
sur la question du fantasme et de l’objet constitutif du fantasme, à bien
distinguer de l’objet externe. Enfin, à G. Lucas, il pose une question à propos
de l’étayage : si la sexualité infantile s’étaye sur l’objet, la thérapie
offre-t-elle un objet permettant de l’organiser ?
À la suite de ces trois contributions, il y a un temps de
discussion avec la salle, puis de réponses des rapporteurs.
La deuxième table ronde de l’après-midi, présidée par Giuseppe Scariati (Genève), est dirigée par P. Denis. Les
interventions, centrées sur le fondement métapsychologique du thème du congrès
et la précision des reprises de P. Denis pour ouvrir la discussion, en feront
un temps fort de la rencontre.
En introduction, celui-ci s’étonne de l’opposition entre la
pulsion et l’objet, car l’objet fait partie de la définition freudienne de la
pulsion et ces notions semblent en fait complémentaires. Il rappelle la notion
d’investissement à laquelle B. Brusset préfère celle de lien mais qui lui
parait incontournable et la notion d’auto-érotisme qui est absente des deux
rapports. Il interroge la place du narcissisme dans la 3e topique.
Alberto Semi (Venise) explique que pour lui les deux topiques
de Freud s’articulent. La deuxième topique, plus complexe, donne aux éléments
de la première topique une dimension tragique, dans la mesure où les objets
constituent une structure et que le processus de l’identification, inconscient,
libère de la relation d’objet. Tuer le père rend indépendant de l’extérieur. Le
drame lié à l’externalisation est l’impossibilité pour tout objet externe de
représenter la réalité psychique, voire le fait qu’il la dément
obligatoirement. Ainsi les mouvements destructeurs envers l’objet extérieur
peuvent être une tentative de trouver un objet représentant de la vie interne.
Wilfried Reid, (Montréal) intervient ensuite. La question de
la 3e topique est liée à l’insuffisance de la théorisation de Freud
quant au rôle de la réponse de l’objet dans la structuration de la psyché. Si
l’hallucinatoire est le premier principe fondateur de la psyché, l’espace
transitionnel serait l’effet d’un travail psychique sur l’hallucinatoire, cette
première articulation psyché-environnement. La pensée de Winnicott consiste à
reconnaître que cette articulation est paradoxale.
Catherine Chabert, qui prend alors la parole, doute que les
deux topiques freudiennes soient insuffisantes à saisir la clinique des
patients états limites. Elle appuie sa réticence à officialiser une 3e topique sur le développement historique de la pensée freudienne entre le
paradigme de la première topique fondée sur l’hystérie et celui de la deuxième
topique fondée sur la mélancolie. Mais avant de s’organiser, cette deuxième
topique est abordée dans une période incertaine, entre 1913 et 1920, à laquelle
il lui semble essentiel de conserver sa place intermédiaire.
L’organisation topique se fonde dans Pulsions et destins
des pulsions qui permet de rendre compte de l’articulation du sujet
narcissique et du moi. C’est ensuite l’identification qui différencie les
organisations du point de vue topique : aux identifications hystériques
s’opposent les identifications narcissiques sur le modèle de Deuil et
mélancolie, fondement des configurations cliniques narcissiques, objet de
ce congrès. C’est la non reconnaissance de la perte à l’origine de
l’identification narcissique qui empêche la séparation, alimente le
surinvestissement perspectif et pose donc la topique des objets externes.
La dernière séance de travail, dimanche, rassemblera les
thèmes du congrès sous la question : une nouvelle topique, pour quoi
faire ?
Jorge Canestri (Rome), qui préside la
session, précise que Freud parle d’un « point de vue topique » et non
d’ « une topique ». Il ne pense pas qu’il y ait de nouvelles
pathologies, nécessitant une nouvelle topique, mais de nouvelles manifestations
liées à l’esprit du temps. Celui-ci est d’ailleurs présent dans nos théories
implicites, à côté des théories officielles, qui structurent la base empirique
avec laquelle nous travaillons…
Marie-France Dispaux (Belgique) rappelle que
c’est faute d’être construite que la question de la topique apparaît dans les
séances, et met en garde contre le risque de glissement vers l’objet réel
lorsqu’on parle de relation d’objet. La pulsion est elle-même résultat d’une
organisation.
Manuel Matos (Lisbonne) précise les modalités
d’investissement de l’extérieur relatives à la fragilité du fonctionnement représentatif
et du lien à l’objet des pathologies limites, ainsi particulièrement exposées à
l’angoisse de perte d’objet. Le rapport de B.Brusset nous permet d’établir un
lien entre dépression primaire, mélancolie et cas limites.
Un débat au cours duquel les rapporteurs
formulent leurs réponses à la multiplicité des questions posées, s’ouvre à leur
approfondissement à venir…
Il reste à remercier la Société Psychanalytique du Portugal pour son accueil, et les secrétaires scientifiques du
congrès, G.Pragier et R. Puyuelo, qui ont permis la tenue du congrès et son
déroulement.
[1] Je remercie Geneviève Bourdellon pour son aide à la rédaction de ce
compte-rendu.
[2] Sofia Melo Breynes Andersen - Navigations