Lire le texte en plein écranImprimer la pageEnvoyer ce texte par email

 

 

Dans l’après-coup d’une lecture des communications préalables

Cette année, c’est une première, un atelier destiné à favoriser des échanges entre auteurs de communications préalables et rapporteurs a été organisé. Il s’est donné comme mission, de faire travailler parole, écoute, pensée, sensations, telles qu’elles se sont distinguées et ont été théorisées dans l’ensemble des communications. Un dialogue entre leurs auteurs et les rapporteurs vous est donc proposé, non pour tenter une illusoire unité de langue, la mythique unité originaire dont nous parle Nicole Carels, mais pour maintenir en tension dialectique la riche multiplicité de ces « côtes à côtes » analytiques, dans le sens de l’expressive métaphore musicale de Maurice Khoury,

Je vous propose de partager aujourd’hui les grandes lignes de force qui se sont dégagées de ma lecture des rapports et des communications: la rencontre analytique, l’action analytique, la quête du langage originaire, la mise en crise du langage, enfin les limites du dire, cet au-delà du discours par essence inatteignable.

 

Première ligne de lecture : la rencontre analytique

À la suite des rapporteurs, de nombreuses questions ont été explorées autour de l’accession à une certaine qualité de parole et à son articulation avec le travail psychique imposé à l’analyste, dans cette rencontre inédite de deux psychés à priori étrangères. Rapprochement, fusion, confrontation, effraction, microtraumatisme, dialogue, monologue... Une implication engageant à une double réception, à soi et à l’autre, pour que l’intime se vive, et que le passage nécessaire par l’objet transférentiel ait une chance de faire advenir une heureuse rencontre significative.

Laurent Danon-Boileau, nous rappelle que « la psyché est fondamentalement un être de relation » et que la cure ne peut être conçue dans une dimension solipsiste. « Il ne saurait y avoir dans cet espace d’analysant tout seul », nous dit-il, car le travail analytique est issu d’une rencontre, d’un travail à deux, et qui plus est « deux qui ne savent pas où ils vont. »

Pour Dominique Clerc, cette rencontre est marquée par « la force de l’engagement pulsionnel que suppose la décision prise de part et d’autre d’avoir à risquer cette parole et son écoute. » Une douloureuse et néanmoins plaisante expérience, écrit-elle, qui consiste à palper la surface du transfert, tel le « tâtonnement initial » du Moi qui se risque à la découverte du monde extérieur,

Rencontre qui ne peut donc être indifférente à la personne de l’analyste, si l’on en juge par les multiples expressions, venues en écho sous la plume des différents auteurs :

 

  • Manière d’être à deux têtes pour Jean Guillaumin,
  • Régression partagée pour Régine Prat,
  • Expérience réciproque de l’épreuve d’altérité de Dominique Bourdin,
  • Rencontre « du corps du sujet avec un autre corps » d’André Barbier,
  • Objet ajusté destiné à réorganiser l’hallucinatoire de transfert de Guy Lavallée,
  • Tissage d’un patois comme langue commune pour Jean-Yves Tamet
  • Rencontre polysensorielle avec l’objet de Myriam Boubli,
  • Rencontre de l’intime par le rêve, de Béatrice Ithier,
  • Rencontre inscrite dans une temporalité de l’éphémère qui métaphorise l’absence et le tragique, pour Brigitte Eoche Duval
  • Et paradoxalement avec Maurice Khoury, vertus de l’écoute désintriquée, dans un espace où les psychismes n’inter-agissent pas.

Seconde ligne de lecture : Quel est le nerf de l’action analytique ?

« Quel est donc le principe actif si énigmatique de cette parole porteuse d’un potentiel mutatif » ? « Comment comprendre ce « pouvoir apparemment irrationnel des mots dont le moteur serait la magie » ? demande Pierre Decourt.

S’agit-il encore et seulement de suivre le célèbre conseil de Charcot à Freud : « considérer les choses jusqu’à ce quelles se mettent à parler d’elles-mêmes » ?

Pour D. Clerc, « c’est l’étalement de la parole qui ralentit l’effet de la magie, la concrétude des mots qui permet à la motion pulsionnelle de devenir consciente, et c’est la sensorialité qui les habite, principalement le sonore et le visuel qui fait effet. »

Pour L. Danon-Boileau, « la psychanalyse est un dispositif qui repose sur la parole comme activité et dont le ressort tient à sa qualité co-locutive, elle seule permettant ce squiggle verbal capable de vivifier le lien entre parole et pulsion.

Mais d’où vient l’indubitable effet mutatif d’une méthode dont l’efficacité tient à la valeur même de la paradoxalité d’une règle fondamentale constitutive mais impossible à accomplir ?

Autre scandale : la règle comme injonction paradoxale !

Bien évidemment, les réponses à cette question, sont plurivocales, témoins d’une pensée psychanalytique toujours en évolution, à l’image de la multiplicité et de la complexité des situations. Un fil rouge commun traverse toutefois l’ensemble des rapports et des communications, c’est la place que tous les auteurs réservent à leur engagement dans cette aventure éprouvante : une place d’objet acceptant de se mettre en position d’écoute et d’action, en position d’accueillir le transfert et de le faire co-travailler à partir des images et pensées qui prennent forme avec l’analyse du contre-transfert sollicité. Je prendrai le temps de citer les principales idées avancées dans les communications car chacune apporte sa pierre à l’édifice de l’action analytique:

  • Une manière d’inter-action et de réciprocité sur fond d’identification projective de l’émetteur sur le récepteur, interférences incluant le rôle des silences dans ce discours pour deux (Jean Guillaumin).
  • Un ajustement de l’objet à la demande de réalisation du désir halluciné, maisaussi à certains moments, la nécessité d’aller à l’encontre de la règle fondamentale en mettant des limites au dire et en favorisant la rétention des pensées. C’est l’expérience dont nous fait part Guy Lavallée.
  • L’utilisation interprétative d’une part agie des interventions de l’analyste, dont la qualité non transgressive est théorisée par Paul Israël et Régine Prat. : les passages par l’acte et l’interprétAction qui permettent d’associer actes et jeu dans l’ordre du trouvé-créé .
  • L’analyste garant de la qualité transitionnelle de la parole par le respect d’une certaine paradoxalité de la règle fondamentale, qui assure au patient la liberté non questionnée d’être en silence, (N.Carels).

 

  • La transitionnalité reprise par Nathalie Zilkha qui met l’accent sur le maniement du transitionnel et du jeu que la parole rend possible.
  • L’oscillation d’écoute et l’équilibre maintenu en synergie, pour Jean Claude Stoloff, entre les trois axes de la parole (référée à la théorie de Claude Hagège) : celui des signifiants, celui de la liaison et de la mise en sens par l’interprétation, en même temps que celui du contre-transfert.
  • La fécondité, dans certains cas, de ne pas opposer d’évitement psychique à la demande manifeste du patient, afin de se laisser atteindre par l’autre sujet, (Dominique Bourdin).
  • L’élaboration des articulations inconscientes entre des représentations conscientes de nature hétérogène, par l’analogie plutôt que par l’associativité, de Joëlle Hullebroeck
  • l’analyste comme objet de médiation vers une métaphorisation, pour Béatrice Braun.
  • La capacité négative de l’analyste par l’écoute du silence, (Teresa Flores)
  • Enfin pourChristos Zervis, une dé-traduction des perceptions internes et externes, à partir du logos, comme vecteur de traduction.

Troisième axe de lecture : la quête du langage originaire et des origines du langage

« Y aurait-il un état originaire où les mots ne seraient jamais séparés des choses, un état où s’embrasseraient parfaitement le signifiant et le signifié, un paradis perdu d’une union première entre le vécu, le faire et le dire, un nostalgique âge d’or, fondamentale illusion d’une suprême perfection divine mythique ? » J’ai cité J.Guillaumin auquel Claudette Lafond fait écho par un autre biais, lorsqu’elle évoque avec la Tour de Babel, « expression mythique d’une entreprise maniaque », cette quête nostalgique qui se refuse à renoncer à l’objet de son désir. Un éprouvé de toute puissance qui favorise l’agrippement « au désir de ce qui devrait être afin de ne pas souffrir de ce qui est », nous dit-elle, considérant « l’objet nostalgique comme un objet fantasmatique agissant comme un objet réel ». Elle suivra en cela D.Clerc qui souligne que « l’objet perdu n’est jamais que l’objet de la satisfaction hallucinatoire ».

Comment lier parole et nostalgie, si les mots sont connectés aux fantasmes et non à l’objet ? Et comment l’objet de transfert sera-t-il investi entre espoir et déception ? La parole nostalgique peut-elle faire le deuil de l’hallucinatoire sans faire le deuil de l’objet ? Et à travers le deuil de l’objet destinataire idéalisé, quel deuil faut-il accompagner ? Celui de l’objet satisfaisant des temps premiers, objet perdu aussitôt que trouvé ? Celui de l’hallucinatoire, source de tant de plaisir ? Ou celui de l’objet transférentiel trouvé-créé ?

Ou bien encore, comme nous le rappelle Geneviève Veuriot, l’objet nostalgique peut-il être conçu comme l’objet d’une recherche de quelque chose qui n’a pas eu lieu ?...

Inépuisable Winnicott..

L. Danon-Boileau s’y réfère à travers la question « d’un nostalgique qui se refuse au deuil de ce jeu à deux, résistance qui abuse de cette « si grand force de figuration à l’adresse interminable ». Y aurait-t-il « confusion entre interlocuteur et témoin interne », comme le suggère François Richard qui voit dans ce symptôme le signe d’une résistance à élaborer les affects nostalgiques ?

C’est dans ce sens que je me suis demandé si cet excès de l’hallucinatoire chez l’analyste, pouvait être lié à une utilisation paradoxalement défensive de la parole contre l’épreuve de l’altérité ou encore contre l’émergence transférentielle d’un vécu de vide de l’objet au travers de sa figure inversée, un trop plein chez l’analyste, à la recherche d’un sentiment d’existence ?

Pour d’autres auteurs, la quête des origines se confond avec celle du langage originaire. Le lien avec les premiers objets, nécessaire à l’assurance identitaire, passera par l’utilisation de la langue comme trait d’union et de différenciation.

 

  • Création de langue à l’adolescence, ou changement de code dans la langue par certains adolescents bilingues, pour Leila Tarazy Sahab,
  • Capacité de créer, à partir de la représentabilité portée par une langue, de Nicos Nicolaïdis.

J’en viens à mon quatrième fil : « La mise en crise du langage »

Expression que j’emprunte à P. Israël et R. Prat qui désignent ainsi les obstacles au processus rencontrés dans la clinique actuelle, lorsque le langage échoue dans le rôle classique qui lui est dévolu :

  • « Que faire, demandent-ils, quand les deux principes fondamentaux du processus, association libre et attention flottante, sont mis en crise et quand la parole agit sur le psychisme et parfois sur le corps de l’analyste » au point de déborder ses capacités psychiques de contenance et de représentation ?
  • Autre perplexité, celle de G. Lavallée face à « une parole qui non seulement ne soulage pas mais réveille les angoisses. »
  • Reprise autrement par A. Fréjaville : « Comment faire lorsque l’analyste, pris dans la négativité du transfert, devient un inhibiteur de la parole associative voire un facilitateur de la parole compulsive ?
  • Jean H. Guégan nous donne lui aussi, un autre exemple de la mise à mal des capacités de pensée de l’analyste et donc du processus, avec l’obscénité des mots qui dénudent,

Un « tangage non salutaire », d’un certain point de vue, sauf à le considérer, avec eux, comme un vecteur de mobilisation qui peut en effet, être mis au service du processus de relance ou de génération de l’activité de pensée. Prat et Israël associent au travail interprétatif l’ensemble des échanges moteurs et perceptifs, ainsi que les actes qui parlent chez le patient tout autant que chez l’analyste.

Le recours à la mise en jeu d’un rapport analogique avec une expérience primaire supposée, permet à chacun, à sa manière, d’approcher ces modes de communication pré-verbaux où le sensoriel et le sensori-moteur sont prévalents. Approcher de ce temps primitif où l’homosexualité primaire, au sens d’E. Kestemberg, se construit dans ce rapport de peau à peau et de regard à regard, avec un objet autre, semblable mais non identique.

L’ensemble des voies tracées par le sensoriel, la sensation, l’émotionnel, l’affect, occupe une place centrale dans l’élaboration d’une clinique qui réactive les traces de cette mythique unité mère-enfant originaire, une relation qui ne se limite pas seulement au fait « d’être avec », mais dans laquelle le nourrisson et sa mère se donnent la réplique, pour reprendre l’heureuse formulation d’E.Kestemberg.

D. Clerc appuie son écoute sur la sensorialité qui « use des mots comme de leur plasticité, celle-la même qui permet à la pensée d’agir à titre d’essai... ». L. Danon-Boileau insiste sur la « part qui revient au corps et à la sensation » dans le changement qui passe par la « restitution de la sensation sous forme d’affect partagé ». Reprenant la formulation de C.Parat, il soutient que « ce partage d’affect ouvre l’horizon de la représentance ».

Je citerai encore quelques auteurs parmi tous ceux qui ont fait une large part à toutes les ressources sensorielles des deux protagonistes de la cure pour tenter de rendre compte, autant que possible, de ce qui concourt à « la magie énigmatique des mots » mise en valeur par P.Decourt, et qui tient peut-être à ce qui se dit entre les mots, hors des mots, ou même contre les mots.

 

  • Le primat du toucher et l’alternance rythmique du tenu/lâcher, théorisé par R. Prat, ainsi que l’importance du partage émotionnel, co-développé dans leur communication avec P.Israël
  • Le toucher symbolique et sensible associé au dialogue visuel, mimique, et respiratoire du face à face, souligné par M. Estrade,
  • Les formes archaïques d’affect au tréfonds du langage comme ancrage corporel de la pulsion, d’A. Barbier
  • La symphonie identitaire qui se joue à travers la musique des phrases, de M. Boubli
  • La place accordée aux variations de la mélodie de l’affect qui sert de liant aux logiques de l’inconscient et assure le sentiment de continuité, d’A.Brousselle...

Notons que parmi les trois composantes essentielles de cette sensorialité constitutive, le toucher, le visuel et le sonore, la voix, indissociable de la parole, occupe à ce titre, une place privilégiée chez la plupart des auteurs. « Se donner la réplique » et non se répondre en écho... Les affects qui se partagent ainsi et émanent de la voix à travers sa mélodie, son intensité, son timbre, contiendraient-ils les germes perceptifs du sentiment d’altérité ? Et, pourquoi pas, du sentiment de la différence de l’autre ? ...Une première perception fine de l’altérité est sans doute déjà à l’oeuvre dans la distinction que peut faire l’enfant entre sa propre voix et celle de sa mère, à travers les affects. Une première altérité est sans doute à rechercher et à faire advenir chez ces patients « difficiles », mais une altérité tolérable qui renverrait à celle qui n’entame pas le sentiment d’intégrité c’est-à-dire à celle qui peut être ressentie dans l’ensemble et la continuité des contacts maternels.

Enfin, je ne peux pas terminer sans parler des limites du discours, de cette part d’inconnu, inconnu de soi, inconnaissable de l’autre, indicible ou incommunicable, que seules la poésie ou la création littéraire parviennent à approcher. Marthe Coppel, avec l’oeuvre littéraire de Raymond Queneau, nous en a donné une illustration ainsi que Simona Argentieri qui élargit le champ de l’expression aux synesthésies, utilisées par les artistes, peintres, poètes et musiciens, pour communiquer la richesse sensorielle qui permet aux mots de retrouver la voie du contact avec les choses. Reste qu’il y aura toujours un reste, intranscriptible, échappant à toute tentative d’appropriation, de maîtrise et de connaissance, un reste qui demeurera à jamais hors du sens et du non-sens.

Evelyne Chauvet